Chapitre 7




Les chiens grondent ensemble


Comment la politique dirige le commerce global de vêtements






Tee-shirts chinois contre emplois américains


Le conteneur rempli de tee-shirts à ras bord est chargé sur un cargo à Shanghaï, puis il traverse l’océan Pacifique1. Il descend ensuite le long de la côte ouest du Mexique, franchit le canal de Panama et remonte vers Miami. Enfin, il arrive à l'usine d'impression au cadre de Sherry Manufacturing. Les tee-shirts entrent alors dans l'étape la plus complexe et la plus délicate de leur vie : essayer de pénétrer le marché américain. Les tee-shirts et les immigrants chinois vivent des expériences comparables dans leur tentative d’entrer en Amérique. Dans les deux cas, le voyage est cher, risqué et souvent illégal. Une armée est à pied d'oeuvre sur les côtes, préparée à combattre l’envahisseur. L'industrie américaine de la confection a perdu la course vers le fond, et, même si cela est peut-être le résultat d'un « heureux concours de circonstances » comme l’a dit David Hume en 1748, tout le monde ne s'en réjouit pas. La plus grande partie du Sud américain a délaissé la production textile et s'est élevé sur l'échelle de valeur ajoutée, mais il reste, dans les Carolines et en Géorgie, des poches où les usines textiles forment encore le socle de l'économie locale. Les perdants de l'industrie américaine du textile et de l'habillement n'abandonnent pas avec grâce, surtout quand les gagnants sont chinois. Ce secteur est celui qui a reçu le plus d'attention et a été le plus protégé de toute l'histoire des États-Unis. C'est, comme l'a écrit un auteur, « l'exemple le plus complet et le plus spectaculaire de régime protectionniste qui existe2 ». Évaluer si cela a été une réussite ou un échec spectaculaire dépend du point de vue auquel on se place.


* * *


Quand Auggie Tantillo voit un tee-shirt d’origine chinoise, il a un haut-le-coeur, mais son réflexe est de se battre plutôt que de fuir. Auggie peut rentrer dans un magasin Wal-Mart pour acheter du savon ou des piles, mais il ne peut pas s’approcher du rayon vêtements sans que son malaise ne reprenne, aussi il préfère éviter entièrement cette section du magasin. Auggie est le directeur exécutif de l'American Manufacturing Trade Action Coalition (AMTAC), un groupe d'intérêts qui se consacre à la protection de l'emploi dans l'industrie américaine du textile et de l'habillement. Mais Auggie ne défend pas tant des intérêts particuliers qu'une position morale. Dernier des neuf enfants d'une famille d'origine sicilienne, Auggie a l'habitude de se battre pour avoir sa juste part. Il parle avec une voix posée, est redoutablement intelligent, et est convaincu de son bon droit. Il a passé toute sa vie adulte sur la défensive, cherchant à stopper ou ralentir le flot de vêtements bon marché importés se déversant sur le marché américain. Depuis 25 ans, le flot a enflé régulièrement, mais Auggie continue à se battre, toujours prêt à cogner.

Le combat d’Auggie contre la Chine sera sans doute son dernier, pense-t-il. Entre 2000 et 2004, l'industrie américaine du textile et de l'habillement a perdu plus du tiers des emplois qui lui restaient. Auggie a vu surgir à l’horizon – et les industriels du monde entier aussi – la menace chinoise, ainsi qu'un nouvel ensemble de règles gouvernant le commerce global des tee-shirts. Les producteurs américains de fils, de tissus et de vêtements n'ont aucune chance dans la compétition avec la Chine, en tout cas certainement pas avec les règles du jeu radicalement nouvelles qui entrent en vigueur en 2005. Auggie pense qu’à moins qu’on ne parvienne à stopper la Chine, ce sera la fin. Une marée de tee-shirts, chaussettes, sous-vêtements, casquettes, chandails, pantalons, cravates submergera les États-Unis et balaiera en un rien de temps leur industrie textile, ainsi que celles de dizaines d'autres pays. Si personne n’arrête la Chine, il n'y aura pas d'autres combats à livrer car il n'y aura plus d'industrie textile à protéger.

Encore récemment, Auggie disposait de bataillons pour se battre contre les importations de vêtements, mais, les uns après les autres, ses camarades de combat ont disparu, ou, pire, sont passés à l'ennemi. L'AKA (American Knitwear Association, syndicat des producteurs américains de tricot), l'AAMA (American Apparel Manufacturers Association, association des producteurs de vêtements), l'ASA (American Sweater Association) ont tous disparu. Ces syndicats professionnels n'avaient plus de raison d'être, les industries qu'ils représentaient ayant elles-mêmes cessé d'exister. En 2003, j'ai rendu visite aux dirigeants de l’ATMI (American Textile Manufacturers Institute, groupement des fabricants américains de produits textiles) qui a été pendant un demi-siècle la voix sonore de l'industrie textile à Washington. Des centaines de membres du Congrès prenaient immédiatement ses appels téléphoniques, et même les présidents des États-Unis avaient soin de rester en bons termes avec lui. Quand je suis retournée, un an plus tard, l'ATMI n’existait pratiquement plus. Il avait rétréci puis fusionné avec d'autres syndicats textiles, eux-mêmes moribonds, et il n'était plus que l'ombre de lui-même, une ombre que Capitol Hill (le siège du Congrès américain) ne prenait souvent même plus la peine de le rappeler. Cependant, pire encore que les soldats qui disparaissent, sont ceux qui font défection. Un annuaire complet pourrait être rempli avec tous les noms des hauts fonctionnaires et même des membres du Congrès qui sont passés à l'ennemi, partisans désormais du libre-échange, en particulier dans les tee-shirts.

Auggie comprend ce qui peut pousser à passer à l'ennemi. C'est, chaque jour davantage, là où se trouvent l'argent, les distributeurs prospères, le puissant lobby chinois, et toutes les entreprises américaines de vêtements qui sont devenues de pures importatrices. Auggie comprend qu'il y a à Washington plus de réalistes que d'idéalistes, même si lui-même n'en fait pas partie. Pendant la plus grande partie de sa vie, les statistiques de l'emploi manufacturier publiées mensuellement étaient chaque fois pour lui une mauvaise nouvelle. Auggie semblait prendre chaque licenciement personnellement. Mais il sait aussi que s’il n’avait pas mené son combat inlassable, il y aurait encore moins d'emplois aujourd’hui aux États-Unis. Alors il continue. Sur le long terme, il est conscient d’être condamné à perdre. Mais le chemin de la défaite est parsemé de quelques victoires. Il en tire son énergie. Quand Auggie a réussi à maintenir une usine en exploitation pour encore quelques années, il sait qu’une communauté vivra un peu plus longtemps, qu’un peu plus d'enfants grandiront avec des parents actifs, et qu’un plus grand nombre d’entre eux pourront aller à l'université. Chaque usine textile qui reste en exploitation est une victoire pour Auggie Tantillo. Chaque jour où quelqu'un conserve son emploi est un jour faste.

Même si l'armée d'Auggie a rétréci, ses troupes se sont regroupées pour mener le combat contre la Chine. Après dix années de chamailleries et de scissions, une nouvelle union a vu le jour, déterminée à combattre l’ennemi commun. En juillet 2003, les leaders de l'ATMI, de l'AMTAC, du NTA, de l'AYSA, de l'AFMA, du NCC, de l'ASIA, de l'ATMA, du CRI, du GTMA, du THA, de l'AFAI, du NCMA et du TDA ont joint leurs forces en une puissante « armée alphabétique » pour exiger de l'administration Bush qu’elle prenne des mesures contre la Chine3. Ils ont demandé que le gouvernement américain institue des quotas « de sauvegarde » pour restreindre les importations de textiles et d'habillement chinois. Ils ont aussi demandé que les vêtements en provenance d'autres pays ne puissent pas utiliser sans limitation des tissus d’origine chinoise. Quelques semaines plus tard, leurs requêtes se firent plus précises : ils réclamèrent une limitation immédiate des importations de tricots chinois, de soutiens-gorge, de robes de chambre et de gants. Au même moment, une délégation chinoise atterrissait à Washington pour tenter d’enrayer cette crise de folie. L'administration Bush fut contrainte de choisir entre fâcher les Chinois – au moment où elle avait besoin de leur coopération sur des dizaines de dossiers, allant de la Corée du Nord aux semi-conducteurs en passant par les droits sur la propriété intellectuelle – ou fâcher Auggie, au moment où elle avait besoin de son soutien pour les élections de l’automne. L'administration Bush choisit le camp d'Auggie et limita les importations chinoises.

Quelques mois plus tard, « l'armée alphabétique » obtenait le soutien de cent dix-sept membres du Congrès dans sa demande que l’OMC organisât une réunion pour examiner la réponse à donner à la menace grandissante de la Chine4. John Kerry en était. Mais George W. Bush se trouvait sur la sellette, déchiré entre ses engagements envers la Chine et la colère des électeurs des États textiles. Durant l'été 2004, l'administration Bush chercha à se ménager une marge de manœuvre, c’est-à-dire à mettre au point un panachage de concessions pour satisfaire Auggie et pour satisfaire la Chine. Autrement dit, elle se lança dans un ensemble complexe de tractations comme Washington en a le secret. Les élections de l'automne 2004 approchaient quand Auggie décida de jouer son va-tout : au milieu du mois d'octobre, l'AMTAC déposa une douzaine de pétitions exigeant de limiter les importations de produits chinois, comme les tee-shirts, les pantalons de flanelle et les caleçons5. On était dans les derniers jours avant les élections et George W. Bush était en pleine campagne dans les États charnières quand son administration fut placée devant le dilemme d’accepter ou refuser de prendre en considération les pétitions. Quelle était la date limite pour répondre ? Le 1er novembre. Cela ne surprit pas grand monde quand l'administration se rangea une fois de plus du côté d'Auggie.

