Chapitre 3

 

 

Tirer le maximum d’une main au poker

 

 

« Ben n’avait pas besoin d’être mis en valeur, il avait suffisamment de valeur par lui-même. »

– Irving Kahn1

 

 

 

Les années 20 commencèrent par un événement incroyable : le remplacement à la présidence de Woodrow Wilson, découragé par ses échecs répétés pour tenter de créer une paix durable, par Warren G. Harding, un homme d'une nature heureuse mais inefficace. Écoeurés par la guerre et les problèmes sociaux du monde entier, les Américains tournèrent leur attention vers des choses nouvelles et audacieuses. Sigmund Freud et Albert Einstein avaient fait exploser les cadres de pensée avec des conceptions extraordinairement nouvelles. Les femmes bouclaient leurs chevelures et remontaient leurs ourlets. Le beau et téméraire Charles Lindbergh redéfinit la notion de distance en volant d'une traite de New York jusqu'à Paris. La Prohibition mit le pays entre les mains de gangsters comme "Scarface" Al Capone et George "Bugs" Moran. À New York, les drames psychologiques intenses de Eugene O'Neill attiraient les foules, et les jeunes gens chics conduisaient des cabriolets Niagara Blue et des coupés Arabian Sand.

C'était une époque grisante pour l'économie américaine et pour quiconque avait affaire avec la bourse. Après la dépression de 1920 et 1921, le produit national brut grimpa de $74 milliards à $104,4 milliards en 1929. Les profits des corporations connurent une croissance vertigineuse et, grâce à l'invention de la chaîne d'assemblage, la production industrielle augmenta aussi rapidement. U.S. Steel devint si productive que l'entreprise put réduire la journée de travail de 12 à 8 heures, embaucher 17 000 ouvriers supplémentaires et continuer à amasser des profits. Les marchés des valeurs financières, alimentés par ces événements à donner le tournis, prirent leur envol.

 

 

Construire sur des fondations solides

 

Graham, l'homme qui serait un jour vénéré comme « le père de l'analyse financière des valeurs boursières » et le grand maître de « l'investissement dans la valeur, » était âgé de 25 ans au début de la décennie. Travaillant déjà depuis six ans à Wall Street, Graham avait ébloui ses collègues et ses clients par sa capacité de travail, son flair et sa rigueur. Il franchit une étape supplémentaire quand il quitta Newburger pour fonder sa propre compagnie.

 

 

Le fonds Grahar

 

Le Dow Jones Industrial Average était à un modeste 95 quand la Grahar Corporation, la première entreprise où Ben fût indépendant, commença ses opérations le 1er juin 1923. Le nom de la compagnie était une combinaison de celui de Graham, son gestionnaire de fonds âgé de 29 ans, et celui de Louis Harris, le propriétaire d'une boutique de bagages, et principal investisseur. Grahar était un fonds privé, c'est-à-dire un fonds dont les investisseurs étaient un groupe d'amis plus quelques uns de leurs contacts, mais aucune émission d'actions n'était proposée au public. De cette manière, Ben parvint à rassembler $500 000. Mais cela avait aussi pour conséquence qu’il n'était pas l'actionnaire dominant.

« Ma propre participation était petite, expliqua Ben, car j'avais très peu d'argent. »2 Bien que certains actionnaires aient parfois possédé de gros blocs d'actions des compagnies de Ben, aucun individu n'eut jamais un bloc si important qu'il pût contrôler la politique d'investissement. Celle-ci resta toujours entre les mains de Ben.

Ben se concentra sur la recherche de valeurs fortement sous-évaluées, ou surévaluées qu'il puisse vendre à terme, ou encore qui offraient des possibilités d'arbitrage.

 

 

arbitrage Dupont - General Motors

 

L'une des premières opérations de Ben était fondée sur les relations de propriété très étroites entre Du Pont Corporation et General Motors (GM). Pierre du Pont, (la famille du Pont épelle son nom différemment de celui de la compagnie), durant sa présidence, utilisa les excédents de cash pour acheter de gros blocs d'actions de GM pour sa compagnie de produits chimiques et d'explosifs. Par la suite, du Pont devint le président de GM en 1920. L'histoire de la compagnie Du Pont remonte à la guerre d'indépendance américaine, et, même dans les années 20, la compagnie détenait des actifs considérables et dominait plusieurs industries, aussi bien dans l'industrie manufacturière que militaire. Malgré cela, la valorisation de Du Pont à la bourse n'excédait pas celle de ses actions GM. Fondamentalement, soit le marché surévaluait l'action GM soit ne reconnaissait pas la valeur des propres opérations de Du Pont.

