Chapitre 8




Effets pervers et conséquences inattendues de la politique commerciale sur les tee-shirts





Les noueurs de fils ont disparu


Quels ont été les effets de la domination de la politique sur les forces du marché dans le commerce mondial de vêtements ? L'objectif avoué du régime protectionniste était, et reste encore, de protéger les emplois manufacturiers dans les industries du textile et de l'habillement des pays occidentaux. Jugé à cette aune, le succès du régime a été très modeste. Mais l'influence de la politique, en cherchant à contrôler les flux internationaux, a eu un certain nombre d'autres conséquences – pour la plupart perverses et inattendues, même s’il y en a eu aussi des positives –, tant dans les pays riches que dans les pays pauvres. De plus, en dépit du succès limité du régime pour protéger l'emploi, le public américain reste beaucoup plus compréhensif à l’égard du protectionnisme commercial qu'on aurait pu s'y attendre.

John Edwards, le candidat démocrate à la vice-présidence dans l'élection présidentielle de 2004, est le fils d'un ouvrier du textile. Il est aussi un des hommes politiques de la nouvelle génération qui ont embrassé la cause de la préservation des emplois textiles dans le Sud des États-Unis. L'usine dans laquelle travaillait le père d’Edwards a fermé il y a des années, et Edwards peut parler d’expérience des effets de la concurrence des pays à bas salaires sur les villes textiles du Sud. Edwards a demandé que l'on reconsidère la décision d'éliminer l’AMF, et, tout au long de la campagne de 2004, il s'est fait l'avocat passionné des ouvriers ayant perdu leur job. Son histoire faisait un beau discours de campagne, mais à la vérité, s'il est exact que le régime de protection a permis de sauvegarder des milliers d'emplois, ils se trouvent surtout à Washington dans les armées de lobbyistes et de bureaucrates qui gèrent l’AMF, et chez leurs homologues dans les pays en développement. Les jobs aux États-Unis dans le textile et l'habillement ont fondu, et vont continuer à fondre, avec ou sans protection.

Au cours des cinquante dernières années, toute une liste de jobs aux noms évocateurs ont disparu des usines américaines au fur et à mesure que le capital et la technologie remplaçaient la main-d'oeuvre dans la production de textiles et de vêtements. Les jobs de piece up (nouer les fils), de doffing (remplacer les bobines pleines), de draw in (démarrer le retordage) ont maintenant tous disparus, victimes non pas de la concurrence chinoise mais des progrès de la technologie et de la mécanisation.

Source : Bureau des Statistiques du Travail (catégories 313 & 314 combinées)


Figure 8.1 : Emploi et Productivité dans l’industrie américaine du textile, 1990 à 2003


L'emploi dans l'industrie américaine du textile et de l'habillement a diminué d'environ 60 % entre 1990 et 2004, tandis que le la production du secteur était relativement stable1. En 2001, les ouvriers américains du textile et de l'habillement produisaient, par heure travaillée, entre 40 % et 125 % de produits en plus qu'en 1990 (cf. Figures 8.1 et 8.2).

La même augmentation de productivité peut être observée dans beaucoup d'autres industries manufacturières aux États-Unis : l'emploi chute, tandis que la production reste stable ou même augmente. Ainsi, entre 1970 et 2002, les emplois manufacturiers dans les pays riches ont diminué d’environ 25 %, alors que dans le même temps la production manufacturière a plus que doublé2. Le régime protectionniste a permis de maintenir une production textile aux États-Unis, en augmentant le prix des produits importés et en limitant leur nombre, mais l'objectif du régime – sauvegarder les emplois manufacturiers – n'a pas été atteint. La cause en est beaucoup plus dans la mécanisation et le progrès technologique que dans la concurrence étrangère3. Même si les entreprises textiles américaines étaient totalement protégées de la concurrence étrangère elles seraient quand même en concurrence les unes avec les autres, et une entreprise qui choisirait de protéger l'emploi plutôt que d'automatiser sa production péricliterait rapidement face à ses concurrentes plus performantes. Bien que la raison pour justifier la série d'accords commerciaux « temporaires » ait toujours été de sauvegarder les emplois en donnant du temps à l'industrie américaine pour souffler et devenir compétitive, le seul espoir pour devenir plus compétitif est la plupart de temps de se débarrasser des emplois.


Source : Bureau des Statistiques du Travail (catégorie 315)


Figure 8.2 : Emploi et Productivité dans l’industrie américaine de la confection, 1990 à 2003


L'argument selon lequel les emplois textiles américains s'en iraient en Chine doit malheureusement être confronté avec une donnée aussi remarquable qu'embarrassante : la Chine perd aussi des emplois textiles, et elle en perd même beaucoup plus et beaucoup plus rapidement que ne l’ont jamais connu la Caroline du Nord ou la Caroline du Sud. Selon une étude du Conference Board* américain réalisée en 2004, pendant la période de 1995 à 2002 la Chine a perdu presque dix fois plus d'emplois dans l'industrie textile que n’en ont perdu les États-Unis, et les pertes d'emplois dans le textile furent les plus sévères de tous les secteurs économiques en Chine. Tandis que la production, les revenus et les exportations s'envolent, l'emploi se réduit à cause des progrès rapides de la technologie et de la productivité4. Bref, les jobs textiles ne s'en vont pas en Chine ; les jobs textiles s'en vont, tout court.