Julia Hugues, la représentante à Washington du Syndicat des importateurs de textiles et de vêtements (AITA, American Importers of Textile and Apparel), est l'un des chefs de l'armée ennemie. Au cours des années, elle s'est de nombreuses fois assise à la table des négociations face à Auggie. Tout en respectant l'intégrité et l'engagement d'Auggie, Julia pense qu'il se fourvoie, et que lui et ses troupes devraient cesser de geindre et accepter enfin de vivre au XXIe siècle. De plus, du point de vue de Julia, Auggie a obtenu presque tout ce qu'il réclamait. Pendant près d'un demi-siècle, explique-t-elle, les troupes d'Auggie ont bénéficié d'avantages injustes. Là où Auggie voit une marée de tee-shirts chinois submergeant et noyant les emplois américains, Julia voit des producteurs chinois opprimés, devant se battre les mains liées dans le dos, et irrémédiablement handicapés par l'influence politique d'Auggie et ses amis.

La plupart des économistes, évidemment, sont d'accord avec Julia. Dans la doctrine très largement répandue du libre-échange, la meilleure chose qui puisse arriver est que les États-Unis et la Chine débarrassent le ring de tout ce qui l'encombre ; et ensuite que le meilleur gagne sur le marché des tee-shirts. Ce serait la meilleure chose pour les États-Unis, où l'accès aux meilleurs tee-shirts au meilleur prix accroîtrait les revenus des consommateurs* ; ce serait la meilleure chose pour Charlotte, en Caroline du Nord, qui est devenue un pôle régional de l'économie globalisée ; et ce serait la meilleure chose pour les pays en développement, où, comme on l’a vu, les exportations de textile et de vêtements permettent de sortir de la pauvreté et de grimper sur le premier barreau de l'échelle du développement.

Mais le libre-échange n'est pas la panacée – en tout cas pas à court terme – pour Kannapolis, en Caroline du Nord, où près de 5000 ouvriers du textile perdirent leur job le même jour en 2003. Le périlleux voyage de mon tee-shirt revenant de Chine montre que la meilleure politique économique du point de vue des États-Unis ou même de la Caroline du Nord n'est pas la meilleure politique sociale. Le commerce des tee-shirts n'est pas – pas encore – une compétition où c’est le meilleur qui gagne ; pour l'instant c'est la politique qui définit les règles du jeu. Même si la dynamique des marchés joue un rôle important dans la course vers le fond, les forces politiques s'opposant au marché sont tout aussi fondamentales, particulièrement aux États-Unis. Les flux de tee-shirts sont autant le résultat des forces économiques que des milliers de tractations à Washington, Genève ou Pékin, et la politique est aussi importante que les marchés pour comprendre les voyages de mon tee-shirt. Beaucoup d'entreprises textiles américaines, qui n’ont pas encore fermé, pensent qu'elles n'ont pas à être en concurrence avec des sweatshops où les ouvriers sont payés 50 cents de l'heure, et surtout pas avec ceux de Chine, où se déroulent en outre toutes sortes de discrètes tricheries. Il vaut mieux construire des barrières que de participer à une compétition déloyale et ingagnable. Les barrières n'ont pas été aussi efficaces que ne l’auraient aimé les producteurs américains, mais elles ont quand même freiné la concurrence. Enfin, surtout, elles ont crée une situation très confuse.

L'effet des barrières politiques sur l'entrée de vêtements chinois aux États-Unis est facile à mesurer. Alors que les vêtements chinois représentaient environ 80 % des importations de plusieurs autres pays industrialisés, en 2003 la part de la Chine dans importations américaines de vêtements n’était que de 14 %6. La victoire de la Chine dans la course vers le fond est évidente si l’on examine l'ensemble de ses exportations, mais elle est moins évidente quand on regarde sa performance sur le seul marché américain (cf. Figure 7.1).

Mon tee-shirt chinois, en particulier, fait partie de ceux qui ont eu de la chance. Comme le montre la Figure 7.2, les importations américaines de chemisettes en tricot de coton venant d'autres pays ont augmenté beaucoup plus rapidement que celles en provenance de Chine. Nous verrons plus loin que ce sont les politiques commerciales et non pas les avantages comparatifs qui expliquent cet état de fait.

Auggie Tantillo et Julia Hugues passent leurs journées à Washington dans une sorte de paso doble, chacun suivant l'autre au Ministère du Commerce, au Congrès, aux Douanes, à l’Office du représentant américain pour le commerce. Auggie cherche à boucher les trous dans la digue qui protège des importations, tandis que Julia cherche à en percer de nouveaux. Étant donné qu’Auggie et Julia sont à l'oeuvre en permanence, les politiques commerciales guidant l'industrie du vêtement sont aussi en perpétuelle évolution. Le textile et l'habillement ne sont pas seulement entourés des barrières protectionnistes plus élevées, mais aussi de barrières protectionnistes plus complexes que n'importe quel autre secteur américain, à l'exception des produits agricoles.

Source : Base de données COMTRADE des Nations Unies ; OTEXA, Ministère américain de commerce.


Figure 7.1 : Exportations de vêtements chinois vers les États-Unis, comparées aux exportations chinoises totales de vêtements.


Pendant la rédaction de ce livre, les règles gouvernant les importations de vêtements aux États-Unis semblaient parfois changer quotidiennement. Les règles décrétant quels tee-shirts, de quel type, pouvaient être vendus par quel pays ; la classification des éléments de tricot entrant dans la fabrication des tee-shirts ; est-ce qu'un col devait être compté comme « composant » ou bien comme « garniture » (et quelle différence cela faisait) ; où les tricots de coton pouvaient-ils être teints et finis ; et bien sûr les tarifs : tout cela a changé entre le début et la fin de mon travail. En 1999, les règles ne semblaient pas trop pénalisantes pour un tee-shirt chinois cherchant à entrer aux États-Unis, mais, en 2003, elles avaient évolué au désavantage de la Chine et à l’avantage des producteurs mexicains et de la zone caraïbe. En 2005, cependant, il semble que les règles vont de nouveau changer en faveur de la Chine, sauf si Auggie Tantillo parvient à les bloquer.

Gary Sandler, le propriétaire de Sherry Manufacturing à Miami, est confronté à un problème inextricable pour simplement rester à jour des multiples règles gouvernant les importations de tee-shirts aux États-Unis. En un mot, les réglementations sont devenues folles. Même ceux qui les fabriquent le reconnaissent.


Source : OTEXA, Ministère américain du commerce (catégories de vêtements 338 et 339)


Figure 7.2 : Chemisettes en tricot importées aux États-Unis, par régions d’origine.



Un aperçu des (folles) réglementations en 2003


Dans le cadre de l'accord de partenariat commercial signé en 2002 entre les États-Unis et la zone caraïbe (CBTPA, US-Caribbean Trade Partnership Act), Gary Sandler peut importer des vêtements en provenance de 24 pays de cette zone sans droits ni tarifs7. Cependant, cela s'applique seulement aux vêtements qui satisfont à la condition « de contenu américain », qui exige que les textiles et les fils utilisés dans la fabrication de l'article aient été produits aux États-Unis. La teinture et la finition des éléments de fabrication doivent avoir été réalisées aux États-Unis, et ceux-ci doivent aussi avoir été découpés aux États-Unis. Dans certains cas, toutefois, les éléments constitutifs des vêtements peuvent être découpés dans les pays de la zone caraïbe s’ils sont cousus ensemble avec du fil fabriqué aux États-Unis.

Les vêtements qui sont directement « tricotés à la forme finale » – plutôt que fabriqués à partir de pièces de tricot découpées et cousues ensemble – peuvent être réalisés dans un pays des Caraïbes, si le textile a été produit avec du fil venant des États-Unis et si les importations ne dépassent pas un certain seuil. Les conditions sont plus restrictives pour les chaussettes et les tee-shirts. Les soutiens-gorge ont leur propre ensemble de réglementations invraisemblablement compliquées : ils peuvent entrer aux États-Unis à condition que le fabricant ait utilisé des composants dans lesquels au moins 75 % des textiles, mesuré en valeur, ont été achetés aux États-Unis certaines années spécifiques précédentes. Il y a eu pendant un certain temps une discussion pour savoir quels éléments du soutien-gorge comptaient dans les 75 %. Il a finalement été décidé d'inclure les bonnets, les côtés, les ailes et les dos, mais d'exclure les bretelles, les armatures et les étiquettes.

Les tee-shirts ont aussi le privilège d'avoir leurs propres règles. Les tee-shirts fabriqués avec des textiles produits dans les Caraïbes mais utilisant du fil américain peuvent entrer aux États-Unis, dans la limite toutefois, pour l’année 2003, de 5 651 520 douzaines. Cette limitation a été négociée à l'instigation de l’entreprise Fruit of the Loom, qui cherchait à l'adapter à sa propre capacité de production délocalisée. Cette manoeuvre permit ainsi aux produits de Fruit of the Loom d'entrer librement aux États-Unis tout en dissuadant ses concurrents d'installer d'autres usines de tee-shirts dans les Caraïbes.

Julia, Auggie et toute « l'armée alphabétique », dans une illustration frappante de la prééminence de la politique sur les forces du marché, ont négocié pendant des années les dispositions du CBTPA. Les détaillants américains souhaitaient simplement éliminer toute barrière, et permettre à n'importe quel vêtement fabriqué aux Caraïbes d'entrer librement aux États-Unis. Roger Milliken, un milliardaire de l'industrie textile de Caroline du Sud, se déclarant « nationaliste économique », joignit alors ses forces, dans une alliance improbable, à celles du syndicat des ouvriers de l'industrie du textile et de l'habillement (dont l'acronyme américain est UNITE, Union of Needletrades, Industrial and Textile Employees). Avec le renfort du sénateur Fritz Hollings et d'autres membres du Congrès partageant leurs vues, ils s'opposèrent à tout accès libre pour les vêtements fabriqués dans les Caraïbes, déclarant que, tant sur le plan procédural que sur le fond, « céder » l'accès libre au marché américain était une mauvaise politique. L'ATMI ainsi que nombre de producteurs américains menèrent une campagne de lobbying pour préserver la condition de fabrication américaine pour les principaux éléments constitutifs des vêtements, tandis que d'autres producteurs – tels que Fruit of the Loom ou Russell Mills –, au côté des pays de la zone caraïbe, se battaient pour faire accepter les vêtements produits avec des éléments textiles eux-mêmes fabriqués dans les Caraïbes.

