Chapitre 2

 

 

Les années de jeunesse de Graham à Wall Street

 

 

« Il n’y a pas de chemin facile et assuré vers la richesse, ni à Wall Street ni ailleurs. »

– Benjamin Graham1

 

 

 

Il n’y a peut-être pas de « chemin facile et assuré » vers la richesse à Wall Street, mais il y a un chemin, et Graham l’a trouvé.

Durant les premières années qui suivirent l'obtention de son diplôme à Columbia, Graham connu toutes les incertitudes d'un jeune homme au commencement de sa carrière. Sans préparation ni préavis, il se retrouva plongé au milieu des arcanes du capitalisme. En plus, Graham fut pris dans les turbulences d'une nation confrontée pour la première fois à une guerre en dehors de son hémisphère.

Ben débuta à Wall Street en 1914, gagnant, par une faveur spéciale de son employeur, $12 par semaine. Pendant le premier mois, il travailla comme coursier, livrant les valeurs et les chèques, mais il montra rapidement qu'il était capable de mieux. Le deuxième mois, il fut promu assistant dans le département des obligations qui comptait deux personnes. La nouvelle mission de Ben était de rédiger des descriptions brèves et concises de toutes les obligations dans la liste quotidienne des recommandations de Newburger, Henderson & Loeb. Au bout de six semaines, on lui confia la responsabilité supplémentaire d'écrire la lettre de marché quotidienne pour le bureau de la firme à Philadelphie.

 

 

Les conséquences de la guerre

 

Ces rapides progrès avaient de quoi faire tourner la tête d'un jeune homme qui venait de démarrer son premier job, mais les grondements de la guerre en provenance d'Europe étaient de plus en plus bruyants, et bientôt ils raisonnèrent jusque dans l'industrie des valeurs boursières. Quelques mois après le début du job de Ben, l'archiduc François-Ferdinand d'Autriche était assassiné à Sarajevo et la guerre explosait en Europe. Les investisseurs européens, dans une ruée pour liquider leurs actions et leurs obligations américaines, déclenchèrent une panique à New York. Le New York Stock Exchange dut fermer pendant cinq mois. Ben découvrit qu'une autre conséquence fut la réduction de son salaire à $10 par semaine, mais au moins avait-il un travail.

Les échanges reprirent bientôt sur une base limitée et, à la surprise générale, la confiance des investisseurs était plutôt stimulée par la guerre.

« On avait d'abord eu l'impression que la fin du monde était arrivée, mais dix-huit mois plus tard, nous étions dans un marché orienté furieusement à la hausse, » fit observer Ben.2

Pris de court avec un personnel insuffisant, Newburger mit les talents de Ben à contribution dans une multitude de fonctions qui lui permirent d'acquérir rapidement des connaissances dans toutes les opérations d’une entreprise de bourse. Il prêta main forte au back office, travailla au standard téléphonique, livra de temps à autre des valeurs, et aida le préposé au tableau des cotations dans le hall de la firme, qui pour d'autres raisons que seulement technologiques était très différent d'aujourd'hui. Avant 1916, les actions à échanger étaient cotées non pas en dollars mais en pourcentage de leur valeur d’émission. « Westinghouse et Pennsylvania (Railroad) étaient offertes à la vente, mettons, à 150, ce qui voulait dire qu'elles étaient vendues à $75 l'action – car leur valeur faciale était de 50, » expliqua Ben à ses étudiants dans les années 40.3

 

 

La guerre change tout

 

Avant la Grande Guerre, Wall Street était un endroit relativement prévisible. « Quand je suis arrivé à en 1914, dit Ben, un investissement dans des actions n'était pas considéré comme spéculatif, et ce n'était pas spéculatif. Le prix d'une action était essentiellement fondé sur des dividendes bien établis. Les années ordinaires, il fluctuait relativement peu. Et même dans les années où le marché et les affaires étaient plus agités, les prix des actions ne subissaient pas de grandes variations. Il était tout à fait possible pour un investisseur, s'il le souhaitait, de se désintéresser totalement des mouvements de prix, et de ne considérer que la solidité et la fiabilité des dividendes, et ça s'arrêtait là – peut-être, de temps à autre, examinait-il par prudence d’une manière un peu plus approfondie ses actions. »4 Ce principe s'appliquait aussi bien aux obligations qu'à certaines actions, mais il ne dura pas.

 

 

Une nouvelle promotion

 

Quand son savoir-faire dans ces différents domaines fut devenu suffisamment solide, Ben reçut encore de l’avancement – on l’envoya visiter les clients. « C'était alors une occupation agréable, car en ces temps-là l'homme d'affaires moyen était flatté de recevoir la visite d'un vendeur d'obligations et même quand sa réponse était négative, elle était invariablement polie. »5

Cependant, malgré ses efforts Ben ne réussit pas bien dans cette nouvelle mission. Trop souvent il était remercié sans qu'on lui eut passé d'ordre. « J'étais trop timide, » se souvient Ben. « Je n'avais pas cette qualité qu'ils appellent aujourd'hui la chutzpa*. »6

Néanmoins, cette expérience révéla à Ben comme les clients savaient peu de choses sur les obligations qu'on leur proposait d'acheter. En fait, lui-même ressentit le besoin d'en savoir plus.

Ben étudia le meilleur manuel disponible à cette époque, The Principles of Bond Investment (les principes de l'investissement dans des obligations) de Lawrence Chamberlain. Il appliqua ensuite les doctrines de Chamberlain à l'industrie qui durant la première moitié du siècle émettait les obligations les plus importantes – les compagnies de chemins de fer. Bien qu'il n'ait reçu aucune formation formelle en comptabilité, Ben commença à apprendre les sombres secrets du grand livre des comptes, qu'il continua à sonder jusqu'à ce qu'il comprenne clairement les tours de prestidigitation des sorciers de la comptabilité.

