Chapitre 3




Retour à la ferme des Reinsch




Toutes les malédictions divines ne viennent pas des subventions


Aujourd'hui, Lubbock au Texas est réellement « la ville la plus cotonneuse de la planète ». Les fermes environnantes sont le principal lieu de naissance du coton des tee-shirts du monde entier. Lubbock a la plus grande coopérative cotonnière et la plus grande usine de production d'huile de graines de coton au monde. Plus du quart de tout le coton produit en Amérique passe par Lubbock. La région est la première région productrice de coton dans le premier État producteur de coton des États-Unis. Texas Tech University (l'Université Technologique du Texas), dans la partie ouest de la ville, mène des recherches sur le coton qui sont parmi les plus avancées qui soient. Et Lubbock est un centre international du coton. La plus grande partie du coton produit dans la région est exportée, chargée sur des camions ou des trains à Lubbock, à destination de ports sur toutes les côtes américaines. Tout en bas de cette chaîne d'opérations, on ne trouve ni plantations, ni sharecroppers, ni villes contrôlées par une seule compagnie, ni même des fermes familiales, mais des gens comme Nelson et Ruth Reinsch1.

Il n'y a pas de cause unique expliquant la réussite économique des fermiers de coton de l'Ouest du Texas sur les marchés internationaux. Les planteurs sont imbriqués dans un réseau d'institutions qui les aident à maintenir la tradition d'évitement des risques de marché. Et leur réussite continue à mieux s'expliquer par la limitation de la concurrence que par la supériorité concurrentielle. Les fermiers de coton du Texas ont résolu une fois pour toutes le vieux problème des risques sur le marché de la main-d'oeuvre associés à la production de coton en mettant en oeuvre de manière ingénieuse un mélange de mécanisation et de législation adaptée. Ces producteurs ont aussi été les premiers à mettre en place le système de coopérative agricole moderne, une organisation remarquablement simple qui permet aux fermiers tels que Nelson et Ruth Reinsch de récupérer le moindre fragment de valeur contenue dans un plant de coton, depuis l'huile tirée des graines, en amont, jusqu'à la toile pour jean, en aval. Les fermiers de coton du Texas sont aussi des maîtres en matière de lobbying politique pour faire supporter par le gouvernement américain plutôt que par eux-mêmes les risques inhérents à leur activité – y compris les risques sur les prix et les impayés. Plus étonnant encore : les Reinsch et leurs voisins de l'Ouest du Texas sont parvenus à contrôler le climat imprévisible du Texas. Ils peuvent faire pleuvoir, ils peuvent arrêter une tempête de sable, et ils peuvent même faire « geler » leurs plants de coton par une belle journée chaude et ensoleillée.

Mais ce qui est sans doute primordial, c'est que Lubbock est le centre d’une « Silicon Valley » de la production de coton. La région de Lubbock tire profit d'un ensemble de relations symbiotiques entre les fermiers, les entreprises privées, les universités et le gouvernement américain. Les fermiers, qui ont tous un haut niveau d'éducation et l'esprit entrepreneur, à la fois contribuent à la recherche et puis bénéficient de la recherche qui a lieu dans les universités et dans les entreprises, tandis que le Ministère de l'Agriculture des États-Unis (USDA) apporte à la recherche et aux fermiers un soutien financier, technique et commercial. Le handicap pour les planteurs de coton des pays pauvres n'est pas tant d'être en concurrence avec Nelson Reinsch, que d'être en concurrence avec ce « cluster » beaucoup plus vaste et durable de facteurs se renforçant les uns les autres. La concurrence avec Nelson est déjà suffisamment difficile, mais la concurrence avec l'équipe que forme Nelson avec Texas Tech University et le Ministère de l'Agriculture est encore une autre paire de manches.

Aujourd'hui, on peut dire que Nelson et Ruth ont enfin atteint une situation confortable. Ils sont toujours là, produisant année après année leur volume de coton, plus d’un demi siècle après leur arrivée. Tout ronronne à la ferme des Reinsch : les machines, les connaissances scientifiques, les coopératives et les programmes gouvernementaux. Maintenant, comme le répète Ruth, ils peuvent enfin se relaxer.

Nelson essaye. Il essaye pour de bon.


C.F. et Hattie partent vers l'Ouest (et emportent un tracteur)


Tandis que le coton continuait son extension vers l'Ouest, dans les années 20 et 30, les Reinsch s’y déplacèrent aussi. Dès 1890, le Texas était devenu le plus gros producteur de coton des États-Unis, mais à cette époque pratiquement tout le coton produit au Texas provenait de l'Est de l'État, le long de la frontière avec le Grand Sud*. Dans les années 30, cependant, la production de coton avait commencé à s’implanter dans le Texas de l'Ouest autour de Lubbock. C'est durant cette période que C.F. et Hattie Reinsch arrivèrent avec le jeune Nelson encore adolescent.

Les Reinsch sont les héritiers d'une longue lignée de pionniers et d'innovateurs. Les fermiers de coton près de Lubbock démarraient à partir de rien. Il ne leur était pas nécessaire de modifier d'anciennes méthodes de production ; il n'y avait aucune vieille habitude à casser ; aucune tradition n’entravait le progrès. Cette liberté est certainement la raison pour laquelle la plupart des innovations dans la production de coton sont nées à l’ouest et ont voyagé vers l’est plutôt que l’inverse. C'est encore le cas aujourd'hui.

Dans le vieux Sud, l'emploi de la mule pour la production de coton par certains fermiers dura jusqu’au début des années 60. Dans la région cotonnière du Texas de l'Ouest, il n'a jamais démarré. Quand les premiers fermiers de coton s'installèrent autour de Lubbock – au milieu des années 20 – le tracteur à essence arriva avec eux. Alors que les fermiers de coton du vieux Sud vendaient peu à peu leurs mules pour se mécaniser, la production de coton dans le Texas de l'Ouest utilisait des tracteurs depuis le début. Cela conduisit à des différences fondamentales dans la façon de travailler entre les deux régions, des différences qui allaient avoir des conséquences profondes.

Richard Day a distingué, dans la mécanisation progressive de la production de coton jusqu'en 1960, quatre stades (cf. Figure 3.1) 2. Dans le stade 1, toute la préparation des sols et les cultures est faite avec une mule, et le désherbage est fait à la houe. Le coton est récolté manuellement.


Stade 1 : Préparation des sols et culture avec une mule. Travail manuel considérable pour désherber et récolter


Stade 2 : Préparation hivernale des sols avec un tracteur. Culture avec une mule. Désherbage en partie manuel. Récolte manuelle.


Stade 3 : Préparation et culture avec un tracteur. Désherbage en partie manuel. Récolte manuelle.


Stade 4 : Mécanisation complète, hormis un peu de désherbage manuel.


Les différents travaux dans le cycle du coton :

Hiver préparation des sols

Printemps plantations, culture, désherbage

Eté désherbage

Automne récolte


Source : adapté de Day, p. 440


Figure 3.1 : Besoins en main d’œuvre dans la production de coton, selon le stade de mécanisation du fermier.


Dans le stade 2, une partie des cultures et du désherbage est encore effectuée avec une mule, mais la préparation des sols est faite à l'aide d'un tracteur. Le coton est récolté manuellement. Dans le stade 3, l'emploi d'engrais augmente le rendement (c’est-à-dire la quantité de coton produite à l’hectare), et une part plus importante des cultures et du désherbage est effectuée avec des outils mécanisés ; le coton reste récolté à la main. Enfin, au stade 4, le coton est récolté mécaniquement, et seule une petite partie du désherbage, au printemps et en été, doit être encore fait manuellement.

Au début de l’utilisation des tracteurs, la technologie était seulement capable de fournir la force brute pour ouvrir les sols en hiver. Elle ne résolvait pas le vieux problème de la main-d'oeuvre dans la production de coton. Il y avait donc peu de raisons d'acheter un tracteur pour la préparation des sols, puisque c'était la tâche qui de toute façon nécessitait le moins de travail. Aussi les fermiers de coton du Grand Sud avaient-ils peu d'incitation à passer du stade 1 au stade 2 : il fallait toujours une main-d'oeuvre disponible à la demande le reste de l'année pour désherber, cultiver et récolter, et les mules restaient indispensables. Peu à peu, les outils mécanisés devinrent capables de remplir la tâche plus fine du désherbage entre les rangées de cotonniers, même si les mauvaises herbes les plus proches des plants devaient encore être retirées à la houe. En revanche, les planteurs au stade 3, qui employaient depuis le début les tracteurs, avaient toutes les raisons de chercher à mécaniser aussi la récolte, c'est-à-dire de passer au stade 4, à cause des besoins en main-d'oeuvre importants et toujours aussi imprévisibles liés à cette tâche.

Le remarquable saut technique vers la mécanisation, effectué par les Reinsch et leurs voisins du Texas de l'Ouest, est illustré par la figure 3.2. En 1946, plus de 80 % de la production texane de coton – comprenant celle des Reinsch – avait atteint le stade 3, alors que ce stade n'avait été atteint que par 14 % des fermiers du Grand Sud. En 1946, plus de 20 ans après l'introduction à grande échelle du tracteur dans les régions cotonnières du Texas de l'Ouest, 2/3 des fermiers de coton du Grand Sud utilisaient encore exclusivement la mule comme source d'énergie (hors main d'oeuvre humaine).


Pourcentage de travail effectué avec des tracteurs

État

Préparation du sol

Plantation

Culture

1939

1946

1939

1946

1939

1946

Alabama

10

33

3

15

5

14

Texas

49

85

45

80

43

83


Source : Adapté de Street, p. 164


Figure 3.2 : Utilisation du tracteur dans la production de coton – comparaison entre l’Alabama et le Texas.


La réticence des fermiers de coton du Grand Sud à échanger leur mule contre des tracteurs et accéder ainsi au stade 3 s'explique essentiellement par leur attachement aux traditions (et même aux animaux eux-mêmes), par une défiance vis-à-vis de tout changement, et par les données économiques des petites propriétés. Abandonner le travail à la mule, c’était abandonner un style de vie, et beaucoup répugnaient à franchir le pas, même s'ils voyaient clairement de quoi était fait l'avenir. Écoutons Ned Cobb d'Alabama, interviewé au début des années 1970 :


J'ai été un fermier travaillant à la mule jusqu'au dernier jour ; jamais fait une récolte avec un tracteur. J'ai possédé parmi les plus belles mules qu'on n'ait jamais vues par les routes. Maintenant mes enfants n'en n'ont aucune, pas un seul d'entre eux3.


Mais tandis que les Reinsch n'avaient pas la moindre mule non plus, il n'existait toujours pas de système mécanique satisfaisant pour cueillir la fibre blanche et duveteuse sur le plant de coton. Depuis l'installation de la production cotonnière dans le Texas de l'Ouest, cette tâche était réalisée comme cela avait été toujours fait : par des hommes, des femmes et des enfants traînant de lourds sacs entre les rangées de cotonniers. Et il y avait beaucoup plus à cueillir qu'avant. Grâce à l'introduction d'engrais efficaces, les rendements à l'hectare de coton avaient commencé à croître (voir la figure 3.3).

Source : Ministère de l’Agriculture des États-Unis (USDA)


Figure 3.3 Évolution des rendements de la production de coton


Alors que les plantations traditionnelles du Grand Sud pouvaient espérer tirer 140 kilos à l'hectare (2/3 de balle de coton), dès les années 50 les Reinsch produisaient presque deux balles et demi par hectare planté de coton (une balle = 480 livres* = 217 kg). Mais, comme le montrent les estimations de Day, la quantité de main-d'oeuvre nécessaire pour récolter le coton d'un hectare avait approximativement doublé par rapport à l'époque précédant la Guerre de Sécession. À l'inverse, les besoins en main-d'oeuvre le reste de l'année avaient considérablement diminué. Au lieu de résoudre le problème de la main-d'oeuvre, la mécanisation l'avait rendu, au moment de la récolte, encore plus aigu.