Quand Ben repéra ce décalage, il acheta du Du Pont et simultanément vendit short sept fois plus d'actions General Motors. Ainsi que Ben s'y attendait, le marché corrigea bientôt son décalage d'évaluation et l'action Du Pont monta. Grahar vendit les actions Du Pont et prit son bénéfice, puis il dénoua sa position short dans GM. L’opération de Ben ne présentait pas de risque, car si le décalage avait été corrigé par une baisse de l'action GM, il aurait fait un profit en exerçant sa position short. Finalement, Du Pont et General Motors furent contraintes à des rapports plus indépendants par les lois antitrust.

Les meilleurs investissements de Ben étaient fondés sur la recherche d'incohérences comme le prix de l'action Du Pont. Il faisait le pari que le marché finirait par corriger son erreur. Cependant il reconnaissait toujours la possibilité que soit le marché persiste longtemps dans son incohérence soit que d'autres événements inattendus changent la donne. Ce sont les risques inhérents à tout investissement à la bourse.

 

 

Vente short de Schrafft

 

Les calculs de Ben ne marchaient pas à tous les coups, ce qui explique peut-être sa préférence plus tard pour une diversification dans un nombre extraordinaire d'actions.

Un jour, Ben se convainquit que Shattuck Corporation, le propriétaire de la chaîne de restaurants très populaires Schrafft, était trop populaire auprès de ses actionnaires. Il vendit short plusieurs centaines d'actions de Shattuck. Le groupe d'actionnaires de Grahar avait pris l'habitude de se réunir une fois par semaine à déjeuner dans un des restaurants de la chaîne, mais après la vente short, estima qu'il n'était plus correct de continuer. Le temps passait, mais pas la passion du marché pour Shattuck. En fait, le prix de l'action continua à monter. Finalement, le groupe dénoua sa position, encaissa une perte de $10 000 et retourna déjeuner chez Schrafft. Plus tard, la compagnie battit de l’aile et fut vendue à un investisseur privé.

 

 

Une famille qui s’élargit

 

Si les choses se passaient bien dans sa carrière, elles semblaient tout aussi confortables à la maison. Ben cajolait sa vieille maman veuve, mettant à sa disposition une limousine pour ses déplacements en ville. En 1925 naquit une deuxième fille, Elaine, qui venait après Newton et Marjorie. Cette dernière se rappelle que les trois petits membres de la confortable nursery n'avaient pas beaucoup de goût pour le duplex de Central Park dans l'immeuble Beresford, bien que, comme l'explique la cousine Rhoda Sarnat, il était plutôt « cool. » Le très chic appartement sur deux niveaux avait un vaste escalier et une ravissante terrasse avec vue sur le parc. Une terrasse était un tel privilège qu'on attendait des enfants qu'ils soient heureux d'aller y jouer. Mais les jeunes Graham manquant d'expérience n'étaient pas d'accord, se rappelle Marjorie, et ils harcelaient leurs parents pour qu'ils les laissent aller gambader dans le parc lui-même.

Même s'ils avaient un sentiment d'injustice à n’être pas autorisés de jouer dans Central Park, comme l'avait fait leur père, les enfants Graham grandissaient dans un monde de stabilité, de sécurité et de confort. Il n'y avait aucune raison de penser qu’il n’en serait pas toujours ainsi.

 

 

Tentative de restructuration

 

Le marché haussier continuait sa course folle, et tout le monde semblait faire de l'argent. Il était fréquent pour les agents de change, appelés à l'époque intermédiaires de confiance ou agents officiels des clients, de faire en plus des investissements discrétionnaires de leur propre chef. Les profits étaient partagés en deux, mais les pertes étaient supportées par les clients. Ses collègues convainquirent Ben qu'il était fou de gérer son fonds contre un pourcentage aussi ridicule des profits. Même si aucun investisseur n'avait la possibilité de diriger la politique d'investissement, la rémunération était une autre affaire. Alors, il proposa à l'investisseur dominant, Louis Harris, un nouvel arrangement dans lequel il abandonnait totalement son salaire. Au-delà des premiers 6 % de profit (partagés entre les investisseurs), cependant, il gagnerait 20 % sur les premiers 20 %, 30 % sur les 30 % suivants et 50 % sur la balance.

Voici la répartition des profits pour quelques exemples de retour sur investissement3 :

 

 

Ainsi, les investisseurs dans Grahar recevraient un pourcentage des profits plus élevé que précédemment quand la rentabilité était faible et un pourcentage allant en diminuant au fur et à mesure que les profits montaient. L'incitation pour Ben de réaliser avec le fonds une très bonne performance était construite dans l’accord de répartition. Même au maximum, néanmoins, la part de Ben était inférieure à ce que recevait typiquement l’intermédiaire de confiance.