La complexité des réglementations est peut-être inévitable, compte tenu des multiples forces en présence. Finalement, les règles furent édictées de la seule façon possible vu la grande variété des intérêts en jeu : chaussette par chaussette, bretelle de soutien-gorge par bretelle de soutien-gorge. Et il faudra peut-être tout recommencer dans quelques années, car le CBTPA expirera en 2008.

Un ensemble comparable de règles – néanmoins suffisamment différentes pour maintenir la confusion dans l'esprit des importateurs comme Sandler – gouverne l'importation de tee-shirts d'Afrique sub-saharienne dans le cadre de la Loi sur la croissance et les chances pour l'Afrique (AGOA, African Growth and Opportunity Act), et de Bolivie, de Colombie, d’Équateur et du Pérou avec la Loi sur la préférence pour le commerce andin (ADTPA, Andean Trade Preference Act) 8. L’Accord de libre-échange nord-américain (en français ALENA, en anglais NAFTA, North American Free Trade Agreement) stipule encore un autre ensemble de règles pour les importations de tee-shirts en provenance du Canada et du Mexique.

Pour Julia Hugues, la seule chose encore plus révoltante que ces règles et d’en entendre parler comme d’accords de « libre-échange ». Un accord de libre-échange, d'après elle, devrait rendre les échanges commerciaux plus faciles et non plus compliqués. Les pays les plus pauvres de la planète, en particulier en Afrique, ayant déjà tellement de handicaps, explique-t-elle, ne peuvent tout simplement pas se débrouiller dans ce labyrinthe de règles byzantines. Du reste, beaucoup d'importateurs américains jettent simplement un oeil à ces règles… et décident de travailler avec d'autres pays. Le commerce avec les régions « favorisées » n'est absolument pas libre. Il est plus simple et moins cher (en tout cas quand on prend en compte le temps qu’il faut y consacrer) de payer les tarifs et de faire venir les produits d’où on veut. Julia Hugues a essayé un jour de mettre à plat, pour ses membres dans le commerce de détail, l'ensemble des dispositions des différents accords de libre-échange. Mais elle découvrit qu'il était impossible d'en faire une présentation organisée et logique ; elles étaient tout simplement trop diverses. Auggie pense, pour sa part, que ce sont les détaillants qui sont responsables de la complexité : les complications, du point de vue d'Auggie, sont le résultat de toutes les exceptions qui ont été accordées à Julia.

En 2003, les tee-shirts de coton qui ne remplissaient pas les conditions pour le « traitement préférentiel », soit parce qu'ils venaient d'autres pays que ceux concernés par l'AGOA, le CBTPA, l'ADTPA ou l’ALENA, soit parce que l'origine des textiles ou du fil utilisés n'était pas la bonne, supportaient un tarif de 17,4 %, sauf s'ils venaient de Jordanie, auquel cas le tarif était de 10,9 %, ou d'Israël, auquel cas le tarif était zéro9.

La complexité est visible dans la liste des tarifs elle-même. Pour certains vêtements, l'influence d’entreprises particulières est évidente. Les tarifs sont de près de 30 % pour certaines catégories de vêtements, comme par exemple la catégorie 6102.30.20 de la Liste Harmonisée des Tarifs, qui concerne


les manteaux pour femme ou pour fillette, les pardessus de voyage, les capes, les pèlerines, les anoraks (y compris les vestes de ski), les coupe-vent, et les articles similaires, tricotés ou au crochet, en fibres artificielles, contenant moins de 25 % de cuir, mesuré en poids, et contenant au maximum 23 % de laine ou d'autres poils d'animaux.


Il est sans doute difficile d'imaginer un tel vêtement, mais il est clair d'après le tarif qu'il doit supporter – l'un des plus élevés de tout l'habillement – que quelqu'un aux États-Unis le fabrique.


Source : Douanes américaines


Figure 7.3 : Limites des importations américaines de chemisettes en tricot de coton, 2003


En 2003, les importations américaines de vêtements, en provenance de quarante autres pays membres de l'OMC, étaient limitées dans le cadre de l’Accord sur le textile et l'habillement (ATC, Agreement on Textiles and Clothing) 10. L'ATC est la dernière étape avant la disparition totale de l'Accord multifibres (AMF) qui, depuis 1974, spécifiait des quotas d'importation sur les produits textiles et d'habillement de dizaines de pays. Par exemple, en 2003, les États-Unis imposaient des quotas sur les importations de chemisettes en tricot de coton en provenance de vingt-sept pays. La Figure 7.3 présente une partie d'entre eux. Bien que l'ATC arrivera à expiration en 2005, il est prévu que de nombreux quotas resteront en place après cette date. Tout d'abord, des mesures de protection autorisent les pays importateurs à imposer des quotas sur les importations de vêtements chinois jusqu'en 2008. Deuxièmement, les quotas resteront en vigueur pour de nombreux pays qui ne sont pas membres de l'OMC.

Pour résumer, les restrictions et les réglementations gouvernant les importations de vêtements sont rédigées, gérées, et appliquées par des centaines de lobbyistes et d'avocats, ainsi que par des fonctionnaires du Ministère des Finances, du Ministère du Commerce, du Comité pour le textile du Congrès, de l'Office du représentant américain pour le commerce, et du Comité interministériel pour l'application des accords sur le textile. Un manuel connu illustre le lacis de relations entre les différentes agences gouvernementales impliquées dans la politique commerciale sur le textile et l'habillement, à l'aide d'une page entière contenant onze boîtes reliées par des dizaines de flèches11. Même si les États-Unis sont le principal coupable, ils ne sont pas le seul. Comme l'a montré Richard Friman, d'autres pays riches utilisent des approches en « patchwork » pour protéger leur propre industrie textile12.

À partir de 2002, le site web de l'Association des importateurs américains de textiles et d'habillement afficha un compte à rebours des jours, des heures, des minutes et des secondes avant que l'Accord multifibres ne prenne fin, le 1er janvier 2005. Les importateurs de vêtements visitant le site pouvaient ainsi connaître le temps exact qu'ils leur restait à se battre avec ce qui est sans doute l'ensemble le plus complexe et le plus tortueux de protections commerciales de l'histoire des États-Unis. Ce régime protectionniste, comme nous allons le voir, a eu de nombreux effets : certains bons, d'autres mauvais, la plupart inattendus. Quand la pendule marquera zéro, il y aura encore de nouvelles surprises.

D'après de nombreux observateurs, ce sera le dernier coup dans la triste histoire du déclin de l'industrie textile américaine, avec son cortège de fermetures d'usines et de pertes d'emplois, qui s’est étalé sur près de cinquante ans. Ce sera aussi le dernier coup pour Auggie Tantillo et son « armée alphabétique » qui ont combattu pour sauver l'industrie américaine des flots d'importations bon marché. « Ce ne sera pas trop tôt », m'ont dit de nombreux interlocuteurs. Beaucoup de connaisseurs du dossier à Washington, quand je leur posais des questions sur les troupes d'Auggie Tantillo, marmonnaient « dinosaures… ». Les intérêts textiles du Sud vivent dans le passé, agrippés à quelque chose qui n'a plus de sens dans l'économie globalisée d'aujourd'hui, m'a-t-on souvent répété.

Être traité de dinosaure ne dérange pas Auggie. « Nous ne sommes pas éteints, m'a-t-il dit, pas encore. »


Gronder ensemble


Comment les États-Unis – qui se déclarent les champions universels du libre-échange – ont-ils pu finir avec un ensemble si incroyablement complexe et, pour tout dire, totalement ridicule de barrières contre les importations de tee-shirts ? Comment se fait-il qu'à une époque de libéralisation progressive du commerce et de respect croissant pour les mécanismes du marché, la politique ait pu jouer un rôle aussi dominant dans cette industrie ?

Le premier facteur pour expliquer l'importance de la politique dans cette activité est la taille du secteur de production de textile et d'habillement, encore aujourd'hui. Même si l'emploi dans le textile et l'habillement aux États-Unis a atteint son maximum peu après la Seconde Guerre mondiale avec 2,5 millions d'ouvriers, l'ensemble de cette industrie employait encore, en 2004, environ 700 000 personnes, soit 5 % de l'emploi manufacturier13. Étant donné la taille du textile et de l'habillement, les pertes inexorables de jobs dans la course globale vers le fond ont renforcé l'influence politique de cette industrie. Et les « grognements des tisseurs » sont devenus plus bruyants et plus sophistiqués. Les industries prospères ne grognent pas, tandis que les industries en déclin grognent d'autant plus fort que leur situation est plus désespérée. L'industrie textile américaine a commencé à être sérieusement menacée par les importations dès la fin de la Seconde Guerre mondiale. Et la compétition internationale, depuis cette époque, n'a fait que croître, parfois vertigineusement, ce qui a conduit à des récriminations et des demandes d'aide de plus en plus vigoureuses auprès de Washington.

Cependant l'érosion de la position concurrentielle de l'Amérique dans ces industries ne suffit pas à expliquer leur influence politique, car d'autres industries, des jouets aux bicyclettes, en passant par les téléviseurs, ont disparu aussi, sans mobiliser grand monde à Washington. La réponse politique au déclin d'une industrie n'est pas seulement la conséquence du déclin lui-même, ou de la taille de l'industrie, mais dépend aussi de la force des alliances entre industriels, et de l'accès qu’ont ces alliances auprès des dirigeants politiques14. Ou, comme Jock Nash, la voix de l'industrie textile américaine à Washington peut-être la plus haute en couleur, l'a dit-on un jour déclaré : quand tous les chiens d'une meute grondent ensemble, les gens sont forcés d’écouter. La mesure dans laquelle une industrie peut parler d'une seule voix – tous ses acteurs gronder ensemble – explique pour une grande part son influence politique.