Les gars blancs deviennent tout alanguis


Bien que les politiques gouvernementales eussent déjà réduit le risque des planteurs sur le marché de la main-d'oeuvre, à l'aube de la Seconde Guerre mondiale le gouvernement fédéral intervint directement sur ce marché pour prendre totalement en charge le risque à la place des fermiers. Après l'attaque de Pearl Harbor, en décembre 1941, et le départ d'une bonne partie de la main-d'oeuvre agricole pour l'armée, le Congrès confia au Ministère de l'Agriculture le soin de mobiliser les femmes et les enfants pour faire rentrer la récolte. Néanmoins l’ensemble des fermiers du pays insistèrent qu'il fallait encore plus de travailleurs, pas seulement pour récolter le coton, mais pour gagner la guerre. Une fois de plus, semblait-il, la civilisation vacillait et son sort dépendait de la capacité à récolter le coton. Culbert Olson, le gouverneur de Californie, écrivit à Washington en 1942 :


Sans le recours à un nombre substantiel de Mexicains, la situation va devenir désastreuse pour l'ensemble du plan qui doit conduire à la victoire, ceci en dépit de tous nos efforts pour mobiliser en urgence la jeunesse et les populations citadines pour venir effectuer du travail agricole4.


Le Congrès répondit positivement, en 1942, avec la mise en place du programme Bracero, qui autorisait l’entrée aux États-Unis, pour de courtes périodes, de main-d'oeuvre mexicaine venant travailler dans l'agriculture. La main-d'oeuvre agricole mexicaine, d'après les planteurs, était très supérieure à la main-d'oeuvre blanche, qui devenait rapidement « paresseuse et tout alanguie », ou la main-d'oeuvre noire qui manifestait « trop d'indépendance». Ainsi, tandis que Nelson partait pour la guerre à l'âge de 20 ans, un flot de Mexicains traversaient la frontière pour venir cueillir le coton des Reinsch. Bien que le programme Bracero eût été autorisé seulement comme mesure d'urgence en temps de guerre, les groupes d'intérêts agricoles parvinrent à le faire durer jusqu'en 1964, dix-neuf longues années après la fin de la guerre. À ce moment-là, 90 % du coton était récolté mécaniquement. La plus grande partie de la production cotonnière avait atteint le stade 4 de mécanisation, et les travailleurs n'étaient plus nécessaires.

Le programme Bracero – et sa longue prolongation – montre une fois de plus l'influence politique dont disposaient les fermiers de coton, ce qui leur permettait d'éviter la concurrence sur les marchés. Le programme fit beaucoup plus que simplement lever les restrictions sur la venue de main-d'œuvre étrangère dans les fermes américaines. Si le programme s'en était tenu là, les producteurs de coton auraient quand même été confrontés au terrible problème du marché de la main-d'oeuvre. Même avec l'apport du travail des Mexicains, comment auraient-ils pu être assurés de disposer de main-d'oeuvre au moment où le coton demandait à être récolté ? De plus, l'incertitude liée aux salaires sur ce marché volatil créait aussi un risque économique. Comme le coton de toute la région devait être récolté au même moment, les « mécanismes de marché » auraient pu faire monter les salaires exigés par les ouvriers à des niveaux économiquement intenables. Les planteurs tentèrent bien, à de nombreuses reprises, de s'entendre pour fixer collectivement le prix payé à la main-d'oeuvre mexicaine, mais ces efforts n'eurent jamais d'effet durable. De même, des tentatives pour restreindre la liberté de mouvement des travailleurs afin de les empêcher de chercher des salaires plus élevés dans la ferme d'à côté furent vaines6. Bref, l'ouverture des vannes permettant à la main-d'oeuvre mexicaine de venir travailler sur les fermes américaines laissait toujours les planteurs face au risque de la concurrence sur le marché du travail. Et ils n'aimaient pas plus cela maintenant qu'auparavant.

En fait, les planteurs voulaient trois choses. Premièrement, ils voulaient que la main-d'oeuvre dont ils avaient besoin fût disponible à la demande. Deuxièmement, ils voulaient connaître à l'avance les coûts salariaux, et ils ne voulaient pas entrer en concurrence les uns avec les autres sur les salaires. Enfin, ils voulaient une assurance que la main-d'oeuvre serait productive. En d'autres termes, les planteurs ne voulaient supporter aucun des risques du marché du travail qui sont normalement associés non seulement à l'agriculture mais à n’importe quelle activité économique.

Le Congrès accéda à toutes les demandes des planteurs. Dans le cadre du programme Bracero, qui était géré par le Ministère du Travail, les planteurs purent réquisitionner un certain nombre de travailleurs à certaines dates. Le gouvernement garantit que les demandes des planteurs seraient satisfaites à un certain prix. Les travailleurs importés ne pouvaient travailler que pour un seul employeur, si bien que les planteurs n'avaient plus à craindre que leurs ouvriers aillent chercher un salaire plus élevé ailleurs. Les fonctionnaires du gouvernement assurèrent eux-mêmes la sélection des ouvriers selon leur santé, leur productivité probable et leurs opinions politiques7.

Nelson et Ruth se rappellent bien l'époque du programme Bracero, les centaines de Mexicains avançant courbés à travers les champs pour ramasser le coton sur les petits plants texans. Quoi que puissent éprouver les sensibilités progressistes, ils pensent que c'était un bon programme. De quelle autre manière aurait-on pu récolter le coton ? Et de quelle autre manière ces travailleurs auraient-ils pu faire vivre leur famille ? Nelson et Ruth traitèrent ces ouvriers correctement. Ils exigèrent de leurs deux fils qu'ils exécutent les mêmes tâches que les Mexicains du programme Bracero. Leur fils aîné, Lamar, s’en rappelle bien aussi.


Les bureaucrates éliminent les sharecroppers


Au début des années 30, les prix du coton tombèrent au niveau le plus bas qu'on ait jamais vu (voir figure 3.4). Depuis toujours les politiques gouvernementales avaient protégé les fermiers des risques sur le marché du travail. Maintenant, avec le programme fédéral de soutien des prix, le gouvernement commença, au début des années 30, à prendre aussi en charge le risque lié à la baisse des prix des produits de base. Comme la situation économique des fermes de coton du Sud devenait alarmante, les espoirs se tournèrent à nouveau vers Washington. Pour les fermiers de coton, la disposition la plus importante du volet agricole du New Deal était la Loi sur l'ajustement agricole (Agricultural Adjustment Act), qui pour la première fois assurait un soutien par le gouvernement des prix des produits agricoles, et introduisait l'idée de payer les fermiers pour qu'ils réduisent leurs surfaces cultivées. L'objectif de ces dépenses fédérales était de mettre en place une sorte de filet de sécurité pour limiter la pauvreté rurale, et en même temps tenter de stabiliser les prix des produits de base.


Sources : Prix du coton, Ministère de l’Agriculture. Indice des prix à la consommation : 1800 à 1812, Mitchell (1998) ; 1913 à 2003, Bureau des Statistiques du Travail.


Figure 3.4 : Prix du coton et indice des prix à la consommation.



Un examen des gagnants et des perdants du programme de soutien aux prix agricoles, cependant, enseigne une leçon sur ceux qui tirent avantage des politiques gouvernementales. Dans la pratique, tandis que des planteurs comme les Reinsch bénéficièrent du programme, les propriétaires terriens du Grand Sud préférèrent généralement accepter le chèque du gouvernement puis retirèrent de la production les hectares de leur sharecroppers, envoyant ces fermiers grossir les rangs des migrants vers l'Ouest qu’a décrits John Steinbeck dans Les Raisins de la Colère. La plupart du temps le sharecropper n'avait pas les moyens de se battre contre son propriétaire pour partager le subside du gouvernement8. Par une cruelle ironie du sort, ce sont donc les programmes fédéraux conçus pour atténuer la pauvreté des sharecroppers qui forcèrent des gens comme Ned Cobb à quitter leur ferme de coton. Cobb n'avait jamais eu l'intention d'abandonner la production de coton. Il souhaitait continuer à faire pousser du coton jusqu'à la fin de ses jours, et il n'allait certainement pas se laisser jeter dehors par les Blancs :


Je suis né et j'ai grandi ici et j'ai semé mon travail dans cette terre et je n'en ai pas tiré toute la part qui me revenait, tout ce qui dans une justice humaine aurait dû être à moi... Je voulais rester, même si ça les aurait satisfaits que je décide de partir ; je voulais rester car c'était à moi9.


Peu après, néanmoins, Ned Cobb lâcha prise. Il abandonna non pas malgré les efforts mais à cause des efforts du gouvernement pour l'aider :


Le gouvernement décida d’intervenir dans cette activité du coton encore plus qu'il ne l'avait jamais fait ; c'est à ce moment-là que j'ai laissé tomber. Je ne voulais pas remplir toute cette paperasserie chaque année, avoir tous ces comptes à rendre aux bureaucrates. Je ne sais pas lire ni écrire ; Josie non plus. Et si je ne pouvais pas m'occuper moi-même de mon business, je n'allais pas laisser quelqu'un d'autre me dicter ce que je devais faire10.


Et – c'est une ultime ironie – beaucoup de fermiers plus importants utilisèrent la Loi d'ajustement agricole pour acheter des tracteurs. Ainsi peut-on dire que beaucoup de petits sharecroppers ont été « tractés » hors de la production de coton par la Seconde Guerre mondiale.

Les causes de la fin de Ned Cobb en tant que fermier de coton contiennent une importante leçon pour comprendre qui sont les gagnants. Elle est aussi valable aujourd'hui qu’hier. Avec la mise en place du programme de soutien des prix par le gouvernement et les douzaines de programmes agricoles fédéraux qui suivirent rapidement, l'habilité à naviguer à travers la bureaucratie et à utiliser le levier de l'influence politique devinrent une condition nécessaire à la survie. En 1999, le Ministère de l'Agriculture admit que des décennies d'indifférence et de discrimination criante envers les Noirs dans les programmes agricoles gouvernementaux s'étaient perpétuées jusque dans les années 199011.

Pour Ned Cobb, traiter avec les bureaucrates voulait dire entrer dans un monde nouveau. Tout d'un coup : vous ne saviez pas lire, vous ne pouviez plus être fermier.


Des machines qui ne se découragent jamais


Dans les pages centrales du catalogue de Lands' End*, une ravissante jeune fille au milieu d'un champ de coton fait un beau sourire au photographe. Elle a peut-être 17 ou 18 ans. Elle porte des longs cheveux brillants et soignés comme si elle sortait d’un salon de coiffure. Elle est sereine, et son regard joyeux, avec des yeux couleur de piscine, nous dit que tout est bien dans cet endroit où le ciel est bleu. Ses dents sont parfaites, blanches et bien alignées, révélées par un sourire conçu pour nous faire sortir notre carte de crédit. On attend de nous que nous achetions le polo : il y a un choix de couleurs, toutes dans le plus doux des cotons. Sur les hauts plateaux du Pérou, Maria a récolté le coton à la main, houppe après houppe. C'est préférable, explique le catalogue, au coton récolté à la machine.

