1. Pourquoi les marchés sont importants

 

 

L’euro a légèrement gagné par rapport au yen. L’indice Dow Jones des valeurs industrielles a perdu 18 points dans des volumes d’échange soutenus. Une compagnie aérienne chinoise perd des millions de dollars avec des produits dérivés. Suite à la décision de la Banque d’Angleterre d’abaisser son taux directeur, les remboursements hypothécaires vont diminuer.

Tous ces événements sont des exemples du fonctionnement des marchés financiers. Que les marchés financiers aient une influence considérable sur la vie moderne n'est pas une nouvelle bouleversante. Néanmoins, même si, dans le monde entier, les gens parlent comme des spécialistes de « Wall Street », du « marché obligataire » ou des « marchés des changes », le sens qu'ils donnent à ces différentes expressions est souvent vague et ne correspond en général pas à la réalité d’aujourd’hui. Ce livre explique le rôle des différents marchés financiers et leurs mécanismes. Il ne vous dira pas si la valeur de votre portefeuille d'investissements va monter ou baisser. Mais il peut vous aider à comprendre ce qui détermine cette valeur, et comment les différents titres qui composent votre portefeuille ont été créés et sont échangés.

 

Au commencement

Quand on pense au mot « marché », on se figure généralement l'agitation, le plancher couvert de papiers de la Bourse de New York ou bien les agents de change gesticulant en hurlant à la corbeille des futures de Chicago. Mais ces Bourses organisées-là ne sont qu'un des aspects des marchés financiers, et elles sont loin d'en être le plus important. Les marchés financiers existaient bien avant l’apparition des Bourses et même avant qu'il y ait des échanges organisés de quelque sorte que ce soit.

Les marchés financiers existent depuis que les hommes se sont sédentarisés et ont commencé à cultiver des champs et échanger leurs produits. Après une mauvaise récolte, ces premiers agriculteurs avaient besoin de se procurer des graines pour les semailles de la saison suivante, et avaient peut-être même besoin d’aliments pour nourrir leur famille. Alors il leur fallait obtenir un crédit de la part de ceux qui disposaient d'un surplus de grains ou de nourriture. À l’inverse, après une bonne récolte, les fermiers devaient choisir entre vendre leur surplus immédiatement ou bien le garder en réserve, une décision que connaissent bien tous les courtiers en matières premières[1]. La quantité de poissons que les fermiers pouvaient obtenir en échange d'un sac de manioc variait d'un jour à l'autre, en fonction de la pêche, de la récolte et du climat ; bref, les taux de change étaient volatils.

L'ensemble des décisions indépendantes prises par tous les acteurs constituait une forme élémentaire de marché financier, et ce marché remplissait une grande partie des fonctions des marchés financiers actuels.

 

Qu'est-ce que font les marchés ?

Il existe différents types de marchés financiers qui fonctionnent de manières diverses. Mais, qu'ils soient hautement organisés, comme la Bourse de Londres, ou bien informels, comme les changeurs de devises au coin des rues de nombreuses métropoles africaines, tous remplissent les mêmes fonctions de base.

 

·      La fixation des prix. La valeur d'une once d'or ou d'une action n'est ni plus ni moins que ce que quelqu'un est prêt à payer pour l’acquérir. Les marchés permettent de déterminer les prix, c'est-à-dire les valeurs relatives de différents biens, en fonction des quantités que les individus sont prêts à céder et recevoir dans un échange.

·      L'évaluation des actifs. Les marchés sont le meilleur moyen de déterminer la valeur d'une entreprise ou de ses actifs ou de tout autre bien. Ce point est important non seulement pour les acheteurs et vendeurs d'entreprise, mais aussi pour les autorités régulatrices. Un assureur, par exemple, peut sembler solide quand il valorise les titres qu'il détient au prix auquel il les a payés des années auparavant, mais la vraie question, pour apprécier sa solvabilité, est le prix auquel ces titres pourraient être vendus aujourd'hui s'il avait besoin de cash pour verser des dédommagements.