Erik Autor, le chef lobbyiste pour les questions commerciales de la Fédération nationale des détaillants, est constamment contrarié par ce phénomène de meute qui gronde ensemble. Bien que tous les détaillants, depuis les boutiques à touristes sur la plage jusqu'à Saks Fifth Avenue ou Wal-Mart, profitent des importations de tee-shirts bon marché, un groupe d'entreprises aussi variées a du mal à parler d'une seule voix. Les leaders du textile du Sud, eux, partagent une culture et une histoire communes qui leur permet de parler ensemble. (Ils se connaissent tous, m'a expliqué Erik. Leurs parents se connaissaient tous. Leurs grands-parents ont tous construits les usines textiles, et eux aussi se connaissaient tous.) Et puis, au-delà du lien culturel et historique qui renforce leur influence collective, il y a la concentration géographique de l'industrie textile américaine. Plus de 60 % de la production de textile et d'habillement est situé en Géorgie, en Caroline du Sud et en Caroline du Nord. Et il y a encore beaucoup de circonscriptions électorales où le secteur textile – parfois même une entreprise unique – reste le principal employeur. Tout un croissant géographique de membres du Congrès doivent leur siège à cette industrie, en dépit de son déclin. Le secteur américain de la vente au détail, par contre, bien qu'employant nettement plus de personnes que le textile et l'habillement, est incapable de gronder à l'unisson. À cause de son étalement à travers tout le pays, ses intérêts ne sont la priorité d'aucun membre du Congrès15.

Un troisième facteur renforçant ce régime de protection est la nervosité du public américain sur les questions commerciales, tout particulièrement avec la Chine, et ce d'autant plus qu'une idée répandue est que le commerce international a des effets négatifs sévères sur les petites communautés américaines. Le syndrome « Ça aurait pu être moi » rend les électeurs américains beaucoup plus tolérants qu'on pourrait s'y attendre face au protectionnisme. Même si la Caroline du Nord a maintenant une économie diversifiée qui s’est « libérée » du textile, beaucoup de petites villes et beaucoup d'ouvriers peu qualifiés n'ont pas suivi le mouvement de Charlotte.

Je n'ai pas été capable de trouver qui que ce soit à Washington, et certainement personne en Chine, qui se réjouisse de l’ensemble des réglementations gouvernant les importations de tee-shirts aux États-Unis, ni même qui cherche à les défendre. Les acteurs de tous les horizons s'accordent pour reconnaître que le processus de tractations montre souvent la politique de Washington sous son plus mauvais jour. Mais les observateurs de tous bords conviennent aussi que l'accès au consommateur américain de vêtements (la possibilité d'intervenir de diverses manières sur le marché intérieur) est une monnaie à Washington, et que cette monnaie, comme toute monnaie, peut servir pour acheter presque n'importe quoi. Elle a souvent servi à acheter des votes, ce qui a rendu des générations de membres du Congrès et même quelques présidents débiteurs de l'industrie textile. L'accès aux consommateurs américains de vêtements a aussi fréquemment été échangé contre des faveurs sur la scène étrangère, pour écraser par exemple le communisme en Amérique centrale ou pour détruire des bastions terroristes au Pakistan. Il est ironique de constater, cependant, que l'usage le plus fréquent de cette monnaie a sans doute été de payer Auggie Tantillo et ses troupes pour qu'ils se tiennent en dehors d’initiatives plus vastes de libéralisation des échanges. Depuis Dwight Eisenhower jusqu'à George W. Bush, tous les présidents des États-Unis ont payé l'industrie textile pour qu'elle reste tranquille et que l'Amérique puisse développer ailleurs le libre-échange.


Auggie va à Washington


Auggie ne pensait pas beaucoup à la politique, et encore moins au commerce international, en 1980, alors qu’approchait la fin de ses études à l'université Clemson en Caroline du Sud. Il ne savait pas ce qu'il ferait ensuite, et ce fut un hasard qu'il devienne assistant dans le staff du sénateur Strom Thurmond. Auggie partit pour la capitale, sans savoir ce qui l'y attendait. S'il avait des opinions politiques, il ne s'en rappelle plus. Quelles qu'elles aient pu être, cependant, elles furent brisées à l'âge tendre de 21 ans, quand il découvrit comment Washington fonctionnait réellement. Auggie compare sa prise de conscience, à Washington, au jour où il cessa de croire au Père Noël. Le Père Noël était le président Ronald Reagan.

Strom Thurmond avait joué un rôle clé dans l'élection de Reagan en 1980. Même si l'industrie textile américaine était déjà protégée par un ensemble de dispositions, les importations asiatiques giclaient chaque jour par des nouveaux trous dans les digues. Entre 1976 et 1979, les importations de textile et de vêtements aux États-Unis augmentèrent de près de 50 %16. En échange du soutien de Thurmond, Reagan promit, s'il était élu, d'y mettre un coup d'arrêt. Dans une lettre à Strom Thurmond, plusieurs mois avant les élections, Reagan promit de limiter la croissance des importations de textiles et de vêtements au taux de croissance du marché intérieur17.

Thurmond tint parole et apporta un large vote du Sud en faveur de Ronald Reagan. Reagan, cependant, traîna ensuite des pieds et les importations asiatiques continuèrent à croître. Auggie était juste un assistant junior qui prenait les notes et faisait les courses au bureau, mais il se rappelle l'indignation de Thurmond tandis que celui-ci faisait le tour de Washington pour parler à Edwin Meese, George Schultz ou James Baker. Pendant que les usines fermaient et que les importations augmentaient, il tapait du poing sur la table, et agitait la lettre sous leur nez. « Il faut que vous fassiez quelque chose. Vous l'avez promis. »

Plusieurs personnes qui ont participé aux négociations à Washington m'ont expliqué que l'infâme promesse électorale de Reagan aurait de toute façon été impossible à tenir, même avec la meilleure volonté du monde. Cela aurait été un désastre pour la politique étrangère des États-Unis de renier les accords déjà en place qui autorisaient les importations soumises à quota de croître au taux de 6 % plutôt qu'au taux approximatif de 1 % de la demande intérieure. Il aurait aussi fallu que les États-Unis incluent dans le régime des quotas de nombreux pays dont les exportations vers l'Amérique n'avaient jamais été limitées, et il aurait fallu enfin restreindre de nombreuses catégories de textiles et de vêtements jusqu'alors libres.

Néanmoins pour Auggie, Strom Thurmond, et les millions de travailleurs du textile et de l'habillement de l'époque, une promesse était une promesse. Ainsi le baptême d’Auggie Tantillo aux procédés de Washington a été la promesse non tenue de Reagan. Ce fut la première fois qu'Auggie put mesurer la valeur d'une promesse électorale en tant que monnaie, mais ce ne fut pas la dernière. Strom Thurmond, qui est décédé en 2003 à l'âge de 100 ans, avait déjà connu cette situation avant, et la connut encore après. En fait, tous les présidents depuis la Seconde Guerre mondiale ont fait, au cours de leur campagne, une version de la promesse textile à Strom Thurmond, et aussi, à partir des années 60, à Fritz Hollings et à Jesse Helms. Certaines promesses furent tenues, d'autres non.

Mais depuis la fin de la guerre, chaque président des États-Unis a aussi défendu dans ses déclarations publiques le libre-échange. Les spécialistes de la rhétorique présidentielle citent même la doctrine du libre-échange comme « remarquablement stable » à travers le temps et les clivages politiques18. Pour certains présidents, le libre-échange était un choix de politique étrangère, conçu pour protéger le monde contre la guerre ou les Communistes. Pour d’autres, il était clair que c’était le meilleur choix économique. Pour d’autres encore, défendre le libre-échange était un impératif de cohérence. Les États-Unis avaient été l’architecte des accords du GATT négociés juste après la Seconde Guerre mondiale, un ensemble de règles reposant sur le principe fondamental du libre-échange. Pendant plus d’un demi siècle les États-Unis avaient été le champion auto proclamé du libre-échange, dans le discours sinon dans les actes.

Quel que fût ce qui motivait la rhétorique des présidents des États-Unis en faveur du libre-échange, tout le monde reconnaît que cela aurait été impossible à mettre en oeuvre sans faire des concessions aux industries du textile et de l'habillement pour qu’elles interfèrent pas. Une longue liste d'initiatives pour libéraliser les échanges – depuis la baisse des tarifs jusqu'aux accords ALENA et l'admission de la Chine à l'OMC – ont été soutenues par les États-Unis, mais elles n'ont été politiquement possibles qu'en faisant une exception pour les intérêts des usines textiles du Sud des États-Unis. Dans leurs apparitions à la télévision et dans leurs discours publics, tous les présidents depuis la guerre ont défendu avec éloquence la cause du libre-échange avec des arguments fondés sur la liberté, la prospérité et la morale19. Mais hors caméras, dans les conversations téléphoniques privées, dans les télégrammes discrets, et dans les réunions à huis clos, chacun d'entre eux a assuré l'industrie textile américaine qu'il n'était pas réellement en train de parler d'elle. Pendant cinquante ans, les architectes de la politique américaine ont maintenu un équilibre délicat vis-à-vis d'Auggie et ses troupes, leur lançant (ou leur promettant) suffisamment de miettes pour obtenir leurs bulletins de vote et leur coopération, mais pas assez pour être accusé de se moquer ouvertement de la rhétorique en faveur du libre-échange. Presque tous les présidents de l'après-guerre ont eu besoin des sénateurs et des gouverneurs des Carolines, qui eux-mêmes avaient besoin du soutien de leur communauté textile. Chaque accord particulier avec cette industrie a été qualifié de temporaire, mais beaucoup d'entre eux, sous une forme ou sous une autre, sont encore en vigueur.