Son propre pire ennemi


Non seulement le régime protectionniste n'a pas atteint son objectif de préservation de l'emploi, mais il a aussi eu comme conséquence imprévue de réduire la compétitivité des entreprises américaines du textile et de l'habillement, car les membres de l'armée alphabétique se sont mutuellement imposés des coûts supplémentaires pour produire des tee-shirts. Comme me l'a dit Erik Autor : les armées sont souvent leur propre pire ennemi. Les intérêts de la culture du coton, par exemple le Conseil national pour le coton (NCC, National Cotton Council), ont réussi à ériger des barrières contre l'importation de coton brut, augmentant de ce fait le coût des matières premières pour l'AYSA (l'association des filateurs américains). L’action de lobbying de l'AYSA a réussi, à son tour, à imposer des tarifs et des quotas sur les importations de fil, qui ont empêché les producteurs américains de textiles – représentés par l'ATMI – de se procurer les meilleurs fils au meilleur prix. Et finalement, les quotas et les tarifs appliqués aux produits textiles ont non seulement augmenté les coûts pour les fabricants américains de vêtements, mais ils ont aussi entravé leur capacité à s'adapter rapidement aux changements de goût de la clientèle américaine. Les petites victoires, remportées à chaque étape de la chaîne de valeur ajoutée, pour éloigner la concurrence étrangère, au lieu de renforcer la compétitivité globale de l'industrie américaine l'ont plutôt mise à mal.

Les accords commerciaux tels que l'AGOA, le CBTPA ou l'ALENA, nous l’avons vu, contiennent une quantité innombrable de clauses particulières conçues pour protéger des producteurs américains. Mais ces dispositions sapent, la plupart du temps, la position concurrentielle des entreprises américaines au lieu de la consolider. Par exemple, le CBTPA stipule que pour entrer librement aux États-Unis un vêtement importé doit avoir été confectionné avec du tissu produit aux États-Unis, à partir de fil lui-même américain. Cette clause de « contenu américain » a en réalité handicapé les filateurs américains, découragés à la fois d'exporter leurs fils vers les Caraïbes et de délocaliser leur production vers des régions plus compétitives. Les règles gênent aussi les producteurs de coton aux États-Unis car, en limitant la capacité en filature de la zone caraïbe, on limite par la même occasion les exportations de coton.

En outre, dans une industrie où il est déjà suffisamment difficile de rester viable, le régime protectionniste a introduit un risque supplémentaire lié à l'évolution perpétuelle des règles. Comme les producteurs de tee-shirts et de vêtements ne peuvent jamais deviner à l'avance quelles réglementations les bureaucrates de Washington vont utiliser comme monnaie d'échange dans leurs prochaines tractations, les risques liés à la prévision de l'évolution des réglementations s'ajoutent aux risques naturels du business. Par exemple, une provision pour « la teinture et la finition » des textiles était récemment débattue au Congrès ; alors les entreprises ont dû patienter pendant presque une année pour savoir où et comment elles devraient investir dans une nouvelle technologie d'impression afin de contourner, ou bien de tirer profit de la nouvelle disposition. Les accords commerciaux, comme le CBTPA, peuvent être étendus (ou non) sur un caprice du Congrès, et s'ils sont étendus, les dispositions concernant les textiles peuvent (ou non) être modifiées. Dans leur volonté d’assurer une part du gâteau aux entreprises américaines et de la protéger, les accords « préférentiels » rajoutent en fait une contrainte supplémentaire à une industrie déjà vulnérable, en lui imposant de prévoir les évolutions politiques en plus des évolutions des marchés.

De nombreux chercheurs ont tenté d’estimer les coûts économiques de la protection contre les importations dans l'industrie américaine du textile et de l'habillement. Les résultats varient dans une large fourchette, mais la plupart des chercheurs parviennent à la conclusion que ces coûts sont dans la catégorie « Chiffres Astronomiques ». Passant en revue ces travaux en 1999, la Commission américaine pour le commerce international (USITC) a estimé le coût annuel des quotas d'importation sur les textiles et l'habillement entre 7 milliards et 11 milliards de dollars5. L'USITC estimait qu'en 1996 l'élimination de tous les quotas et tarifs sur les textiles et l'habillement aurait permis d'économiser, pour l'ensemble de l'industrie, 10,4 milliards de dollars. Ceci aurait été au prix de 117 150 jobs américains perdus. D'après ces estimations, donc, la protection de l'industrie textile et de l'habillement aux États-Unis coûtait, au milieu des années 1990, approximativement $88 000 par job et par an. Hufbauer et Elliott ont estimé le coût pour le consommateur américain de la protection des jobs dans la confection en 1990 à $138 666, tandis qu'une deuxième étude de l'USITC portant sur une année ultérieure a estimé le coût des quotas de textile et de vêtements entre 7 milliards et 12 milliards de dollars6. En prenant la fourchette basse de l'USITC, en 2002 les quotas sur les textiles et les vêtements coûtaient $174 825 par job sauvegardé7. Enfin, Schott et Buurman concluaient que la combinaison des tarifs et des quotas équivalaient, au début des années 1990, à une surtaxe de 48 % sur les prix des vêtements8. Les coûts de la protection ne sont pas seulement élevés en valeur absolue, ils sont aussi un impôt régressif, supporté de manière disproportionnée par les revenus faibles, alors que le régime est censé les protéger.