·      L'arbitrage. Dans les pays où les marchés financiers sont peu développés, les matières premières et les devises peuvent être échangées en différents endroits à des prix sensiblement différents. C’est pourquoi, les négociants sur les marchés financiers essayant de tirer profit de ces décalages, les prix ont-ils tendance à s'uniformiser, rendant toute l'économie plus « efficiente ».

·      La levée de capital. Les entreprises ont souvent besoin de fonds pour construire des nouvelles usines, remplacer des machines ou développer de multiples façons leurs activités. Les actions, les obligations et les autres types d'instruments financiers permettent de trouver ces fonds. Les marchés financiers fournissent de plus en plus fréquemment aussi du capital aux individus qui souhaitent acheter une maison ou une voiture, ou simplement faire des achats à l’aide de leur carte de crédit.

·      Les transactions commerciales. En plus d'offrir des capitaux à long terme, les marchés financiers facilitent de nombreuses transactions commerciales. Ils facilitent, par exemple, la vente de produits à l’exportation, ou permettent à une entreprise de se procurer le fonds de roulement nécessaire afin qu'elle puisse payer ses employés, si son stock ou son compte clients sont importants.

·      L'investissement. Les actions, les obligations et les marchés monétaires offrent la possibilité de tirer un profit de fonds dont on n'a pas besoin dans l’immédiat, et d'accumuler des actifs qui fourniront un revenu dans l'avenir.

·      La gestion du risque. Grâce aux futures, options et autres produits dérivés nous pouvons nous protéger contre toutes sortes de risques, par exemple le risque qu'une devise étrangère perde de sa valeur avant que le paiement d'une livraison à l'export nous parvienne. Ces produits permettent aussi aux marchés d’attacher un prix à chaque risque, de telle sorte que les entreprises et les individus puissent échanger des risques et ne conserver que ceux qu'ils souhaitent encourir.

 

La taille des marchés

Estimer la taille globale des marchés financiers est malaisé. Tout d'abord il faut décider exactement quelles transactions doivent être comptabilisées dans la rubrique « marchés financiers ». De plus, il n'existe aucun moyen de compiler des données exhaustives sur les millions de ventes ou d'achats qui ont lieu chaque année. La taille totale des marchés financiers de capitaux mondiaux était d'environ 7000 milliards de dollars en 2004, et ce chiffre exclut les prêts locaux (à l’intérieur d’une nation – que l’anglais traduit par domestic) qui ne furent pas vendus sur le marché sous forme de titres (voir Table 1.1).

 

Le chiffre de 7000 milliards de dollars, aussi grand soit-il, correspond seulement à une année d’activité. Une autre manière de mesurer les marchés est d'estimer la valeur totale des instruments financiers qui y sont échangés. À cette aune, les marchés financiers représentaient 109 000 milliards de dollars de capital en 2004 (voir Table 1.2).

 

Là encore, malgré sa taille, ce chiffre ne prend pas en compte d’importantes activités financières, telles que les souscriptions de police d’assurance, les prêts bancaires aux individus et aux petites entreprises, et les échanges d’instruments financiers comme les futures et les produits dérivés qui ne sont pas des véhicules pour lever du capital. Si toutes ces autres activités financières étaient comptabilisées, la taille globale des marchés serait beaucoup plus grande.

 

Mesures à travers les frontières

Une autre façon encore de mesurer la croissance de la finance consiste à examiner la valeur des financements qui traversent des frontières. Les financements à travers des frontières ne sont certainement pas nouveaux, et ils ont été, à différentes époques du passé (à la fin du XIXe siècle, par exemple), très importants relativement à la taille de l'économie mondiale. Depuis 1990, on assiste à une croissance extraordinaire des financements internationaux, temporairement freinée par les crises asiatique et russe de 1997-1998 et par la récession américaine de 2001. Le stock de financements transfrontaliers, en 2005, y compris les prêts bancaires internationaux et les émissions de dette, était, d’après la Banque des règlements internationaux, de plus de 30 000 milliards de dollars.

Si on se limite aux titres financiers, on a un aperçu encore plus extraordinaire de la croissance des marchés financiers. Il y a un quart de siècle, les achats et ventes de titres qui traversaient une frontière étaient une faible proportion de l'ensemble de la production économique de la plupart des pays. Aujourd'hui, les échanges annuels d'actions et d'obligations à travers les frontières sont un multiple du PIB de beaucoup d'économies développées – le Japon étant une exception notable.