 

 

Un compte joint remplace Grahar

 

Malgré les avantages évidents, Harris rejeta la proposition et ils convinrent tous les deux de dissoudre la corporation. Quand Grahar fut liquidée à la fin de 1925, le Dow Jones avait franchi depuis peu la barre des 150 points, et avait cru de 79% en tout juste 18 mois. Les investisseurs dans Grahar engrangèrent des profits substantiels sur leurs fonds.

La rentabilité exacte du fonds Grahar n'est pas connue, mais elle était suffisamment bonne pour qu'un certain nombre d'amis de Ben apportent volontiers $450 000 afin de lancer le Benjamin Graham Joint Account (Compte Joint de Benjamin Graham). La rémunération de Ben était essentiellement celle qu'il avait proposée à Harris. La nouvelle entreprise démarra le 1er janvier 1926. Pendant ses trois premières années d'existence, le Compte Joint eut une rentabilité annuelle moyenne de 25,7%, comparée à 20,2% pour le Dow Jones Industrials. Au début de 1929, la capitalisation du Compte Joint de Benjamin Graham était de $2,5 millions. Une bonne partie de cette croissance correspondait à des plus-values plutôt que des apports additionnels. Ces excellents résultats furent obtenus avec un risque limité.

 

 

Newman devient partenaire

 

Pendant ce temps-là, le business de Ben se développait aussi d'autres manières. Il s'adjoignit un partenaire, qui lui enleva le fardeau du management et lui permit de faire ce pour quoi il excellait – se figurer des nouvelles et meilleures façons de produire et récolter des retours sur investissement. À l'origine Ben demanda à Douglass Newman de le rejoindre dans sa petite firme d'investissement. Son copain d'enfance refusa mais lui recommanda à la place son frère Jerome. Les frères Newman avaient aussi étudié à Columbia, où Jerry avait fait du droit. Après son diplôme, Jerry Newman travailla pour le père de sa femme dans l'industrie textile pendant plusieurs années. Il devint rapidement impatient de gérer le business familial. L'occasion se présenta temporairement quand son beau-père, Elias Reiss, passa six mois en Europe, mais, au retour de Reiss, Jerry redevint simple employé.

« Il partit fâché, » dit son fils Howard « Mickey » Newman. Jerry, qui avait deux ans de moins que son nouveau patron, prit le job avec Ben au salaire annuel de $5000. Rapidement Ben reconnut les talents de Jerry pour la gestion des affaires et il suggéra un changement. « Il vint voir mon père et dit : " Tu ne devrais pas travailler pour moi. Nous devrions être partenaires à 50-50," » explique Mickey Newman. C'est ainsi que fut cimenté le lien entre « Ben et Jerry. » En dépit du fait que Ben était souvent tellement fatigué des techniques de négociation inlassables de Jerry qu'il devait quitter la pièce, le duo s'avéra brillant. Ben était le président et Newman le vice-président et trésorier dans un partenariat qui a duré et a prospéré pendant 30 ans.

 

 

Un réseau se renforce

 

La remarquable loyauté des relations d'affaires de Graham ainsi que de ses investisseurs commençait à apparaître. Beaucoup de clients du Compte Joint avaient été des investisseurs dans les précédents fonds gérés par Ben, mais il attirait aussi de nouveaux investisseurs de façon inattendue. Robert J. Marony, que Ben avait rencontré pour la première fois en 1919 lors de la publication de son rapport pessimiste sur les chemins de fer Chicago, Milwaukee & St. Paul dont Marony était le vice-président en charge des finances, devint un investisseur important et finalement un directeur de Graham-Newman.

 

 

La réunion de Vichy

Quand la famille du côté de sa mère organisa une réunion familiale dans la ville thermale de Vichy en France, les affaires de Ben marchaient si bien qu'il fut trop occupé pour venir. Les onze enfants Gesundheit ne s'étaient plus jamais réunis depuis leur dispersion de nombreuses années plus tôt. Dora Graham, son frère Maurice Gerard et la jeune Rhoda Gerard étaient de ceux qui firent le voyage en Europe pour rencontrer des frères, des soeurs, des tantes, des oncles ou des cousins, la plupart pour la première fois.

Rhoda se rappelle que plusieurs des membres de la famille étaient très aisés, tandis que d'autres ne l'étaient pas. On collecta l'argent pour payer la réunion et le mit dans un pot commun, chaque famille contribuant autant qu'elle s'en jugeait capable. Gerard et les autres membres riches de la famille comblèrent ce qui manquait. Les cousins descendirent tous dans un hôtel modeste de telle sorte que personne ne se sente mal à l'aise – tous à l'exception de tante Dora. Financée par son fils Ben, la flamboyante Dora s'installa dans le meilleur hôtel de la ville.