Signer des accords et faire des exceptions


Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, tandis que les cotonnades japonaises bon marché prenaient la tête de la course vers le fond, on entendit les premiers grognements des tisseurs. Officiellement, la politique des États-Unis était de développer le commerce avec le Japon afin d'encourager la prospérité et ainsi d'éloigner la menace communiste en Asie, mais les propriétaires d'entreprises textiles aussi bien en Nouvelle-Angleterre que dans le Sud ressentirent une bien plus grande menace immédiate de la part des importations croissantes du Japon que de la part des Communistes. Le Groupement des producteurs américains de cotonnades (ACMI, American Cotton Manufacturers Institute) annoncèrent qu'on s'acheminait vers une crise :


Nous sommes face à une question de vie ou de mort : est-ce que notre propre gouvernement va rester sans rien faire et laisser la concurrence à bas salaire du Japon estropier gravement notre industrie ? Faudra-t-il que des usines ferment et qu'apparaissent des queues devant les magasins pour que l'administration à Washington comprenne les torts irréparables que cela peut causer à notre industrie20 ?


Pour faire taire les grognements et surtout pour faire avancer ses mesures plus larges en faveur de la libéralisation des échanges, l'administration Eisenhower persuada le Japon de limiter « volontairement » ses exportations de cotonnades aux États-Unis, afin de permettre à l'industrie américaine de respirer. Comme beaucoup d'autres choses des années 1950, les Restrictions volontaires d'exportations (VER, Voluntary Export Restraint), vues aujourd'hui, ont le charme de ce qui est simple et innocent. L'accord était temporaire, et il ne concernait qu'un seul pays, le Japon. Un seul membre de « l'armée alphabétique », l'ACMI, y avait pris part, et cela concernait un nombre limité d'articles. Bien qu'Eisenhower vît qu'il n'avait pas d'autre choix que d’abandonner quelques miettes, il était clairement mécontent. Plus tard il parla, dans son journal, de « la courte vue, proche de la stupidité tragique » des protectionnistes et exprima sa crainte que, si les États-Unis n'ouvraient pas leur marché, le Japon « ne passât sous la coupe des Communistes21 ».

Dans ce qui allait devenir une longue série de conséquences inattendues, les décisions politiques servirent à accélérer plutôt qu'à freiner la course vers le fond. L'accord VER, qui restreignait les importations japonaises, eut pour conséquence non pas tant de protéger l'industrie textile américaine que d'offrir une possibilité aux concurrents du Japon – principalement Hong Kong et Taïwan – de prendre pied aussi sur le marché américain. Selon un mécanisme que l'on observe encore aujourd'hui, boucher un trou dans la digue a pour effet d'augmenter la pression des importations giclant à travers d'autres trous. Entre 1956 et 1961, les importations de cotonnades de Hong Kong augmentèrent de 700 %22.

Le décollage des importations conduisit, comme on pouvait s'y attendre, à des pleurs et des lamentations sur l'effondrement imminent de l'industrie américaine23. Pendant la campagne présidentielle de 1960, John F. Kennedy promit au gouverneur de Caroline du Sud, Ernest Hollings, qu'il apporterait son aide. Kennedy tint parole en instituant l’Accord de court terme sur les textiles de coton (STA, Short Term Arrangement on Cotton Textiles), comme mesure temporaire pour aider l'industrie. L'accord permettait aux États-Unis de négocier des limitations des importations en provenance d'autres pays – pas seulement du Japon – dans les cotonnades. Le résultat fut donc un programme plus vaste, couvrant plus de pays et plus d'articles que l'accord VER initial conclu avec le Japon.

Une pause d'un an pour souffler ne suffisait évidemment pas pour sauver l'industrie américaine. Après l'expiration du STA, pour continuer à calmer les grognements, l'administration Kennedy créa l’Accord de long terme sur les textiles de coton (LTA, Long Term Arrangement for Cotton Textiles), effectif de 1962 à 1967. De même que le STA était plus vaste que le VER, le LTA était encore plus vaste, couvrant encore plus de pays, encore plus d'articles, sur une plus longue période. Dans les faits, le LTA imposa des quotas limitant la croissance des importations en provenance des principaux producteurs – essentiellement asiatiques – à un rythme de 5 % par an.

En échange de la protection de sa propre industrie contre les importations, l'ACMI abandonna son combat contre la Loi sur le développement des échanges commerciaux (Trade Expansion Act) de Kennedy, et permit ainsi la poursuite de la libéralisation du commerce mondial dans le cadre du Kennedy Round. Ce cycle de négociations commerciales multilatérales abaissa les barrières tarifaires sur les importations américaines de 30 %, mais les barrières sur le textile et l’habillement n’en faisaient pas partie. Elles restèrent à leur niveau élevé, et furent même, dans le cas des vêtements, encore augmentées24. Le membre de la Chambre des représentants, Carl Vinson, de la Georgie, put écrire fièrement à l'ACMI, « grâce à ses bons amis au Congrès, l'industrie a bénéficié d'un traitement de faveur de la part du président Kennedy et de son cabinet25 ».

Le LTA « temporaire » fut prorogé en 1967 et de nouveau en 1970. C'était le cadeau payé par Lyndon Johnson puis Richard Nixon pour être libres de leurs mouvements dans leurs autres décisions pour libéraliser les marchés. En 1973, le LTA limitait les importations de centaines de catégories d'articles textiles en provenance de dizaines de pays. Avec le LTA et ses extensions, la politique commerciale américaine en matière de textiles et d'habillement s’engagea dans la voie apparemment irréversible d’une complexité de plus en plus grande et inintelligible pour la plupart des gens.

Cependant, exactement comme stopper le flot de vêtements en provenance du Japon avait eu pour résultat d'accroître le flot des importations depuis Hong Kong, bloquer les importations de textiles et de vêtements en coton ne freina pas mais au contraire accéléra la course vers le fond.

En limitant les importations de textiles et de vêtements en coton, la politique américaine encouragea sans le vouloir ses partenaires commerciaux à étendre leur production et leurs efforts de vente vers les lainages et les produits de plus en plus populaires en fibres artificielles comme le nylon et le polyester. Et donc ce fut au tour des importations de vêtements en fibres artificielles venant d'Asie de se développer. Les importations américaines de ces fibres, en provenance de pays en développement, furent multipliées par 25 entre 1964 et 197026. Et, toujours aussi logiquement, les intérêts textiles américains étendirent alors leurs récriminations à ces autres secteurs. L'ACMI se mua en ATMI (le C pour coton, devint T pour textile en général), et les intérêts textiles américains entreprirent une vigoureuse campagne pour que le LTA couvre aussi les autres fibres, demandant la mise en oeuvre de ce qui allait devenir l'Accord multifibres (AMF).

Durant sa campagne présidentielle de 1968, Richard Nixon promit au sénateur Strom Thurmond qu'il chercherait à élargir le LTA en un Accord multifibres et qu'il étendrait les quotas sur le coton vers la laine, les fibres artificielles, et les mélanges27. Une fois élu, Nixon fut confronté à l’éternel problème de devoir concilier sa rhétorique en faveur du libre-échange avec ses promesses de campagne. D'un côté, les échanges commerciaux étaient pour Nixon non seulement un facteur de développement économique mais aussi de liberté politique. D'un autre côté, tous les journaux du Sud avaient reproduit le télégramme de promesse sur l’AMF qu’avait reçu Thurmond. Avec le même discours adopté par tous les présidents depuis Dwight Eisenhower jusqu'à Georges W. Bush, Nixon se débrouilla pour concilier les deux : le libre-échange était une chose désirable en général, mais le textile était un cas particulier :


En contribuant à développer les marchés mondiaux, nos politiques commerciales ont accéléré notre propre progrès économique et ont stimulé le développement des autres pays... Nous devons continuer à développer le commerce mondial, en même temps que nous cherchons à détruire les autres barrières – politiques, sociales, idéologiques – qui ont entravé la libre circulation des peuples et des idées, autant que des biens et des technologies...

Cependant, le problème des importations textiles est, bien sûr, un cas particulier qui appelle des mesures spéciales28.


Finalement, le premier accord multifibres (AMF I), entré en vigueur en 1974 et devant durer jusqu’à 1977, fut signé par cinquante pays ; il couvrait approximativement 75 % des importations américaines de textiles et d'habillement29. Dans des négociations bilatérales laborieuses, chaque pays l'un après l'autre discuta avec les représentants américains quelles quantités de quelles catégories de textiles et de vêtements pouvaient entrer sur le marché américain. Même s'il a largement atteint son but de satisfaire les intérêts textiles américains, l’AMF était, comme l'a écrit William Cline, « une faille embarrassante dans les principes du GATT », principes que les États-Unis avaient eux-mêmes élaborés et qu'ils continuaient à défendre30.

Lors de la campagne présidentielle de 1976, Jimmy Carter promit de prolonger l’AMF « temporaire ». L'accord AMF II, qui durait jusqu'à 1981, était encore plus restrictif que l’AMF I sur ce qu'il autorisait à entrer sur les marchés américains et européens. En même temps, Carter puis Reagan voulaient préserver la dynamique de libéralisation du commerce mondial avec un nouveau round de négociations globales – connu sous le nom de Tokyo Round. Une fois de plus les industries du textile et de l'habillement furent largement exemptées : les États-Unis baissèrent leurs tarifs moyens sur les importations de produits manufacturés à 6,5 %, mais les tarifs sur les vêtements, même s'ils n'étaient plus aussi élevés que leurs maximums d'après-guerre, restaient au niveau moyen de 22,5 %31.

Bien que Reagan ne tînt pas la promesse qu'il avait faite à Strom Thurmond pendant sa campagne de 1980, il fut néanmoins contraint d’accorder quelques miettes à l'industrie textile. Reagan aurait à se montrer en Caroline du Sud lors de la campagne de 1984, comme ne cessait de lui rappeler Thurmond. Avec l’AMF III, le régime temporaire de quotas sur les textiles et vêtements fut encore une fois prolongé. Il s'appliquait à la période 1981 à 1986, et il était toujours plus restrictif.


