Chapitre 1
- T'as une copine en ce moment ? demanda Albert.
- Ooofff..., fit Jean.
C'était toujours la même chose : à un moment donné de la soirée quelquun lui demandait où il en était de ses relations féminines. Et cette fin de soirée doctobre, chez Bénédicte et Albert, ne faisait pas exception
Jean avait rencontré Albert sur le BBS "Etula", un Bulletin Board System, un de ces réseaux informatiques privés crées par un fana d'informatique où se retrouvaient des amateurs partageant le goût des questions techniques mais aussi un mode de vie et des valeurs communes, en général alternatives.
Le BBS Etula avait été crée deux ans plutôt. Il était animé par un Arménien, qui avait fait fortune dans la vente de cartes postales en gros et qui était un accroc de micro-informatique.
Se retrouvaient là, presque chaque soir, sur le BBS par ligne téléphonique et écran d'ordinateur interposé, quelques douzaines de gars qui échangeaient des messages et des réflexions. Quand le sujet ne portait pas sur la technique, les messages étaient plus délirants : c'était alors des échanges sur les lectures, les idées des membres du BBS, ou même leurs opinions politiques, avec en général une forte couleur anarchiste - ce qui permettait à des sensibilités progressistes aussi bien que conservatrices de converser entre elles, pourvu que les messages soient à la fois provocants et désabusés.
Des dîners rassemblant les membres d'Etula étaient organisés à intervalles réguliers, tous les deux ou trois mois, par le "sysop" (le responsable du BBS). Mais les membres s'étaient aussi assemblés en sous-groupes par affinité. Albert et Jean étaient devenus bons amis après avoir découvert que leurs messages avaient à peu près la même proportion de sujets techniques, de blagues plus ou moins cochonnes et de réflexions philosophiques à tendance nihilistes.
Ils avaient pris l'habitude de dîner ensemble une fois pas mois, en général chez Albert et Bénédicte, qui avaient un petit deux pièces, à côté de la caserne de Reuilly où c'était commode de se rencontrer. Albert et Bénédicte vivaient ensemble depuis plusieurs années, sans être mariés et sans enfant. Lui avait trente-deux ans. C'était un homme petit, râblé, avec une moustache et des cheveux châtain foncé qu'il faisait couper tous les six mois et qu'il portait vers l'arrière en les peignant avec la main quand ils étaient trop longs. Il portait une chemise canadienne à carreaux rouges qui semblait être son unique maillot de corps.
Elle était plus grande qu'Albert et plus mince. Sans avoir jamais été belle, elle avait dû être jolie à regarder. Elle avait dans les trente ans, le visage allongé, les yeux et les paupières tombant vers les bords extérieurs. Les joues et le nez rajoutaient encore des lignes verticales à son visage. La peau était plus jaune que rose. Des longs cheveux bruns tombaient sur ses épaules. Sa poitrine, sans vraiment attirer l'attention, donnait des jolies formes à son polo ras-du-cou de couleur vert pâle. Son pantalon rouge foncé ample et rempli, au tissu bien tendu, retenait lui le regard.
Albert et Bénédicte menaient une vie plus régulière et plus organisée que Jean qui vivait seul dans un studio d'une tour dans la rue de Tolbiac. Bénédicte ou Albert faisaient les courses régulièrement. Il y avait des légumes dans le bas du réfrigérateur. Le lit dans la chambre était fait. L'appartement n'était pas poussiéreux.
Jean était un célibataire de trente-cinq ans, portant la barbe, un pantalon et un chandail sans formes et d'éternelles chaussures de basket. Il avait quitté la maison de ses parents, à Nantes, quinze ans plus tôt, et, après ses années d'études d'ingénieur à Paris, il s'était installé dans son studio, sans souci de confort et sans grand projet dans la vie. Il ressemblait un peu à Pougatchoff. Son ordinateur était posé dans la pièce principale de son studio sur une table de jardin. L'évier était perpétuellement plein d'une vaisselle sale qui semblait toujours dater dau moins quinze jours. Le lit n'était jamais fait et les draps n'avaient plus de couleur.