Préférable pour qui ? Lors de mes recherches préliminaires pour ce livre j'ai rencontré de nombreuses personnes qui avaient grandi en ramassant du coton à la main, mais aucune n'avait gardé la nostalgie de cette époque. Les fermiers de coton dans presque tous les pays du monde en dehors des États-Unis continuent à récolter le coton manuellement. Terry Townsend du Comité Consultatif International du Coton (CCIC**), basé à Washington, m'a même dit qu'il ne pensait pas qu'il y ait une seule machine à récolter le coton dans toute l'Afrique. Récolter du coton à la main est peut-être un travail, mais ce n'est certainement pas une activité que l'on fait par choix. Les Marias du monde entier ne vont pas dans les salons de coiffure, et leurs dents n'ont pas été réalignées par un orthodontiste. Sans doute sourient-elles de temps à autre dans leur champ mais ce n'est pas parce qu'elles sont en train de ramasser du coton. Adrian Gwin se rappelait encore, en 1999, quand il avait ramassé du coton. Ça n'avait duré qu'une seule journée, il y avait longtemps, mais cela lui avait suffit :


Il n'y a tout simplement pas assez d'argent sur terre pour me faire refaire ça. J'ai été cueilleur de coton, salarié comme les autres, pendant une journée entière, il y a environ 70 ans, et ça m'a suffi... J'ai connu ça. C'était en 1925 ou 1926 que j'ai reçu mon baptême de cueilleur de coton dans un champ qui faisait au moins un kilomètre de large... J'avais vu d'autres gars se faire des fortunes en récoltant du coton, et je voulais me faire un peu de cet argent facile moi aussi. Cueillir le coton rapportait une dîme* par centaine, c’est-à-dire que vous touchiez dix cents quand vous aviez ramassé cent livres (45 kg) de coton dans les champs. J'avais vu des garçons et des filles noirs se faire deux dîmes par jour... Pour gagner cette dîme vous deviez passer sur votre épaule une bretelle en toile de jute et traîner derrière vous un grand sac de presque deux mètres de long dans lequel on pouvait enfourner une quinzaine de kilos de coton. Vous avanciez entre les rangées de cotonniers et saisissiez entre vos doigts les houppes duveteuses de chaque boule et les jetiez dans la gueule du sac. La mi-journée n'était pas encore passée que j'étais déjà persuadé que mon sac avait un trou. Mes épaules étaient douloureuses. J'avais mal aux jambes, mal au bras, mal aux doigts. Je ressentais des douleurs de partout alors que je n’avais pas encore fini ma première rangée... J'étais prêt à me dire que la journée était finie – mais on n'en était à peine à la moitié. Et je n'avais pas encore gagné la moitié de cette jolie petite dîme que je convoitais. Quand la corne de Stentius sonna la fin de la journée, tandis que le crépuscule commençait à envelopper le champ de coton, je me retournai vers mon sac de 100 livres qui creusait une trace dans le sol quand je le tirais – il n'était pas encore rempli.

Je m'en rappelle encore très bien : je n'ai pas eu la dîme ; j'ai eu un nickel**. Cinq cents seulement. Et le chef peseur à l'égreneuse avait été généreux. Je n'avais pas tout à fait ramassé 50 livres de coton durant toute ma journée de 14 heures. De longues années après, je me rappelle encore cette journée à ramasser le coton... Plus jamais je n'ai tiré un grand sac le long d'une rangée de cotonniers. Plus jamais je n'ai cueilli de coton. Aujourd'hui, ils ont des machines pour faire ça. Des énormes machines super efficaces qui ne sont jamais fatiguées ni découragées.

Bon Dieu, j’en suis content12.


Nelson et Ruth aussi sont contents. Avec une machine à ramasser le coton, ils pouvaient une fois pour toutes se débarrasser des risques attachés à l’emploi de main-d'oeuvre agricole. Bien que des fermiers inventifs eussent déjà essayé différentes façons de mécaniser la cueillette, ce n'est pas avant le début des années 30 que les chercheurs basés à Lubbock, à quelques kilomètres seulement de la ferme des Reinsch, mirent au point le stripper (machine de cueillette automatique) monté sur un tracteur. C’est l'une des nombreuses illustrations de la relation fructueuse entre les chercheurs sur le coton du Ministère de l'Agriculture américain, les universités et les fermiers. Le principe de base du stripper, toujours en oeuvre aujourd'hui, consiste en un ensemble de broches qui passent à travers le plant de coton, entraînant avec elles les houppes des capsules ouvertes. Les houppes tombent sur un tapis et sont envoyées à l’aide d’un jet d'air vers une remorque. Même si cette technologie fondamentale a été développée dans les années 20 et 30, la mécanisation de la cueillette dans le Texas de l'Ouest ne se répandit qu'après la Seconde Guerre mondiale, et dans le Grand Sud beaucoup plus tard encore.

La progression de la mécanisation fut freinée tout d'abord par la Grande Crise, ensuite par la nécessité d'adapter au coton cueilli mécaniquement les autres étapes de la chaîne de production, en particulier l'égrenage. De plus, pour justifier la cueillette mécanique du coton il fallait des fermes d'une certaine taille. Il était difficile de rentabiliser l'investissement dans une machine à récolter le coton pour une ferme de moins de cinq ou six hectares. La plupart des fermes du Texas étaient bien plus grandes, mais beaucoup de petites exploitations du Grand Sud ne l'étaient pas. Aujourd'hui, la même barrière d’échelle empêche les millions de fermiers de coton en Afrique et en Asie du Sud-Est de passer à la cueillette mécanique. Même si les fermiers se regroupaient pour partager les machines, il est vraisemblable, à cause des caprices de la nature, que tout le monde aurait besoin des machines au même moment.

C'était en 1953, croit bien se rappeler Nelson, que le stripper à double rangée d'International Harvester arriva à la ferme et bouleversa le travail. La machine pouvait récolter 10 balles de coton par jour (= 2,2 tonnes de coton), soit le travail de 25 hommes dans les champs, et, comme le disait Adrian Gwin, elle ne se fatiguait et ne se décourageait jamais.

La machine résolvait le problème de la cueillette du coton, mais elle créait de nouveaux goulots d'étranglement. La fenêtre de temps durant laquelle le coton du Texas de l'Ouest pouvait être récolté avait toujours été un problème : c'était une course entre les éléments climatiques et les fermiers pour arriver le premier au coton. Le coton avait besoin d'eau, néanmoins il ne pouvait pas être récolté quand il était humide. La grêle arrachait les houppes de coton et les jetait à terre, les rafales de vent les emportaient, ou bien le sable les salissait et diminuait leur valeur. Durant les trois mois de la saison de cueillette, Nelson avait besoin d'une période après l'ouverture des capsules de coton, pendant laquelle les fibres étaient sèches, et avant l'arrivée du vent ou de la grêle ou du sable ou de la pluie. Malheureusement, le nouveau stripper rendait ce problème, déjà aléatoire, encore plus difficile à résoudre.

Avec la cueilleuse mécanique, Nelson devait aussi attendre qu'il y ait eu une gelée. En effet, la machine ne pouvait pas arracher le coton sur des plants encore verts. Pour que le stripper fonctionne correctement, il fallait que les arbustes soient morts et devenus bruns et cassants, comme c'est le cas après une gelée, de telle sorte que les houppes de coton puissent être arrachées aisément. Et ce n'était pas tout : la journée de cueillette était raccourcie car le stripper ne marchait pas bien dans la rosée du matin. Ainsi à un ensemble de contraintes climatiques déjà inextricables s'en ajoutaient maintenant de nouvelles pour espérer arriver avant les monstres du ciel du Texas.

Le résultat, pour C.F., Hatty et Nelson, et maintenant pour ses jeunes fils aussi, était que quand toutes les conditions étaient réunies, l'équipe se mettait fébrilement au travail. Il fallait trois ou quatre travailleurs pour récolter le coton : un pour conduire le tracteur, les autres dans la remorque derrière la cueilleuse automatique. Le travail de ces derniers consistait à répartir régulièrement dans la remorque à l'aide de fourches le coton qui arrivait par la souffleuse, et à le piétiner pour qu’il prenne le moins de place possible. Il y avait une hiérarchie claire dans les tâches : conduire le tracteur était plus noble qu'être dans la remorque. Nelson conduisait le tracteur et ses fils Lamar et Dwade se tenaient dans la remorque, souvent aidés par un ouvrier. Comme ils ne pouvaient pas commencer à récolter le coton avant le milieu de la matinée, ils continuaient jusqu'à la nuit. À ce moment-là ils devaient s'arrêter à cause du danger dans le maniement des fourches.

Le travail dans la remorque de coton est resté gravé pour toujours dans la mémoire de Lamar, comme la cueillette l’est dans celle de Gwin. C'était un travail pénible, bruyant et sale. La pénibilité ça pouvait encore aller, car il était jeune et vigoureux. Le bruit aussi, même si son audition a été définitivement endommagée. Mais la saleté, eh bien, vous ne pouvez tout simplement pas l’imaginer !

Il se rappelle, quand l'obscurité commençait à tomber, comment il était éclaboussé par des morceaux de lapin sanguinolents – ceux qui n'avaient été assez rapides pour s’écarter.

Lamar décida de s’inscrire à la faculté.

Comme dans une région donnée la gelée arrivait, évidemment, au même moment pour tout le monde, pendant que Nelson et ses fils travaillaient comme des fous, leurs voisins en faisaient autant. Cela créait un goulot d'étranglement pour écouler le coton sur le marché. D'abord, il n'y avait jamais assez de remorques, ni jamais assez de temps pour les amener jusqu'à l'égreneuse. Pendant la récolte, Nelson avait besoin de remorques vides pour les remplir de coton, mais pour disposer de remorques vides, il devait de temps à autre stopper le travail et les emmener à l'égreneuse. Et une fois arrivées là-bas, ses remorques devaient se ranger dans la queue avec celles des autres fermiers, et attendre leur tour pour être déchargées dans l'égreneuse. Pendant les brèves fenêtres climatiques du Texas de l'Ouest, le coton se déversait dans les égreneuses à un rythme bien plus élevé que leur capacité de traitement.

Le travail en symbiose entre les fermiers, le Ministère de l'Agriculture et les universités avait permis la mise au point de la cueilleuse mécanique. Maintenant l'ensemble des acteurs se penchèrent sur le nouveau problème créé par cette machine. Puisque le stripper avait encore rétréci la fenêtre climatique, les chercheurs étudièrent les moyens de l'élargir. L'idée était de pouvoir laisser Nelson choisir la date de la gelée. Il pourrait même décider quelle partie de son champ gèlerait aujourd'hui, et quelle partie demain. Les scientifiques élaborèrent rapidement un produit chimique qui tuait le plant de coton et le rendait brun et cassant, quelle que soit la température. Aujourd'hui, Nelson n'attend plus la gelée. Quand les capsules contenant les fibres de coton sont ouvertes et que toutes les autres conditions sont réunies, il fait « geler » son champ de coton lui-même, en répandant le produit avec son tracteur, ou en louant les services d'épandage d'un petit avion au tarif de $5,6 l'hectare. Les plants de coton meurent et deviennent aussi cassants qu'il est souhaitable exactement quand il le souhaite. De fait, peu de choses ont l'air plus mortes qu'un champ de coton défolié dans l'Ouest du Texas. Je suis allée au milieu d'un champ de coton des Reinsch qu’on avait fait geler chimiquement : c'était comme si la terre autour de moi avait rouillé.

Malgré le stripper mécanique et les défoliants, jusqu'à la fin des années 60 une quantité importante de main d’œuvre était encore nécessaire pour produire le coton de Nelson. Même si les foules considérables de travailleurs saisonniers n’étaient plus qu’un souvenir, Nelson, Lamar et Dwade étaient encore très occupés. Les Reinsch me décrivirent un système de production en équipe, une vraie ferme familiale où chaque membre de la famille avait une tâche bien définie au sein de l'ensemble pour amener le coton jusqu'au marché. Nelson et ses fils travaillaient dans les champs, tandis que Ruth et Colleen, la soeur de Lamar et Dwade, tenaient la comptabilité, s'occupaient du jardin, préparaient des conserves, faisaient à manger et vendaient des oeufs en ville. Le chapitre suivant de l'histoire du coton, qui commence au début des années 70, allait changer tout ça. Dans ce chapitre les enfants allaient partir à la ville et laisser Nelson s'occuper de la production des centaines de tonnes de coton essentiellement seul.


Les enfants Reinsch quittent la ferme


Jusqu'à la fin des années 60, Nelson avait besoin de ses fils, ou de main-d'oeuvre embauchée fiable, chaque saison sauf l’hiver. En automne, il fallait deux ou trois personnes dans la remorque de coton pendant que Nelson conduisait le tracteur ou transportait le coton à l'égreneuse. Au printemps et en été, l'irrigation était un travail presque à temps complet pour Lamar, car s'assurer que la bonne quantité d'eau allait aux bons endroits, grâce à tout un système de puits, de pompes et de tuyaux, requérait une attention constante. Au printemps, il y avait les mauvaises herbes qui menaçaient d'étouffer les jeunes plants de coton. Quelqu'un devait conduire une machine le long des rangées, pour couper soigneusement et enfouir les herbes, pendant la plus grande partie de la saison.