Du travail pour les bureaucrates


Avec la mise en place de l'Accord multifibres et ses extensions, l'administration du régime des quotas devint – et était encore en 2004 – une véritable petite industrie à Washington comme dans les pays exportateurs, car sa complexité défiant l'intellect n’a cessé de croître avec le temps en réponse aux grognements de certaines entreprises, industries, ou circonscriptions électorales. Dans le cas le plus simple, les États-Unis négociaient un accord bilatéral avec chaque pays, qui autorisait le pays à exporter vers les États-Unis certaines quantités dans chaque catégorie de produits textiles et de vêtements, comme par exemple les pull-overs en laine pour homme, ou les chemisettes en tricot de coton pour femme32. Dans certains cas, le pays est autorisé, pour une catégorie donnée, à utiliser son quota pour n'importe quel vêtement appartenant à la catégorie, mais dans d'autres cas il y a des limitations par sous-catégorie. Par exemple, le quota de la Chine, en 2002, pour les chemisettes en tricot de coton était de 2 373 699 douzaines, mais, au sein de cette catégorie, les débardeurs étaient limités à 1 801 137 douzaines.

Même quand les allocations définies par les quotas semblent identiques, l'accès au marché américain peut varier. Au cours d’une année, les pays exportateurs peuvent appliquer des swings (emprunter du quota pour les tee-shirts dans le quota d'une autre catégorie de textiles et de vêtements attribué au même pays), des special shifts (emprunter du quota pour les tee-shirts dans une liste spécifiée à l'avance de quotas d'autres catégories), des carryovers (transférer une partie du quota des tee-shirts de l'année dernière et non utilisé vers le quota de l'année en cours), ou des carryforwards (emprunter sur le quota de tee-shirts de l'année prochaine).

Pour que les quotas puissent être échangés dans le temps et d'une catégorie à l'autre, on a attribué aux produits de chaque catégorie un Équivalent en mètre carré (EMC) de textile33. Une douzaine de chemisettes en tricot de coton (catégorie 338 ou 339) est convertie en 6 EMC de textile, tandis qu'une douzaine de mouchoirs en fibres synthétiques (catégorie 630) est convertie en 1,4 EMC. Par conséquent, un pays qui applique un swing des chemisettes en tricot de coton vers les mouchoirs en polyester peut échanger le droit de vendre un tee-shirt contre le droit de vendre 4,29 mouchoirs. Certains articles sont mesurés en poids plutôt qu’en nombre – un kilo de cravates en soie vaut 6,6 EMC, ce qui leur donne une valeur légèrement supérieure à une douzaine de tee-shirts dans les calculs de swings de quota.

Une autre petite industrie à part entière s'occupe des questions d'origine que l’AMF prend en compte. Si un tee-shirt a été cousu en Chine avec des éléments textiles découpés à Hong Kong mais tricotés en Malaisie avec du fil fabriqué aux États-Unis, le tee-shirt est de quelle origine, et dans le quota de qui doit-il être comptabilisé ? En règle générale, durant la plus grande partie de l'histoire de l’AMF, c'était le lieu où le vêtement avait été coupé qui définissait son origine, mais les règles étaient souples. Depuis le milieu des années 90, c'est le lieu où le tee-shirt a été cousu, plutôt que filé, tricoté ou coupé qui définit son origine pour les besoins de l’AMF.

Ainsi, l’AMF, qui a été conçu pour protéger l'industrie américaine du textile et de l'habillement, a aussi créé sa propre industrie, avec des centaines de bureaucrates dans le monde entier qui négocient, mettent en œuvre et vérifient les myriades d'accords bilatéraux dont l'ensemble forme l’AMF. Chaque petite provision de chaque accord bilatéral est le résultat d'une discussion donnant-donnant entre de multiples parties, et chaque provision a entraîné nécessairement l’émergence de structures bureaucratiques spécifiques pour la gérer. Observer les calculs d'EMC, les swings, les shifts, et bien sûr les listes de produits et de pays conduit à regarder l’AMF non pas tant comme un vaste système protectionniste que comme une merveille d'ingénierie bureaucratique.


L’unité, 1985 – 1990


Dans ce qui est devenu un mécanisme prévisible, même avec les quotas encore plus stricts de l’AMF III, la crise a continué pour l'industrie textile américaine et les grognements des tisseurs ne se sont pas apaisés. Les orateurs changeaient, mais les discours restaient les mêmes. En 1985, Ed Jenkins, un représentant de Géorgie, déclara à ses collègues du Congrès que l'industrie était « à l'agonie », tandis que le président d'une association textile prédisait que « dans cinq ans, l'industrie aurait cessé d'exister34 ».

Le renouvellement de l’AMF n'a pas non plus effacé la blessure d'avoir été trahi après que Reagan n'eut pas tenu sa promesse faite à Strom Thurmond. Et quand Reagan fut élu pour un deuxième mandat, les espoirs de l'industrie d'être traitée avec justice s'évanouirent. Strom Thurmond n'avait plus de cartes dans sa main pour forcer Reagan, et les aides à la Maison-Blanche cessèrent de le prendre au téléphone. Ronald Reagan n'aurait plus besoin de retourner en Caroline du Sud. Néanmoins la trahison eut une conséquence positive pour l’industrie textile : à la suite de l'injustice, elle resserra les rangs comme jamais auparavant ni ensuite. En grondant ensemble, les membres de la meute réalisèrent pratiquement l'impossible.

Si la Maison-Blanche ne répondait plus, le Congrès était bien forcé d'écouter. Le milieu des années 80 fut une sorte d'âge d'or pour l'industrie américaine du textile et de l'habillement. Malgré leurs infortunes et leurs usines qui fermaient, il y eut une énergie et une unité d'action renouvelées qui poussèrent les industriels à aller de l'avant. D'après Auggie Tantillo et beaucoup d'autres interlocuteurs avec qui j'ai parlé, on atteignit des sommets : en additionnant tous leurs efforts, les industriels allèrent plus loin qu'ils n'étaient jamais allés et furent à deux doigts d'obtenir la justice qu’ils voulaient. Tous les membres de « l'armée alphabétique » dans le textile et l'habillement, depuis les filateurs jusqu'aux confectionneurs – l'ATMI, l'AFMI, l'AYSA et l'AAMA – auxquels se joignirent les syndicats d'ouvriers – commencèrent à gronder ensemble. Auggie Tantillo, encore jeune mais devenu un expert aussi bien dans les questions de politique commerciale que dans le fonctionnement de Washington, accepta l'offre de Russell Mills, l'un des plus importants producteurs américains de tee-shirts, d'ouvrir son bureau de Washington. Les troupes unifiées formèrent une coalition industrielle, la Coalition pour le commerce des fibres, des textiles, et des vêtements (FFACT, Fiber, Fabric, and Apparel Coalition for Trade) pour combattre les importations.

Auggie et ses troupes tentèrent de faire passer une législation qui remplirait la promesse de Reagan. La proposition de loi, rapportée par Ed Jenkins, sur des quotas globaux aurait pour conséquence de limiter la croissance des importations non pas pays par pays mais en mettant une limite globale sur les importations de textile et de vêtements aux États-Unis. Et elle donnerait aussi aux États-Unis la possibilité de décider de manière unilatérale de restreindre les importations plutôt que d'avoir à négocier avec chaque partenaire commercial. La loi réduirait les quotas des pays fournisseurs asiatiques les plus importants, et annulerait plus de 30 accords bilatéraux déjà signés dans le textile et l'habillement35. Ronald Reagan et son administration devinrent nerveux. Une fois Auggie et ses troupes implantés au Capitole, la suite était imprévisible.

Bien que les architectes de la constitution américaine aient, à l'origine, confié au Congrès la responsabilité de définir la politique commerciale des États-Unis, durant les cinquante dernières années il est devenu de plus en plus clair – sans doute particulièrement pour le Congrès lui-même – qu'il n'était pas en mesure d'élaborer une politique commerciale cohérente. Un candidat en campagne pour se faire élire ou réélire au Congrès est souvent amené à prendre des positions protectionnistes, mais il ne peut obtenir une protection de ses propres intérêts qu'en renvoyant l’ascenseur à ses collègues. « La logique politique de la protection conduit à une protection universelle » a écrit un observateur en 1935, car c'est la tendance naturelle du Congrès de s'engager dans une spirale de barrières protectionnistes qui finissent par protéger la circonscription de chacun de ses membres36. Voter en faveur du libre-échange, selon un autre ancien observateur, n'est pas un « acte naturel » pour un membre du Congrès37. Seuls quelques constitutionnalistes rigides pensent encore que le Congrès des États-Unis doit être en charge de la politique commerciale.

Julia Hugues ne comprend que trop bien tout cela. Elle a quelques alliés en faveur du libre-échange au Congrès, mais personne n'a jamais gagné une élection en promettant des mesures de libre-échange ou d'aide au consommateur de vêtements. Auggie, lui, a des camarades au Congrès prêt à se sacrifier, du moins le jurent-ils la main sur le coeur, pour aider l'industrie textile américaine. De la Caroline du Nord jusqu'à la Géorgie et l'Alabama, dans chaque ville les électeurs choisiront le candidat qui promet de maintenir les usines en activité. Ce que désirent surtout les membres du Congrès, cependant, c'est de pouvoir tenir des discours protectionnistes tout en n'ayant pas à se mouiller dans l’action. Aussi, comme le fait observer Destler, en abandonnant leur pouvoir de décision pour l'élaboration de la politique commerciale, les membres du Congrès sont plus libres de tenir une rhétorique protectionniste, assurés qu'ils sont qu'ils n'auront aucune décision à prendre :


Un membre du Congrès, même s'il désire ardemment aider les fabricants de billes en agathe, ne veut surtout pas avoir le droit de voter une augmentation du tarif de protection. Il préfère simplement avoir la possibilité de faire un discours en faveur des fabricants à la Chambre... s'offrant ainsi le plaisir de montrer son sens des responsabilités, comme peuvent le faire ceux qui n'ont pas à participer à la décision finale38.