Son étude approfondie des rapports de juin 1914 de l'entreprise, à cette époque populaire, Missouri Pacific Railroad convainquit Ben que la compagnie était dans une situation physique et financière précaire. Il jugea que ses obligations ne devaient ni être achetées ni être conservées par un investisseur. Une analyse aussi détaillée et des recommandations aussi fermes était inhabituel même pour des statisticiens, comme on appelait alors les analystes financiers. Ben donna une copie de son évaluation à un ami qui travaillait à la corbeille du New York Stock Exchange. L'ami, à son tour, montra le rapport à un partenaire de Bache & Company. La simplicité et la clarté qui deviendraient l'une des marques de fabrique des écrits de Graham ont dû apparaître dès cette première tentative, car Ben reçut promptement une proposition de job en tant que statisticien dans cette entreprise. Bache & Company proposait $18 par semaine ce qui représentait une augmentation de 50 % de son salaire.

 

 

Fin d'un vendeur

 

Comme il n'avait pas encore rapporté de commission sur les ventes d'obligations en compensation de son salaire, Ben pensait que son patron, Samuel Newburger, serait heureux de le voir partir. Au contraire, Newburger enragea.

« Mais je ne suis pas fait pour être un vendeur d'obligations, » protesta Ben. « Je réussirai mieux dans un travail de statisticien. »

« C'est parfait, » répondit Newburger. « Il est temps que nous ayons un département de statistiques. Je vous propose que ce soit vous. »7

 

 

Actifs cachés

 

La promotion de Ben dans le rôle de statisticien signifiait tout d'abord plus d'analyses des émissions de dettes. L'intérêt des investisseurs se focalisait principalement sur les obligations car les revenus des émissions de dettes sans problème étaient à la fois substantiels et fiables. Les actions ordinaires, sauf celles des chemins de fer et des compagnies d'électricité ou des eaux, étaient abordées avec plus de circonspection. Et pour une bonne raison : les corporations  ne publiaient qu’une information financière sommaire, et celle-ci était utilisée soit pour attirer des investisseurs soit pour satisfaire la bourse. De plus, les obligations, qui sont, en cas de banqueroute, garanties par des actifs, sont prioritaires par rapport aux actions, lesquelles par la nature même du titre de propriété qu'elles représentent passent après. Les détenteurs d'obligations font partie des créditeurs, alors que les actionnaires se partagent les restes une fois les créditeurs remboursés. Malgré ces désavantages, Ben vit le potentiel qu’il y aurait à détenir plus d'actions.

Contrairement à l'époque actuelle, où les chiffres ont des chances d'être gonflés pour faire apparaître une compagnie plus solide qu'elle n'est, le management en ces temps-là cherchait à dissimuler les actifs. Avec moins d'informations dehors, les managers avaient un meilleur contrôle de leur compagnie. Le but de Ben était d'identifier des actifs cachés et d'anticiper une plus grande valeur de l'entreprise que ne le reflétait le prix de ses actions. C'était un travail de détective, car les rapports annuels n'étaient rien de plus qu'une brochure de quatre pages où les noms des managers et des directeurs occupaient une large place.

 

 

Les trois Ms

 

Une information privilégiée – en termes clairs, la connaissance de l'entreprise de l'intérieur – était la clé des gros profits. La manipulation des marchés, comme cela ressort clairement des autobiographies de Bernard Baruch et d'autres barons de Wall Street de l'époque, avait lieu quotidiennement. En fait, il y avait très peu de réglementation et pas de SEC (l'équivalent américain de la commission de opérations de bourse) et « les trois Ms » comme les a appelés Ben – le mystère, la manipulation et les marges – était les principes directeurs essentiels.

Néanmoins, un travail de limier pouvait parfois extraire de l'information intéressante des compagnies elles-mêmes ou des agences gouvernementales de régulation comme la ICC (l'agence américaine de contrôle du commerce entre états). Ben fit rapidement une de ses spécialités de l'identification et de l'interprétation utile de ces données.

En 1915, la Guggenheim Exploration Company, qui possédait des intérêts importants dans des grandes compagnies minières de cuivre, annonça qu'elle allait s’auto-dissoudre. Elle allait vendre ses actifs et rendre l'argent à ses investisseurs. Guggenheim était activement échangée sur le New York Stock Exchange et le 1er septembre de cette année-là une action valait $68,88.

 

 

Une analyse factuelle

 

Ben se dit que la valeur de chaque action de Guggenheim devrait être égale à la valeur de marché des actifs que l'entreprise possédait dans diverses compagnies, augmentée du reste éventuel de son actif net.

Une action de Guggenheim Exploration devait donc valoir :

 

 

Dit clairement, ses calculs montraient que Guggenheim s’échangeait à un prix ($68,88) inférieur à la valorisation des actifs nets par action ($76,23), assurant de manière pratiquement assurée un arbitrage de $7,35 par action quand la compagnie redistribuerait la valeur de ses actifs aux actionnaires. Comme pour tout arbitrage, il y avait des risques. Par exemple, les actionnaires pouvaient ne pas approuver la dissolution. Des procès pouvaient compliquer les choses, ou le prix des actions des actifs pouvait chuter avant que l’entreprise ne soit liquidée.

Dans le cas de Guggenheim, les risques semblaient insignifiants au regard du profit potentiel. Sur la recommandation de Ben, Newburger décida d’arbitrer* une grande quantité d’actions. Ben se chargea de l’opération en échange de 20% des profits qui seraient réalisés. Le 17 janvier 1916, la dissolution eut lieu, et la réputation de Ben, sans parler de son patrimoine, prit son essor.8

 

 

La technologie n’est pas suffisante

 

Les suggestions de Ben, cependant, ne furent pas toutes bien reçues. Ben n'avait jamais oublié ce qu'il avait vu lorsqu'il travaillait avec les machines Hollerith de la Calculating-Tabulating-Recording Company, quand il avait dû prendre un emploi à plein temps en même temps qu'il était au collège. Cela ne faisait pas de doute pour lui que l'avenir reposait sur de telles inventions.