L'une après l'autre, toutes ces tâches furent éliminées par les inventions du Ministère de l'Agriculture et des chercheurs universitaires. Tout d'abord, au début des années 70, on mit au point de nouveaux procédés qui éliminaient le travail dans les remorques pendant la récolte (plus de morceaux de lapin, plus de fourches). Et Nelson n'avait plus besoin d'emmener son coton à l'égreneuse : il remplaça ses remorques par de grands paniers dans lesquels on déverse le coton mais qui n'emploient plus de main-d'oeuvre. Quand le panier est plein, Nelson le vide simplement dans une benne intermédiaire, une grande boîte métallique dont la face supérieure est ouverte, à peu près de la taille d'un petit camion de déménagement. Pendant que la benne se remplit, il n’est plus nécessaire de compresser le coton en le piétinant. La benne est équipée d'une presse hydraulique, entraînée elle-même par le tracteur, qui transforme le coton en une gigantesque brique floconneuse. Quand la brique (qu’on appelle un « module ») a atteint la dimension voulue, c’est-à-dire quand elle arrive jusqu'en haut de la boîte (elle contient alors environ 22 000 livres* de coton brut), Nelson retire la boîte et laisse la brique blanche démoulée au milieu du champ. La boîte vide est à nouveau prête à recevoir du coton. Des ouvriers de l'égreneuse viennent avec un camion ramasser les modules : une spatule géante glisse sous le module de coton, le soulève et le dépose dans le camion. Quelques minutes plus tard il arrive à l'égreneuse.

Ensuite ce fut au tour du travail manuel d’irrigation de disparaître. Une petite portion des cotonniers de Nelson est encore irriguée avec le système classique, mais la plus grande partie est irriguée par une arroseuse géante, pilotée par ordinateur. Elle se déplace d'avant en arrière à travers le champ à la manière d’un gigantesque essuie-glace. En réalité elle n'arrose pas et ne vaporise pas non plus au dessus des plants – l'Ouest du Texas est bien trop sec pour que Nelson asperge ses cultures avec une pluie artificielle – ; au lieu de cela, elle traîne lentement des centaines de petits tuyaux qui laissent couler des minces filets d'eau à travers le champ.

Enfin, la tâche de protéger le coton contre les mauvaises herbes est passée progressivement de la houe à la mule, puis à la machine. Et maintenant elle est effectuée à l’aide de produits désherbants. Nelson n'enlève plus les mauvaises herbes avec une désherbeuse mécanique tirée par le tracteur. Non seulement cela exigeait des longues heures de travail, mais l'extraction mécanique des mauvaises herbes dérangeait les sols et augmentait les pertes en eau par évaporation. Désormais, Nelson répand deux fois par saison des désherbants chimiques. Il reste encore un peu de travail humain. De temps à autre il a besoin d'aide pour les mauvaises herbes récalcitrantes. Il attache alors derrière son tracteur une sorte de plate-forme d’aspersion individuelle, sur laquelle cinq collégiens s’assoient dans des petits sièges abrités par des ombrelles. Chaque gosse a une sorte de gros pistolet à eau dans chaque main, il vise et envoie un jet de méchants produits chimiques sur les herbes qui ont l'audace de continuer à pousser. Les gosses adorent ça : ils boivent des sodas tout en discutant entre eux au grand air, et gagnent $5,50 de l'heure.

En me racontant leur vie de fermiers de coton, Nelson et Ruth Reinsch n'avaient pas dans l’idée de me faire une présentation de l’incidence du progrès sur leur activité. Néanmoins, leur histoire est l'histoire du progrès, une narration qui décrit découverte après découverte, avancée après avancée dans une région du pays où les différents rouages du système, les fonctionnaires du gouvernement, les chercheurs et les fermiers, continuent à tourner ensemble. Le cercle vertueux des découvertes scientifiques et de leurs applications dans la production agricole de coton n'a pas seulement éliminé de nombreux risques, il a aussi presque totalement éliminé les fermiers. Aujourd'hui, faire pousser du coton en Amérique est pratiquement un one-man-show. La plupart du temps, Nelson fait même une petite sieste après déjeuner.


Seul à la ferme mais ensemble à la ville


Les remarquables améliorations dans la production de coton dont Nelson a été le témoin – la mécanisation, les produits chimiques, la technologie – se sont déroulées en parallèle avec des avancées tout aussi remarquables dans la façon de gérer les affaires. De la même manière que Nelson a progressivement surmonté son impuissance face aux éléments climatiques au Texas, il a aussi surmonté son impuissance face aux marchés mondiaux. Il est amusant de constater qu'alors que les progrès dans les procédés de culture ont fini par laisser Nelson tout seul dans son champ, à l'inverse les progrès dans l'organisation du business, le marketing, le partage des risques et le lobbying ont conduit les fermiers de coton de l'Ouest du Texas à se grouper en un front uni contre les marchés, qui a une autre époque les avaient dominés. Peu à peu ils s'isolaient sur leur ferme mais ils se regroupaient à la ville13.

Le voyage du coton des Reinsch jusqu'en Chine commence par une première étape de seulement quelques kilomètres jusqu'à l'égreneuse de coton de la coopérative de Shallowater. Le nombre des égreneuses de coton aux États-Unis a régulièrement diminué depuis que l'on a commencé à les recenser, mais elles sont toujours situées à proximité des champs de coton. Il n'y a pas si longtemps, les planteurs étaient à la merci de l'égreneuse locale, qui faisait une sorte de barrage entre les fermiers et le cash. Un petit nombre d’égreneuses servaient des centaines de fermiers, aussi le pouvoir économique était du côté des égreneuses et non des fermiers. Ces derniers, qui avaient un besoin désespéré de cash, faisaient la queue à l'égreneuse et attendaient, attendaient... que ce soit leur tour de payer le prix, quel qu'il soit, demandé par le propriétaire de l'égreneuse pour nettoyer leur coton.

Vus de loin, les rapports de pouvoir apparaissent encore plus déséquilibrés aujourd'hui. L'industrie de l'égrenage de coton est encore plus concentrée : de 1900 à 1990, le nombre d'égreneuses en activité aux États-Unis a diminué de plus de 90 %, passant de 20 214 à 1 513, et la capacité d'une égreneuse type a été multipliée par 3014. Aujourd'hui les égreneuses de coton sont des entreprises importantes et profitables. Les progrès dans la technologie d'égrenage et les économies d'échelle les poussent à devenir toujours plus grosses et plus productives. Mais en même temps que les égreneuses devenaient plus grosses et plus rentables, quelque chose d'autre a changé. Aujourd'hui, Nelson et Ruth ne sont plus à la merci de l'égreneuse : ils la possèdent. Les Reinsch, conjointement avec quelque 300 autres fermiers, sont propriétaires de l'égreneuse de Shallowater, et leurs revenus provenant de la vente de coton sont complétés par les dividendes qu'ils reçoivent de la coopérative.


En amont les graines, en aval le denim : le fermier tire un profit de chaque étape


Les fermiers de coton ont aussi montré une capacité extraordinaire à extraire de la valeur de tous les produits ou sous-produits de leur production, ne jetant rien et trouvant toujours quelqu'un, qui que ce soit, pour les manger ou les acheter. Dans les 10 tonnes de coton brut du « module » quittant le champ de Nelson dans le camion pour être transporté vers l'égreneuse, seulement environ 2,4 tonnes (moins du quart) sont de la fibre blanche qui sera transformée en tee-shirt. Tout le reste semble être du déchet. Et dans le passé c'était effectivement du déchet, mais plus maintenant. Même les déchets produits par les déchets sont désormais vendus. La réutilisation, le recyclage et le reconditionnement effectués aujourd'hui par l'industrie du coton à Lubbock feraient passer la plus économe des femmes au foyer de la Grande Dépression pour quelqu'un qui jetait l'argent par les fenêtres. Du reste, pour les fermiers de coton du Texas, le déchet est souvent ce qui fait la différence à la fin de l'année entre un profit et une perte. Comme dans virtuellement tous les aspects de la production de coton, le gouvernement a, là encore, apporté une assistance décisive. Même si la recherche agricole s’est principalement consacrée à l'amélioration de la qualité et de la quantité du coton produit, le Ministère de l'Agriculture a aussi pris une part active dans la recherche pour trouver des utilisations créatives et profitables pour tous les sous-produits qui arrivent avec le module15.

En plus des 2,4 tonnes de matières nobles qui seront transformées en fils de coton (permettant de fabriquer environ 13 500 tee-shirts), le module contient 4,0 tonnes de capsules, tiges, feuilles et saletés diverses qui ont été emportées en même temps que le coton par le stripper de Nelson (voir figure 3.5). Une bonne partie de ces déchets, une fois qu'un peu de mélasse leur aura été rajoutée, deviendront de l'alimentation pour bétail. On la transportera alors sur une courte distance vers les enclos d'élevage implantés ici ou là entre les champs de coton. Cette pratique de recyclage n'a pas l'air très importante, et en effet elle ne rajoute pas grand-chose aux revenus de Nelson. Elle transforme, néanmoins, un coût – l'élimination des déchets – en un revenu, aussi petit soit-il, pour les fermiers texans. Et elle est représentative des centaines d’astuces que les fermiers ont trouvées pour ne rien jeter mais au contraire tout utiliser.

Les 3,6 tonnes restantes du module sont des graines de coton. Il fut un temps où les graines de coton finissaient, comme les capsules et les feuilles, en déchet ne rapportant aucun profit. On les jetait dans les ravins ou les ruisseaux, ou bien elles étaient brûlées dans des énormes brasiers. Dès le XIXe siècle, la quantité de graines de coton dont il fallait se débarrasser devint un tel problème que plusieurs états votèrent des lois pour réglementer leur élimination16. Mais, alors que les capsules et les feuilles restèrent des déchets, au début des années 1900 les graines commencèrent à s'élever dans la chaîne de valeur et à servir comme engrais ou comme nourriture animale. Le bétail en raffolait sans transformation aucune. Après que leur coton eut été égrené, les fermiers conservaient une partie des graines pour les plantations de l'année suivante, en répandaient une partie dans leur champ comme engrais, et donnaient le reste à manger à leurs bovins. Maintenant, ce sont les capsules et les feuilles qui sont transformées en alimentation pour le bétail, les graines ont quitté leur première utilisation pour des fonctions plus nobles et plus rentables. Nelson conserve encore parfois une partie de ses graines, mais ce n'est pas fréquent, et ce n'est jamais une part importante. Aujourd'hui, les graines de coton des Reinsch ont beaucoup mieux à faire que de rester à la ferme, et grâce aux efforts de marketing des fermiers, elles ont beaucoup trop de valeur pour simplement servir à nourrir les bêtes.


Source : USDA, Association nationale des producteurs de graines de coton


Figure 3.5 : Contenu d’un module de coton brut


Les graines de coton de Nelson sont transportées par camion de l'égreneuse de Shallowater jusqu'à l'Huilerie Coopérative de Plains (PCOM), à l'est de Lubbock. L'Huilerie Coopérative de Plains a été fondée à la fin des années 30 par les fermiers de coton du Texas de l'Ouest dans une tentative désespérée pour se protéger, à une époque où ils ne pouvaient plus se contenter de donner leurs graines. Les graines de coton du Texas de l'Ouest avaient la réputation de ne conduire qu'à des sous-produits bas de gamme, et donc ne se vendaient pas cher. De plus, l'offre des graines était fragmentée, chaque égreneuse tentant de négocier individuellement avec les entreprises comme Palmolive, Wesson Oil ou Ralston-Purina. Peu à peu la coopérative de Plains démontra à ses clients que les graines du Texas de l'Ouest permettaient de fabriquer des produits non pas inférieurs mais supérieurs à ceux des concurrents. Par ailleurs, les différentes égreneuses la région unifièrent peu à peu leur commercialisation17.