 

Evolution par produits

La façon dont les entreprises et les gouvernements lèvent des fonds sur les marchés internationaux s’est profondément modifiée. En 1993, les obligations représentaient 59 % des financements internationaux. En 1997, avant que les crises financières asiatique et russe ne secouent les marchés, il n’y avait plus que 47 % des fonds levés sur les marchés internationaux qui venaient d'émission d'obligations. Les actions devinrent une source importante de financement à travers les frontières à partir de l'an 2000, quand leurs prix étaient très élevés ; mais les obligations et les prêts regagnèrent de l'importance dans la période de faibles taux d'intérêt, de 2002 à 2005. La Table 1.3 présente l’évolution des volumes de capitaux levés à l'aide des principaux instruments sur les marchés internationaux.

 

 

Coup de frein au tournant du siècle

Quelle que soit la mesure utilisée, les marchés financiers connurent une croissance très rapide dans les années 1990. Au début de cette décennie-là, les échanges d'instruments financiers étaient limités à un petit nombre de pays, et concernaient essentiellement le même genre de titres, d’obligations et d'actions, que ceux qui dominaient les échanges depuis deux siècles. Dès les premières années du XXIe siècle, cependant, les marchés financiers sont devenus importants dans des dizaines de pays, et de nouveaux instruments innovants ont constitué une proportion croissante des échanges.

L'expansion de l'activité sur les marchés financiers marqua une pause en 1998 à la suite de crises bancaires et de taux de change dans plusieurs pays. Mais ces crises s'estompèrent, rapidement, et, en 1999, l'activité sur les marchés financiers atteignait des niveaux records – conséquence de la mise en place de la monnaie unique en Europe, de la baisse des taux d'intérêt au Canada, au Royaume-Uni et en Europe continentale, et généralement d’une situation économique favorable, entachée seulement par la légère hausse des taux d'intérêt aux États-Unis. L'activité sur les marchés d’actions freina à nouveau brutalement en 2000 et 2001, leurs prix chutant dans plusieurs pays. Les échanges sur les marchés des changes diminuèrent aussi notablement. Mais l'activité sur les marchés d’obligations resta robuste.

L'accroissement général, ces deux dernières décennies, de l'activité sur les marchés financiers s'explique par quatre facteurs principaux :

 

·      La baisse de l'inflation. Les taux d'inflation dans le monde entier ont fortement baissé depuis les années 1980. L'inflation érodait la valeur des actifs financiers et accroissait la valeur des actifs physiques. Par exemple, si l’on se replace au milieu des années 1970, les maisons ou les machines coûteraient nominalement beaucoup plus cher quand il faudrait les remplacer qu’elles ne valaient neuves à cette époque. Quand l'inflation est élevée – comme c'était le cas aux États-Unis, au Canada et dans la plupart des pays d’Europe durant les années 1970 et dans toute l'Amérique latine dans les années 1980 –, les entreprises évitent de lever des capitaux à long terme car les investisseurs demandent un rendement sur investissement élevé, sachant que l'accroissement des prix rendra cette rentabilité en bonne partie illusoire. En période de faible inflation, les investisseurs sur les marchés financiers n’exigent pas un rendement aussi élevé, car leurs actifs financiers ne seront pas dévalués par l’accroissement général des prix – les prix de beaucoup d'actifs physiques restant stables voire déclinant.