« J'ai commencé à Wall Street en 1914 et l'année suivante les obligations et les actions ordinaires de la C-T-R Company étaient listées à la bourse de New York, » dit Ben. « À vrai dire je portais un intérêt affectif à cette entreprise, de plus, je me considérais comme une sorte d'expert technologique de leurs produits, étant l'une des rares personnes dans le monde financier qui les avait vues et les avait utilisées. Alors, au début de 1916, je suis allé voir le directeur de ma firme, un monsieur A. N., et lui ai fait remarquer que l'action C-T-R se vendait entre $40 et $50 (pour un flottant de 105 000) ; qu'elle avait gagné $6,50 en 1915 ; que sa valeur comptable – incluant, certes, des actifs incorporels non détaillés – était de $130 ; et que j'avais une haute idée des produits et des perspectives de la compagnie. »

Monsieur A. N. regarda Ben avec pitié et lui dit sèchement de ne plus jamais mentionner cette action. Les obligations se vendaient à 6 % mais ne valaient rien, dit-il encore d’un ton cassant, car la compagnie était essentiellement « de la fumée, » c’est-à-dire du goodwill et d'autres actifs éphémères.

« J'ai été tellement impressionné par sa condamnation sans appel de la Calculating-Tabulating-Recording, que je n'en ai jamais acheté une seule action de toute ma vie, même après qu'elle eut changé son nom en IBM en 1926, » expliqua Ben en riant.9

 

 

L'analyse du risque

 

Bien que Ben regrettât de ne pas avoir acheté de l'IBM au début de l'entreprise, il comprit parfaitement bien le principe avec lequel son employeur fonctionnait. C'était très simple : dans la plupart des cas, une compagnie avec peu d'actifs et des ventes trop incertaines pour garantir ses dettes est un investissement médiocre. Il y a une chance sur un million qu'une compagnie avec un levier contestable devienne un IBM et l'investisseur ordinaire à la recherche d'une telle touche finira généralement les poches vides. Dans les leçons qu'il donna plus tard à ses étudiants, Ben comparera la philosophie de Monsieur A. N. à celle d’un joueur de bridge. « Je me souviens... que les joueurs experts insistent pour jouer une donne selon les règles plutôt qu'en cherchant à tout prix à gagner. Par ce que, comme vous le savez, si vous jouez selon les règles vous gagnerez de l'argent et si vous ne le faites pas vous en perdrez – sur le long terme. »10

 

 

Le boom de la guerre

 

Durant ses premières années à Wall Street, Ben apprit de nombreuses leçons importantes. Le marché haussier de la Première Guerre mondiale dura tout au long de 1915 et 1916. Comme la guerre ne se déroulait pas sur le territoire des États-Unis, les compagnies américaines étaient dans une position idéale pour faire des profits. Entre 1910 et 1920, le produit national brut (PNB) des États-Unis passa de $30,4 milliards à $71,6 milliards.11 Les compagnies américaines gagnèrent d'énormes quantités d'argent grâce aux commandes de munitions et d'équipements de l'Angleterre et de la France. Les profits étaient d'autant plus importants qu'à l'époque la fiscalité des corporations américaines était légère. Ben, sa firme, et tout Wall Street, s'en donnaient à coeur joie.

 

 

Diversification

 

Ben continuait son travail chez Newburger, mais réalisait indépendamment quelques investissements et quelques deals, principalement pour le compte d'amis et de cousins. Parmi les clients de Ben se trouvait Algernon Tassin, un professeur d'anglais à Columbia. Tassin confia $10 000 à Ben, étant entendu que les profits ou les pertes seraient partagées à part égales entre eux deux. Durant la première année, le fonds réalisa une performance remarquable et chacun d'entre eux engrangea plusieurs milliers de dollars de profits.

Bent est très intéressé par la musique, et, avec son frère aîné Léon, il investit $7000 dans la Broadway Phonograph Shop. La boutique était située à Manhattan au croisement de Broadway et de la 98e rue.

Ben faisait aussi tourner, avec son oncle Maurice Gerard, une entreprise de conseil en affaires, même si sa nature exacte reste floue. Il se peut qu'elle ait été la branche new-yorkaise de la firme de conseil en management que l'oncle Maurice avait montée à Chicago. Une feuille de papier à l'en-tête « Gerard, Graham & Co, » existe encore, décrivant l'entreprise comme « des ingénieurs industriels, développant les profits potentiels. » Une comparaison en termes modernes serait une firme de conseil en restructuration, identifiant les actifs pouvant être revendus avec une forte plus-value ou les services qu'il serait profitable d'externaliser.

« Mon père en était le président, quoi que ce fût surtout sur le papier, explique Rhoda Sarnat, et mon frère, Ralph Waldo Gerard, un neurophysiologiste, était le secrétaire. » Il s'agissait là aussi d'un prête-nom ; apparemment, Ben faisait la plupart du travail.

 

 

Une humeur menaçante se répand dans le pays

 

Un esprit va-t'en guerre commençait à souffler sur les États-Unis, déstabilisant la bourse et attisant les sectarismes.

À l'automne 1916, la « crainte de la paix » mit un terme au marché haussier, et les prix commencèrent une dégringolade qui se poursuivit pendant un an après l'entrée des États-Unis dans le conflit, le 6 avril 1917. La conséquence fut que l'investissement privé de Ben – le compte Tassin – prit un bouillon. Bien que le compte Tassin ait été investi dans des actions secondaires plutôt obscures qui valaient bien plus que sur le marché, leurs prix s'effondrèrent. Il y eut un appel de marge sur le compte, et Ben dut vendre des actions avec une perte importante. Comme son propre argent était bloqué dans la Broadway Phonograph Shop, Ben fut incapable de combler sa part des pertes du compte Tassin.

Plus tard, Ben expliquerait à ses lecteurs et enseignerait à ses étudiants que le vrai investisseur est rarement forcé de vendre ses actions. Il vend à la date de son choix, quand l'investissement a mûri et qu'il a déjà engrangé des profits adéquats. Mais au début de son activité professionnelle, Ben n'avait pas encore appris à éviter le piège d'une dette ingérable.