L'huile tirée des graines de coton (environ 16 % du poids des graines) est vendue à des acheteurs de Lubbock. Elle retourne finalement dans la maison des Reinsch sous forme de barres Snickers, sauce spaguetti Ragout, beurre de cacahuète Peter Pan, petits gâteaux Girl Scout, pastilles pour l'haleine Certs, et encore toutes sortes de biscuits apéritifs. Le plus gros acheteur d'huile de graines de coton au monde est Frito-Lay. Les connaisseurs s'accordent pour reconnaître que quand il s'agit de produire des bonnes chips de pommes de terre, rien ne vaut l'huile de graines de coton. En fait, les chefs cuisiniers vantent de plus en plus les avantages de l'huile de graines de coton dans la cuisine. L'Association Nationale des Produits de Graines de Coton (NCPA) offre à toute personne intéressée des recettes telles que « le pudding au chocolat et à la banane, avec une crème au caramel et au mascarpone, accompagné de beignets à la banane ». L'huile de graines de coton est à la base de la production d'Olestra, une graisse pour friture qui a la caractéristique de glisser à travers le corps sans laisser la moindre trace de graisse ou de calories. C'est aussi une importante source de vitamines E pour les entreprises pharmaceutiques. Enfin, l'huile est transformée en une matière première qui entre dans la composition de savons et de détergents. Colgate-Palmolive est aussi un très gros client.

La farine de graines de coton constitue environ la moitié du poids des graines. Elle contient des protéines de très bonne qualité et sert désormais à nourrir non seulement le bétail mais aussi, comme me l'a dit Dave Kinard de la NCPA, « à peu près n'importe quelle créature vivante », par exemple les chevaux, les cochons, les poulets, les dindes, les moutons et les mules. Et récemment, des chercheurs en aquaculture (élevage de poisson) ont découvert que la farine de graines de coton fournissait une excellente alimentation pour les poissons18. Le poisson-chat*, en particulier, adore la farine de graines de coton, allant jusqu’à la préférer à la farine de poisson. Comme les populations de poissons diminuent à travers le monde, poussant à la hausse les prix du poisson, et qu'en même temps la production de coton augmente, poussant à la baisse les prix des graines de coton, donner de la farine de graines de coton aux poissons-chats a un sens économique aussi bien pour les fermiers de coton que pour les fermiers de poisson. Enfin c'est commode, car les fermes d'élevage de poissons-chats dans le Sud des États-Unis ne sont pas très éloignées des champs de coton. Le Dr Lance Forster, un chercheur scientifique rattaché à la NCPA, prédit que les fermes de poisson absorberont bientôt 10 % de la production de farine de graines de coton des États-Unis19.

Les êtres humains font partie des créatures vivantes. Si les recherches en modifications génétiques aboutissent, la farine des graines de coton fera son apparition dans les boulangeries, dans les pains, les pâtisseries, et les petits gâteaux. Dès à présent, il est possible de fabriquer une farine de cuisine, adaptée à l'alimentation humaine, à partir de farine de graines de coton. Le problème, cependant, est que les variétés de graines de coton qui produisent une farine de bonne qualité produisent des fibres de mauvaise qualité. C’est pourquoi les fermiers sont réticents à planter les variétés pour farine. Néanmoins, avec les progrès de la recherche sur les OGM, les chercheurs dans l'industrie agroalimentaire ont bon espoir de parvenir à créer des hybrides de graines de coton qui produiront à la fois une farine haut de gamme, une fibre haut de gamme et de l'huile. À peu près tous les ingrédients d'un gâteau d'anniversaire pourront alors être fabriqués à partir des sous-produits de la production de coton de Nelson !

L'enveloppe représente approximativement 30 % du poids d'une graine de coton. Tout comme la farine de graines de coton, l'enveloppe est utilisée dans l'alimentation animale. Mais elle est aussi utilisée dans la production d'engrais, de terreau pour jardin, et de produits de traitement des sols. Dans certaines régions, les enveloppes de graines de coton sont transformées en une boue qui sert aux forages pétroliers, une sorte de pâte à modeler industrielle collante qui est utilisée pour colmater les fuites dans les puits de pétrole.

Enfin, une tonne de graines de coton contient environ 70 kilos de « linter ». Il s'agit de fragments de fibres de coton qui sont restés collés à la graine après le processus d'égrenage. Les moulins à l'huile parviennent à séparer ce linter des graines à l'aide de scies microscopiques, et en font des ballots de duvet qui sont commercialisés. Le linter se retrouve dans des coussins, des revêtements de sièges de voiture, des serpillières, des mèches pour bougies, des couvertures, des matelas, de la ficelle, des tapis et des fournitures médicales. Il est aussi utilisé dans la production de cellulose et de viscose, qui à leur tour servent pour faire des brosses à dents, du dentifrice, des stylos à bille, des tasses de pique-nique, et à peu près n'importe quel objet en matière plastique rigide. La cellulose extraite du linter se retrouve encore dans les crèmes glacées bon marché, où elle sert d'agent de texture en diminuant les cristaux de glace. Le linter va aussi dans les peaux de hot dogs et de saucisses, dans le papier d’écriture, et, dans la plupart des pays, dans le papier monnaie. Enfin pour ceux qui ont la peau sensible, ou des préoccupations environnementales, ou les deux, un papier toilette « sans fibre d'arbre », fabriqué avec du linter de coton, est désormais disponible. Ce papier toilette, d'après l'entrepreneur Willy Paterson-Brown, est vendu à un prix élevé qui rassure20.

En octobre 1999, l’Huilerie Coopérative de Plains a fusionné avec l'Huilerie de Coton de Yazoo et la nouvelle entité, l'Huilerie de Coton de Plains Yazoo (PYCO), commercialise à peu près un tiers de toute l'huile de graines de coton produite aux États-Unis21. L’Huilerie Coopérative de Plains à Lubbock est l'huilerie de coton la plus grande du monde. Elle reçoit quotidiennement des égreneuses de la région environ 1200 tonnes de graines, et elle produit les ingrédients qui iront dans le beurre de cacahuètes, le savon, les coussins et tout le reste.

Les huileries de PYCO ont essentiellement le monopole de l'achat des graines des égreneuses de la région. Il semblerait que cela devrait placer PYCO en position de force par rapport aux fermiers dans les négociations pour vendre leurs graines. Mais l'égreneuse de Shallowater, avec environ 175 autres égreneuses à travers tout le Sud, possède PYCO, et les Reinsch, on l’a vu, possèdent une partie de l'égreneuse de Shallowater. Les revenus provenant de la plus grande huilerie du monde sont donc reversés aux égreneuses de la région, qui à leur tour les font passer sous forme de dividendes aux planteurs comme Nelson et Ruth.

Ainsi Nelson n'envoie plus ses graines de coton aux déchets. Maintenant il perçoit un tout petit dividende chaque fois qu'un citadin étale du beurre de cacahuètes sur sa tartine.

Pendant que ses graines sont transportées en camion vers l’huilerie, les balles de fibre de coton de Nelson partent à la Coopérative de Compression des Fermiers (FCC), non loin de l'huilerie de coton. Dans le passé, le coton était compressé à la FCC, ceci afin de réduire le volume qu'il occuperait dans les bateaux en partance pour l'export. Maintenant, la plupart du coton est compressé directement à l'égreneuse, mais la FCC a conservé son nom. La FCC est la plate-forme de stockage et de distribution du coton de Nelson et de ses collègues. La FCC stocke et assure le coton jusqu'à sa vente. Ensuite elle l'expédie par rail ou par camion, ou, dans le cas de l'export, par bateau vers sa destination finale. Par exemple, le coton destiné aux usines textiles chinoises est généralement transporté par camion jusqu'à Long Beach, juste au sud de Los Angeles en Californie, où il est chargé sur des bateaux à destination de Shanghaï ou de Canton. La FCC traite plus de 10 % du « coton de l'intérieur » produit aux États-Unis. Pendant les cinq années de 1998 à 2002, elle a reversé plus de $150 millions en dividende à ses actionnaires22.

Surprise : Nelson est aussi propriétaire d'une partie de la FCC.

Ce n’est pas tout. À Littlefield, à quelques kilomètres à travers l'espace vide de la ferme des Reinsch, au milieu des champs de coton, les fermiers ont construit une usine de denim* 23. Les fermiers ont signé un accord : ils ont promis de faire pousser le coton et Levi-Strauss a promis d'acheter le denim. L'establishment de l'industrie textile se moqua de cette usine, l'appelant « l'usine des fermiers », et refusa d'apporter son aide. Les difficultés rencontrées – depuis les serpents à sonnettes se cachant dans les tissus jusqu'à la toile de tellement mauvaise qualité qu'elle ne pouvait même pas être vendue comme troisième choix, en passant par la marchandise régulièrement refusée par les inspecteurs pointilleux de Levi-Strauss, ou la recherche de main-d'oeuvre dans une région quasiment inhabitée – n'étaient pas de bonne augure pour la réussite de l’incursion des fermiers dans l'industrie textile. Mais, en 1998, Levi-Strauss décerna à l'usine de denim de Littlefield un certificat de qualité, et peu après les planteurs achetèrent une autre usine textile à New Braunfels au Texas.

Aujourd'hui l'Association Coopérative du Coton de Plains (PCCA) possède deux usines textiles qui réalisent ensemble environ $100 millions de ventes et $20 millions de bénéfice. L'organisation commercialise plus de 3 milliards de balles de coton chaque année, et elle a distribué plus de $140 millions à ses membres durant les cinq années de 1998 à 200224.


Vers le marché, vers le marché


Une fois le coton arrivé dans les hangars de la FCC, il semblerait que le fermier puisse enfin prendre du repos. Dans l’étape suivante, cependant, ­– la commercialisation du coton – le fermier sort de son élément et est soumis à d’autres aléas tout aussi cruels et imprévisibles que le climat. Nelson se souvient de l'époque où il cherchait à vendre lui-même son coton. Il apportait ses balles de coton bien ficelées sur l'avenue A à Lubbock, où tous les acheteurs de coton étaient installés. L'acheteur plongeait son bras dans une balle, ramenait une large poignée, l'examinait et proposait un prix. C'était à prendre ou à laisser. La plupart du temps les fermiers n’avaient pas d’autre choix que de prendre. Il fallait payer les factures de l'année, et c'était risqué pour un fermier de garder son coton dans l'espoir que les prix monteraient. C'était les larges poignées de coton qui énervaient Nelson. Quand il y repense, ça l'énerve encore. À la fin de la saison, soupçonne Nelson, les acheteurs de coton de l'avenue A avaient leurs propres balles à vendre.

Ned Cobb se rappelle aussi la vente du coton, le harnachement des mules pour emmener une balle à la ville. Mais il essayait de ne pas vendre son coton directement à l'acheteur. Il laissait un ami blanc le faire à sa place car il avait constaté que ça faisait une grosse différence de prix :


Le coton d'un homme de couleur valait moins que le coton d'un homme blanc, sauf s'il était présenté dans une main blanche25.


Si partout les fermiers rencontraient des difficultés pour vendre leurs coton, nulle part ce n'était plus difficile que dans le Texas de l'Ouest, dont le coton avait la réputation, essentiellement – mais pas totalement – justifiée, d'être de mauvaise qualité. D'une part, le coton du Texas de l'Ouest avait des fibres courtes, d’en moyenne moins de 25 mm ; d'autre part, la fibre n'était pas très solide. Pour les acheteurs exigeants des usines textiles, le coton le mieux qui poussait le mieux sous le climat de l'Ouest du Texas, avec le vent, la grêle et le sable, n'était pas un très bon coton pour leur industrie. Beaucoup d'usines américaines ne voulaient pas en entendre parler, ce qui avait pour conséquence que la plus grande partie devait partir à l'exportation. Quand ce coton était compétitif, c'était parce que le vendeur avait fait un fort rabais sur le prix. Les fermiers de l'Ouest du Texas pouvaient faire pousser un meilleur coton, mais ils n'avaient aucune incitation à le faire car de toute façon le prix de leur coton était coté en fonction de son origine et non pas en fonction de sa qualité. Les acheteurs partaient du principe que le coton du Texas de l’Ouest était plus court et plus fragile que celui des concurrents26.