L'argent n'était pas le seul problème rencontré à la réunion. Les enfants avaient été séparés à des âges très tendres et maintenant ils élevaient leurs familles sur tous les continents sauf l'Amérique du Sud. Ils parlaient de nombreuses langues différentes et dans certains cas des frères et soeurs ne pouvaient pas converser ensemble. Oncle Maurice prépara un tableau sur lequel étaient listées les langues que parlait chacun. Des traducteurs aidaient ceux qui ne pouvaient pas se parler directement. Une personne parlant anglais et polonais pouvait servir d'interprète pour quelqu'un qui ne parlait qu'une ou l'autre des deux langues. Il y eut des traductions entre l'espagnol, l'allemand, le français, le yiddish et d'autres langues. Ce fut un joyeux rassemblement, et c'est une chose heureuse car il n'y en eut plus jamais de tel.

À New York, Ben continuait à travailler dur pour lui-même, pour Oncle Maurice et pour ses autres investisseurs. Pendant toutes les années 20, les données financières continuaient à être rares et Ben fouillait de nombreuses sources pour trouver une information plus détaillée, y compris les documents publiés par des agences gouvernementales.

 

 

La lumière n’est toujours pas bienvenue

 

Une des actions « mythiques » favorites de l'époque était Consolidated Gas of New York, qui possédait la très rentable entreprise de production d’électricité New York Edison Company. Consolidated déclarait des dividendes en provenance d'Edison, mais elle ne divulguait pas les profits de la compagnie électrique. La rentabilité d'Edison était l'élément secret sous-tendant la vraie valeur de Consolidated.

« À ma grande surprise, je découvris que ces données confidentielles étaient en réalité déposées chaque année auprès de la Commission des Services Publics de l'État, dit Ben. Il était très simple de consulter ces données et de présenter les revenus réels de Consolidated Gas dans un article. » Le Magazine of Wall Street publia ce travail.

Tout le monde ne comprit pas ce que cherchait Ben en faisant ça. Un de ses amis plus âgés lui dit : « Ben, tu crois que tu es un type génial car tu as fourni ces chiffres manquants, mais Wall Street ne t'en saura aucun gré. Consolidated Gas avec son mystère est plus intéressante et a plus de valeur que sans. Vous, les jeunes gens, qui voulaient fourrer votre nez partout allez causer la ruine de Wall Street. »4

 

 

Trouver du pétrole

 

 

Ben ne se laissa pas impressionner. En 1926, alors qu'il étudiait les rapports annuels de l'Interstate Commerce Commission (Commission pour le Commerce Inter États) à la recherche d'informations sur les compagnies ferroviaires, il tomba sur un ensemble de statistiques fort intéressantes concernant des transporteurs concurrents, les compagnies de pipelines pétroliers. Une note de bas de page mentionnait que les chiffres provenaient du rapport annuel transmis par l'une des compagnies à la ICC. Cela piqua la curiosité de Ben. Il demanda à la commission qu'elle lui envoie un rapport vierge afin qu'il voie quelles données les compagnies de pipelines avaient l'obligation de soumettre aux autorités publiques. Dès qu'il vit le document de 50 pages, Ben sut qu'il avait trouvé de l'or. Le rapport contenait des informations financières de première importance qu'il n'avait jamais été capable de trouver auparavant. Ben sauta dans un train pour Washington D.C. (La vie était bien fastidieuse avant les photocopieuses et les fax.)

À cette époque, les huit compagnies de pipelines qui transportaient le pétrole vers les raffineries étaient toutes des spin-off, créées après 1913, à partir de la Standard Oil Trust de John D. Rockefeller. La Standard Oil d’origine de Rockefeller avait été découpée en 31 compagnies différentes par la Cour Suprême des Etats-Unis en 1911 à la suite du Sherman Antitrust Act (loi antitrust de Sherman). Le découpage de la Standard Oil avait été une longue affaire publique pleine de rancoeur, provoquée par un livre qui avait connu un grand succès par son investigation dans un scandale : Histoire de la Compagnie Standard Oil, par Ida Tarbell.

 

 

La main mise de Rockefeller

 

Les huit compagnies de pipelines pétroliers étaient très petites et ne publiaient que les comptes d'exploitation et les bilans les plus rudimentaires, peut-être parce que leur actionnaire principal était le Rockefeller Trust. Les deux firmes de Wall Street spécialisées dans le courtage des actions des anciennes filiales de Standard Oil refusaient de fournir des données supplémentaires.