Les quotas dans la confection ont d'autres conséquences contraires à l'effet voulu. En 2004, les États-Unis imposaient encore des quotas sur les importations de tee-shirts en provenance d'environ trente pays, et il est vraisemblable que certains d'entre eux continueront après l'expiration des accords textiles en 2005. L'effet le plus prévisible et le plus évident de ces limites quantitatives sur les importations de vêtements a été la « montée en gamme » des pays exportateurs. Quand la Chine, par exemple, se voit attribuer un quota de 2 523 532 douzaines de chemisettes en tricot de coton ou 211 076 douzaines de robes de coton, les producteurs chinois vont chercher à utiliser leurs quotas pour vendre des produits haut de gamme plutôt que des produits bas de gamme. Les producteurs chinois détestent « gâcher » leur quota de chemisettes en tricot de coton avec des tee-shirts bon marché alors qu'ils peuvent aussi bien vendre sous le même quota des polos en coton peigné pour L.L. Bean. Les quotas ont donc encouragé la Chine ainsi que d'autres producteurs, qui étaient au départ dans le bas de gamme (et qui, sans quotas, auraient pu se satisfaire de produire et écouler des gros volumes), à monter en gamme, et finalement ont accéléré le transfert vers l'étranger de la production de vêtements plus chers et à plus forte marge.


La foire aux Quotas


Les quotas ont aussi influencé de manière importante les investissements dans la production de vêtements dans le monde entier, les entreprises étant conduites à implanter leurs productions dans les pays disposant de quotas plutôt que dans les pays où cela aurait eu plus de sens d’un point de vue strictement économique. En colmatant les digues protégeant des importations de dizaines de pays pendant les quarante dernières années, les États-Unis ont donné naissance à des myriades de bizarreries, car les entreprises étaient – et sont encore – forcées de prendre part à ce qu’Andrew Tanzer a appelé « la foire d'empoigne des quotas ». L'étonnante créativité entrepreneuriale qui a résulté du régime des quotas est la preuve, s'il en était besoin, du sens des affaires des patrons chinois. Des managers qui durant toute leur jeunesse ont appris à se débrouiller dans l’environnement social irrationnel créé par Mao Tsé toung ont un avantage, semble-t-il, pour s'adapter à la politique commerciale des États-Unis.

Esquel Corporation, qui est aujourd'hui le premier producteur mondial de chemisettes en coton, a démarré à Hong Kong vers la fin des années 1970 ; mais, comme l'entreprise ne pouvait pas obtenir de quota pour vendre aux États-Unis, elle transféra sa production en Chine populaire9. Dès que les États-Unis commencèrent, dans les années 1980, à resserrer les quotas sur les chemises chinoises, Esquel déménagea en Malaisie. Puis, tandis que les quotas pour la Malaisie devenaient eux-mêmes plus difficiles à obtenir, Esquel déménagea à nouveau, cette fois-ci vers Ceylan. Ce jeu de marelle à travers le monde se poursuivit lorsque l’entreprise chinoise implanta des établissements à l'île Maurice et aux Maldives. D'autres firmes chinoises prirent part au jeu, expédiant des poils de chèvres de Mongolie vers de minuscules îles qui disposaient de quotas pour les pulls en cachemire. L'une des difficultés du système est que souvent les pays qui ont les quotas n'ont pas le savoir-faire ou la main-d'oeuvre, si bien que les entreprises chinoises durent aussi envoyer des ouvriers chinois à Maurice et des managers chinois au Cambodge. C’est toujours des Chinois qui produisent les vêtements, même si les trajets et la complexité ont bien sûr beaucoup augmenté.

Ces entreprises globe-trotters ont souvent été diabolisées par les militants anti-globalisation, et par les intérêts textiles à Washington, pour leur manque de loyauté et pour leurs déplacements incessants vers des régions de production toujours moins chères. Cette illustration de la « course vers le fond » est effectivement frappante, mais il est tout aussi frappant de noter que ce phénomène de jeu de marelle dans les industries du textile et de l'habillement est précisément le résultat des barrières érigées par les intérêts textiles. Ce sont les décisions politiques autant que les marchés qui ont alimenté la course vers le fond, en même temps que ces décisions modifiaient la course. Comme l'a écrit le Financial Times, la globalisation de l'industrie de la confection est davantage la conséquence des barrières commerciales que de l’ouverture des marchés10.

Tout le monde s’accorde à reconnaître que le système des quotas encourage la tricherie. Les États-Unis ont beau avoir des centaines d'inspecteurs des douanes faisant régulièrement des descentes dans les usines chinoises, des milliards de dollars de vêtements, en réalité fabriqués en Chine, portent une étiquette indiquant un autre pays d'origine. Le jeu des réexpéditions est complexe : les producteurs chinois doivent tout d'abord identifier quels pays ont des quotas disponibles pour quels articles, puis trouver un moyen d'expédier en catimini les vêtements vers ces pays, d'où ils seront réexpédiés vers les États-Unis trompant ainsi les douanes américaines. Un importateur américain de vêtements m'a raconté sa visite en Chine dans une des usines de son fournisseur : sur les tables de confection on pouvaient voir des piles d'étiquettes « Fabriqué en... » portant les noms de nombreux pays. Et son fournisseur lui proposa des articles « Fabriqué au Cambodge », au « Kenya » ou au « Lesotho ». Bien que les amendes imposées par les Américains sur les réexpéditions soient sévères, elles ne font qu'une entaille dérisoire dans ce commerce illégal11.