- Odette n'est plus là ?
- Elle est partie.
A vrai dire, Odette, qui avait habité chez lui pendant quelques mois, n'avait jamais été sa copine. C'était une amie. Elle travaillait dans des boulots temporaires de secrétariat. Elle pouvait louer une chambre de bonne qu'elle gardait trois mois, six mois. Puis, quand elle était au chômage pendant trop longtemps et qu'elle n'avait plus les moyens, elle s'installait pour quelques temps chez un copain. Quand c'était chez Jean, elle couchait sur un matelas dans la cuisine. Mais elle avait quand même amélioré - temporairement - le confort du studio.
Jean aimait bien Albert et Bénédicte. Informaticien depuis plusieurs années dans un syndicat professionnel boulevard Haussmann, le travail d'Albert consistait à collecter des données économiques et financières provenant des entreprises membres, à les mettre en forme et à les intégrer - en les rendant anonymes - dans des grands tableaux récapitulatifs qui étaient ensuite publiés. Il éditait aussi des documents rédigés soit par le secrétaire général du syndicat, un garçon maigre aux cheveux courts et portant des lunettes trop grandes pour son visage, autour de la quarantaine, qui avait fait trois ans de droit avant d'abandonner ses études et de chercher du travail, soit par le président lui-même, un gros homme rubicond, la cinquantaine passée, qui semblait avoir pour principale activité dans la journée de déjeuner avec les membres du syndicat ou avec des représentants des pouvoirs publics.
Bénédicte était employée à la bibliothèque municipale du 12e arrondissement. Albert l'avait connue quatre ans plutôt quand une de ses amies, la secrétaire du président du syndicat, la lui avait présentée.
Jean n'avait pas envie de parler d'Odette ni de ses relations féminines en général. Il n'y avait pas grand chose à dire. Les femmes, il ne savait pas très bien quoi en penser. Lui, ni sa sur Louise, née dix ans après lui, n'avait jamais vu leurs parents se faire un câlin. Sa mère avait consacré sa vie à son logement, aux repas, à son mari qui était comptable dans une entreprise de réparation navale. Elle aimait ses enfants et s'était correctement occupé d'eux dans leur jeunesse. Jean voyait maintenant ses parents une fois par an. L'été ou à Noël, quand il n'avait pas d'autre chose à faire, il passait une semaine avec eux. Ils ne s'écrivaient pas et ne se téléphonait pas non plus.
Il avait longtemps gardé une complicité avec sa sur. Mais il se rendait maintenant compte que c'était à l'époque où il était le grand frère. Ils parlaient alors de leurs plans, de leurs rêves ou de leurs frustrations, quand elle était adolescente et lui déjà un jeune homme. Maintenant, Louise avait vingt-cinq ans et depuis longtemps elle en savait autant que lui sur la vie. Elle était partie à Florence, il y avait dix-huit mois, pour finir un diplôme d'histoire de l'art. Au début elle lui avait téléphoné. Mais, depuis un an, il n'avait plus de nouvelles que par des lettres chaque fois un peu plus brèves qu'elle envoyait à ses parents. Il avait appris au hasard d'une de ces lettres qu'elle s'était mise avec un Allemand.
En se resservant de la charlotte à la crème de marrons que Bénédicte faisait si bien Jean songeait que la soirée approchait de sa fin puisqu'on commençait à le questionner sur les femmes.
Il s'était souvent demandé quelle était la relation entre Albert et Bénédicte. Pourquoi ensemble ? Dans le passé, il avait été témoin de discussions où Bénédicte faisait des reproches à Albert : "Pourquoi était-il toujours dans le même boulot ? Pourquoi ne l'augmentait-on que tous les deux ans, et si peu ? N'avait-il pas envie d'être un informaticien développeur, puisque apparemment il y avait tant de possibilités dans le multimédia ?"