Le professeur Tassin fut choqué par ce qui venait de se passer, mais il conserva une confiance inébranlable en Ben. Il accepta que ce dernier paye sa part du trou à combler à raison de $60 par mois. En moins de deux ans, le marché s'était suffisamment rétabli pour permettre à Ben d'effacer ses pertes. Par la suite, Ben fut capable de faire remonter le compte du professeur Tassin à un niveau exceptionnel. Entre-temps, Ben et son frère s'étaient retirés de l'affaire de phonographe.

 

 

La guerre est déclarée

 

En avril 1917, les États-Unis entrèrent en guerre, et les Américains furent prévenus qu’il y avait des espions partout. De fait, il y eut quelques attentats à la bombe et on démasqua plusieurs conspirateurs révoltants. Cependant, la plus grande partie de l'hystérie était alimentée par le gouvernement lui-même – au nom du patriotisme.

Le Old Humor Magazine publia un éditorial sur le procès à Kansas City de la militante pacifiste Rose Pastor Stokes qui était accusée d'avoir violé la Loi sur l'Espionnage. « Mme Stockes est une juive, née en Russie. Les juifs russes de son acabit – des intellectuels – n'ont pas de sentiment national. » Mme Stokes fut condamnée à dix ans de prison pour avoir adressé à un journal une lettre dans laquelle elle déclarait : « Je suis pour le peuple, tandis que le gouvernement est pour les profiteurs. » Plus tard, sa condamnation fut assortie d'un sursis.12 Mais, tragiquement, avant que l'agitation ne s'apaise, plusieurs juifs américains, parmi lesquels un jeune garçon, furent tués par des foules déchaînées.

 

 

La fanfare militaire

 

C'est dans cette ambiance que Ben chercha à rejoindre l'Officer Candidate Training Camp (camp d'entraînement pour devenir officier). Sa demande fut rejetée sans ménagement au motif qu'il était encore citoyen britannique. On l'autorisa néanmoins à être incorporé dans la Compagnie M de la garde nationale de l'État de New York, où Ben passa son temps au sein de la fanfare militaire. Le chef de la fanfare était Victor Herbert, un violoncelliste classique, chef d'orchestre et compositeur d'opérettes comme Babes in Toyland (filles au pays des jouets) et Naughty Marietta (Mariette la coquine). Herbert était lui aussi immigrant – il venait d'Irlande.

En dépit du climat social et politique adverse, Ben commençait à développer des traits de caractère qui lui permirent se faire des amis durables. Mais, en même temps, ces traits le faisaient apparaître distant vis-à-vis des autres. « Il avait une personnalité merveilleuse et pouvait se lier d’amitié avec n'importe qui, » explique son ami et ancien étudiant Irving Kahn. « Mais il avait une telle addiction au travail qu'il n'avait pas beaucoup de vie sociale. » Malgré cela, Ben appréciait les activités de plein air et il fut l'un des membres fondateurs du premier club de ski de Wall Street.

N'ayant jamais eu besoin de beaucoup de sommeil, Ben produisait une quantité prodigieuse de travail. Bien que Graham travaillât consciencieusement et appréciât le salaire qu'il gagnait, c'était l'activité intellectuelle, plutôt que le besoin de grandes quantités d'argent, qui déjà à cette époque le motivait. « Ce qui le maintenait éveillé la nuit était la recherche d'une meilleure façon de faire les choses, » explique sa cousine Rhoda Sarnat. « Il restait là allongé cherchant une meilleure façon de noter la musique, ou bien comment améliorer l'enseignement du code Morse. » Il consacrait la même curiosité et créativité dans à investissements.

 

 

La fiscalité prend de l'importance

 

Alors que la fiscalité avait été relativement simple durant les années d'avant-guerre, ceci peu à peu changea. Les impôts augmentèrent et ils devinrent plus complexes. Ben prit bientôt conscience de l'importance qu'il y avait à comprendre à la fois les dispositions fiscales et l’établissement des déclarations par les corporations afin de déterminer leur influence sur les bénéfices. De manière inattendue, l'étude des conséquences de la fiscalité conduisit à la résolution d'un autre mystère exaspérant.

Comme on l'a vu, les documents financiers des compagnies publiques de cette époque comportaient habituellement une grande quantité de goodwill additionné sans détail, dans les bilans, avec les actifs tangibles. La proportion exacte des actifs qui étaient intangibles était un secret soigneusement gardé.

 

 

Un mystère éclairci

 

La Loi sur les Profits Excessifs, de 1917, autorisait un crédit pour un certain pourcentage de capital investi en actifs tangibles, mais excluait les intangibles comme le goodwill, les brevets et autres éléments du même type. Ben mit alors au point une méthode permettant de remonter à partir des trois éléments des états financiers – les impôts, le revenu avant impôt et le compte de propriété – vers la valeur exacte du goodwill.

Il expliqua la méthode dans un article pour le Magazine of Wall Street. Le rédacteur en chef se plaignit que personne dans les bureaux du magazine ne comprenait de quoi Ben parlait. « On a l'impression que vous réalisez tout ça avec des miroirs, » râla le rédacteur, mais il accepta néanmoins de publier l'article.13

Par chance, les calculs de Ben s'avérèrent corrects, même s'il fallut attendre des années avant que les règles de publication ne soient changées et que chacun puisse en être absolument certain. À ce moment-là, beaucoup de corporations dépréciaient leur goodwill excessif, car le retour sur investissement avait remplacé les actifs comme caractéristique la plus impressionnante et la plus attrayante d'une entreprise cotée publiquement.

 

 

D'une critique vers un nouvel ami

 

Ben continua à labourer des nouvelles terres dans l'analyse financière des corporations. En 1919, il écrivit un rapport comparant les compagnies de chemins de fer de Chicago, Milwaukee & St. Paul et de St. Louis & Southwestern. Ben décida de montrer d'abord son analyse au management de Milwaukee, car son rapport montrait une compagnie plutôt fragile. Ben rendit visite au vice-président en charge des affaires financières de la compagnie de chemins de fer, Robert J. Marony. Le dirigeant parcourut brièvement le document. « Je ne le conteste pas vos faits ni vos conclusion, » dit Marony. « J'aimerais que nous puissions montrer quelque chose de mieux, mais ce n'est pas le cas et c'est ainsi. »14 Par la suite, les deux hommes devinrent amis puis même collègues en affaires.