L'effet peut-être le plus pervers du système américain de quotas sur les vêtements est le point auquel il a enrichi d'autres acteurs que ceux qui auraient dû en bénéficier. Les quotas sont en quelque sorte des options, et, comme le savent tous les financiers, les options ont une valeur. En allouant des quotas à des dizaines de pays à travers le monde, le gouvernement des États-Unis a distribué, en cadeau de l'Amérique, de précieuses options – c'est-à-dire, le droit de vendre aux consommateurs américains.

Beaucoup de pays exportateurs mettent ensuite aux enchères, ou bien cèdent contre des dessous de table, les quotas d'importation de vêtements qu'ils ont reçus du gouvernement américain, et le coût du quota s'ajoute alors au prix du vêtement. Il existe un marché secondaire très actif dans les quotas de vêtements qui fonctionne peu ou prou comme une bourse de valeurs, avec des acheteurs à la recherche de quotas bon marché qu'ils revendront ensuite plus cher. De nombreux acteurs de l'industrie, en Chine, m'ont dit que le marché des quotas était le lieu de spéculations et de manipulations importantes. Par exemple, un négociant disposant « d'informations privilégiées » sur une grosse commande à venir de la part d'une chaîne américaine achètera à l'avance les quotas nécessaires puis les revendra avec profit. D'après l’avocat d'affaires américain Roy Delbyck, on peut admirer ces profits dans les magnifiques gratte-ciel de Hong Kong, où les richesses provenant du marché des quotas sont réinvesties dans l'immobilier12. S'ils n'ont pas aidé les ouvriers du textile de Caroline du Sud, les quotas ont clairement été une manne pour les investisseurs dans l'immobilier de bureau à Hong Kong.

En 2004, des quotas étaient en place sur des dizaines de catégories de vêtements fabriqués en Chine, dont de nombreuses catégories pour lesquelles ils ne s'appliquaient plus dans d'autres pays. La plupart des observateurs s'attendaient à ce que beaucoup de quotas restent en vigueur au moins jusqu'à 2008. À cause des contraintes serrées, le marché des quotas de vêtements est très actif en Chine et ils y ont une grande valeur. La Figure 8.3 donne des exemples de prix en Chine, à la mi 2004, pour différents permis de vente de vêtements.



Source : Agence pour le Développement du Commerce de Hong-Kong

http://tdc-link.tdc.org.hk/quota/China/chinaquota.asp (consulté le 18 août 2004)


Figure 8.3 : Prix de marché pour des quotas d’importation vers les États-Unis de vêtements fabriqués en Chine, août 2004


Comme le montre le tableau, le quota pour une douzaine de tee-shirts (catégorie 338/339) coûtait $8, soit 67 cents par tee-shirt. Le quota pour une chemisette en tricot de coton avec col (c'est-à-dire un polo) était quant à lui de $2,50 la chemisette. Le coût du quota rajoutait un peu plus de 70 cents au prix d'un caleçon, et près de $54 au coût d'un manteau en laine pour femme. Basé sur les prix de marché à l'été 2004, les quotas de vêtements accordés à la Chine cette année-là représentaient un cadeau de $905 millions offert au gouvernement chinois13.

Il est difficile de savoir par où commencer dans une présentation de ce qui ne va pas dans cette situation. Tout d'abord, la plainte peut être la plus fréquente de l'industrie textile américaine à l’encontre de la Chine est que le gouvernement chinois subventionne son industrie par le biais d'un accès à des inputs subventionnés, des prêts bancaires préférentiels et des crédits d'impôt. Mais si le gouvernement chinois subventionne son industrie, alors les États-Unis subventionnent le gouvernement chinois avec comme nous l'avons vu un cadeau proche du milliard de dollars. En échange de ce cadeau, cependant, un faible nombre d'emplois ont été sauvegardés en Caroline du Sud, même s'ils ont clairement été sauvegardés pour les centaines de bureaucrates tout autour du monde qui administrent le régime de protection et ils ont été sauvegardés pour les ouvriers dans des pays comme le Bangladesh ou Ceylan qui fournissent les articles pour lesquels la Chine a épuisé ses quotas. Alors que le régime des quotas a été mis en place soi-disant pour protéger l'ouvrier américain, il est difficile de construire un argumentaire démontrant que les quotas chinois ont sauvegardé des emplois textiles aux États-Unis. Et si les 905 millions de dollars en quotas chinois avaient plutôt été alloués aux 98 000 ouvriers américains du textile et de l'habillement qui ont perdu leur job en 2003, chaque ouvrier aurait pu recevoir plus de $9 000 en formation et autres avantages.

Et même si le puzzle délirant de la politique commerciale américaine en matière textile avait protégé les ouvriers américains de cette industrie – ce qui n’est pas le cas – la question demeure : pourquoi 99,99 % des Américains qui ne sont pas des ouvriers du textile et de l'habillement doivent accepter ça ?



Auggie et Aristote contre Wal-Mart


Quand une personne en faveur du libre-échange est lancée sur la politique commerciale en matière de textile et d'habillement, point n'est besoin de dire qu’il est difficile de l'arrêter : l'ensemble du système est une tache sur le commerce mondial, un îlot d'irrationalité réactionnaire dans un univers qui va de l'avant ; et en plus il est inefficace. De nos jours, la doctrine du libre-échange a le soutien quasi unanime des économistes professionnels, un groupe qui, presque sans exception, dénonce le protectionnisme en général et l’AMF en particulier14. L'éminent historien économique Douglas Irwin va même jusqu'à dire que la doctrine du libre-échange est non seulement une bonne idée mais même l'idée la plus utile qu'aient jamais proposée les économistes :


La cause du libre-échange a toujours été très solide car la proposition fondamentale selon laquelle des bénéfices importants résultent du libre-échange de produits entre pays n'a jamais été invalidée par les quelques exceptions ou réserves qui ont parfois été faites. Ainsi la doctrine du libre-échange restera aussi solide que pourra jamais l'être une proposition de la théorie économique ayant pour objectif d'influencer la politique économique15.