Albert ne répondait pratiquement jamais. En général, il attendait que ça se passe puis parlait d'autre chose. Ou alors, plus rarement, il disait quelque chose du genre qu'un tiens vaut mieux que deux tu l'auras, que le multimédia c'était un miroir aux alouettes, etc.
Jean pensait qu'il avait de la chance de ne pas avoir de copine, si c'était pour se faire enguirlander chaque fois qu'elle était mal lunée.
- Ça ne te manque pas une copine ? demandait Bénédicte.
Comment répondre encore ? Oui et non. Plutôt non...
Si Bénédicte faisait allusion au sexe, aux femmes, il pouvait en avoir, quand quelqu'un comme Odette venait habiter chez lui, bon, elle ne couchait pas toujours dans la cuisine ! Et puis, d'ailleurs, ce n'était pas la seule. Y avait même de mecs.
Cinq ans auparavant, il avait alors trente ans, pendant huit mois, il avait eu une relation avec une ancienne camarade d'école, qu'il avait retrouvée par hasard dans un grand magasin. Mais ce n'était pas vraiment un bon souvenir. Elle lui avait présenté ses parents, qui tenaient un magasin de pelotes de laine, un machin nommé Fouldar (ou un truc comme ça), à Valenciennes. Elle voulait des gosses. Elle voulait qu'il lui présente ses parents à lui. Elle voulait des tas de choses. Au bout de quatre mois, il avait commencé à se rendre compte qu'il passait une meilleure soirée seul à lire Antoine Blondin ou Michel Ragon ou Ravalec, qu'à manger ou être au lit avec elle.
Depuis lors, les images de sexe collectées sur Internet, ce n'était pas terrible, mais ça suffisait. Et puis, plus simplement, Jean n'était pas quelqu'un qui avait un besoin fort d'être avec quelqu'un d'autre. Sa solitude ne lui pesait pas. Et quand il voyait ce qu'était la cohabitation chez les autres, ça lui pesait encore moins.
Que répondre à Bénédicte ? Il était du genre à glisser sur les questions, comme un type qui au booling aurait essayé d'éviter les quilles avec la boule qu'on lui aurait mis dans les doigts. On le trouvait taciturne quand on ne le connaissait pas. En fait, il était simplement non conflictuel et un peu timide.
- Ta charlotte est excellente, finit-il par dire, pour changer de sujet.
- Tiens, on m'a donné récemment un programme marrant, lui dit Albert. C'est une simulation d'une personne, une femme. Je l'ai regardé brièvement, tout à l'heure. Ca peut tintéresser. Tu me diras ce que tu en penses. En même temps, Albert se leva et, poussant des livres et des papiers sur sa table de travail en bois blanc, achetée chez IKEA, et déplaçant un cendrier à moitié plein, il prit une disquette.
- Tu sais que la réalité virtuelle fait des progrès chaque mois, des progrès considérables, continua-t-il. Bon, ça c'est un exemple, fit-il en pointant du doigt vers la disquette et en tournant les yeux vers Jean.
Bénédicte, qui apparemment, n'attendait pas d'autre réponse à sa question, s'était levée, et avait commencé à débarrasser. Quand la table fut dégagée, elle se rassit.
- Café ?
Ils prirent tous les trois du café. Albert proposa à Jean d'emporter la disquette chez lui. Celui-ci la glissa dans sa poche. Puis ils burent du whisky et de la bière.
Un peu plus tard, il était minuit et demi, Bénédicte faisait de nouveau l'aller et retour entre la salle à manger et la cuisine, des verres sales dans les mains, et Albert baillait sans souci de cacher sa bouche avec sa main. Jean se leva et déclara qu'il était temps qu'il rentre chez lui.
Quittant sa vaisselle, Bénédicte sortait de la cuisine en s'essuyant les mains sur un tablier attaché autour de sa taille. Elle fit deux grosses bises à Jean. Albert lui serra la main sur le palier, et Jean descendit l'escalier.
Dehors, sur le boulevard de Reuilly, il faisait bon et frais et il décida que le plus agréable était de rentrer chez lui à pied.