 

 

Une affaire ennuyeuse

 

Tous les gens avec qui Ben était en relation ne se montraient pas aussi directs et honnêtes, en particulier un collègue qui plaçait des nouvelles émissions sur le marché de gré à gré (OTC market). Une connaissance de Ben avait gagné un profit extravagant en participant à un syndicat qui avait acheté à $3 l'action ordinaire le capital de la compagnie privée Ertel Oil, puis les avait mis en vente sur le marché OTC, où elles avaient démarré à $8 l'action. C'est ami avait proposé à Ben de se joindre à son prochain syndicat pour une opération sur le marché OTC.

L'occasion suivante s'avéra être Savold Tire, créée en avril 1919, afin de tirer profit du nouveau procédé breveté pour retraiter les pneumatiques automobiles. L'automobile commençait maintenant à vraiment devenir un moyen de transport populaire, mais la technologie des pneumatiques restait désespérément à la traîne. Les pneus ne duraient pas longtemps, pas plus malheureusement que les entreprises qui les fabriquaient.

Ben investit $2500 pour 250 actions de Savold à $10 l'action. Peu de temps après, les actions s'échangeaient à $24, et elles atteignirent même durant une période d'enthousiasme $37. Le syndicat vendit ses actions et le profit rapide que réalisa Ben sur son investissement était de près de 270%.

Bientôt la compagnie décida de céder des licences de son procédé à des entreprises situées dans d'autres états, où elles seraient ensuite vendues au public de la même façon. Quatre semaines après la première opération profitable de Ben sur Savold, on organisa un nouveau syndicat. Juste après son 25e anniversaire, Ben reçut un chèque pour son investissement initial plus 150% de la somme. Aucune comptabilité de l'opération n'accompagnait le chèque, et, confiant en son ami et ses associés, Ben ne demanda pas de réconciliation.

Le deuxième tour du syndicat se vendit tellement vite que Ben ne put s'y joindre. Mais rapidement un deal encore plus important était mis sur pieds. La Pennsylvania Savold inclurait les droits pour vendre le procédé dans les 46 états restants. Plus que quatre corporations, expliquèrent les organisateurs, serait lourd à gérer. Ben ne saisit pas bien le raisonnement justifiant de limiter la croissance, mais il ne remit pas en question la capacité des organisateurs à faire de l'argent. Mordant à l'appât, les différents associés et amis de Ben rassemblèrent $60 000 pour consacrer au projet. On était maintenant à la fin de l'été et l'action Savold initiale, surfant sur le marché haussier, atteignit un pic de $77,75. La semaine suivante, les investisseurs attendaient que Pennsylvania Savold commence à s'échanger. Au lieu de cela, l'action Savold initiale perdit 30%. La nouvelle émission fut repoussée, et la chute continua jusqu'à ce que Savold disparaissent entièrement, ainsi que le cash des investisseurs.

 

 

L'escroquerie aux actions

 

Ben accompagna l'ami à une réunion des « investisseurs » de Savold, où le promoteur de l'opération fut finalement contraint de restituer une partie des fonds – une somme représentant 30% de leurs investissements. À l'époque, comme maintenant, de telles escroqueries étaient courantes. Mais, à la différence d’aujourd’hui, moins de victimes allaient se plaindre au procureur. Il n'y avait pas de Security and Exchange Commission ou de National Association of Securities Dealers (deux organismes chargés de contrôler les transactions boursières) vers lesquelles se tourner.

La sombre mésaventure de Ben avec Savold Tire lui fit connaître de près les aspects manipulateurs de Wall Street qu'il détestait déjà et qu'il finirait par avoir en horreur. Plus tard, Ben raconta l'histoire des « Mêmes Vieux Pneus » pour illustrer que même le tuyau d'un initié peut se révéler être bidon. Le gâchis a dû être d'autant plus contrariant, que le concept avait réellement du potentiel. Le rechapage des pneus devint plus tard une opération courante et profitable et des entreprises comme Bandag réussirent dans cette industrie.

 

 

Un auteur remarqué

 

 

Durant ces années de guerre, Ben accéléra le rythme de ses écrits pour les publications financières. Plusieurs autres de ses articles, incluant « Bonnes Affaires dans les Obligations, » furent publiés dans le Magazine of Wall Street. Son étude méticuleuse des émissions de dettes mettait en lumière des décalages entre les prix d'obligations par tout autre aspect comparables. Il devint un contributeur habituel du magazine et on lui proposa bientôt de rejoindre la rédaction. Ben déclina l'offre de devenir journaliste, bien que le salaire fût intéressant. Newburger écrasa de nouveau dans l'oeuf toute velléité de quitter la compagnie en faisant une contre offre qui promettait de bientôt devenir un partenaire junior dans la maison d'investissement.

Le frère de Ben, Victor, qui était plus ouvert, est, quant à lui devenu vendeur d'espace publicitaire pour le Magazine of Wall Street, et plus tard deviendrait vice-président en charge de ce département. Victor était parfait pour le job de vente. Il n'avait peut-être pas l'instinct de Ben pour les investissements, mais il avait la chutzpa. Victor était affable, beau gosse, excellent danseur, et pouvait raconter plus de blagues que n'importe qui dans son groupe.

