Préface

 

 

 

Par de nombreux aspects, le fantôme de Benjamin Graham ressemble à ceux de Marilyn Monroe, JFK et Elvis. Plus il s'éloigne dans le passé et plus il est lumineux, particulièrement au sein de la communauté des investisseurs. Comme ces autres légendes américaines, Graham a inspiré ses disciples avec l'authenticité de sa pensée, de sa vie, de son travail – de son être. Nous voudrions tous être comme ceux-là – uniquement nous-mêmes, et en même temps pouvoir réaliser des choses extraordinaires.

La contribution particulière de Graham consiste en son apport de la logique claire et du raisonnement dans le secteur fondamental du monde des affaires qu'est l’investissement financier. Très tôt dans sa vie, Graham se rendit compte que les investissements étaient trop souvent faits après avoir entendu le bagout d'un vendeur, ou bien avec un optimisme ou un pessimisme excessif. Les investisseurs étaient fréquemment ignorants, mal informés, ou avec l’esprit confus. Cela ne pouvait conduire qu'à de l'exploitation et des abus. Graham n'a pas complètement éliminé le hasard ou le clair-obscur dans l'activité, mais il s'est assuré que quiconque voulait devenir un investisseur compétent pouvait le faire. L'information disponible, depuis l'époque de Graham, est devenue pléthorique. Tout ce que nous avons à faire est de l’obtenir et de poser les bonnes questions. En étudiant Graham (et son partenaire David Dodd) nous savons maintenant quelles sont les questions à poser.

Pour renforcer notre confiance en l'héritage de Graham il suffit d'examiner la liste de ses étudiants et disciples. Au sommet de la liste des « supers investisseurs » se trouve la personne qui a inventé le terme, Warren Buffett. Président de Berkshire Hathaway, Inc., Buffett dépassait en 1993 Bill Gates comme homme le plus riche du États-Unis. George Goodman (sous le pseudonyme d'Adam Smith) en a immortalisé quelques autres dans son best-seller de 1972, Supermoney. Parmi les stars de la pépinière de Graham on trouve les managers de fonds William Ruane, Walter Schloss, Irving Kahn, Mario Gabelli et Charles Brandes. Irving Kahn et Warren Buffett avaient une telle admiration pour Graham qu'ils donnèrent chacun son nom à l'un de leurs fils.

L'histoire de la façon dont Benjamin Graham a élaboré ses théories concernant les marchés des investissements et influencé des générations d'investisseurs professionnels ayant atteint une grande réussite est palpitante, haute en couleur et parfois émouvante. Il est difficile d'expliquer le remarquable charisme de Graham, sa capacité à attirer des investisseurs fidèles, des disciples et des fans. Quel que soit son magnétisme, les enseignements de Graham ont servi de point de repère à partir duquel les autres ont pu naviguer dans le monde des investissements, particulièrement quand la météo était agitée. C'est peut-être Waren Buffett qui l'a le mieux formulé : « Sur la boussole de beaucoup de gens, Ben est le nord. »

Comme souvent en matière de légende, il y a beaucoup de récits apocryphes concernant Graham. C'était un homme occupé qui partageait généreusement le crédit de ses réalisations, ce qui fait qu'il est difficile parfois de savoir dans quelle mesure Jerome Newman a contribué au succès de la Graham-Newman Corporation ou bien quelle est la part de responsabilité de David Dodd dans le succès du manuel de Graham et Dodd, Security Analysis. En fait, tous les collaborateurs de Graham étaient des gens importants et efficaces, aussi bien dans leur collaboration avec lui que dans leur propre travail. Graham a choisi de travailler avec ces hommes car ils pouvaient l'aider à transformer ses très nombreuses idées en projets concrets. Cependant la plupart des analystes financiers et des investisseurs qui étudient l'investissement dans la valeur comprennent immédiatement que Graham était la lumière brillante derrière Security Analysis. The Intelligent Investor, un effort en solo et un livre qui a passé, s'il en fut, l'épreuve du temps, renforce cette impression.

Peut-être parce que j'ai obtenu mon MBA en 1968, durant les "go-go years" à la bourse (les années folles) quand les valeurs de croissance étaient tout, et les valeurs d'investissement laissées aux timorés, ce n’est pas à l’école que je ai eu connaissance des idées de Graham et de ses textes classiques. Mon premier contact avec lui eut lieu au début des années 80 quand j'écrivais un article sur une paire d'artistes qui avaient escroqué des investisseurs tout en prétendant être des conservateurs de l'école de « Graham et Dodd ». Comme souvent, ils avaient choisi de se draper dans la respectabilité de cette référence pour cacher leurs réelles méthodes. Ils finirent tous deux en prison. Après cette introduction trouble à Benjamin Graham, j'ai rencontré des dizaines de spécialistes honnêtes, respectables et talentueux de la méthode de Graham et Dodd, parmi lesquels beaucoup avaient suivi les cours de Benjamin Graham quand il enseignait à l'Université de Colombia.

Cela faisait quelque temps que je voulais écrire un livre sur Benjamin Graham, le père de « l'investissement dans la valeur, » mais quand finalement la possibilité se présenta j'ai eu plusieurs surprises. Il avait plus de disciples et de meilleurs amis que je n'avais jamais imaginé. C'était enthousiasmant d'apprendre qu'il existait à travers le monde un groupe de fans passionnés, beaucoup d'entre trop jeunes pour avoir entendu parler de lui autrement qu'à travers le filtre de plusieurs générations.

