Edith

 

- Alors, on y va, oui ou non ? demanda James. Tu viens ?

Edith ne répondait pas. Elle avait remis les écouteurs, repris sa cigarette, et tirait lentement une longue bouffée, absorbée dans la musique collée à ses oreilles, en regardant par la fenêtre.

- Tu viens, ou j’y vais seul ? répéta James en lui tapotant les orteils.

Edith tourna son visage vers son mari, et fit une de ses grimaces bien à elle, une sorte de moue exprimant à la fois la surprise et l’agacement. Pourquoi fallait-il répondre à toutes les questions ? N’était-il pas évident qu’elle n’avait pas envie de venir ?

- Tu ne peux pas y aller seul ? fit-elle d’une voix flûtée et tendre.

- Mais tu sais bien que les Dobson t’adorent !

James lui dit cela car justement, la première fois qu’il avait présenté Edith à ses amis, un an auparavant, le courant n’était pas vraiment passé entre sa nouvelle femme et Michael et Margarita Dobson. Edith en avait rajouté dans le genre vamp égocentrée, séductrice, tête en l’air, charmante, insaisissable, voire ravissante idiote. Michael Dobson, un professeur à Yale que James avait connu il y avait quinze ans quand ils étaient étudiants, s’était montré courtois, mais visiblement désarçonné. Margarita avait été froide. Maintenant Edith et les Dobson se connaissaient mieux, mais leurs mondes restaient distincts.

- Il y aura plein de gens. Tu sais, c’est la sortie du dernier livre de Michael que l’on fête. Je suis sûr que tu t’amuseras.

- J’avais promis à Cynthia d’aller la chercher à la sortie de sa répétition, et on devait aller dîner ensemble.

James avait l’habitude de ces objections de dernière minute d’Edith, toujours étonnamment précises. Ça le rendait fataliste, cette femme fantasque et incompréhensible, dont il était fou amoureux depuis deux ans qu’ils se connaissaient. Il avait changé à son contact, n’était plus aussi rationaliste.

- Eh bien, dis lui de venir, eut-il soudain l’idée de proposer. Passons la prendre.

James n’avait rien à faire de Cynthia, mais si ça permettait qu’Edith vienne... Edith qui s’était à nouveau évadée dans la musique...

- Emmenons Cynthia avec nous ! lui cria-t-il, pour qu’elle l’entende à travers les écouteurs. Elle le regarda avec des grands yeux fixes, qui pouvaient dire en même temps : je t’aime, laisse-moi tranquille, tu es drôle, fais-moi l’amour, qui êtes-vous, etc. et qui le faisaient craquer.

- Ouep ! Pourquoi pas ? dit Edith en enlevant les écouteurs. Elle attrapa le téléphone sur la table basse à côté du divan, et composa un numéro.

- Voulez-vous me passer Mademoiselle Donnemartin ? Elle attendit quelques secondes en regardant ses orteils qu’elle étirait en éventail.

- Allô Cynthia ? C’est Edith. Tu veux m’accompagner à une soirée ce soir chez des amis ? J’y vais avec James. Il y aura des tas de têtes d’oeuf.

Dans l’écouteur Cynthia répondait quelque chose que James ne put entendre. Décidément la vie intime de sa femme se passait dans des écouteurs.

- C’est pour célébrer une thèse ou un livre, je crois.

A ce que lui dit Cynthia, que de nouveau James ne put entendre, Edith rit.

- Ouais ! Bon, alors, tu viens avec nous ?

L’amie à l’autre bout du fil accepta. On passerait la prendre dans une demi-heure à l’Hudson Theater, au bout de 57e Ouest, et on irait ensemble chez les Dobson. Edith remit un CD et alluma une cigarette.

- Chérie, tu ne crois pas qu’il serait temps de se préparer ? Tu comptes mettre quoi ? lui demanda son mari, dont on sentait monter doucement l’impatience.

Edith le regarda comme si elle avait devant elle un petit homme vert qui lui envoyait des signaux de prise de contact depuis une autre planète. Elle éteignit sa cigarette, arrêta la musique, se leva, sauta au cou de James, lui déposa une demi-douzaine de baisers sur les yeux, le nez, la bouche, le cou, et dit dans un état de grande excitation :

- Je vais mettre mon fuseau rose, et mon chemisier de soie pistache. Et elle disparut dans la chambre, porte fermée. Vingt minutes plus tard, elle ressortait habillée, maquillée, parfumée, et James, qui entre temps avait passé une tenue de soirée en velours noir, eut envie de lui faire l’amour, mais il se dit qu’ils n’avaient pas le temps. Dans l’ascenseur entre le dix-huitième étage et le rez-de-chaussée, il put quand même vérifier tout ce qu’elle portait. Ils demandèrent au portier à l’entrée d’appeler un taxi.