 

 

Une idylle

 

Le succès financier de Ben commençait à jouer un rôle important pour lui car malgré sa lourde charge de travail, il voulait se marier. Peu après son arrivée à Wall Street, il rencontra, par l'intermédiaire de son frère, Hazel Mazur, une jeune femme vive et à la forte personnalité. « La famille de ma mère était installée à Bensonhurst et mon père vivait dans le Bronx, si bien que c'était pour lui une sacrée trotte d'aller lui faire sa cour, » explique leur fille Elaine. Hazel était professeur de danse et d'élocution à l'époque où ils se marièrent, et elle gagnait plus d'argent que Ben. Peut-être parce qu'ils étaient tous les deux des penseurs si indépendants, ils pouvaient avoir de fortes différences d'opinion. Néanmoins, par de nombreux aspects, Ben et Hazel se ressemblaient, dit aussi leur fille Marjorie. « Quoi qu'ils fassent, ils y consacraient la plus grande énergie. »

 

 

Une guerre s'achève, un bébé arrive

 

L'année 1919 fut importante à deux égards. La Première Guerre mondiale était finie ; et Ben et Hazel eurent leur premier enfant. Il reçut le prénom d'Isaac Newton à la suite du propre père de Graham et en hommage au savant qu'il admirait tant. Le bébé allait être la plus grande source de joie du jeune couple.

 

 

Un associé de plein droit

 

La fin de la Première Guerre mondiale marqua le début d'une nouvelle phase pour Wall Street en général et pour Ben en particulier. En 1920, Ben devint associé de Newburger, Henderson & Loeb, ayant prouvé, bien qu'il n'eût encore que 26 ans, qu'il pouvait gérer des stratégies d'investissement complexes et sortant de l’ordinaire. En tant que partenaire, Ben conserva son salaire et reçut en outre 2,5 % des profits, sans responsabilité vis-à-vis des pertes éventuelles.

Quand on sait comme le marché haussier de l’immédiat après-guerre, dans les années 1919-1921, était à la fois chaotique et dangereux, sa promotion en est d'autant plus significative. Toutes les caractéristiques les plus repoussantes de la bourse – la peur, la cupidité, l'imprudence, la naïveté – étaient à l'oeuvre. Le Dow Jones Industrial Average (DJIA) franchit pour la quatrième fois depuis le début du siècle la barre des 100 points, puis se retira rapidement vers des niveaux d'avant-guerre. Cependant Ben avait déjà bien avancé dans l'élaboration de sa philosophie, que Warren Buffett décrit ainsi dans l'introduction à The Intelligent Investor : « Plus le comportement du marché est absurde, plus nombreuses sont les occasions se présentant à un investisseur professionnel. » Buffett explique aux lecteurs que s'ils ont l'intention de suivre les suggestions de Graham, ils voudront plutôt « tirer profit de la folie du marché que d'y participer. »15

Ce sont peut-être les souvenirs de ses erreurs de jugement passées, y compris le cuisant épisode du compte du professeur Tassin, qui ont guidé Ben à travers la période troublée de l'après-guerre. Après tout, il eut beaucoup de succès en explorant des domaines que personne d'autre ne souhaitait ou bien n’avait l'audace de visiter.

Bien avant que leur business ne devînt très recherché, et que les investissements dans des opérations japonaises n'occupent les principales maisons d'investissement new-yorkaises, Ben fit sa marque sur le marché des obligations japonaises.

 

 

Balade dans les obligations japonaises

 

L'un des meilleurs amis de Ben, qui travaillait pour Bonbright & Company, un dealer spécialisé dans la vente d'obligations de compagnies d'électricité et des eaux, le présenta à Junkichi Miki de la banque Fujimoto Bill Broker d'Osaka. Miki avait cherché à convaincre Bonbright & Company de devenir l'agent de la banque d'Osaka en rachetant des obligations du gouvernement japonais qui avaient été vendues aux États-Unis et en Europe durant la guerre russo-japonaise de 1904-1905. Les obligations étaient payables soit en devises européennes soit en yen, au choix du détenteur. À cause des problèmes de devises en Europe et de la prospérité concomitante du Japon, les obligations étaient devenues extrêmement attrayantes pour les investisseurs japonais. Bonbright était trop occupé pour participer, mais Ben fut ravi de prendre en charge cette nouvelle activité.

Via les correspondants de Newburger à Londres, Paris et Amsterdam, Ben organisa des achats massifs d'obligations. Elles furent ensuite expédiées au Japon accompagnées d'un contrat. Pendant deux ans, la firme de Ben devint l'agent exclusif pour ces obligations, une tâche qui rapporta plus de $100 000 en commissions à la compagnie (en dollars de 1920 !).

 

 

Une montagne de papier

 

Le back office de Newburger appréciait les commissions, mais n'aimait pas les obligations japonaises elles-mêmes. Beaucoup de ces obligations avaient été vendues en dénominations de $100 ou bien l'équivalent en livres sterling ou en francs. Les petites dénominations étaient une réelle nuisance selon les standards occidentaux et se vendaient avec une décote significative. L'épargnant japonais consciencieux, en revanche, adorait ces « petites pièces. » Le back office de Newburger était submergé de papier, car $100 000 en obligations correspondaient à 1000 documents financiers différents. On dut avoir recours à un coffre-fort spécial pour les obligations, et, avec une affection teintée de ressentiment, on l'appela « la boîte de Ben Graham. »

Finalement, la banque Fujimoto établit sa propre succursale à New York, mais deux autres firmes japonaises firent appel aux services de Newburger et plus que compensèrent la perte de business. Cependant, Ben était estimé des membres de la communauté financière japonaise. Des années plus tard, ses livres furent publiés au Japon et ses amis japonais, quand ils venaient lui rendre visite, apportaient des cadeaux pour marquer l'appréciation de leur pays, ceci même après que Ben eut pris sa retraite.

Au début des années 20, Ben continua de rechercher les revenus sous-évalués et les actifs cachés qui permettaient de prédire une prochaine hausse inattendue [par le marché] du prix d'une action.