Il n'est pas surprenant que les idées de Graham et ses écrits continuent à avoir de l’influence. Benjamin Graham partageait beaucoup de choses avec ceux qui travaillent aujourd'hui dans le secteur des investissements financiers – la possibilité d’amasser une richesse importante, les montées d'adrénaline du succès, la responsabilité de gérer l'argent des autres et la crainte de le perdre et, finalement, le défi intellectuel que représente ce jeu. La vie de Graham peut enseigner aux praticiens d'aujourd'hui plus que la simple mécanique des marchés des actions ou des obligations – même si ses leçons dans ce domaine restent valides. Il apprend aussi des standards d'éthique et une approche digne du travail.

Des années après son décès (en 1976, à l’âge de 82 ans), les amis et les anciens associés de Graham continuaient à protéger sa réputation. Beaucoup de ces gens faisaient maintenant partie du groupe de Warren Buffett. Leur allégeance à Buffett était aussi impressionnante qu'avait été leur loyauté envers Graham. « Avez-vous parlé avec Warren ? » me demandaient-il, ne pensant pas un instant qu'il était nécessaire d'utiliser le nom de famille de l'investisseur d'Omaha. Beaucoup ne voulaient pas parler avec moi avant que Warren n'ait donné son accord. Heureusement, Warren Buffett était extrêmement gentil et désireux d’apporter son aide.

La collecte d'informations sur la famille de Graham a été particulièrement fascinante. Lors d'un de mes déplacements à New York pour mener mes recherches, j'ai pris le ferry jusqu'à Ellis Island, où beaucoup de sagas d'immigrants au tournant du siècle sont si éloquemment racontées. Bien que je n'aie pas trouvé là-bas trace des Graham, j'ai fini par comprendre que l'histoire de la famille Graham et de leurs cousins, les Gérard, fait partie du tissu complexe de cette nation. L'immigration, et un succès comme le leur, sont l'histoire collective de l'Amérique. En venant ici, ils ont fait des États-Unis d'Amérique un endroit immensément meilleur.

Tôt dans ce projet d'écriture, j'ai commencé à être préoccupée par mon attitude vis-à-vis de mon sujet. Il était clair que Graham avait certaines caractéristiques personnelles que je n'admirais pas. C'était à la fois un chauvin et un homme à femmes. Comment une femme écrivain peut-elle passer plus d'un an en compagnie d'une personne qu'elle n'apprécie pas nécessairement ? Pire encore, comment peut-elle écrire de manière impartiale sur cette personne ? Cependant, durant les plusieurs années que j'ai passées sur le projet je me suis peu à peu sentie devenir comme un membre silencieux et invisible de la famille de Ben. À la fin, mes sentiments à son égard étaient comparables à ceux que j'éprouve envers mon propre père – je ne le comprenais pas toujours ni n'aimais forcément ce qu'il faisait, mais je lui restais profondément attachée. L'homme était très humain et il était impossible de ne pas l'aimer.

Tous mes efforts n'ont pas été couronnés d'autant de succès que mes interviews avec Buffett et les autres compatriotes de Graham. Je n'ai pas pu lire le texte complet de son autobiographie que Graham avait commencée mais jamais finie ni publiée. J'ai eu la possibilité de voir le premier chapitre, cependant, mais il était entendu que je ne le citerai pas. L'histoire était franche et descriptive, manifestement une tentative sérieuse de découverte de soi-même. Le docteur Benjamin Graham Jr. aurait volontiers partagé la biographie, me dit-il, car il croyait à la rectitude dans les conduites. Malheureusement, les demi soeurs du Dr Graham, qui sans aucun doute ressent encore l'ancienne douleur, préfèrent garder privés les récits des mariages cassés, des affaires extra conjugales et des autres événements au sein de la famille, « en tout cas jusqu'à ce que tous les protagonistes aient disparus. »

Néanmoins, l'histoire de ce super investisseur a été un plaisir à reconstituer à cause de toutes les personnes intelligentes, sensibles et intéressantes que j'ai interviewées, en particulier les enfants Graham. Merci à Marjorie Graham Janis, Elaine Graham Hunt et au Dr Graham, ainsi qu'à Rhoda et au Dr Bernard Sarnat. Au sein de la communauté des investisseurs financiers, Robert Heilbrunn, Walter Schloss, Irving Kahn et beaucoup d'autres m'ont généreusement donné leur temps. Le staff administratif et les membres du corps enseignant de la Graduate School of Business de l’Université de Columbia ont aidé de nombreuses façons, comme l'a fait le département des relations publiques de GEICO.

Bien qu'il n'ait jamais été dans mon attention de faire de ce livre un ouvrage sur Warren Buffett, il est impossible d'écrire sur Ben Graham sans mentionner Buffett aussi bien qu’en laissant de côté les enfants de Graham. Aucun des fils ou des filles de Graham n'est devenu son héritier en termes de carrière et d'intérêt pour la finance. Buffett, qui revendiquait Graham comment mentor quand il était encore étudiant, devint sa première progéniture intellectuelle. Plus que ça, même si Buffett et Graham étaient parfois en désaccord, il éprouve une affection, une admiration, et un respect profonds pour son ancien maître. Ben et sa femme Estelle éprouvaient manifestement les mêmes sentiments envers Buffett.

Le lecteur trouvera la vie de Benjamin Graham fascinante, offrant de nombreuses leçons sur la façon de rejoindre les rangs des supers investisseurs.

 

Janet Celesta Lowe