À la ICC, Ben découvrit que chacune des compagnies de pipelines était assise sur une quantité importante d'obligations ferroviaires de bonne qualité. La valeur des obligations excédait parfois la valeur de marché totale de la compagnie de pipeline elle-même. Étant donné que chacune des compagnies avait un chiffre d'affaires relativement faible et une solide marge bénéficiaire, il semblait n'y avoir aucune raison de conserver ces obligations en réserve. Cette anomalie était le cas de figure idéal de valeur spéciale que Ben était devenu célèbre pour dénicher, une compagnie qui s'échangeait à un prix très en dessous de sa valeur d'actif réelle. La marge de sécurité pour des investissements dans de telles compagnies de pipelines était pour le moins confortable.

 

 

Accumuler des actifs

 

La perle parmi les compagnies de pipelines était Northern Pipe Line. Ses actions s'échangeaient à $65. La compagnie payait un dividende de $6, largement couvert par les profits et représentant une rentabilité de 9 %. Les actifs cachés de la compagnie consistaient en un trésor d'obligations de haute qualité équivalent à $95 par action.

Le public avait l'impression erronée que les compagnies de pipelines étaient sur le déclin à cause de l'avènement des grands wagons-citernes qui entamaient leur activité. En outre, les compagnies avaient réduit leur dividende durant les années récentes, ce qui contribuait aussi à cette perception erronée.

 

 

Le chevalier noir

 

Ce qui s’ensuivit fut une bataille entre un jeune et perspicace gestionnaire d'investissement – Ben – et un membre retranché de l'establishment des affaires – le spin-off de la Standard Oil. C'était la vieille garde contre la relève. Ce que Ben fit ensuite fut jugé comme manquant d'élégance par les traditionalistes dans l'arène financière.

Avec prudence et entêtement, Ben commença à acheter des actions de Northern Pipe Line. Bientôt il possédait 2000 des 40 000 actions de la compagnie. Après la part de 23 % contrôlée par le Rockefeller Trust, ce petit pourcentage faisait de lui le deuxième plus gros actionnaire.

 

 

Persuasion

 

Quand il posséda suffisamment d'actions pour se sentir solide dans ses prétentions, Ben sollicita un rendez-vous avec le président de la compagnie de pipelines dans le bâtiment de la Standard Oil. Ben exposa son point de vue. Il n'était pas nécessaire, dit-il, pour Northern Pipe Line de détenir $3,6 milliards en obligations de qualité investissement, alors que le chiffre d'affaires de la compagnie était seulement de $300 000. Ben expliqua qu'il pensait que l'excès de valeur de plus de $90 par action devait être distribué aux actionnaires. Le président répondit avec plusieurs arguments éculés : les obligations ferroviaires étaient nécessaires pour couvrir la valeur d'émission de $100 des actions de la compagnie ; les fonds pourraient s'avérer utiles au le cas où le pipeline devrait un jour être remplacé ; il faudrait peut-être dans l’avenir prolonger le pipeline actuel.

Le tir de barrage du président était une riposte similaire à ce que les défenseurs des actionnaires entendaient depuis des décennies. « Le business du pipeline, disait le président, est une activité spécialisée et complexe dont vous ne connaissez à peu près rien, mais à laquelle nous avons consacré notre carrière. Nous savons mieux que vous ce qui est bon pour la compagnie et pour ses actionnaires. » Et il conclut avec le conseil classique : « Si vous n'approuvez pas notre politique, vous devriez vendre vos actions. »5

 

 

Renversé de son cheval

 

Ben n'était pas prêt à lâcher prise si facilement. Il demanda de pouvoir présenter sa proposition à la prochaine assemblée générale de Northern Pipe Line. En janvier 1927, il se rendit à Oil City, en Pennsylvanie, pour la réunion, mais comme il était encore novice à ce jeu il négligea un détail essentiel. Ben n'amena pas avec lui un autre actionnaire pour soutenir sa motion. Après une brève session pour la forme, le meeting fut clos.

 

 

deuxième assault

 

De nouveau, Ben tint bon. Avec le capital de son partenariat, il continua à acheter des actions de Northern Pipe Line. Ensuite il engagea un avocat compétent et respecté. La nouvelle stratégie était en deux volets. Il solliciterait des procurations en faveur de sa résolution demandant de réduire la capitalisation de l’entreprise et de rendre l’excédent aux actionnaires en cash. En outre, il essaierait de s’emparer de deux sièges au conseil d’administration de la compagnie. La réglementation sur les corporations en Pennsylvanie autorisait le vote cumulé pour les mandataires, une disposition qui est favorable aux actionnaires minoritaires. Le vote cumulé permet à un actionnaire de reporter tous ses bulletins de vote sur un seul candidat au conseil, plutôt que de devoir voter pour chaque siège. Les règles avaient pour conséquence qu'il suffisait de s'assurer des votes de seulement 1/6 des actions pour élire un directeur au conseil qui en comprenait cinq.