 

Le géorgien qui conduisait le taxi comme s’il s’entraînait pour les cinq cents miles d’Indianapolis, gara la voiture devant le théâtre moins de dix minutes après les avoir pris en charge, et James Packer descendit chercher l’amie d’Edith. Quelques minutes plus tard il ressortait accompagnée de Cynthia Donnemartin, une brune aussi grande que lui, avec une démarche de danseuse, droite comme si elle portait un panier invisible sur la tête, et légère comme si elle marchait sur des oeufs. Ils se serrèrent sur la banquette arrière et mirent le cap sur l’East-Village.

- On va chez les Dobson, dit Edith Packer à Cynthia. Ce sont des amis d’université de James.

- Michael Dobson vient de publier un livre sur les influences comparées du droit coutumier et du droit codifié sur le développement des structures sociales en Europe occidentale à la fin du Moyen Age.

- Génial ! fit Cynthia. Ça me changera d’Edward Albee.

 

Ils s’étaient annoncés à l’interphone en bas, puis avaient gravi les trois étages par l’escalier, quand ils arrivèrent sur le palier où les attendait Margarita Dobson. A contre jour dans l’encadrement de la porte de leur appartement, elle portait une robe noire, les épaules nues, et elle avait noué un petit tablier blanc autour de sa taille. Derrière elle, dans le couloir très éclairé, se tenaient plusieurs groupes de personnes causant avec animation, des verres à la main. Une rumeur, faite de paroles et de musique mélangées, semblable au bruit de la mer dans des rochers, sortait de l’appartement. Edith et Cynthia pénétrèrent suivies de James et Margarita. Peu après, Michael Dobson, cheveux frisés autour d’un visage déjà un peu rouge à cause des boissons, apparut dans le couloir, vêtu d’un gilet bordeaux sur une chemise crème légèrement bouffante.

- James, Edith, quel bonheur de vous voir ! Il passa familièrement un bras autour du cou d’Edith et lui déposa un baiser sur la joue. Depuis un an qu’elle les connaissait, Edith avait vu Michael et Margarita changer : quelque chose de plus à l’aise, plus urbain, moins réservé pour Michael ; au contraire de plus distant plus introverti pour Margarita ; et moins de complicité entre eux.

- Je te présente Cynthia, lança James à Michael en lui serrant la main, une amie d’Edith qui fait du théâtre, et que j’ai voulu que tu rencontres.

Les yeux de James parcoururent Cynthia de haut jusqu’en bas.

- Ravi de faire votre connaissance... Mais venez, ne restons pas ici. Je vous sers quelque chose ?

Ils naviguèrent en jouant des coudes entre les groupes vers le fond du salon où était dressé un buffet contre une grande baie vitrée dominant Washington Square.

Après avoir accepté un gin tonic, James, qui tenait la main de sa femme, se mêla à un groupe qui discutait de la question de l’éducation du Tiers-Monde. Edith, apercevant David Bronfstein, un psychiatre qu’elle connaissait vaguement, à l’autre bout de la pièce, retira sa main de celle de son mari, et s’éloigna pour aller à la rencontre du médecin. Margarita passait près d’eux, proposant des petits fours et des verres de Chablis sur un grand plateau.

- Bonjour, je ne savais pas que vous connaissiez les Dobson, dit Edith à Bronfstein.

- Comment allez-vous ? se contenta-t-il de répondre.

Un peu décontenancée par le peu de loquacité du psychiatre, Edith attendit quelques instants, puis hasarda, comme pour meubler la conversation :

- Je ne sais jamais s’il faut que j’accompagne mon mari, James Packer, à toutes les soirées où il est invité.

- Que voulez-vous dire ?

- Ces universitaires sont d’un ennuyeux ! Puis elle ajouta pour changer de sujet : Mais vous, qu’est-ce que vous faites ici ?

- En ce moment, je vous parle...

S’il se moquait d’elle, elle ne lui laisserait pas l’occasion de continuer, et, lui adressant un grand sourire, elle se détourna. Derrière elle, trois types parlaient cours, titularisation, carrière. A côté d’eux on commentait une récente nomination, apparemment controversée. Se retournant encore, Edith vit que Margarita était maintenant en conversation avec Bronfstein, l’air soucieuse. Elle retraversa le salon vers le buffet.

Dans un canapé, Michael Dobson parlait vivement en faisant force gestes des mains avec Cynthia, qui avait les yeux brillants et semblait boire ses paroles. Quand Edith passa à côté d’eux elle put entendre :

- La thématique de l’agression, une conséquence particulière de la peur, chez Albee s’apparente au vertige que l’on éprouve devant tout risque de remise en question. Elle doit alors s’analyser comme une dichotomie du sujet par rapport..., était en train d’expliquer Michael à Cynthia, quand celle-ci le coupa.