·      Les retraites. Des évolutions profondes sont en cours dans les régimes de retraites de nombreux pays. Depuis les années 1930, et pour certains pays même avant, les gouvernements ont généralement adopté, afin d'assurer des revenus aux personnes âgées, des systèmes par répartition. Ces systèmes, tels que les retraites au Royaume-Uni ou les programmes de protection sociale aux États-Unis, taxent simplement les travailleurs actuels pour payer les retraités actuels. Ils fonctionnent sans épargne ni investissement. Les changements démographiques et l'évolution des modes de travail rendent ces systèmes par répartition de plus en plus coûteux et malaisés à faire fonctionner, car le ratio personnes actives / retraités diminue régulièrement, d’où un regain d’intérêt pour les systèmes de retraites individuelles par capitalisation, où chaque travailleur a un compte d'épargne – dont il reste le propriétaire – dans lequel il verse de l'argent, qui est investi jusqu'à sa retraite. Même si ces plans d'investissement personnels se sont en partie substitués aux plans d'investissement privés déjà gérés par les entreprises, ils ont néanmoins créé un nouveau flux considérable d’actifs financiers dans les pays où les systèmes de retraites privés étaient auparavant peu répandus.

·      La performance des marchés d’actions et d’obligations. Dans beaucoup de pays les marchés d’actions et d’obligations ont réalisé des performances exceptionnelles durant la plus grande partie des années 1990. La croissance rapide de la richesse financière s'auto-alimente : les investisseurs qui voient leurs portefeuilles s’apprécier maintiennent ou réinvestissent volontiers une partie de leurs gains (dividendes et plus-values) dans les marchés financiers. Et l'accroissement de la valeur de leurs actifs financiers leur permet d’apporter une garantie pour emprunter encore plus d'argent, qui est ensuite lui-même investi…

·      La gestion du risque. De nombreux produits financiers innovateurs ont été créés, tels les produits dérivés ou les titres adossés à des actifs. L’essence de ces nouveaux produits est de répartir les risques, de gains comme de pertes. Cela a déclenché une croissance extraordinaire de l'utilisation des marchés financiers à des fins de gestion du risque. D’une façon difficilement imaginable il y a encore quelques années, les entreprises et les investisseurs peuvent maintenant choisir quels risques ils souhaitent encourir, et peuvent utiliser des instruments financiers pour se débarrasser des autres risques qu'ils ne veulent pas prendre, ou, à l'inverse, pour prendre un surcroît de risque dans l'espoir d’obtenir des taux de rentabilité encore supérieurs. Le risque que l'euro monte au-delà de $1,40 dans les six prochains mois, ou que le taux d'intérêt des obligations à long terme du gouvernement américain atteignent 6 %, sont maintenant cotés précisément par les marchés, et des instruments financiers sont disponibles pour se protéger contre ces aléas. Ainsi, la révolution de la gestion du risque a conduit, elle aussi, à une expansion considérable de l'activité des marchés financiers.

 

Les investisseurs

Le moteur des marchés financiers est le désir des investisseurs de tirer un profit de leur patrimoine financier[2]. Cette rentabilité a deux composantes bien distinctes :

 

·      Le rendement est le revenu que l'investisseur perçoit grâce à la simple possession de ses titres (les coupons d’obligations, ou les dividendes d’actions).

·      Les gains en capital (ou plus-values) sont l'accroissement de la valeur de l'investissement lui-même, et ne sont en général pas réalisables par l’investisseur tant qu'il ne vend ses titres.

 

La préférence des investisseurs pour l’un ou l’autre des types de profit est variable dans le temps, et cela affecte leurs décisions d’investissement. Certains marchés financiers sont délibérément conçus pour offrir seulement des gains en capital et pas de rendement, ou vice-versa,  afin de satisfaire ces préférences.

On peut classer globalement les investisseurs en deux catégories :

 

·      Les investisseurs individuels. Dans leur ensemble, les investisseurs individuels ne possèdent qu’une petite fraction des actifs financiers. La plupart des ménages dans les pays riches détiennent quelques avoirs financiers, souvent sous la forme de plans d’épargne retraite ou d’actions de l’entreprise où travaille un de ses membres. Ces avoirs, toutefois, sont généralement peu importants, et leur composition varie beaucoup d'un pays à l'autre. En l'an 2000, les actions représentaient environ la moitié des actifs financiers détenus par les ménages en France, mais seulement 8 % au Japon. La grande majorité des investisseurs individuels est en réalité formée par une petite tranche de ménages aisés. Cependant, l'investissement individuel est de plus en plus populaire. Aux États-Unis, les certificats de dépôts bancaires représentaient 10 % des avoirs financiers des ménages en 1989, mais plus que 3,1 % en 2001, car les ménages avaient transféré une partie de leur argent vers les titres.