Northern Pipe Line, à la surprise de Ben, fournit la liste des actionnaires, sans qu'il fût besoin de faire un procès – peut-être parce qu'ils ne prenaient pas encore Ben au sérieux. Chaque partie envoya une lettre aux actionnaires décrivant sa position – celle du président étant identique à ce qu'il avait expliqué à Ben lors de leur première rencontre.

Pour faire avancer leur cause, Ben et ses associés rendirent personnellement visite aux principaux actionnaires de la compagnie, parmi lesquels le conseiller financier de la Fondation Rockefeller. Celui-ci expliqua aux rebelles que la fondation n'interférait pas dans les opérations des entreprises dans lesquelles elle détenait des parts.

 

 

La fumée après la bataille

 

Quand arriva l'assemblée générale de 1928, Ben vint avec des procurations pour 38 % des actions, ce qui garantissait automatiquement l'élection de deux directeurs. Le président de Northern Pipe Line proposa que la liste des candidats en inclue deux issus du groupe de Ben, à l'exclusion de Ben lui-même. Mais sa proposition ne fut pas retenue, et Ben et l'un de ses avocats gagnèrent chacun un siège au conseil, devenant ainsi les premières personnes qui n'étaient pas directement associées avec la Standard Oil ou les intérêts de la famille Rockfeller à être nommées directeurs d'une des ex-filiales de la compagnie.

En quelques semaines, Ben remporta une victoire presque complète. Le président de Northern Pipe Line le convia à une réunion où il expliqua qu'il n'avait jamais en réalité eu d'objection à la proposition de Ben, mais qu'il avait simplement pensé que le moment n'était pas le bon. Il accepta une distribution exceptionnelle aux actionnaires de $70 par action. Ben apprit plus tard que lorsque la Fondation Rockefeller avait renvoyé ses procurations, elle avait fait savoir au management qu'elle souhaitait que la compagnie procède à une distribution d'autant de capital qu'elle le jugerait possible.

 

 

Triomphe

 

Grâce à la distribution de $70 par action et à leur prix de revente après l'opération, le profit de Ben dépassait $100 par action, et correspondait à un retour sur investissement de près de 54 %. Les représentants de la Standard Oil, cependant, n'étaient pas au bout de leurs peines avec Graham-Newman.

Ben commença à acheter des actions d'un autre spin-off de la Standard Oil : National Transit Company. Ne se limitant pas à la gestion d'un pipeline, National Transit fabriquait aussi des pompes. Une fois de plus, la compagnie détenait un gros paquet d'actifs improductifs, dont Ben pensait qu'ils devaient être soit utilisés pour faire croître le prix de l'action, soit rendus aux investisseurs. Et, une fois de plus, s'opposant à cette idée, le management proposa son propre plan improductif pour employer les obligations. Néanmoins, avec l'aide d'autres investisseurs intéressés et celui de la Fondation Rockefeller, l'entreprise dut procéder à une distribution conséquente de cash à ses actionnaires. Par la suite, les autres compagnies de pipelines pétroliers distribuèrent à leur tour leurs avoirs inutiles.

 

 

Un liquidateur

 

Même si Ben n'a pas dû se sentir à l'aise avec cette caractérisation, Sy Winters de Lehman Brothers, et l'un des premiers étudiants et associés en affaires de Ben, le décrivit comme « un des premiers liquidateurs. » « Quand une corporation est assise sur une grande quantité d'actifs et ne rapporte rien, elle devient une cible. La valeur n'est pas employée dans l'activité, explique Winters. Il faut alors que vous l'éliminiez d'une manière ou d'une autre. »

La croissance du Benjamin Graham Joint Account avait contraint Ben à quitter les locaux qu'il louait à Newburger, Henderson & Loeb. Ses nouveaux bureaux plus vastes étaient dans un bâtiment situé au 60 Beaver Street dans lequel se trouvait aussi H. Hentz & Company. Le Dr Herman Baruch, frère cadet du célèbre spéculateur et sage du milieu du siècle Bernard Baruch, était un partenaire de H. Hentz.

 

 

L'alliance avec Baruch

 

Ben et Baruch firent rapidement connaissance, à la suite de quoi Baruch et ses clients prirent part à l'achat avec Ben des actions de National Transit. Baruch tira un profit substantiel de l'opération, et pour montrer sa reconnaissance il offrit à Ben la jouissance de son yacht avec équipage pendant une semaine.