 

 

Les choses changent lentement

 

En dépit de ses aventures dans d'autres domaines, Ben restait un expert statisticien (ce que l'on appelle aujourd'hui un analyste financier.) Avec son assistant, Leo Stern, il s'occupait de toutes les questions concernant les listes de valeurs financières et les émissions individuelles. Ce travail ne prenait pas beaucoup de temps, car à cette époque-là Wall Street était une place boursière relativement simple. La courte liste des compagnies cotées publiquement était encore dominée par les chemins de fer et les valeurs industrielles. La plupart des investisseurs continuaient à s'en tenir à des investissements fiables et durables, ayant peu de volatilité et causant peu de soucis. Pour le compte de ses propres clients, cependant, Ben insistait pour creuser plus loin à la recherche de meilleures possibilités de revenus, et pour essayer des nouvelles tactiques qui de temps à autre stupéfiaient ceux qui se satisfaisaient du statu quo.

Souvent, les émissions qu'il avait étudiées et les expériences qu'il en avait tirées émergèrent plus tard dans ses écrits. Par exemple, Consolidated Textile, un conglomérat d'usines textiles, était une action spéculative en vogue à cette époque, et l'un des partenaires senior de Newburger en acheta de grandes quantités pour ses clients. Ben fit observer au partenaire que les obligations à 7 % convertibles de Consolidated Textile étaient moins risquées que les actions ordinaires et en même temps avaient une rentabilité exceptionnellement élevée. Le partenaire balaya les observations de Ben, en rétorquant que ses clients aimaient être investis dans une action active. Ainsi que Ben le craignait, peu après le prix de Consolidated Textile dégringola de $70 à $20 l'action.16 Les obligations, en revanche, furent refinancées et rachetées avec une prime par rapport à leur valeur faciale. L'histoire de Consolidated Textile apparut plus tard en appendice dans Security Analysis, dans une leçon qui expliquait le mécanisme des privilèges de conversion.

 

 

Les défis troublent la vieille garde

 

De temps à autre, Ben et Leo diffusaient une circulaire présentant une analyse plus détaillée d'une valeur particulière, et occasionnellement leurs tactiques audacieuses alarmaient la communauté financière new-yorkaise. En mai 1921, par exemple, ils recommandèrent à la vente les obligations gouvernementales à 4¼ % de U.S. Victory, qui s'échangeaint à 97¾ et arrivaient à maturité en 1923. Ils suggéraient de réinvestir l'argent dans les obligations 4¼S de U.S. Victory, dont le prix était de 87½ et la date de maturité en 1938. La recommandation était fondée sur leur jugement que les taux d'intérêt allaient sans doute baisser et que les obligations à long terme avaient donc une plus grande possibilité d'appréciation. La recommandation fit l'objet d'une publicité dans les journaux sous le titre « Mémorandum aux détenteurs d'obligations de Victory. »

Les autorités du New York Stock Exchange réclamèrent immédiatement une copie de la brochure car, selon une règle tacite, il était interdit aux membres du stock exchange de recommander le transfert de capital d'obligations gouvernementales vers des valeurs émises par des corporations. Bien sûr la circulaire ne contenait aucune suggestion antipatriotique de ce genre – elle disait simplement que les investisseurs devraient échanger une obligation gouvernementale contre une autre. Il se trouve qu'une fois de plus le jeune analyste avait raison et ceux qui suivirent ses recommandations s'enrichirent.

 

 

Un regard neuf sur la spéculation

 

L'une des brochures de Ben était intitulée Leçons pour les Investisseurs. « Bien sûr, un analyste de 25 ans, comme je l'étais, devait être bien effronté pour choisir un titre aussi infatué et présomptueux, » fit observer Ben des années plus tard. Dans le pamphlet, Ben faisait une déclaration qui surprit et laissa perplexes ses collègues comme ses clients. « Si une action ordinaire est un bon investissement, alors c'est aussi une bonne spéculation, » écrivait Ben. Il se tenait le raisonnement suivant : si une compagnie était tellement saine que ses actions présentaient un faible risque, alors la compagnie présentait aussi d'excellentes chances de futurs gains [revenus et augmentation du prix de revente]. Il est plus facile pour une compagnie de construire un empire profitable si ses fondations sont solides que si elles sont branlantes.

Ben retournait ensuite sa déclaration. Une spéculation néanmoins, déclarait-il, n'est en général pas un bon investissement car la spéculation est basée sur l'anecdote plutôt que sur une analyse concrète. L'absence de possibilité de vérification entraîne un risque beaucoup trop élevé.

La première partie de la philosophie de Ben était plus facile à accepter au début des années 20 quand un marché haussier était encore dans son enfance. Au sommet d'un marché en croissance, il devient difficile de trouver une action quelconque – même d'une compagnie de premier ordre – qui ne comporte pas un élément important de risque de prix. Mais de toute façon, au sommet d'un marcher haussier, les gains potentiels futurs sont limités [il y a encore des revenus possibles, mais ils seront sans doute annulés par une baisse du prix de revente], si bien que la philosophie de Ben reste encore valable aujourd'hui.17

 

 

Aïe !

 

Encore une autre des premières circulaires de Ben offrait une analyse statistique comparée détaillée de toutes les actions de pneumatiques et de caoutchouc cotées en bourse. Ajax Tire et Rubber Company, d'après Ben, semblaient être les meilleurs achats. Quelques jours plus tard, le président d'Ajax rendait visite à Ben dans son bureau et immédiatement Ben regretta de ne pas l'avoir rencontré avant de distribuer son rapport. Le message du président n'était pas positif. Peu de temps après, Ajax Tire déposait le bilan.

Même s'il pouvait lui arriver de faire des erreurs, la réputation de Ben comme gestionnaire de capitaux, et plus particulièrement comme innovateur et pionnier dans l'utilisation de l'arbitrage et de la couverture, s'épanouissait.

 

 

Défendre les flancs

 

Ben conçut plusieurs manoeuvres sophistiquées pour couvrir ses investissements contre les risques de marché, des techniques qui depuis sont devenues banales.

Par exemple, si Ben devait protéger un compte contre le déclin possible du prix des obligations et la hausse du prix des actions (cas de figure, par exemple, quand on anticipe une hausse générale de la rentabilité des entreprises et aussi des taux d'intérêt), il pouvait alors acheter des obligations convertibles à une valeur proche de leur valeur d'émission, et vendre simultanément des calls (un call est une option qui donne le droit à l'acheteur d'acheter auprès du vendeur, à la date d'exercice de l'option, l'action sous-jacente à un prix donné) sur une quantité équivalente d'actions ordinaires.