·      Les investisseurs institutionnels. Les compagnies d'assurances et les autres investisseurs institutionnels (voir ci-dessous) sont à l’origine de la plus grande partie des échanges sur les marchés financiers. La valeur des actifs détenus par les investisseurs institutionnels des trente pays membres de l'OCDE était d'environ 35 000 milliards de dollars en 2001. Cette valeur a crû en moyenne de 12 % par an entre 1990 et 1999, puis elle a décliné en 2000 et 2001. La taille des investisseurs institutionnels varie d'un pays à l'autre, selon le degré de développement des instruments d'investissement collectif. Les pratiques d'investissement sont aussi très diverses. En 2001, par exemple, les portefeuilles des investisseurs institutionnels aux États-Unis comportaient 44 % d'actions et 35 % d'obligations, tandis qu'en Grande-Bretagne la proportion d'actions était de 65 %. Au Japon, la proportion des obligations était de 56 %, malgré les taux d'intérêt extrêmement faibles, et la proportion d'actions de seulement 16 %.

 

Fonds commun de placement[3] et fonds à capital fermé

Les investisseurs institutionnels ayant la plus forte croissance sont les organismes financiers qui collectent l’épargne d'un certain nombre d'individus afin d'atteindre efficacement des objectifs financiers particuliers. Ces fonds commun de placement (en anglais américain : mutual funds ; en anglais britannique : unit trusts) sont des sociétés d'investissement ouvertes au public et acceptant en général un nombre illimité d'investisseurs individuels. Le fonds annonce publiquement la stratégie qu'il a choisie, et, au fur et à mesure que de l'argent arrive, les dirigeants du fonds achètent des titres conformément à cette stratégie. Les fonds d'investissement à capital fermé (en anglais américain : closed-end funds ; en anglais britannique : investment trusts) émettent, au moment de leur fondation, un nombre limité d'actions destinées aux investisseurs, et utilisent les capitaux ainsi levés pour acheter des instruments financiers selon leur stratégie. Dans certains cas, ces trusts achètent, lors de leur fondation, des titres qu'ils ne revendront plus ; dans d'autres cas, les trusts peuvent de temps à autre réorganiser leur portefeuille. Les investisseurs qui souhaitent entrer ou sortir d'un fonds commun de placement accessible au public doivent acheter ou vendre les actions par l'intermédiaire de courtiers ou agents de change.

 

Fonds spéculatifs, ou «  hedge funds »

Un troisième type de société d'investissement, le fonds spéculatif, appelé aussi fonds d'arbitrage, ou fonds alternatif, (en anglais hedge funds[4]), accepte seulement des capitaux provenant d'un nombre restreint d'individus en général très riches ou de grandes institutions. En retour, il échappe à la plupart des régulations destinées à protéger les consommateurs. Les fonds spéculatifs peuvent employer des stratégies d'investissement extrêmement agressives, comme par exemple emprunter pour accroître les sommes à investir (ce que l’on appelle « l’effet de levier »), ou focaliser leurs investissements sur un type ou un autre d'actif plutôt que de se diversifier. De telles stratégies, quand elles réussissent, peuvent conduire à des profits très élevés ; quand elles échouent, elles provoquent des pertes considérables et la fermeture du fonds.

Toutes les sociétés d'investissement génèrent une partie de leurs revenus en facturant leurs services aux investisseurs. Certaines – c'est le cas des fonds spéculatifs – peuvent aussi allouer à leurs dirigeants une partie de l’accroissement de la valeur des actifs. Les fonds spéculatifs sont la cible de nombreuses critiques[5] car leur structure de rémunération incite leurs dirigeants à prendre des risques excessifs avec l'argent des investisseurs, étant donné que les dirigeants partagent les gains du fonds mais pas les pertes.