Près d'un siècle plus tôt, Frank Taussig faisait remarquer que les pressions politiques, aussi fortes fussent-elles, ne pouvaient pas changer la qualité d'une idée :


La doctrine du libre-échange, quelle que soit sa mauvaise presse dans le monde politique, tient son rang dans la sphère intellectuelle16.


Il n’y a, cependant, sans doute aucun autre débat dans lequel l'opinion professionnelle des économistes diffère autant de l'opinion publique américaine. Tandis que les économistes sont presque unanimes pour défendre la supériorité du libre-échange en tant que politique économique, le public américain a quant à lui de graves réserves17. Même si le grand public ne soutient pas nécessairement les intérêts textiles américains, il n'est pas non plus en faveur d'un flot illimité d'articles bon marché venant de Chine. Qu'est-ce qui explique cette différence béante entre l'opinion des professionnels et l'opinion du grand public ?

En général, les économistes évaluent une politique par ses effets sur la richesse nationale et le revenu, ou « le bien-être global », et il est indiscutable qu’à cette aune le libre-échange est supérieur à la plupart des formes, sinon à toutes les formes de protectionnisme commercial. Le public américain, cependant, a d'autres mesures à l'esprit : des mesures qui sont moins bien définies et certainement plus difficiles à quantifier. La question de savoir si le tuyau déversant des tee-shirts chinois aux États-Unis devrait être fermé, laissé ouvert, ou entravé par un dédale administratif, est donc un débat non pas sur la meilleure politique économique, mais plutôt un débat entre la politique économique et tous les autres facteurs qui pèsent sur les décisions politiques. Il est facile d'être indigné par la domination d’intérêts politiques particuliers sur une saine politique économique, mais il faut reconnaître que ce ne sont pas seulement des intérêts particuliers mais aussi le grand public américain qui n'est pas à l'aise avec le libre-échange.

Le commerce lointain a toujours rendu les peuples nerveux. Douglas Irwin écrit que les Grecs de l'Antiquité, en particulier Aristote, tenaient le commerce international en grande suspicion, même s'ils reconnaissaient ses avantages économiques18. Tout en admettant que le commerce apportait plus d'articles meilleur marché, ils étaient préoccupés par les nombreuses conséquences adverses sur la société dans son ensemble. La même tension est aujourd'hui palpable dans les débats nombreux et variés concernant Wal-Mart, qui fournit environ 25 % du marché américain de l’habillement avec des articles essentiellement tous importés. Si la fourniture de produits d'importation toujours meilleur marché est indiscutablement un bonus pour l’acheteur de vêtements et pour l'économie dans son ensemble, pratiquement tous les comportements de l'entreprise Wal-Mart ont entraîné des protestations, et la même politique managériale qui offre un bénéfice aux consommateurs est aussi celle sur laquelle se focalisent les critiques19. Les protestataires exigent que Wal-Mart cesse de briser les syndicats, et rémunère mieux ses employés tant en salaires qu’en avantages sociaux. La politique implacable de Wal-Mart d'écrasement des prix de fournisseurs est aussi critiquée, de même que l’incapacité de la chaîne à exercer un contrôle efficace sur les conditions de travail dans les ateliers à l’étranger qui fabriquent les vêtements vendus dans ses magasins. Les vêtements à bas prix sont accusés d'avoir détruit les usines textiles de Caroline du Sud, et les ouvriers licenciés se plaignent que les seuls jobs qui resteront quand les dernières usines auront fermé seront ceux de caissier derrière les lignes ennemies, car Wal-Mart a aussi étranglé les petites boutiques de Main Street*. Auggie Tantillo décrit le cycle complet d'étranglement par Wal-Mart : après avoir poussé ses fournisseurs américains à la faillite, l'entreprise s'est tournée vers la Chine où elle étrangle ses fournisseurs chinois, qui à leur tour étranglent leurs propres fournisseurs et les ouvriers de leurs ateliers sweatshops. Au terme du cycle, nous pouvons acheter nos tee-shirts 25 cents moins chers, donc en moyenne nous sommes plus riches, mais à quel prix !

Auggie Tantillo a un point de vue moral sur l'étranglement pratiqué par Wal-Mart, et il partage ce point de vue avec une longue lignée de prédécesseurs, remontant au moins jusqu'à Aristote, ainsi qu’avec le grand public américain. Un peu plus de stabilité, un peu plus de communauté, un peu plus de digue contre les assauts furieux des produits chinois valent bien quelques cents de plus à payer par chacun d'entre nous pour l'achat d'un tee-shirt.