Le cercle vertueux de la coopération entre les différents acteurs de l'industrie fit efficacement progresser la commercialisation du coton, comme il avait fait avancer la science de sa production. Il était logique que les producteurs de coton du Texas de l'Ouest unissent leurs efforts pour améliorer la qualité et la réputation de leur produit. L'Association Coopérative du Coton de Plains (PCCA) fut créée en 1953 grâce à un prêt de $12 000 de l'Huilerie Coopérative de Plains. En 1958, la PCCA lança une campagne publicitaire massive dans 2 100 programmes radiophoniques et 50 journaux locaux à destination des fermiers du Texas de l'Ouest. Les fermiers furent bombardés de « pourquoi » et de « comment » produire une fibre de meilleure qualité, plus solide et plus longue. Puis, une fois la qualité du coton améliorée, la PCCA s'attaqua au problème de le faire savoir au reste du monde textile.

Une mesure plus importante encore fut prise sous l’égide du Ministère de l'Agriculture : la vieille méthode de classification du coton en jetant un coup d’oeil à une poignée de fibres extraite d’une balle céda la place à des tests rigoureux et approfondis à l'aide d'instruments de mesure, dans lesquels des échantillons de chaque balle étaient classés à l’aide d’un ordinateur selon leur couleur, la proportion de feuilles qu'ils contenaient, la finesse des fibres (le terme technique est leur micronaire), leur résistance et leur longueur. Ces tests étaient réalisés dans les laboratoires du Ministère de l'Agriculture à Lubbock. Un scanner électronique mesure le pourcentage de la surface d'une fibre qui est recouvert par des matières étrangères et classe le coton selon une échelle de qualité allant de 1 à 7. La longueur d'une fibre est mesurée en centième d'inch* en la faisant passer à travers un senseur. Les tests évaluent la distribution statistique de longueur des fibres, leur longueur moyenne et la variabilité autour de la longueur moyenne. Ensuite, la résistance de la fibre est mesurée par la force en gramme nécessaire pour rompre une torsade fabriquée avec un kilo de fibre. La finesse des fibres est mesurée en faisant passer de l'air comprimé à travers une bourre de coton. Enfin, la couleur (parmi 30 possibles) et la proportion de feuilles sont évaluées par l'ordinateur. Aujourd’hui, il n'y a pratiquement plus d’appréciation humaine dans la classification du coton ; c'est entièrement réalisé par ordinateur, si bien qu'il n'est plus possible de discriminer le coton du Texas de l'Ouest simplement parce qu'il vient de là-bas. Et les acheteurs du monde entier savent exactement ce qu'ils achètent27.

Les acheteurs de coton auxquels j'ai parlé en Chine adorent faire des affaires avec la PCCA de Lubbock. Ils adorent aussi les Texans de l'Ouest ; ils les trouvent – comme je les ai trouvés moi-même – de parfaits partenaires en affaires, et d'une politesse exquise, jamais prise en défaut, et débordants d'hospitalité. Ils apprécient tout particulièrement les échantillonnages de coton réalisés par le laboratoire du Ministère de l'Agriculture à Lubbock, le meilleur qui soit au monde, m'ont-ils dit.

La PCCA a pris aussi en charge la vente du coton. Au milieu des années 70, la PCCA mit sur pied TELCOT, une bourse électronique d'échanges mettant en relation les acheteurs et les vendeurs. Aujourd'hui, la commercialisation est réalisée à l’aide d’un système appelé TheSeam qui utilise Internet. Il donne aux acheteurs du monde entier accès au coton du Texas de l'Ouest, et permet aux usines textiles de prendre connaissance immédiatement, sur un écran, des résultats de l'échantillonnage de millions de balles. Tout ceci est une amélioration par rapport à harnacher la mule ou bien descendre en ville vers l'avenue A.

La PCCA offre même aux fermiers la possibilité de ne plus se soucier du tout de la vente de leur coton. Beaucoup de fermiers, dont Nelson, confient leur coton au pool de commercialisation de la PCCA. Le pool verse une avance en cash dès que le coton a été égrené, ensuite il rassemble les productions de tous les planteurs qui y participent, et vend leur coton tout au long de l'année. Les fermiers reçoivent des paiements périodiques au fur et à mesure que le coton est écoulé par le pool. Il s'agit d'un système de partage de risques dans lequel il n'y a ni gros gagnants ni gros perdants puisque tous les fermiers qui participent au pool sont assurés de recevoir un prix moyen. Aujourd'hui, pour vendre son coton Nelson n'a rien d'autre à faire que de dire à Barbara Burleson, de l'égreneuse de Shallowater, « de le mettre dans le pool ». Le lendemain, il reçoit son premier chèque, et il en recevra trois autres pendant la durée de la vente du coton. La PCCA vend 18% du coton récolté aux États-Unis, dont à peu près la moitié à travers des pools.


Tout ça et des subventions aussi


Comme nous l'avons vu, au cours de l'histoire des États-Unis les fermiers de coton ont consolidé leur influence politique pour s’abriter de virtuellement tous les risques associés à leur activité et construire un environnement économique à leur convenance. Cette influence politique est frappante autant dans la répétition des modes de protection contre les risques de marché que dans l'évolution des relations entre les chercheurs, les programmes gouvernementaux et l'ingéniosité des fermiers. Le monde agricole dispose depuis l’origine du pays d'un grand pouvoir politique aux États-Unis, mais il semble que récemment ce pouvoir se soit encore accru alors que le nombre de fermiers a diminué. C'est particulièrement vrai pour les fermiers de coton. Les planteurs de coton du Texas ont trouvé quelqu’un proche de leur mentalité et un farouche allié en la personne de George W. Bush, qui passe de longs week-ends dans son ranch de Crawford au Texas. Crawford est situé 500 km au sud-est de la ferme des Reinsch. En voiture c'est un interminable voyage, mais psychologiquement parlant, dans le pays du coton du Texas, c'est la porte à côté. Pour certains observateurs, le facteur prépondérant dans l'avantage comparatif des fermiers de coton américains est leur capacité à obtenir de l'aide de la part de relations haut placées28. Ramenées à l'hectare, les subventions versées aux fermiers de coton sont cinq à dix fois supérieures à celles du maïs, du soja ou du blé. Et, relativement à la production, les subventions au coton sont trois à six fois supérieures à celles versées au soja ou au maïs29. Même selon les critères généreux de la politique agricole américaine, la Loi relative aux fermiers (appelée Farm Bill ou Farm Act) de 2002 a crevé le plafond pour le coton.

Conformément aux dispositions les concernant dans cette Loi de 2002, les fermiers de coton reçoivent un paiement direct de 6,66 cents par livre de coton. Deuxièmement, le programme de soutien aux matières premières leur garantit un revenu minimum égal au « taux de soutien » qui a été fixé par la Farm Bill à 52 cents par livre. Enfin, les planteurs ont droit à un « paiement contra-cyclique », qui se déclenche quand le revenu par livre du fermier provenant du paiement direct et du « taux de soutien » (ou du prix de marché, si celui-ci est supérieur au taux de soutien) est inférieur au prix cible de 72,24 cents par livre30. C'est ainsi que la Loi de 2002 assure aux fermiers de coton un revenu minimum de 72,24 cents par livre. Le prix moyen du coton sur le marché mondial à la mi-2004 était de 38 cents par livre. Donc les fermiers de coton américains, grâce aux dispositions de la loi de 2002, sont assurés de recevoir presque le double du prix mondial pour leur coton. Durant la période de 22 ans qui s'est achevée en 2002, le prix moyen perçu par les fermiers américains pour leur coton était de 59 cents par livre, et la subvention moyenne était de 19 cents par livre. Les subventions directes représentaient donc un tiers de la valeur de marché de la production durant cette période31.

Les subventions dites de « l'Étape 2 » sont, d'après de nombreux observateurs, les plus révoltantes de tous les programmes de soutien au coton américain, surtout du point de vue des producteurs des pays les plus pauvres. Ces subventions sont une tentative pour satisfaire simultanément les demandes contradictoires de l'industrie textile américaine en difficulté, qui veut acheter du coton à bon marché, et des producteurs américains, qui veulent vendre leur coton à un prix élevé. Ou, pour dire les choses autrement, l'Étape 2 est conçue pour concilier les intérêts diamétralement opposés des électeurs des Carolines et des électeurs du Texas. Afin de soutenir les producteurs de coton américains, la liberté d'importation par l'industrie textile américaine est limitée, même quand le coton étranger est nettement moins cher que le coton américain. La conséquence en est d'augmenter le coût des matières premières pour les usines textiles des États-Unis. En 2004, par exemple, ce coût était 30 % supérieur à ce qu'il aurait pu être32. Mais, dans le cadre du programme d'Étape 2, le gouvernement fédéral paye les usines textiles américaines pour acheter du coton produit aux États-Unis, de ce fait simultanément excluant du marché américain les producteurs de coton étrangers et protégeant l'industrie textile et les producteurs de coton américains. Les paiements d'Étape 2 sont aussi disponibles pour les exportateurs de coton américain : les subventions compensent grosso modo la différence entre les prix de marché mondiaux et les prix des producteurs américains, de telle sorte que le coton américain redevienne compétitif sur les marchés mondiaux. À la mi-2003, les paiements d'Étape 2 versés aux usines textiles américaines et aux exportateurs représentaient environ 9 cents par livre. Durant la période de huit années qui s'est terminée en 2003, les paiements d'Étape 2 aux acheteurs de coton se montèrent à $2,16 milliards33.

La Farm Bill de 2002, comme ses prédécesseurs, protègent les fermiers de coton contre un grand nombre de risques que la plupart des autres industries doivent affronter par leurs propres moyens, dont le mauvais temps, les créances irrécouvrables, la malchance, et la dureté de la concurrence. Le Programme pour protéger des récoltes désastreuses (Crop Disaster Program) rembourse aux fermiers les pertes causées par des conditions climatiques exceptionnelles, tandis que les Programmes de prêts aux fermiers (Farm Loans Programs) fournissent des financements à ceux qui ne peuvent pas obtenir des crédits de sources privées. En plus des programmes de l'Étape 2, le gouvernement offre un ensemble de programmes d'assistance à la commercialisation des produits agricoles qui aident les fermiers à exporter leur coton. Ils incluent des assurances contre le défaut de paiement. Le gouvernement offre aussi un ensemble de dispositifs d'assurance des récoltes, et subventionne les souscriptions à la plupart des types d'assurances.

La ferme des Reinsch est située dans le comté de Hockley, au Texas. Ce comté a seulement 22 000 habitants. Durant la période allant de 1995 à 2003, les subventions directes versées aux fermiers du comté de Hockley représentèrent plus de 86 millions de dollars. Cette somme ne prend en compte que les soutiens directs aux prix. Elle exclut les paiements dans le cadre d'autres programmes de protection, qui se montèrent à plus de 34 millions de dollars, ainsi que les paiements de l'Étape 2 aux usines textiles, et les autres formes d'aides indirectes34.

Bien sûr, tout cela – et spécialement la Farm Bill de 2002 – apparaît comme une plaisanterie cruelle aux fermiers des pays les plus pauvres de la planète, pour lesquels ces sommes sont tellement fantastiques qu'elles en perdent toute signification. En Afrique occidentale, le coton est la principale exportation et la principale source de devises. Le coton fournit plus du quart des revenus d'exportation de 11 pays35. Malgré plusieurs décennies de retard par rapport aux États-Unis en matière de technologie, de productivité et de rendement, grâce à une main-d'oeuvre familiale très bon marché – quand elle n’est pas gratuite –, les fermiers de coton en Afrique équatoriale peuvent produire du coton à un coût beaucoup plus faible que les planteurs texans36. Mais, bien qu'il y ait beaucoup plus d'acteurs en Afrique équatoriale – 18 millions de fermiers de coton comparé à 25 000 aux États-Unis – les poches profondes du gouvernement fédéral américain sont pratiquement une garantie que la domination des États-Unis perdurera. Il faut noter que les subventions du gouvernement américain à travers les programmes de soutien au coton – environ 4 milliards de dollars en l'an 2000 – sont supérieures au Produit Intérieur Brut (PIB) de plusieurs pays producteurs de coton parmi les plus pauvres de la planète. Elles dépassent aussi l'ensemble du budget d'assistance (USAID) que les États-Unis consacrent au continent africain37. Les subventions agricoles américaines – ressemblant en cela à la puissance militaire américaine – sont tout simplement une force trop grande pour que les petits pays puissent se colleter avec elle.