 

Compagnies d’assurance

Les compagnies d'assurances sont les investisseurs institutionnels les plus importants. Elles possèdent un tiers de tous les actifs financiers détenus par l’ensemble des investisseurs institutionnels. Dans le passé, la plupart de ces actifs servaient à garantir le versement des assurances-vie. Ces dernières années, une part croissante du business des compagnies d'assurance a consisté en annuités garantissant au détenteur de la police une somme d'argent chaque année, après qu’il a pris sa retraite, tant qu'il vit, plutôt que simplement verser, à son décès, un capital à ses héritiers. La croissance de ces retraites individuelles préfinancées (c'est-à-dire par capitalisation et privées) a bénéficié aux compagnies d'assurance, car beaucoup de personnes, quand leur retraite arrive, rachètent des annuités manquantes pour avoir une retraite plus importante[6].

 

Fonds de pension

Les fonds de pension mettent en commun l'épargne d'un grand nombre de travailleurs en vue de leur retraite. Typiquement, les fonds de pension sont établis ou sponsorisés par un employeur, un groupe d'employeurs, ou un syndicat. Contrairement aux comptes de retraite par capitalisation individuels, les fonds de pension n'offrent pas à chaque contributeur la possibilité de contrôler comment son épargne est investie, mais en général ils offrent des paiements garantis une fois que le contributeur a atteint l'âge de la retraite. Les actifs des fonds de pension dans le monde entier ont une valeur d’environ 10 000 milliards de dollars. Trois pays, les États-Unis, la Grande-Bretagne et le Japon, représentent la vaste majorité de cette somme. Les fonds de pension, bien qu'encore considérables, perdent peu à peu en importance car les comptes de retraite par capitalisation individuels leur sont de plus en plus préférés.

D'autres types d'institutions, comme les banques, ou les trusts destinés à financer des fondations ou des chaires universitaires, sont aussi des acteurs importants des marchés financiers.

 

L'émergence de marchés structurés

Chaque pays a des marchés financiers d'une sorte ou d'une autre. Dans des pays aussi divers que la Chine, le Pérou ou le Zimbabwe, les investisseurs peuvent acheter des actions et des obligations émises par les entreprises locales. Même dans des endroits où les gouvernements dénoncent haut et fort l'idéologie capitaliste, les négociants – souvent appelés avec mépris « spéculateurs » – font fonctionner des marchés des changes ou des marchés de matières premières pour lesquelles il y a une forte demande comme le pétrole. Des marchés financiers structurés sont apparus un peu partout ces dernières années, car les gouvernements des pays qui avaient des marchés semi légaux ou clandestins ont cherché à mettre en place de vraies institutions. Ils étaient motivés pour partie par leurs propres intérêts : les marchés informels ne génèrent pas de rentrées fiscales, contrairement aux marchés officiels. Les gouvernements ont aussi fini par reconnaître que les entreprises avaient besoin de lever des capitaux pour se développer, et que des outils organisés, comme les marchés d'actions, sont bien plus efficaces que les emprunts informels auprès de prêteurs plus ou moins usuriers.

Les investisseurs ont beaucoup de raisons pour préférer les marchés financiers organisés aux transactions d’arrière-boutique. Néanmoins tous les marchés officiels ne sont pas destinés à prospérer, car les investisseurs seront attirés vers certains marchés et en laisseront d’autres sous utilisés. Les marchés les plus actifs ont, en général, des caractéristiques clé que n'ont pas les plus petits :

·      La liquidité : la facilité avec laquelle les échanges peuvent être effectués. Dans un marché manquant de liquidité, un investisseur peut rencontrer des difficultés pour trouver une autre partie prête à faire l’échange qu’il souhaite, et la différence (le spread) entre le prix auquel il pourra acheter un titre et celui auquel il pourra le vendre sera alors substantielle. Les échanges sont plus aisés et les spreads plus minces dans les marchés liquides. Étant donné que la liquidité d’un marché est à l’avantage de tous ou presque, les échanges se concentrent en général sur les marchés déjà actifs.

·      La transparence : la circulation rapide et complète de l’information sur les prix et les transactions. En général, moins un marché est transparent, moins les gens sont disposés à y effectuer des échanges.

·      La fiabilité : l’assurance qu’une fois les termes d’une transaction convenus, elle sera effectuée rapidement et selon l’accord.

·      Les procédures légales : l’existence de dispositions et des moyens adéquats est importante afin de régler les litiges et faire appliquer les contrats.