- Mais quand mon partenaire crie en réalité son angoisse et que le metteur en scène me dit de reculer de deux pas, tout en continuant à le fixer, alors qu’à moi il me semble que... A cet instant, Cynthia vit Edith, s’interrompit et l’appela :

- Edith, viens ! Ton ami m’a enfin fait comprendre mon rôle à l’Hudson. Et se retournant vers Michael, vous viendrez me voir, n’est-ce pas ?

  Michael répondit que oui, naturellement, puis s’excusa et se leva pour accueillir d’autres invités.

- Il est génial ton copain ! s’exclama Cynthia Donnemartin.

- Il a l’air !

- C’est incroyable, tout ce qu’il sait. Et quand je lui ai dit que je faisais du théâtre, il s’est mis à me parler d’Albee. Il ne savait même pas que je répètais à l’Hudson ! Tu te rends compte ?

Edith écoutait à peine. Elle songeait que c’était dans des circonstances analogues qu’elle avait rencontré James deux ans plus tôt. Et depuis plusieurs mois, elle ressentait une lassitude. Quand il n’était pas en voyage, il était toujours au travail dans son bureau. Au début James l’avait encouragée à travailler sa voix et son chant, mais depuis six mois qu’elle n’avait pas d’engagements, il semblait se désintéresser de ses activités. Oh certes, il l’aimait toujours. Et l’amour, ça il avait toujours envie. Mais Edith se sentait délaissée. Il lui semblait qu’elle-même s’intéressait moins à James, qu’ils s’éloignaient l’un de l’autre. Tous les gens ici, ce soir, lui paraissaient semblables à James : brillants, sans doute, mais, comment dire, pas amusants.

Elle s’excusa auprès de Cynthia et se leva.

Margarita passait avec un nouveau plateau. Avait-elle été engagée comme soubrette à la soirée de son mari, ce soir ? Elle avait un visage lointain, comme si elle se concentrait pour assurer de façon irréprochable sa responsabilité de distribution des sandwichs et des boissons.

- Quelle bonne soirée ! Vous avez tout New-York chez vous ce soir ! lui dit Edith pour dire quelque chose.

- Oh, ce sont les amis et les connaissances de Michael, répondit Margarita d’un air las. Il est promis à une grande carrière. Et beaucoup de ces gens savent déjà qu’ils seront ses obligés.

- Je peux vous aider avec les plateaux ?

- Merci, vous êtes gentille. Je ne crois pas que ce sera nécessaire.

- Mais si, mais si, ça m’occupera. Et Edith accompagna Margarita à la cuisine.

Quelques minutes plus tard, elle proposait des petits sandwichs de groupe en groupe, et s’approchait de celui où discutait toujours son mari.

- Mais où étais-tu ? demanda James Packer vaguement irrité à sa femme. Tiens, tu passes les petits fours maintenant ? Je te présente Kenny Jackson, de l’Unesco, avec qui je vais à Kuala Lumpur le mois prochain...

Mais Edith s’était déjà éloignée avec son plateau. Dans une autre pièce, elle aperçut Michael Dobson de nouveau en grande conversation avec Cynthia.

 

*                           *                          *

 

Dans la cafétéria ensoleillée de Riverside, Edith, assise une jambe sous les fesses sur une banquette rouge dans l’un des compartiments le long de la vitrine en face du long comptoir, consultait encore le menu en carton plastifié, tandis que James Packer, en face d’elle, avait déjà posé le sien. Il était dix heures, en ce lumineux matin de mai. Ils s’étaient appelés l’avant veille et avaient convenu de prendre un brunch ensemble. James buvait à petites gorgées une grande tasse du café insipide qu’une grosse serveuse noire venait remplir toutes les deux minutes, et il s’apprêtait à commander des oeufs Bénédicte avec une sauce aux myrtilles. Edith se décida pour des pancakes fourrés à la framboise, arrosés de sirop d’érable.

Après la soirée chez les Dobson, en octobre de l’année précédente, Edith et James Packer s’étaient séparés. Edith avait dit à son mari que leur vie ensemble n’avait plus de sens et qu’elle avait besoin de changer. Elle était partie s’installer dans un petit condo en haut de Riverside, pas loin de Harlem.

James avait vécu leur séparation comme si un météore s’était écrasé sur lui. Il était resté seul dans leur appartement de couple, et n’avait changé qu’un minimum de décoration, pour ramener les traces de la présence d’Edith à quelques souvenirs. Il s’était absorbé dans son travail à l’Unesco. Plusieurs longs voyages lui avaient permis de ne pas trop penser à son malheur.