Mais la FFACT, que l'administration Reagan n’écoutait plus, commença à frapper à la porte de tous les membres du Congrès. La proposition de loi de Jenkins passa aisément au Sénat et à la Chambre des représentants, où elle avait 230 co-sponsors. Mais cette victoire n'était qu'une étape, car Reagan mit aussitôt son veto. Des personnes ayant pris part aux négociations m'ont dit que certains représentants ont voté en faveur de la loi car ils étaient assurés que Reagan mettrait son veto. Dan Rostenkowski, le président de la commission des finances à la Chambre, bien qu'il fût sensible aux difficultés des ouvriers du textile, considérait que cette loi contenait un grand nombre de dispositions inapplicables. « Cette loi, c’est n'importe quoi », aurait-il déclaré à Tip O'Neill, le président de la Chambre. O'Neill, examina avec attention le paysage politique puis répondit : « Ouais, mais fais-la passer, Dan. Qu'on en soit débarrassé ! »

La loi fut votée à une large majorité ; elle obtint 276 voix. Il ne manquait que huit petites voix pour atteindre le quorum des deux tiers qui aurait rendu le veto de Reagan ineffectif39. Ce fut quand même une sorte de victoire. Auggie Tantillo se rappelle : « On leur a vraiment fichu la trouille. »

Pour beaucoup d'observateurs, avec le vote serré on était passé à deux doigts de sombrer dans la folie ; c'était un exemple des décisions délirantes que pouvait être amené à prendre le pays si la définition de la politique commerciale était laissée aux mains des représentants élus. L'économiste William Cline a estimé que la loi aurait réduit les importations de textiles en provenance de Hong Kong, de Corée et de Taïwan de près de 60 %, et aurait coûté aux consommateurs américains $43 945 par job sauvé dans le textile40. De plus, par l'hypocrisie évidente qu'elle révélait, au regard du discours officiel sur le libre-échange, elle aurait sans doute gravement handicapé les États-Unis pour mener à bien leurs autres négociations commerciales. Enfin des mesures de rétorsion immédiates et brutales contre les exportations américaines étaient à peu près certaines.

Mais, comme l'a dit Auggie, ils avaient eu vraiment peur. Ils avaient senti le vent du boulet, et ils étaient enfin d'accord pour discuter. Le Représentant américain au commerce était d'accord pour discuter. Hong Kong était d'accord pour discuter. Même Reagan était d'accord pour discuter. L’AMF IV, signé pour une période de cinq ans prenant fin en 1991, était encore plus restrictif qu'avant. Pour la première fois, on mit des quotas sur des textiles qui n'étaient même pas produits aux États-Unis, comme la soie, la ramie, ou le lin. Les seules fibres exemptes de quotas d'importation vers les États-Unis étaient désormais la jute et l'abaca, mais les négociateurs américains avaient prévenu qu'ils s'en occuperaient aussi si les importations dans ces fibres augmentaient trop vite.

Pendant ce temps-là, la carrière d’Auggie Tantillo continuait à progresser. Après une période comme chef du cabinet de Strom Thurmond, Auggie fut nommé par le président George H. Bush Sous-secrétaire d'État au commerce pour le textile et l'habillement. C'était le job le plus élevé à Washington s’occupant des questions textiles. Dans ses attributions entrait la présidence du Comité pour la mise en oeuvre des accords textiles, un comité interministériel composé de représentants des affaires étrangères, du travail, des finances, et du bureau du représentant au commerce.


Grondements en retour


Après avoir atteint l’apogée de son pouvoir politique à la fin des années 80, l'influence de l'industrie américaine du textile et de l'habillement sur les décisions politiques déclina rapidement au cours de la décennie suivante. Même si leur pouvoir faisait encore l'envie de la plupart des autres industries, les troupes d'Auggie, comparées à ce qu'elles avaient été à l'époque grisante de la loi Jenkins, étaient, dans les années 90, fatiguées et affaiblies. Tout d'abord, la FFACT elle-même commença à se fissurer. Des luttes intestines amoindrirent la portée de sa voix. Et surtout d'autres groupes d’intérêts commencèrent à donner aussi de la voix, ne faisant pas totalement taire mais atténuant les grondements de l'industrie textile américaine.

L'industrie de l'habillement fut la première à prendre ses distances. Dans les nouveaux modèles de business développés par l'industrie, Auggie commençait effectivement à faire figure de dinosaure. Pour les entreprises qui continuaient à fabriquer des vêtements aux États-Unis, l'accès à des textiles étrangers meilleur marché et plus au goût du jour était indispensable. En limitant l'accès aux tissus étrangers, les restrictions protectionnistes ne rendaient pas plus facile, mais plus difficile le maintien d'une production de vêtements en Amérique. Pour d'autres entreprises d'habillement, comme Warnaco ou Liz Claiborne, il devenait plus profitable d'acheter directement leurs vêtements tout faits à l'étranger, pour une part à cause des restrictions sur l'accès aux tissus de leur choix, et aussi à cause de la qualité et de la compétitivité en matière de prix des producteurs asiatiques. L'Association des producteurs américains de vêtements (AAMA) se démarqua nettement d’Auggie en 1990, quand elle refusa d'apporter son soutien à la nouvelle mouture d'une loi sur des quotas globaux. Elle ne passa pas immédiatement dans le camp opposé, mais fit comprendre qu'il ne fallait plus compter sur son aide. Au milieu des années 90, cependant, l'AAMA était de fait passée à l'ennemi, s'opposant frontalement aux efforts d'Auggie pour contenir les importations de textile et d'habillement. Peu de temps après, l'AAMA cessa d'exister.

Le syndicat des ouvriers du textile (UNITE) et les secteurs de la filature et des textiles, commencèrent aussi à évoluer dans des directions divergentes. Tandis que les fabricants de textiles voulaient une plus grande liberté pour importer du fil pour leurs fabrications, les filateurs naturellement préféraient limiter l'utilisation de fil importé dans les textiles fabriqués aux États-Unis. Quand les négociations pour le renouvellement des accords commerciaux démarrèrent, de nouvelles fissures apparurent. Les filateurs et les tisseurs se disputaient sur les clauses à introduire dans les accords. Quant au syndicat des ouvriers du textile, il s'opposait généralement à tout. N'étant plus capable de gronder à l'unisson, l'industrie continua à être une gêne mais cessa d’être une menace sur Capitol Hill*.

Tandis que le front politique de la FFACT se désagrégeait, d'autres armées alphabétiques commençaient à gronder à l'unisson. Pour la première fois, le secteur américain de la vente au détail s'exprima d'une voix unique sur les questions commerciales en général et les questions d'importation de vêtements en particulier. La Coalition des détaillants pour agir en faveur du commerce (RITAC, Retail Industry Trade Action Coalition), emmenée par Sears, JCPenney et Dayton Hudson, avait été créé pour contrer la FFACT au temps de la loi Jenkins, mais rapidement elle se fixa l'objectif plus large d'éliminer tous les quotas41.


Ça a assez duré


La RITAC reçut bientôt le renfort d'une autre force unifiée quand les pays en développement qui avaient été restreints par les quotas commencèrent à parler eux aussi d'une seule voix. Le Bureau International des Textiles et de l'Habillement (BITH**), une organisation d'exportateurs de textiles et de vêtements de pays en développement située à Genève, commença à se faire l'écho des demandes de la RITAC d’en finir avec les quotas. Dans une préfiguration de la puissance collective qu'ils atteindraient en 2004, les pays pauvres s'unirent pour définir l’ordre du jour des prochaines grandes négociations commerciales.

Beaucoup d'entreprises familiales en Asie avaient commencé à être soumises aux quotas au temps de l'administration Kennedy, et certains propriétaires d'entreprises se rappelaient qu’on avait assuré leurs grands-pères que les quotas seraient temporaires. Les membres du BITH commençaient à perdre patience. Dans l'économie globalisée, les Accords multifibres apparaissaient de plus en plus comme une anomalie autant qu'une hypocrisie et étaient considérés comme une conspiration des pays riches pour empêcher les pays pauvres d'accéder à la prospérité. Dans un tour inattendu d'une vieille pratique, l'Amérique allait maintenant devoir payer les pays en développement pour qu'ils n'entravent pas les négociations plus générales pour libéraliser les échanges internationaux.

George H. Bush puis Bill Clinton souhaitaient ardemment conclure avec succès l'Uruguay Round, le troisième grand round de négociations de l'après-guerre pour libéraliser le commerce international. Tandis que le Kennedy Round et le Tokyo Round avaient essentiellement porté sur la réduction des tarifs douaniers (cependant pas ceux protégeant l'industrie textile et d'habillement américaine), les objectifs des États-Unis dans l'Uruguay Round étaient plus complexes. Les négociateurs américains voulaient en particulier que les pays en développement libéralisent les règles commerciales régissant les services financiers et les autres services, ainsi que les investissements à l'étranger. Ils souhaitaient aussi parvenir à de nouveaux accords en matière de propriété intellectuelle. Les États-Unis n'avaient pas grand-chose à offrir en retour à part l’AMF. Grâce aux différents rounds de négociation commerciale, presque plus aucune barrière ne protégeait les marchés américains, à l'exception de l'agriculture et du textile. Les tarifs sur les importations vers les États-Unis étaient proches de zéro sur la plupart des produits en dehors de ces deux secteurs. Le BITH fit savoir sans ambages qu'il était prêt à participer aux négociations à condition que l’AMF soit aussi sur la table.

Durant les négociations de l'Uruguay Round, l’AMF fut prorogé encore deux fois avant l'accord final en avril 1994. Les discussions s'étendirent sur sept ans et produisirent 22 000 pages de réglementations42. Les troupes d'Auggie étant désorganisées, la nouvelle voix des détaillants américains commençant à se faire entendre, et, surtout, pour la première fois dans l'histoire, les pays en développement étant unis, les pays riches acceptèrent d'abandonner l’AMF.