·      La régulation des marchés et la protection des investisseurs. Des régulations excessives peuvent certes étouffer un marché ; néanmoins, les investisseurs seront dissuadés d'effectuer les transactions qu'ils souhaitent s'ils n'ont pas confiance dans les informations disponibles sur les titres, ou dans les procédures d'échanges, ou dans la détermination des autres parties et intermédiaires à honorer leurs engagements, ou dans la façon dont ils seront traités une fois devenus propriétaires des titres ou des matières premières après que la transaction aura eu lieu.

·      Des faibles coûts de transactions. Beaucoup de transactions sur les marchés financiers ne sont pas attachées à des lieux géographiques uniques, et les acteurs s'efforceront de les effectuer à un endroit où le coût de l’échange, le coût lié aux réglementations, et les taxes sont raisonnables.

 

Les forces du changement

Quelqu'un habitué aux marchés financiers d’il y a seulement deux ou trois décennies serait déboussolé par ceux d’aujourd’hui. Les changements sont accélérés encore par les efforts des acteurs du marché pour s'adapter à une concurrence toujours plus vive et de constantes innovations.

 

La technologie

Presque tous les aspects des marchés ont été bouleversés par la technologie. Des capacités de calcul abondantes et des faibles coûts de télécommunications ont favorisé l'apparition de types d'instruments financiers entièrement nouveaux, et ont profondément modifié les structures de coûts de toutes les parties de l'industrie financière.

 

La dérégulation

La dérégulation a été un phénomène mondial. Le temps n'est pas si loin où les autorités partout dans le monde imposaient un contrôle strict sur les marchés financiers au nom de la protection des consommateurs et de la préservation de la stabilité financière. Mais, depuis 1975, quand les États-Unis ont interdit aux agents de change de s’entendre sur des commissions uniformes pour les échanges d'actions, les contraintes se sont desserrées dans tous les pays les uns après les autres. Même si les mises en pratique diffèrent, la plupart des autorités de régulation s'accordent sur le principe que les investisseurs individuels ont besoin d'être protégés, tandis que les transactions entre investisseurs institutionnels n'ont pas besoin d’être très réglementées.

 

La libéralisation

La dérégulation a été accompagnée par un mouvement général de libéralisation des règles de participation dans les marchés. Un grand nombre des barrières qui à une époque séparaient les banques de dépôt, les banques d'affaires, les compagnies d'assurances, les fonds d'investissement et les autres institutions financières ont été abaissées sinon éliminées, autorisant toutes ces entreprises à se lancer dans les activités les unes des autres. Et les grandes économies de marché – les plus récentes d'entre elles étant le Japon et la Corée du Sud – ont autorisé des entreprises étrangères à entrer dans leur secteur financier, auparavant réservé à des entreprises nationales.

 

La consolidation

La libéralisation a entraîné la consolidation : beaucoup entreprises financières ont fusionné pour réaliser des économies d'échelle et pour entrer dans d'autres secteurs d’activité que le leur. La plupart des banques d'affaires et des agent de change britanniques importants, par exemple, ont été achetés par des entreprises étrangères à la recherche d’une plus grande présence à Londres, et un grand nombre de banques d'affaires de taille moyenne aux États-Unis ont été achetées par des banques commerciales qui souhaitaient profiter de la  nouvelle liberté pour se développer dans le courtage d'actions et la finance d'entreprise.

 

La globalisation

Enfin la globalisation est allée main dans la main avec la consolidation. La grandes entreprises financières sont désormais pour la plupart très internationalisés, effectuant des opérations dans toutes les grandes places financières mondiales. De nombreuses corporations et aussi des gouvernements profitent de ces réseaux globalisés pour émettre des actions et les obligations en dehors de leur pays d'origine. Les investisseurs eux-mêmes ont une approche de plus en plus globale, investissant leur argent là où ils espèrent atteindre le rendement le plus élevé, pour un risque donné, sans se préoccuper de la géographie.