Une autre ligne de démarcation entre les professionnels et le grand public tient à une différence de perspective : tandis que les économistes étudient les questions à une échelle nationale ou même mondiale, beaucoup d'Américains ont une perspective locale. Le libre-échange augmente peut-être le bien-être global, mais localement certains ouvriers, certaines compagnies, certaines communautés y perdent ; les bénéfices économiques du libre-échange sont diffus alors que les coûts sont typiquement concentrés. Quand les bénéfices de tee-shirts bon marché pour des millions d'Américains à travers tout le pays sont mis en regard du coût des pertes d'emplois pour quelques milliers d'ouvriers d'une petite ville textile de Caroline du Nord, la façon de calculer du grand public est très différente de celle des économistes. Si l'on en juge par la rhétorique politique lors des élections de 2004, cela a une certaine valeur, peut-être même une grande valeur, de préserver les jobs manufacturiers – ou en tout cas d'essayer – dans une communauté au bord de l’effondrement. Même quand cela apparaît sans espoir, il semble que les Américains veulent essayer.

Les économistes ne nient pas que le libre-échange puisse conduire à des pertes d'emplois concentrées dans certaines industries et certaines communautés ouvrières, mais, d’après la plupart des économistes, la solution se trouve dans « le principe de compensation ». La meilleure politique économique ne consiste pas à ériger des barrières commerciales mais à aider les perdants. La logique sous-tendant l'ensemble des programmes dits d’Aide à l'ajustement économique (TAA, Trade Adjustment Assistance), mis en place aux États-Unis, est qu'en imposant une faible surtaxe aux millions de personnes qui ont bénéficié de tee-shirts meilleur marché, et en effectuant des versements compensatoires aux milliers d'ouvriers qui ont perdu leur job, on peut à la fois profiter des économies apportées par le libre-échange et en même temps atténuer les impacts négatifs locaux.

Cela marche mieux dans les manuels d'économie que dans la pratique. Tandis que certaines villes textiles du Sud ont quitté cette industrie historique, et n'ont plus jamais regardé en arrière, d'autres qui produisaient des produits textiles et des tee-shirts ne semblent plus produire que des sujets pour les bulletins d’information ou des documentaires sur la vie après la fermeture de l'usine. Ces histoires ont toutes un point commun : ce ne sont pas seulement des jobs qui sont partis, mais des communautés qui se sont désagrégées, et dont l'avenir est incertain et effrayant. La paye peut être remplacée par une compensation, mais « tout le reste », comme disent les slogans publicitaires, n'a pas de prix. Dans les industries de basse technologie plus particulièrement, comme c’est le cas de la confection, les perdants restent définitivement perdants une fois leurs jobs partis20.


Gagnants imprévus


Si le régime protectionniste en place depuis quarante-cinq ans n'a pas atteint son but de sauvegarder les emplois textiles aux États-Unis, n'y a-t-il pas eu au moins quelques effets positifs ? Il est certain que le régime a retardé et atténué la chute pour beaucoup d'entreprises et de communautés textiles. Avec le recul, toutefois, il est clair que les principaux bénéficiaires du régime de protection des industries du textile et de l'habillement n'ont pas été les ouvriers américains mais les dizaines de petits pays en développement dont les industries du textile et de l'habillement ont été créées de toutes pièces par l’AMF. En restreignant les exportations de textile et de vêtements des grands producteurs compétitifs comme le Japon dans les années 1950, Hong Kong dans les années 1970, ou la Chine dans les années 1990, tandis qu'au même moment on allouait des quotas au Bangladesh et à l'île Maurice, l’AMF a servi d'incubateur pour le développement industriel de dizaines de petits pays en développement. Le régime des quotas n'a pas réussi à protéger les jobs américains, mais il est parvenu à apporter une aide étrangère, ou une assistance au développement économique, à des dizaines de pays pauvres.

Même s'il ne fait pas de doute qu'un développement économique plus diversifié eût été préférable dans ces pays, il n'est pas du tout certain qu'il aurait eu lieu sans l’AMF. Les pays en développement qui n'ont pas reçu de quotas de textile et de vêtements – ils sont principalement en Afrique – non seulement n'ont pas une industrie diversifiée mais sont même à peine industrialisés. À l'inverse, les quotas attribués à l'île Maurice ou au Bangladesh ont permis d'ouvrir des usines de confection. Ils ont aussi indirectement permis de construire des routes, des ports, des systèmes de communication, en même temps qu'ils ont encouragé l’apparition d'une grande variété de services liés au commerce. Il ne s'agit pas de dire que cette influence positive sur l'industrialisation de certains pays contrebalance tous les coûts associés à l’AMF, mais seulement de faire remarquer qu'il y a quand même eu quelques bénéfices (inattendus) à mettre en regard de ces coûts.

Plus généralement, les barrières commerciales dans les affaires ont les mêmes effets que n’importe quelle autre barrière. Alors que la sagesse conventionnelle associe le libre-échange avec le progrès et la prospérité, les barrières peuvent aussi conduire au progrès. Parfois un mur limite nos possibilités ; d'autres fois il peut nous inciter à beaucoup plus de créativité qu'une porte ouverte. C'était une barrière qui a conduit Eli Whitney à inventer l'égreneuse de coton, et c’était un goulot d'étranglement qui a conduit James Hargreaves à inventer la machine à filer le coton. Le monde dans son ensemble aurait été plus riche sans barrières commerciales, mais cela aurait été un monde différent. Les barrières protectionnistes, comme les autres barrières, peuvent aussi bouleverser l'avenir. Rappelons-nous ce qui s'est passé il y a longtemps, quand les ancêtres protectionnistes d'Auggie Tantillo ont chercher à bloquer les importations de cotonnades bon marché venant d'Asie.