Le lent détricotage


S'il restait des doutes sur la résilience de l'industrie américaine, ils furent rapidement levés quand il devint clair que conclure un accord pour mettre fin à l’AMF n'était pas la même chose que mettre fin à l’AMF. Tandis que les détaillants et les pays en développement voulaient tirer un bon coup sur le fil afin de détricoter rapidement tout le régime de protections, les intérêts textiles poussaient dans l'autre sens, et finalement s'assurèrent que le processus de détricotage avancerait à la vitesse d'un escargot. Les négociations pour savoir si on allait mettre fin à l’AMF furent relativement simples comparées aux négociations pour savoir comment on allait y mettre fin.

Fallait-il éliminer l’AMF en 5, 10, 15 ou peut-être même 25 ans ? Fallait-il lever d'abord les quotas des pays les plus pauvres ou bien fallait-il d'abord lâcher la bride aux gros exportateurs ? Ou peut-être chaque catégorie de vêtements devait-elle être libérée en même temps pour tous les pays ? La complexité tortueuse qui avait caractérisé l'administration de l’AMF pendant des décennies fut dépassée par celle de la déconstruction du système. Finalement, les pays s’accordèrent sur une élimination progressive en une période de 10 ans commençant en 1995. Ils décidèrent aussi de lever les quotas par tranches de produits. En 1995, les quotas furent levés sur des articles représentant 16 % des importations, mesurées en équivalent mètres carrés. Les deux tranches suivantes, en 1998 et en 2002, libérèrent respectivement 17 % et 18 % des importations43. La tranche finale libérera les 49 % restants le 1er janvier 2005.

Cependant, le terme « élimination progressive » est bien mal approprié, car l'accord de terminaison n'élimine pas les quotas de manière régulière mais au contraire laisse en place la plus grande partie jusqu'à la date butoir de début 2005. L'accord spécifie que certains pourcentages des importations seront libres de tout quota, mais il n'exige pas que les articles libérés aient été au départ limités par des quotas. Par conséquent, durant les deux premières tranches, très peu de quotas furent levés, car la plus grande partie des articles spécifiés dans ces tranches n'étaient de toute façon pas concernés. Avec le processus d'élimination qui a été négocié, approximativement 85 % des quotas seront encore en vigueur le 31 décembre 200444. En fait, dans la première tranche, les États-Unis n'ont levé qu'un seul quota : celui des gants de travail importés du Canada45.

Julia Hugues et Erik Autor ne pouvaient que hocher la tête en observant le début du processus d' « élimination progressive » libérer les parachutes, les kilims, les sacs de sport en soie, et les éponges de laparoscopie. À cause du reste de pouvoir de l'industrie textile américaine, ils devraient attendre encore 10 ans avant de voir (peut-être) disparaître les quotas sur des articles que les gens effectivement achètent, comme les tee-shirts en coton, les sous-vêtements ou les pantalons.



Notes du chapitre 7 :


  1. Les chapitres 7, 8 et 9 se fondent sur des entretiens menés entre 2001 et 2004 à Washington, à Alexander City dans l’Alabama, et à Shanghaï, avec Erik Autor, Phyllis Bonanno, Christopher Champion, Jennifer Hillman, Julia Hughes, John Jackson, Cass Johnson, Donna Lee McGee, Michael Levy, Carlos Moore, James Moore, Paul O’Day, Michael Ryan, Ronald Sorini, Auggie Tantillo, Earl Whipple, Patrick Xu et Tom Young. Des entretiens par téléphone ont aussi été réalisés avec Jack Albertine, Ross Arnold, Michael Hubbard, Jeff Martin et David Trumbull.

  2. Underhill, Industrial Crisis, 4.

  3. Lettre de la Joint Textile Industry au Président Bush au sujet de la Chine, qui se trouvait à http://www.atmi.org consulté le 20 juillet 2003. Les signataires de la lettre étaient l’American Textile Manufacturers Institute, l’American Manufacturing Trade Action Coalition, la National Textile Association, l’American Yarn Spinners Association, l’American Fiber Manufacturers Association, le National Cotton Council, l’American Sheep Industry Association, l’American Textile Machinery Association, le Carpet and Rug Institute, l’Association of Georgia’s Textile, Carpet & Consumer Products Manufacturers, la Hosiery Association, l’Industrial Fabrics Association International, la North Carolina Manufacturers Association et la Textile Distributors Association.

  4. Communiqué de presse commun, Amtac et al., 9 juin 2004.

  5. Pour un compte-rendu de la campagne pré-électorale pour protéger l’industrie américaine, voir Blustein, “Textile Makers Fight for Limits”. Le status des pétitions appelant à une protection contre la Chine sont présentés sur http://otexa.ita.doc.gov/.

  6. World Trade Atlas, consulté le 3 juin 2004, pour les catégories HTS* 61 (vêtements tricotés) et 62 (vêtements pour femme).

  7. Voir http://www.ustr.gov/World_Regions/Section_Index.html?ht

  8. En 2003, seulement 19 des 48 pays formant l’Afrique sub-saharienne bénéficiaient d’accords préférentiels avec les États-Unis. Les dispositions dans ces accords concernant le textile et l’habillement peuvent être consultées à http://www.otexa.ita.doc.gov/Trade_Act_2000.htm#.

  9. USITC Harmonized Tariff Schedule of the United States (2003) (Rev 1). Nous avons simplifié car si les tee-shirts sont tous blancs et sans col ni poche alors ils sont classifiés comme “sous-vêtements”.

  10. http://www.customs.gov/xp/cgov/import/textiles_and_quotas : archives pour 2003.

  11. Dickerson, Textiles and Apparel in the Global Economy, 399.

  12. Friman, Patchwork Protectionism.

  13. Comprend l’emploi dans les catégories NCAIS 313 (usines textiles), 314 (usines fabriquant des produits textiles), et 316 (confection). Voir http://www.bls.gov pour des données sur l’emploi par industrie.

  14. Friman, “Rocks, Hard Places, and the New Protectionism”, 691.

  15. Sur le lien entre la concentration géographique et l’influence politique sur la politique commerciale, voir Schiller, “Trade Politics in the American Congress”, ou Metcalfe and Goodwin, “An Empirical Analysis of the Determinants of Trade Policy Protection”.

  16. Aggarwal, Liberal Protectionism, 164.

  17. Extraits de la lettre de Reagan dans Brandis, The Making of Textile Trade Policy, 56.

  18. Conti, Reconciling Free Trade, xiv.

  19. Voir Conti pour une analyse de la rhétorique présidentielle sur le commerce.

  20. Cité dans Rosen, Making Sweatshops, 82.

  21. Cité dans Rothgeb, U.S. Trade Policy, 102.

  22. Aggarwal, Liberal Protectionism, 53.

  23. Ikenson, Threadbare Excuses, 9.

  24. Cline, The Future of World Trade in Textiles, 163.

  25. Extraits de la lettre de Vinson dans Brandis, The Making of Textile Trade Policy, 25.

  26. Aggarwal, Liberal Protectionism, 111.

  27. Ibid., 69.

  28. Nixon, Public Papers, 944-946.

  29. Brandis, The Making of Textile Trade Policy, 46.

  30. Cline, The Future of World Trade in Textiles, 150 ; le GATT, dans son principe, interdit les restrictions quantitatives ou les quotas, et aussi les accès au marché qui opèrent une discrimination selon les pays.

  31. Cline, The Future of World Trade in Textiles, 163.

  32. Les quotas et les accords bilatéraux peuvent être consultés sur http://www.otexa.ita.doc.gov/

  33. Les Équivalents en mètres carrés étaient listées sur : http://www.otexa.ita.doc.gov/correlations/

  34. Ikenson, Threadbare Excuses, 10.

  35. Dickerson, Textiles and Apparel in the Global Economy, 365.

  36. Cité dans Rothgeb, U.S. Trade Policy, 21.

  37. Cité dans Destler, American Trade Politics, 5.

  38. Cité dans Conti, Reconciling Free Trade, 22.

  39. Dickerson, Textiles and Apparel in the Global Economy, 366.

  40. Cline, The Future of World Trade in Textiles, 213.

  41. Dans Making Sweatshops, Rosen offre une étude complète de l’avènement du pouvoir politique des détaillants dans le commerce de produits textiles.

  42.  Schott and Buurman, The Uruguay Round, 5.

  43. Les calculs de pourcentages d’importation sont dérivés des chiffres pour 1990. La liste des produits concernés par chaque tranche d’élimination de quota se trouve à http://www.otexa.ita.doc.gov/#IMPORTQUOTAS.

  44. USITC, The Economic Effects of Significant U.S. Import Restraints, 61.

  45. Dickerson, Textiles and Apparel in the Global Economy, 378.

* Mais il faut néanmoins considérer aussi la question suivante : ces importations seraient réglées avec quels moyens de paiement, ayant quelle origine ? C’est l’une des questions économiques et financières fondamentales depuis l’Antiquité, à laquelle le libre-échange n’apporte pas une réponse indiscutable. La Chine a été, en effet, durant toute l’histoire de ses relations avec l’Occident une exportatrice nette de soieries, de thé ou de porcelaines, avant que ça ne devienne de jouets, de vêtements ou d’électronique. Elle a absorbé en échange tout d’abord, pendant des siècles, des métaux précieux, qu’elle a conservés pour leur « valeur intrinsèque », puis, depuis quelques décennies des valeurs fiduciaires, dont la quantité actuelle représente un risque pour les relations internationales. Au milieu du XIXe siècle, le déficit de la balance commerciale de l’Occident avec la Chine a été la cause de la première guerre de l’opium lancée par l’Angleterre, et de tous les bouleversements qui s’ensuivirent. (N.d.T.)

* La colline du Capitole, à Washington, où siègent les deux chambre du Congrès américain. (N.d.T.)

** En anglais, International Textiles and Clothing Bureau (ITCB).

* Harmonized Tariff Schedule : Liste Harmonisée des Tarifs. (N.d.T.)