 

Ce livre

Les chapitres qui suivent examinent les instruments financiers les plus utilisés et discutent la façon dont les marchés pour chaque type d'instrument sont organisés. Le chapitre 2 prépare le cadre en présentant les marchés des changes, où sont en particulier déterminés les taux de change. Les marchés monétaires, où le papier commercial en euro et celui en devise locale sont parmi les instruments utilisés pour les financements à court terme, sont discutés dans le chapitre 3. Les marchés d'obligations (dits aussi « marchés obligataires »), qui sont la première source de financement pour les entreprises et les gouvernements, sont le sujet du chapitre 4. Les titres adossés à des créance (asset-backed securities), des instruments compliqués, cependant de plus en plus importants, partageant des caractéristiques avec les obligations, mais présentant aussi des différences significatives, sont reçoivent une attention particulière dans le chapitre 5. Le chapitre 6 traite des marchés offshore, y compris le marché des euro-notes. Le chapitre 7 discute du sujet peut-être le plus familier pour beaucoup de lecteurs : les marchés d'actions. Le chapitre 8 couvre les futures, et le chapitre 9 les autres sortes de produits dérivés. Les marchés des prêts syndiqués et des autres types de financement bancaire sortent du cadre de ce livre, de même que tous les produits d’assurance.



[1] Dans cette introduction, l’auteur s’en tient à la description conventionnelle de l’apparition des échanges engendrée par la coexistence de surplus et de besoins. L’anthropologie sociale précise que la genèse des échanges, des marchés et de la monnaie est plutôt liée à des actes cérémoniels, à caractère sacré, entre individus ou groupes sociaux. Voir par exemple Glyn Davies, History of Money, University of Wales Press, 2002, chapitre 1 (traduit ici : http://www.lapasserelle.com/economics/davies/chapitre_1.htm).

(Toutes les notes de bas de page sont du traducteur.)

[2] Un patrimoine est formé de deux types d’actifs : les actifs réels (logements, voitures, machines, usines, terrains, etc.) qui, par leur nature même, produisent de la valeur d’usage (habiter, voyager, consommer des objets, des loisirs, disposer des instruments pour produire, etc.) et qui ont des propriétaires (privés ou publics), et les actifs financiers ou monétaires qui sont toujours des promesses, c’est-à-dire des contrats entre parties spécifiant des droits de nature diverse sur des actifs et des valeurs en dernier ressort réels. Les actions et obligations sont des contrats privés (signés par les entités émettrices), tandis que la monnaie est un contrat « public » entre la personne qui en détient et l’ensemble de la communauté où cette monnaie a cours légal. Jusqu’à présent, une monnaie pour fonctionner avait besoin que des pouvoirs souverains soient en mesure d’imposer son cours légal, si possible sa valeur, mesurée en pouvoir d’achat, et aussi le respect des contrats financiers ; l’informatique moderne est en train de modifier tout cela (comme elle a bouleversé la finance depuis 25 ans), car il devient possible de connaître en temps réel le crédit de chaque émetteur de titres et de convenir des contreparties les plus diverses.

[3] Appelé aussi organisme de placement collectif en valeurs mobilières (OPCVM). Il comprend alors les fonds communs de placement (FCP), les sociétés d’investissement à capital variable (SICAV) ainsi que d’autres entités proches.

[4] Hedge signifie : haie, protection, couverture. À l’origine, les hedge funds mettaient en œuvre la technique consistant à « protéger » une position par une autre opposée, d’où leur nom. Benjamin Graham a été, dans l’entre-deux-guerres, un des premiers investisseurs professionnels à utiliser cette technique. Avec le temps, le terme s’est généralisé pour signifier n’importe quel fonds d’investissement échappant aux réglementations courantes et prenant des risques importants.

[5] Voir par exemple la critique par Claude Bébéar en janvier 2007, et aussi la chronique d’Éric Le Boucher dans le Monde du 27 janvier 2007.

[6] En France, la loi Fillon du 21 août 2003 permet à ceux qui ont démarré tard dans la vie active, ou qui souhaitent partir à la retraite plus tôt, de racheter jusqu’à douze trimestres d’assurance-vieillesse pour bénéficier d’une retraite à taux plein. Il faut, néanmoins, noter qu’en France ce système reste fondé sur la répartition.