Que les morts en portent


Au début du XVIIe siècle, l'industrie anglaise de la laine était sans rivale. Elle connaissait un grand succès aussi bien en Angleterre qu'à l'étranger, et elle était l’ossature de communautés entières de la même façon que les usines de coton dominaient au début du XXe siècle la Caroline du Nord. Les industries auxiliaires comme le tissage ou la broderie employaient aussi beaucoup de monde. Les auteurs parlant de la laine anglaise se laissaient souvent emporter par ce que Thomas a appelé « l'extase poétique » : les plus retenus d'entre eux exaltaient les lainages anglais comme « la fondation de la richesse de l'Angleterre », tandis que les plus lyriques comparaient la laine anglaise à la chevelure de Samson21.

Même si l'on est sensible à l'extase poétique, les « lainages anglais » ne nous tirent pas du lit tous les matins pour nous habiller le plus vite possible. Bien que ce textile jouât effectivement un rôle central dans l'économie, les lainages restaient très chers pour le consommateur moyen, si bien que la garde-robe de la classe moyenne anglaise avait très peu de variété. Et, à l'époque comme maintenant, les lainages grattaient, étaient difficiles à laver et à faire sécher, et étaient chauds et moites durant les étés humides de l'Angleterre. Il est difficile d'imaginer comment même le plus farouche des patriotes aurait préféré, s'il en avait eu le choix, porter un caleçon en laine plutôt qu'en coton.

Les calicots et les mousselines en coton indien tissés à la main qui commencèrent à se déverser dans les ports britanniques au milieu du XVIIe siècle furent une bénédiction pour le consommateur, un peu comme les tee-shirts en coton venant de Chine aujourd'hui. Pour les chaussettes, les vêtements pour enfants, et les robes, cela offrait une merveilleuse alternative : c'était bon marché, c'était léger, et ça se lavait facilement. Il y avait un grand choix d'impressions et de couleurs. C'était doux au lieu de gratter. Les directeurs de la compagnie des Indes orientales écrivirent à leurs partenaires en Inde, en 1691, d'envoyer toutes les quantités de tous types de vêtements en coton indien qu’il serait possible : « vous ne pouvez rien nous envoyer qui ne convienne pas, tant est forte aujourd'hui la demande pour tout ce qui vient d'Inde22. » Defoe était préoccupé parce que les cotonnades indiennes bon marché s'étaient


introduites dans nos maisons, nos placards, nos chambres à coucher ; les rideaux, les coussins, les fauteuils, les lits mêmes n'étaient plus que de calicot... toutes choses qui étaient auparavant en laine, ou en soie, aussi bien dans la garde-robe des femmes que dans la décoration de nos maisons, étaient fournies par le commerce indien23.


Le lecteur devine sans peine quelle fut la réponse de l'industrie lainière anglaise face aux flots de vêtements de coton bon marché arrivant d'Asie. Tandis que les consommateurs réclamaient toujours plus de vêtements doux et bon marché, « les grognements des tisseurs » atteignirent rapidement le Parlement britannique24. Les propriétaires d'usine parlèrent de crises et même de famines autour des ateliers lainiers forcés à fermer, et de chômeurs fuyant en Hollande ou en Irlande. Les usines qui étaient parvenues à rester ouvertes devaient réduire sévèrement leur main-d'oeuvre, et les industries ancillaires, ainsi que les boutiques dans les régions lainières, souffraient aussi et ajoutaient leurs voix à la cacophonie des grognements. Dans beaucoup de régions le chômage dépassait 50 %, laissant la moitié des hommes, et la plupart des femmes et des enfants, dépendant des paroisses pour leur subsistance. Les importations de cotonnades bon marché ne coûtaient pas seulement des jobs mais aussi des vies. L'England's Almanac de l'année 1700 rapportait que :


les soeurs de Lord Godophin et du Duc de Queensbury périrent brûlées par leurs bonnets et leurs chemises de nuit ; l'enfant de Lady Frederick fut mortellement brûlé par sa robe de calicot ; une maison appartenant à l'école St Paul fut incendiée par un lit et des rideaux en calicot qui avaient pris feu, une maison de jeu à Copenhague brûla avec 300 ou 400 personnes à l'intérieur à cause de tentures en calicot25.


Les nouveaux sous-vêtements étaient dangereux.

La guerre contre les importations de coton, qui fit rage au Parlement anglais à la fin des années 1600, opposa les intérêts de l'industrie lainière aux voix raisonnables de ceux qui faisaient observer que le coton, dans certaines situations, était un textile supérieur, par exemple en été. Telle la meute qui gronde aujourd'hui, les intérêts lainiers essayèrent de réserver une partie du gâteau à l'industrie anglaise. Ainsi cette loi passée au Parlement en 1689, par exemple, qui limitait les cotonnades à un usage estival :


Toutes les personnes, quelles qu'elles soient, ne porteront d'autres vêtements... que ceux fabriqués avec de la laine de mouton... entre la Toussaint et la fête de l'Annonciation [le 25 mars] 26.


D'autres tentatives pour renforcer le marché des lainages essayèrent de réglementer la tenue vestimentaire de groupes particuliers afin d'aider l'industrie britannique. Si l'on parvenait à réglementer des groupes ayant suffisamment de membres, peut-être la laine pourrait-elle être sauvée. Une loi de 1699 stipulait que :


tous les magistrats, les juges, les étudiants des Universités, et tous les professeurs de droit pénal et civil... [doivent] porter des robes faites en laine [tout au long de l'année] 27.