Edith et son ex-mari étaient restés proches. James l’avait aidé à emménager. Et ils se voyaient une ou deux fois par mois, pour un déjeuner, une ballade à Central Park, ou parfois même une pièce de théâtre. Ils n’avaient pas parlé des causes de leur rupture. Edith avait été simple et ferme : il fallait qu’elle change de vie. Elle n’en avait pas dit plus. Curieusement, maintenant, James s’intéressait davantage à la carrière de chanteuse de son ex-épouse. Elle avait enfin retrouvé des engagements. James écoutait ses descriptions des lieux où elle se produisait et des gens avec qui elle travaillait.

Après la soirée où ils avaient emmené Cynthia, James avait moins vu les Dobson. Il n’aurait pas bien su dire pourquoi. Au début de l’année il avait appris que Margarita et Michael Dobson n’étaient plus ensemble non plus. Michael avait eu une relation pendant plusieurs mois avec Cynthia, que Margarita avait supporté en silence. Puis, paradoxalement, quand ça avait commencé à se gâter entre Michael et Cynthia, Margarita avait voulu aussi partir. Elle vivait, paraît-il, maintenant avec Bronfstein.

Dans la cafétéria James était un homme plus calme que celui qu’Edith avait épousé deux ans plus tôt. Des pattes d’oie étaient apparues aux coins de ses yeux. Et des fils d’argent s’étaient faufilés dans ses cheveux, moins ébouriffés qu’avant car il les portait plus courts.

Il annonça à Edith les derniers développements dans la vie de Michael Dobson : Margarita partie, la relation avec Cynthia finie.

- C’est bien triste tout cela. Michael avait l’air tellement heureux avec Cynthia, dit James. Je ne comprends pas.

Edith, qui savait que la relation entre Michael Dobson, le professeur de Yale si brillant, et son amie Cynthia Donnemartin, dont le spectacle à l’Hudson avait tenu l’affiche quatre mois, était finie, regarda James avec étonnement. Dans ses yeux passa une lueur de tendresse, peut-être comme du temps où la vamp avait été séduite par l’intello brillant, mais elle se changea en un regard affectueux mélangeant tendresse maternelle et regrets que James comprît si peu de choses. Alors elle lui expliqua que Michael et Cynthia n’étaient pas faits l’un pour l’autre ; que lui, James, et elle-même non plus ; que les intellectuels sont des grands enfants qui voulaient épouser leur mère, leur soeur, ou leur cousine peut-être, mais qui n’étaient pas prêts à épouser une femme, une vraie, à s’occuper d’elle, à la comprendre, à la rendre heureuse.

James fut surpris qu’Edith lui dise cela, elle, la femme fantasque, insaisissable et jouant les idiotes qu’il avait connue. Il dit qu’il la comprenait, qu’il avait toujours senti tout cela lui aussi, mais que d’une certaine manière c’était un choix que lui, comme Michael, comme leurs autres amis, avaient fait, que toute leur vie - y compris leurs relations féminines - était vécue comme une suite d’objectifs, de projets, d’efforts, de réussites ou d’échec, mais ne s’accommodait pas du quotidien, que le quotidien - et l’amour au quotidien -  ils ne savaient pas quoi en faire.

Edith à son tour fut étonnée des confidences de son ex-mari.

James Packer lui dit que depuis quelque temps il songeait à écrire tout cela, à en faire un roman, des romans. Il y avait à la fois tant à dire, et si peu. Serait-ce intéressant ? Ils parlèrent littérature, de la transmutation du réel qu’opère la création, qu’elle ne se contente pas d’en être la chronique. Pas très différent d’une bonne chanson, dit Edith.

Elle tapotait sa cuillère dans le fond de sa tasse pour y faire couler du sucre dans le reste de café, et soudain James entendit distinctement le bruit que faisaient les talons hauts d’Edith trois ans plus tôt quand elle venait le voir et montait l’escalier qui menait à son appartement au troisième étage, dans la dixième rue.

Alors une avalanche de souvenirs dégringola dans son esprit, des souvenirs enchevêtrés et multicolores, des souvenirs de situations qu’il avait vécues chacune intensément. Et c’est là, dans la cafétéria, devant ses oeufs Bénédicte à peine touchés, qu’il comprit qu’il allait effectivement se mettre à écrire. Après quelques propos tendres, il se leva, embrassa Edith, lui dit à bientôt, et rentra chez lui.

James Packer se mit au travail. Il commença à consigner ses souvenirs les plus marquants, comme s’il tirait délicatement une à une les baguettes d’un jeu de mikado, pour ne pas faire s’effondrer l’ensemble de ce qu’il voulait écrire, car, sentait-il confusément, c’était la clé qui lui permettrait de changer de vie.