Si le risque le plus grand au contraire était que le prix des obligations augmente et que le prix des actions baisse, alors il achetait les obligations, en même temps il vendait les actions à terme (en anglais, on parle de vente short : une vente short est une vente de produits que le vendeur ne possède pas encore, mais qu'il espère pouvoir acheter plus tard, avant ou au moment de l'exercice, moins cher qu'aujourd'hui), et il vendait des puts (un put est une option qui donne le droit à l'acheteur de vendre au vendeur, à la date d'exercice de l'option, l'action sous-jacente à un prix donné).

Comme les primes reçues pour les puts et les calls étaient substantielles, ces procédures pouvaient garantir un bon profit quoi qu'il arrive au prix de l'action, c'est-à-dire qu'il pouvait augmenter, baisser ou rester constant. Ces manoeuvres de couverture sont devenues, depuis lors, une activité majeure sur les marchés des options et des futures.

La réputation de Ben se répandit et un nombre croissant de clients ouvrirent des comptes privés pour la gestion desquels Ben prélevait un quart des profits nets cumulés après déduction des pertes éventuelles.

 

 

Un oncle plein de fierté revient

 

Parmi les investisseurs privés il y avait son oncle, Maurice Gerard. Gerard était parti vivre à Chicago où il avait fait une fortune confortable comme consultant en management. Jeune quinquagénaire, Gérard décida de prendre sa retraite et de retourner vivre à New York en 1922.

« Nous étions chez nous à Chicago. J'étais née là-bas, j'aimais mon école et mes camarades de classe, » se rappelle Rhoda Sarnat. « Néanmoins, mon père décida que nous devions déménager à New York. Apparemment, il éprouvait le besoin de se rapprocher de là où tout se passait et de se rapprocher de Ben. » Son père avait confié tout son portefeuille d'investissement entre les mains de son neveu prodige.

 

 

Une fille arrive

 

Au milieu de toute cette activité financière, Ben prit le temps de se faire naturaliser citoyen américain en 1921. Et la même année un second enfant arriva, Marjorie. Marjorie montrait la même intelligence et brillance que son frère aîné Newton, mais bien qu'elle reçût toute l'affection de son père ce n'était qu'une fille. Aux yeux de son père, les femmes étaient par nature émotionnelles et par conséquent avaient un potentiel limité. Newton, un garçon, était destiné à devenir un penseur rationnel.

Cependant, Ben fut un père aimant pour Marjorie, et elle estime qu'elle a eu de la chance que son enfance se déroule à l'époque où il assuma le mieux sa paternité. Marjorie se souvient des promenades autour des réservoirs à Central Park avec son père. « Il était très chic, avec une canne à la main, » se rappelle-t-elle. Elle était très fière de Ben et se sentait en sécurité parce que c'était un homme important, pas seulement pour elle, mais pour le monde entier.

Rhoda Sarnat se rappelle aussi des années heureuses dans une famille aux liens étroits. Pas toujours très ordonné, Ben néanmoins était très énergique et il emmenait  les enfants dans des excursions aventureuses de plein air. Rhoda, qui était plus proche de l'âge des enfants de Ben, que de son cousin, aimait ces sorties.

« Un été, quand j'étais une petite fille, les deux familles allèrent à Hewlett, à Long Island, » dit Rhoda. Hazel Graham rêvait qu'ils aient leur propre maison de campagne où la famille pourrait passer les étés et les week-ends, mais Ben refusait. Il préférait louer. C'était l'un des sujets sur lequel ils se disputaient souvent.

Ce n'était certainement pas une question d'argent. Avec ses investissements standard et ses opérations de couverture, Ben continuait à bien gagner sa vie.

 

 

Danser à Wall Street

 

La Prohibition rendait la vie à New York oppressante, mais, tandis que les jeunes gens étaient partout cyniques et rebelles, ce fut un âge d'or pour les Graham. Pour la troisième fois, Ben fut tenté de quitter Newburger, Henderson & Loeb, où il travaillait depuis maintenant neuf ans. En 1923, un groupe de clients et d'amis, impressionnés par le flair de Ben, proposèrent la formation d'un compte de $250 000. Des capitaux supplémentaires seraient ajoutés plus tard, si le fonds avait du succès. Les investisseurs initiaux incluaient plusieurs membres de la famille de Julius Rosenwald, l'un des premiers partenaires de Sears, Roebuck and Company. Selon l'accord conclu, Ben pouvait apporter d'autres comptes comme part du capital original. Le salaire de Ben fut fixé à $10 000 par an. Les investisseurs recevraient un minimum de 6 %, et, au-delà de ce pourcentage, Ben aurait droit à 20 % des profits.

 

 

Autonome

 

Le New York Stock Exchange avait récemment renforcé les règles sur la proportion de capitaux propres que devaient maintenir les firmes qui en étaient membres, et comme les opérations d'arbitrage de Ben avaient apporté une quantité considérable de capitaux confiés à Newburger, la firme ne fut pas en mesure de participer à la nouvelle opération. En outre, l'opération de Ben était située en dehors de l'activité traditionnelle de son employeur, une firme qui gagnait encore la plupart de ses revenus des commissions sur les achats et ventes de valeurs pour le compte de ses clients, et sur les intérêts produits par ses prêts sur les comptes de marge. On autorisa Ben à quitter la compagnie et à devenir autonome, mais on convint qu’il continuerait à utiliser un bureau chez Newburger en échange de quoi il effectuerait ses transactions de valeurs par l’intermédiaire de la firme.

 

 

 

 

 



* Mot yiddish signifiant « audace couronnée de chance. » (NdT)

* Arbitrer = acheter une valeur sur un marché, pour la revendre aussitôt sur un autre marché où sa valeur est supérieure. (NdT)