Ben organisa une luxueuse sortie en mer, que sa fille Marjorie se rappelle avec un grand plaisir. « J'avais environ huit ans et j'étais tellement excitée, se souvient-elle, que j'ai encore des souvenirs visuels de la navigation et du yacht lui-même. C'était enthousiasmant ! »

Marjorie avait une autre raison d'apprécier ces vacances. La croisière fut un moment heureux pour une famille encore marquée par le deuil. Son frère aîné Newton, un garçon intelligent, plein de santé et de joie – un enfant aux promesses brillantes – avait l'année précédente, en 1927, attrapé une sorte d'otite. Très rapidement, ce qui apparaissait comme une affection bénigne se transforma en méningite, et sans le bénéfice des antibiotiques, Newton mourut brutalement.

 

 

Le désespoir à la maison

 

Cet événement plongea toute la famille dans la désolation pendant des années. D'un naturel déjà réservé, Ben semblait s'éloigner de sa famille et fuir quelque relation émotionnelle que soit.

Marjorie, qui venait juste d'entrer à l'école, était effrayée et abattue par la mort de son grand frère âgé de neuf ans. Ses parents, eux-mêmes accablés par leur angoisse, ne lui étaient pas d'un grand secours. « Je me réveillais la nuit et j'allais voir ma grand-mère, » se rappelle-t-elle. La mère de sa mère « qui dormait dans une pièce sous les toits dans notre maison d'été me laissait entrer dans son lit et me réconfortait. »

La petite fille eut des terreurs nocturnes et voulut dormir toutes les portes ouvertes et les lumières allumées dans sa chambre pendant si longtemps qu'Hazel Graham finit par l'emmener voir un psychologue. Plein de bon sens, le thérapeute dit simplement : « pourquoi ne pas la laisser faire ? » Les effets immédiats disparurent, mais Marjorie dit qu'elle a vécu toute sa vie avec le sentiment que « la mort pouvait frapper n'importe qui n'importe quand. Il est mort en avril 1925. »

Elaine Graham pense que Ben ne s'est jamais réellement remis de la perte de son fils aîné. « Il avait l'habitude de dire que les enfants étaient les otages de la chance, » se rappelle-t-elle. Après ça, il fut gentil et attentionné, mais il maintint toujours une distance prudente avec ses enfants et plus tard avec ses petits-enfants.

Sa désolation à la mort de son fils adoré était apparente même pour les clients de Ben ; il semblait chercher à échapper à sa peine en se plongeant d'autant plus dans le travail. La réputation de Ben pour son flair dans les affaires se répandit rapidement et les opérations qu'il réalisait devenaient de plus en plus sophistiquées. De nouveau, cependant, Ben fut entraîné dans des activités qui testèrent son intégrité et l'aidèrent à définir sa propre éthique des affaires.

 

 

Un feu d'artifice chez Unexcelled Mfg

 

Un de ces épisodes se déroula quand un courtier d’une grande firme de l'OTC proposa à Ben une stratégie élaborée pour prendre le contrôle de Unexcelled Manufacturing Company. Unexcelled était le premier fabricant de feux d'artifices du pays. Les actions de la compagnie s'échangeaient à $9, soit moins que son capital circulant et seulement six fois ses bénéfices. Selon le plan des agresseurs, le président de la compagnie, un vieux gentleman, serait remplacé par un vice président plus jeune et Ben deviendrait le vice président en charge des finances à temps partiel. Le partenariat de Ben accepta d'acheter 10 000 actions et se mit à la recherche d'investisseurs appropriés pour le reste. Bernard Baruch, qui après l'expérience de Ben avec Herman avait pris un intérêt croissant dans les activités de Ben, acheta le solde du bloc d’actions.

 

 

La cruelle réalité

 

Ce ne fut pas avant l'assemblée générale de Unexcelled, où le vote et la prise de contrôle devaient avoir lieu, que Ben rencontra le président. Soudainement Ben se sentit troublé par son rôle dans le complot pour déloger un homme innocent qui avait dirigé une compagnie pendant 25 ans. Cela ne lui convenait pas bien. À cause de changements dans les règlements concernant les feux d'artifice et d'autres évolutions des affaires, l'investissement dans Unexcelled [en anglais, "insurpassé"] n'était pas insurpassé. En fait, il s'avéra tout à fait médiocre.

Par la suite Ben siégea dans des conseils d'administration, mais il fut toujours réticent de le faire s'il ne se sentait pas bienvenu. Walter Schloss raconte comment Ben et Bernard Baruch achetèrent des actions de Northern Pacific Railroad jusqu'à en devenir les principaux actionnaires. Ben rendit visite à la compagnie et demanda à un siège au conseil d'administration. Mais la compagnie fit clairement comprendre qu'elle n'était pas intéressée et Ben se retira. Peu de temps après, l'industriel Norton Simon demanda un siège au conseil alors qu'il n'avait qu'un petit pourcentage des actions et la compagnie accepta.