Les subventions du gouvernement américain ont pour conséquence d’accroître la quantité de coton cultivé aux États-Unis et donc de faire baisser le prix du coton sur le marché mondial38. Et la baisse du prix du coton réduit les revenus des fermiers hors des États-Unis. Pratiquement toutes les études sur le sujet ont montré que les subventions américaines ont effectivement une incidence sur le prix mondial du coton, et que la suppression des subventions directes ferait monter le prix de marché du coton d’un facteur situé entre 3 % et 15 %. La suppression des subventions affaiblirait aussi les exportateurs américains de coton et faciliterait la vie des producteurs des autres pays39.

Durant l'été 2004, dans le cycle actuel de négociations sur le commerce international*, les États-Unis ont accepté de mettre sur la table les subventions agricoles en général, et celles versées au coton en particulier. Il est encore trop tôt pour dire ce qui résultera de ce geste, mais c'est indiscutablement un pas dans la bonne direction. Et pourtant, même si les subventions américaines aux planteurs de coton américains étaient significativement réduites, il n'est pas certain que cela serait d'un grand bénéfice pour les fermiers des pays les plus pauvres de la planète, où les subventions américaines sont le moindre des défis auxquels les fermiers sont confrontés.


Où en est la concurrence ?


Ainsi, 200 ans après le début de notre histoire du coton, les fermiers de coton américains disposent toujours de l'avantage comparatif dont ils se sont emparé en 1792. Cette domination ressort de l'examen de n'importe quelle liste, n'importe quelle table de données, n'importe quel graphique en camembert sur le sujet. En 200 ans, les États-Unis ont rarement été classés plus loin que deuxièmes dans la production et l'exportation de coton et ils ont toujours été le leader incontesté en termes de rendement, de technologie, de revenus des fermiers et de taille des exploitations.

Néanmoins quand on cherche à comprendre l’origine de cet avantage comparatif, les graphiques ne font que susciter notre intérêt, ils n’éclairent par eux-mêmes en rien le « comment ». Même les manuels scolaires ne sont d'aucune aide : ils expliquent le concept mais pas la réalité de l'avantage comparatif dans une industrie globalisée. Du reste le concept – quand les manuels sur le commerce international l'exposent correctement – est de nature circulaire : un pays exporte ce pour quoi il dispose d'un avantage comparatif ; regardez ses exportations – il doit donc y avoir un avantage comparatif. Même quand le point de vue est élargi, nous sommes toujours dans un cercle vicieux ; cela n'avance pas à grand-chose de dire que les planteurs américains produisent moins cher, ou bien sont plus productifs. Le « comment » ne se trouve pas dans les données numériques, il est dans l'histoire elle-même.

Comment les planteurs américains sont-ils parvenus à leur position de leader ? Et quels enseignements peut-on tirer de l'histoire de coton américain pour contribuer au débat actuel sur la globalisation ?

Dans The Lexus and the Olive Tree (La Lexus et l'Olivier) Thomas Friedman décrit les gagnants de la globalisation comme étant à la fois des lions et des gazelles. Les gazelles gagnent car elles sont plus rapides et plus intelligentes que leurs concurrents. Les lions, quant à eux, gagnent simplement en attrapant et en mangeant leur proie. Les planteurs de coton américains sont à la fois des gazelles et des lions. Parfois ils se sont frottés à la concurrence, d'autres fois non. Nous observons des gazelles quand nous regardons l'esprit d'entreprise et la créativité des fermiers, la façon dont ils tirent un revenu de la moindre étape de la production, la façon dont ils nourrissent le bétail, le poisson et finalement même les êtres humains avec leurs sous-produits. Il s'agit d'un processus complexe de recyclage et d’extraction de valeur dont les autres pays qui cultivent le coton ne peuvent que rêver. Nous voyons des gazelles dans la recherche et le progrès scientifique qui ont permis aux enfants de Nelson Reinsch de quitter la ferme, et grâce auxquels il peut lui-même faire la sieste après déjeuner. Nous voyons des gazelles dans l'organisation économique d'ensemble où les fermiers possèdent l'égreneuse, l'huilerie, l'usine textile et la coopérative de commercialisation, ce qui leur donne plus de pouvoir dans la bataille sur les marchés mondiaux, et garantit que chaque sou supplémentaire tiré avec tant d'ingéniosité de l'industrie du coton va dans la poche des fermiers. Enfin, nous voyons des gazelles dans le « cluster » de relations entre les fermiers, les universités et le gouvernement américain.

Beaucoup d'observateurs, néanmoins, voient des lions plutôt que des gazelles quand ils observent comment les fermiers de coton utilisent leur influence politique afin de transférer tous les risques, depuis le climat jusqu'à la volatilité des prix, au contribuable américain. Nous voyons aussi des lions dans leur longue pratique de domination d'un marché afin d'en supprimer un autre. Depuis l'origine, les planteurs américains ont évité le marché du travail. Néanmoins pendant au moins les 150 premières années de l'histoire du coton, la production de coton était parmi les industries les plus intensives en main-d'oeuvre du pays. La plus grande partie de l'histoire du coton américain – depuis l'esclavage jusqu'au programme Bracero, en passant par le sharecropping et les company towns (les villes contrôlées par une seule entreprise) – est aussi un catalogue de façons créatives d'éviter d'avoir à trouver des ouvriers et de leur payer un salaire de marché. La suppression du marché du travail est l'un des « comment » les plus importants pour expliquer la domination américaine dans l'industrie mondiale du coton. Avec la suppression du marché du travail, des générations de gens ont été privées des libertés fondamentales – les esclaves, les sharecroppers, les ouvriers migrants. Ce n'était pas le risque du marché du travail mais l'absence de marché du travail qui condamnait ces générations d'ouvriers à un destin misérable.

Les subventions aux fermiers de coton, qui ont fait couler tellement d'encre ces dernières années, sont le seul aspect de l'industrie du coton sur lequel les critiques se sont focalisées : beaucoup trop importantes, beaucoup trop injustes, terriblement hypocrites quand, en plus, c'est le champion autoproclamé du libre échange qui les pratique. Mais elles n’épuisent pas le sujet.

Pour concourir dans la même catégorie que Nelson Reinsch, un pays du Tiers-monde doit avoir une organisation industrielle de sa production de coton. Mais une organisation industrielle nécessite du capital. Pour avoir des usines rentables, dans quelque industrie que se soit, il faut aussi des marchés qui fonctionnent, il faut des ouvriers sachant lire et écrire, ayant des compétences techniques, et il faut au moins un minimum de coopération entre les différentes institutions qui soutiennent non seulement l'agriculture mais le développement économique du pays en général. À la fin du XXe siècle, beaucoup de pays pauvres producteurs de coton n'avaient pas le capital, ou bien n'avaient pas les marchés, ou bien n'avaient pas le niveau d’éducation, ou même n'avaient aucun des trois. Contrairement à ce que suggère l'intuition, il est loin d'être évident qu'une main-d'oeuvre très peu chère soit réellement un avantage. Les coûts salariaux sont bas quand les gens n'ont pas d'autres choix d’activité, et, de fait, les ouvriers illettrés n'ont pas beaucoup d’options. Rappelons-nous comment Ned Cobb parvint à survivre malgré le sharecropping, le charançon du coton, les malédictions divines, et même l'arrivée des tracteurs. Mais Cobb dut finalement jeter l'éponge quand le gouvernement mit en place des programmes qui nécessitaient de savoir lire. Les coûts salariaux sont bas pour les gens qui ne savent pas lire, mais les gens qui ne savent pas lire ne peuvent mener qu'un combat à mains nues contre les ennemis du coton : le climat, les insectes, les mauvaises herbes, etc. – tous ces ennemis contre lesquels Nelson Reinsch dispose d’une panoplie d’armes sophistiquées avec des modes d’emploi compliqués. Les critiques de la politique agricole américaine sont prompts à montrer du doigt les subventions versées à leur industrie du coton pour expliquer de la domination des États-Unis, néanmoins la suppression de ces subventions n'aurait aucune incidence – en tout cas à court terme – sur le développement de l'alphabétisation, des droits de propriété, des infrastructures commerciales, et des connaissances scientifiques nécessaires pour se battre contre Nelson Reinsch sur les marchés mondiaux. Les militants d'Oxfam feraient bien de s'attaquer aussi à ces problèmes.

Si Nelson Reinsch fait partie d'un système qui le protège et lui permet de s'enrichir, les fermiers de coton d'Afrique occidentale font partie d'un système qui les expose à tous les risques et les appauvrit. D'après Peter Townsend, du Comité Consultatif International du Coton, les États contrôlent encore la distribution des éléments (matières premières et autres) dont les fermiers ont besoin pour leurs cultures. Parfois les graines et les engrais arrivent au village, et parfois ils n'arrivent pas. Les fermiers sont quasiment tous illettrés, et quand par chance ils ont reçu des pesticides ou des engrais, ils envoient souvent leurs enfants pieds nus manipuler des produits chimiques toxiques dans les rangées de cotonniers ou bien ils font la cuisine dans les récipients qui ont servi à répandre le poison. Même les scientifiques ne peuvent pas éviter, dans leur description du combat des fermiers de coton africains, d’émettre des jugements de valeur. Selon les spécialistes agricoles, les fermes de coton des pays les plus pauvres ont un cycle de vie en quatre étapes : la subsistance, l'exploitation, la crise, et le désastre40. Townsend explique que dans chaque village qui produit du coton il y a un chef qui traite avec les acheteurs de coton : la plupart du temps ce chef sait additionner et soustraire, mais il ne sait ni lire ni écrire ni multiplier. Le concept de pourcentage, qui est si important dans de nombreuses activités de culture et de vente, lui est aussi inconnu qu'un stripper mécanique de coton.

Il n’y a que deux prix payés aux fermiers pour leur coton en Afrique équatoriale : le prix A et le prix B, et les acheteurs décident quel prix payer par la méthode consistant à « prendre une poignée » que Nelson Reinsch se rappelle si bien mais n'a plus connue depuis des décennies. Les prix A et B sont fixés une fois par an par le gouvernement, et, ces dernières années, selon Townsend, ils étaient d’environ la moitié du prix auquel le coton est vendu sur les marchés à l'exportation. Par exemple, quand le prix international du coton est de 50 cents par livre, les fermiers d'Afrique équatoriale vont recevoir 25 cents tandis que les fermiers américains recevront 72 cents par livre. Non seulement ce fort discount appauvrit les fermiers et enrichit l'État, mais comme le système des prix A / B prive les fermiers d'un accès direct au marché international, ils n'ont aucune incitation à améliorer leur qualité. Tous les Eli Whitneys qui auraient une meilleure idée n'ont aucune raison d'essayer de la mettre en œuvre.

Alors que la PCCA (qui est possédée collectivement par les fermiers texans) se charge du marketing de la récolte de coton des Reinsch, la plupart du coton d'Afrique équatoriale est commercialisé par la COPACO (Compagnie cotonnière), basée à Paris. La COPACO est une filiale de la DAGRIS*, dont le siège est aussi à Paris. La DAGRIS est possédée à 70% par des gouvernements africains, les 30 % restants étant contrôlés par la France. Cette situation est un progrès par rapport à la structure capitalistique qui a prévalu jusqu'au milieu des années 90, quand, plus de trente ans après l'accès à l'indépendance des anciennes colonies françaises, la DAGRIS était encore contrôlée à 70 % par la France.

Pour les fermiers de coton d'Afrique équatoriale, donc, le rapport de force politique et économique entre les fermiers et leurs gouvernements a été et reste encore aujourd'hui presque l'exact symétrique de ce qu'il est aux États-Unis.


La vermine gagne la bataille


Les coûts salariaux très bas, qui pourraient sembler donner un avantage aux fermiers des pays pauvres, sont en réalité un handicap. S’il y a des manières encore pires de gagner de quoi vivre que de passer sa journée sous un soleil de plomb, courbé au dessus d'arbustes, à écraser entre ses doigts des oeufs de vermine, il faut se creuser la cervelle pour les imaginer. Néanmoins, si le coût de la main-d'oeuvre est suffisamment bas, cela a un sens du point de vue économique d'embaucher des écraseurs d'oeufs de vermine plutôt que de combattre les insectes avec des méthodes plus évoluées. Ou, comme le soulignent les experts de la Banque mondiale, apparemment sans rire : « L'élimination manuelle des nuisibles est faisable seulement dans les pays ayant accès à un vaste réservoir de main-d'oeuvre bon marché41. » Cependant, même quand les écraseurs de vermine sont aussi bon marché et abondants que l'on veut, il est difficile se figurer comment ils peuvent représenter un avantage concurrentiel par rapport aux entomologistes de Texas Tech travaillant pour Nelson, et aux pesticides, aux produits chimiques et aux machines dont Nelson dispose. Et si ce n'est pas un avantage, on comprend alors comment finalement une main-d'oeuvre illimitée et bon marché est en réalité un handicap pour les concurrents de Nelson.

En Chine, où l'industrie textile absorbe un plus grand volume de coton qu'aucun autre pays au monde, la culture cotonnière est beaucoup plus proche de l'univers de Ned Cobb que de celui de Nelson Reinsch. En 2002, la Chine a été le plus gros producteur mondial de coton et aussi le plus gros consommateur. Mais depuis le démantèlement de l'organisation communiste de la production agricole, essentiellement toute la production est de type familial, en général sur trois ou quatre hectares, avec un boeuf ou de deux, et typiquement aucune mécanisation.

L'Inde et le Pakistan sont aussi de gros producteurs de coton, mais là encore Nelson et Ruth Reinsch seraient bien dépaysés dans une ferme de coton d'Asie du Sud-Est par rapport à ce qu'ils connaissent chez eux. Ned Cobb, en revanche, reconnaîtrait à peu près tout : l'écrasement sous les dettes avec un taux d'intérêt de 120 %, l'exiguïté des exploitations agricoles, l'illettrisme, le manque de soutien par le gouvernement, le système de crédit aux agriculteurs désorganisé, le travail physique exténuant, et la vie perpétuellement sur la corde raide, où un simple souffle peut faire basculer le fermier.

En 2001, pour la première fois de sa vie, Nelson Reinsch a perdu toute sa récolte de coton. On était en juin, les plants étaient encore jeunes et tendres, quand une tempête de grêle phénoménale mitrailla avec des balles de glace tous les champs de coton autour de Lubbock. Nelson, en indéfectible optimiste, vit le bon côté de la chose. (« Ça va fondre. Ça fera de l'eau pour l'année prochaine. ») Il planta des graines de sorgho dans les champs ravagés, ce qui produisit un peu de revenus en complément du versement par l'assurance gouvernementale du dédommagement pour perte de récolte et de la subvention pour cas de désastre. Dans l'agriculture de coton américaine, grâce à l'ensemble des protections qui ont été mises en place, le coton peut subir des désastres, mais pas les gens. Nelson Reinsch n'était pas heureux de perdre tout son coton, mais il n'a pas perdu le sommeil pour autant et il n'a pas raté un seul repas.

Les désastres frappent les gens dans les autres pays producteurs de coton. Peu de temps après que Nelson Reinsch eut perdu sa récolte de coton, plus de 500 fermiers de coton de la région d'Andra Pradesh en Inde se suicidèrent car la vermine avait mangé toute leur récolte42. Toute la nuit, les fermiers pouvaient entendre les vers mâcher leur coton avec des clics clics qui les empêchaient de dormir et les rendaient malades. Les distributeurs avaient fourni des pesticides aux fermiers à crédit, à un taux d'intérêt de 36 %, mais ce n'était pas le bon pesticide et les directives d'utilisation étaient erronées. De toute façon les fermiers ne savaient pas lire. Il n'y avait pas d'administration gouvernementale pour les conseiller, pas de financement fédéral pour remplacer les usuriers, pas d'école publique pour apprendre à lire, et finalement aucun moyen pour les fermiers de s'en sortir. Les pesticides si inutiles contre la vermine se révèlent rapidement un terrible poison contre les hommes, et des centaines de fermiers tombèrent au milieu de leur champ agités de tressaillements tétaniques. Toute cette main-d'oeuvre bon marché et abondante, qui travaillait toute la journée sous le soleil de l'Andra Pradesh, ne pouvait tout simplement pas écraser les oeufs de vermine assez vite. Ils n'avaient aucune chance contre Nelson Reinsch, Texas Tech et George W. Bush.



Notes du chapitre 3 :


  1. En plus des sources secondaires citées, les informations de ce chapitre proviennent des entretiens réalisés par l’auteur à Lubbock, Washington, Hong Kong, et Shanghaï entre 1999 et 2004. Les personnes rencontrées incluent Nelson, Ruth et Lamar Reinsch ; John Johnson, Lonnie Winters et Jack Kenwright de l'Association Coopérative du Coton de Plains ; Don Harper et Ron Harkey de la Coopérative de Compression des Fermiers; Randy Kennedy et Barbara Burleson de l’Egreneuse Coopérative des Habitants de Shallowater ; Hunter Colby et Stephen MacDonald du Ministère de l’Agriculture ; Manfred Tsai de Nobletex Holdings ; et Yan Hong, consultant indépendant. Des entretiens par téléphone ont aussi été réalisées avec Dave Kinard de l’Association Nationale des Producteurs de Graines de Coton, Gail Kring de l’Huilerie Coopérative de Plains, Terry Townsend du Comité Consultatif International du Coton et Ed Price du Ministère de l’Agriculture.

  2. Day, “The Economics of Technological Change and the Demise of the Sharecropper”. Sayre, “Cotton Mechanisation Since World War II”, et Street, The New Revolution in the Cotton Economy, font aussi partie des études classiques sur le sujet.

  3. Rosengarten, All God’s Dangers, 466.

  4. Cité dans Grove, “The Mexican Farm Labor Program”, 309.

  5. Foley, “Mexicans, Mechanization, and the Growth of Corporate Cotton Culture”. 285, 295.

  6. Grove, “The Mexican Farm Labor Program”, 307.

  7. Ibid., 312-313.

  8. Daniel, Breaking the Land, 94-95.

  9. Rosengarten, All God’s Dangers.

  10. Ibid., 492.

  11. Dewan, “Black Farmers’ Refrain: Where’s All Our Money?”

  12. Gwin, “Looking Back: No Cotton Picking for Me, Thanks”.

  13. Dans Cotton’s Renaissance, Jacobson et Smith présentent une étude soigneuse des innovations en matière de marketing dans l’industrie.

  14. Anthony and Mayfield, Cotton Ginners Handbook, 6.

  15. Pour passer en revue l’implication du Ministère de l’Agriculture dans cette recherche voir Finlay, “The Industrial Utilization of Farm Products and By-Products: The USDA Regional Research Laboratories”.

  16. Wrenn, Cinderella and the New South, xvi.

  17. Lichtenstein, Field to Fabric, 33.

  18. Hayes, “Aquaculture Gets Hooked on Oilmeals”, 1.

  19. Ibid.

  20. Buckley, “Starting at the Bottom”, 2B.

  21. http://www.deltabusinessjournal.com/archives/7-99 consulté le 25 janvier 2004.

  22. http://www.farmerscompress.com consulté le 6 janvier 2004

  23. Cette discussion de l’incursion des fermiers de coton dans l’industrie textile est basée sur Lichtenstein, Field to Fabric.

  24. http://www.pcca.com/publications/newsreleases consulté le 6 décembre 2003

  25. Rosengarten, All God’s Dangers, 190.

  26. Lichtenstein, Field to Fabric, 38.

  27. USDA (Ministère de l’Agriculture), 1996, contient une description des tests approfondis sur la qualité du coton.

  28. Oxfam, Cultivating Poverty, présenté à différents endroits.

  29. Agricultural Outlook rapporté dans Cultivating Poverty, 33 ; Hart, “Agricultural Situation Spotlight”, Figure 1.

  30. Cette discussion de la Farm Bill de 2002 est nécessairement simplifiée. En particulier, je ne rentre pas dans la complexité des variables “base acreage & base yield” (surface de base & rendement de base) qui permet de calculer les paiements directs et indirects que recevra le fermier. Ceux-ci, en réalité, ne sont pas fonction de ses performances courantes mais d’un historique de performances. Il est possible pour des fermiers de recevoir ces paiements alors que leurs terres ne sont pas plantées avec du coton, ou même si elles ne sont pas plantées du tout. D’un point de vue technique, les subventions dépendent d’une série historique de résultats plutôt que des résultats courants. De même, les “taux d’intérêt des prêts” sont ajustés en fonction de la qualité du coton. Pour une description détaillée, se reporter à Westcott, Young and Price, The 2002 Farm Act.

  31. Townsend, Subsidies Beyond 2006, 2.

  32. La différence entre le prix du coton aux États-Unis et le prix mondial moyen, en 2004, était d’environ 10 cents, soit 30% du prix mondial (http://www.cotton.org/econ/prices/).

  33. Voir la Base de Donnée sur les Subventions aux Fermiers : http://www.ewg.org/farm/

  34. Environmental Working Group Farm Subsidy database: http://www.ewg.org/farm/progdetail.php?fips=48219&progcode=cotton.

  35. FAOSTAT, cité dans Oxfam, Cultivating Poverty, 9.

  36. ICAC 2001, cité dans Oxfam, Cultivation Poverty, 11.

  37. Oxfam, Cultivation Poverty, 2.

  38. Sous la pression de l’OMC et des autres pays producteurs de coton, les États-Unis prévoient de continuer à “découpler” la production des subventions, de telle sorte que les subventions ne conduisent plus à un accroissement de la production. Cependant, à cause de la spécialisation des actifs liés à la production de coton, les subventions – même “découplées” de la production – encouragent encore souvent un accroissement de la production de coton.

  39. Parmi les études économétriques sur les effets des subventions au coton on peut consulter Pan, The Impact of U.S. Cotton Programs, Poonyth et al., The Impact of Domestic and Trade Policies on the World Cotton Market, Sumner, A Quantitative Simulation Analysis of the Impacts of U.S. Cotton Subsidies on Cotton Prices and Quantities, et Tokarick, Measuring the Impact of Distortions in Agricultural Trade in Partial and General Equilibrium.

  40. Voir les sources citées dans Eisa et al., Cotton Production Prospects, 26. Sur le défi pour les fermiers de coton africains, voir Carr, Improving Cash Crops in Africa.

  41. Eisa et al., Cotton Production Prospects, 28.

  42. Karp, “Deadly Crop”, 1A.

* Nom donné à la région formée de la Louisiane, du Mississippi, de l’Alabama, de la Georgie et de la Caroline du Sud. (N.d.T.)

* On rencontre aussi parfois l’unité 1 balle de coton = 500 livres = 227 kg. (N.d.T.)

* Une entreprise américaine de vente de vêtements par correspondance. (N.d.T.)

** En anglais ICAC.

* Une dîme est une pièce de dix cents de dollar. (N.d.T.)

** Un nickel est une pièce de cinq cents de dollar. (N.d.T.)

* 22 000 livres ≈ 10 tonnes. (N.d.T.)

* Le poisson-chat (catfish) est un poisson de rivière sans écaille originaire d'Amérique du Nord, très répandu aussi en Europe. (N.d.T.)

* Le denim est de la toile pour jeans. À une époque cette toile sergée venait de Nîmes en France, d’où son nom. De même, le nom de jean vient de la toile de Gênes en Italie. (N.d.T.)

* 1 inch = 2,54 cm

* Cycle de Doha. (N.d.T.)

* DAGRIS est l’acronyme de « Développement des Agro-industries du Sud ». L’entreprise a un site web : http://www.dagris.fr/ (N.d.T.)