Avec ou sans siège au conseil, l'investissement dans Northern Pacific fonctionna très bien. La compagnie découvrit du pétrole dans le bassin de Williston, dans le Dakota du Nord,  et le prix monta.

« Ben n'avait pas acheté les actions parce qu'ils allaient trouver du pétrole dans le bassin de Williston, dit Walter Schloss pensif. Il en a acheté car elles n'étaient pas chères. »6

 

 

Le rêve de devenir auteur

 

Ben avait maintenant près d'une douzaine d'années d'expérience cumulée à Wall Street et sa carrière se déroulait remarquablement bien quand il eut une nouvelle idée. Ses articles de magazine avaient été bien reçus, et il commença à songer à un projet plus exigeant. Ben pensait qu'il y avait un besoin pour un ouvrage mettant à plat les principes fondamentaux de l'investissement et il estimait qu'il avait des choses utiles à dire sur le sujet.

Ben se figura que s'il pouvait enseigner un cours sur les principes de l'investissement, sa classe serait le cadre idéal pour organiser ses idées et tester leur présentation. C'était à la fois habituel et commode pour les professionnels de Wall Street d'étudier et d'enseigner à la Graduate School of Finance de l'université de New York toute proche. Ben choisi une autre solution. Tant pis si cela signifiait un long trajet en métro l'après-midi depuis les bureaux de Graham-Newman sur Beaver Street jusqu'à Morningside Heights, Ben posa sa candidature pour une position à l'université où il avait fait ses études. Columbia accepta sa proposition et Ben commença à enseigner en 1928.

 

 

Retour à Columbia

 

On peut encore lire la notice pour le cours de Ben dans le numéro du 8 décembre 1928 du bulletin des cours de Columbia College. Les sessions commencèrent le 6 février et durèrent jusqu'au 25 mai 1929.  Le cours « Analyse financière avancée » avait lieu tous les lundis de 19 heures 40 à 21 heures 30, salle 305 dans Schermerhorn Hall. Leo Stern, qui était l'assistant de Ben chez Newburger, Henderson & Loeb, était présent aussi. Les étudiants qui passaient le cours recevaient trois crédits.

Le cours fut annoncé sans publicité. Le gestionnaire de fonds de Wall Street, selon la description dans le catalogue, enseignerait « Les théories de l'investissement passées au crible des pratiques de marché. Origine et détection des décalages entre le prix et la valeur. »

Le semestre suivant un cours d'introduction était enseigné. Mais même ce cours supposait « une connaissance générale des investissements. »

 

 

Si vous enseignez, ils viendront

 

Bien que la classe s'adressât tout d'abord aux étudiants en licence et en maîtrise à Columbia, ceux qui travaillaient à Wall Street étaient autorisés à s'inscrire. Beaucoup le firent à cause de la réputation de Ben d’appliquer des théories qui marchaient bien. Même des enseignants de Columbia s'inscrivirent au cours afin de développer leur connaissance pratique des marchés. Comme toujours, les raisonnements exposés s'appuyaient avant tout sur les informations tirées des données financières.

Ben apprit à ses étudiants à scruter en détail les obligations et les autres émissions de dette pour évaluer la probabilité qu'elles paient correctement leur coupon semi annuel et ensuite qu'elles remboursent le principal à maturité. Mais il consacra aussi une grande attention au sujet plus complexe des actions, un choix qui sans aucun doute plut à son jeune et ambitieux auditoire. Sans une étude rigoureuse, les actions pouvaient certainement être des choses hautement spéculatives, comme l'expérience le prouvait amplement. Mais les actions pouvaient aussi être plus rentables que les obligations. Graham équipa ses étudiants avec l'armure de protection complète fournie par l'expérience pratique avant qu'ils ne s'aventurent sur ce terrain périlleux. Il y avait beaucoup à apprendre, expliquait-il, car « la vraie mesure de la valeur des actions ordinaires, bien sûr, ne s’obtient pas seulement à partir des mouvements de prix, mais en prenant en compte les prix en relation avec les profits, les dividendes, les perspectives d'avenir et, dans une moindre mesure, la valeur des actifs. »7

 

 

Dodd prend des notes

 

Parmi les membres du corps enseignant de Columbia qui assistèrent au premier cours il y avait David L. Dodd, à qui Ben demanda de prendre des notes de cours et de les retranscrire chaque semaine. Dodd avait obtenu son diplôme de graduate à la Wharton School de l'université de Pennsylvanie en 1920 et ensuite s'était inscrit en maîtrise d'économie à Columbia. Après ce deuxième diplôme, il avait travaillé pendant trois ans dans le département de recherche de la National Bank of Commerce. Puis Dodd était retourné à Columbia enseigner.