Quand cette tentative d'imposer les tenues vestimentaires échoua, les intérêts lainiers portèrent leur attention vers des groupes moins puissants. Ils déclarèrent sans vergogne que même les plus pauvres pouvaient acheter quelques lainages pour leur garde-robe : au même moment, une loi au Parlement exigeait de toutes les domestiques anglaises gagnant 5 livres ou moins de porter seulement des bonnets en laine. Exactement comme dans les accords commerciaux actuels, c'était une tentative pour essayer de se réserver une partie du gâteau. Si les intérêts lainiers pouvaient se voir attribuer une partie du calendrier ou une partie de la population, alors leur misère, qu’ils clamaient haut et fort, serait allégée.

Mais finalement, en 1700, le Parlement n'avait satisfait les demandes des lainiers que pour un seul groupe de consommateurs, un groupe que la laine ne grattait pas, l'unique groupe encore moins puissant que les servantes. Une loi, votée sans difficulté, stipula que :


nul cadavre... ne sera enterré dans une tunique, une chemise, un drap ou un linceul... autre que fabriqués uniquement avec de la laine de coton28.


On fit à cette occasion, comme souvent, un petit poème :


Comme les vivants ne pouvaient pas la supporter

Quand ils seraient morts, ils seraient forcés de la porter29.


Bien sûr, chaque citoyen britannique ne mourait qu'une seule fois, et ensuite ne changeait plus de vêtements, si bien que ce marché n'était pas suffisant pour restaurer la prospérité de l'industrie lainière anglaise. Avec les propriétaires terriens et les églises de leur côté, les ouvriers de l'industrie lainière étaient difficiles à ignorer. En 1701, le Parlement répondit avec une loi stupéfiante concernant cette fois-ci les vivants : à partir du 29 septembre 1701, les gens ne furent tout simplement plus autorisés à porter ce textile fragile et de mauvais goût. S'appliquant désormais à tout le monde et tout au long de l'année,


tous les calicots peints, teints, imprimés ou colorés (de Perse, de Chine ou des Indes orientales) qui ont été ou seront importés dans ce royaume, ne pourront ni être portés ni être autrement utilisés dans le royaume d'Angleterre30.


Il est à noter que les simples mousselines utilitaires, qui n'avaient été ni teintes ni imprimées, ne tombaient pas sous le coup de cette interdiction31. On pensait sans doute que quiconque avait un « besoin » légitime pour des textiles de coton pouvait le satisfaire avec de simples mousselines. Mais pour les « élégantes en calicot » qui avaient embrassé avec enthousiasme la nouvelle mode des imprimés, il valait mieux qu'elles dépoussièrent leurs lainages. Cependant, même si les Lois sur les calicots de 1701 apparurent d'abord comme une victoire des intérêts lainiers, il devint presque immédiatement clair qu’aucune législation du Parlement ne parviendrait à sauver l'industrie de la laine.


* * *


Comme on pouvait s’y attendre, les barrières stimulèrent l'instinct entrepreneurial. La demande des consommateurs étant toujours là, et les mousselines brutes, pas encore teintes continuant à arriver à des prix très bas, les entrepreneurs anglais s’étaient rapidement figuré comment imprimer ou teindre les tissus de coton, et bientôt avaient même mécanisé les procédés. Une nouvelle industrie était née en Angleterre, dont le succès fut presque immédiat. En 1702, un an à peine après que la loi eut pris effet, les Commissaires au Commerce et aux Plantations gémissaient de nouveau à cause des conséquences inattendues des barrières commerciales :


Alors que nous espérions, avec cette prohibition, décourager la consommation de ces articles, nous découvrîmes qu'en autorisant seulement l'importation de calicot brut nous avions entraîné une telle augmentation de l'impression ou de la mise en couleur des calicots, ici même en Angleterre, que la situation aujourd'hui nous est encore plus préjudiciable qu'elle n'était avant le vote de la Loi32.


En érigeant un mur pour empêcher d'entrer les tissus de coton indiens imprimés, et pour protéger l'industrie lainière anglaise, les protectionnistes avaient au contraire construit un incubateur bien chaud et profitable pour effectuer l'impression et la teinture de coton en Grande-Bretagne. La situation des ouvriers de l'industrie lainière était encore plus grave qu'avant. En 1719, ils descendirent dans la rue. Les tisseurs de laine déclarèrent littéralement la guerre contre les calicots qui leur avaient volé leur gagne-pain. Les tisseurs de laine – tous des hommes – commencèrent non seulement à manifester et à organiser des pillages dans les rues de Londres, mais ils se mirent aussi à molester des femmes. Les articles de presse de l'époque sont remplis de référence à des « désordres » et à « des attaques et des outrages » sur des personnes vêtues de calicots33.

Finalement les tisseurs de laine gagnèrent la guerre de manière décisive et indiscutable. Le 25 décembre 1722, il devint illégal de porter – ou d'utiliser pour l'ameublement – pratiquement tous les types de tissus de coton34. La loi ne fut pas un bref épisode délirant : le bannissement des cotonnades ne serait pas levé avant plusieurs décennies, imposant à une génération de Britanniques des vêtements étouffants, irritants et chers, tout cela au nom de la sauvegarde de l'industrie textile anglaise.

Être forcé de porter des lainages durant les étés humides de l'Angleterre poussa beaucoup de gens à réfléchir, et avant longtemps les Britanniques étaient parvenus à une remarquable série d'idées sur la façon de fabriquer les tissus de coton en Angleterre : les métiers à tisser à moteur, les fileuses mécanisées, les usines, la Révolution industrielle elle-même. En bloquant l'accès aux cotonnades bon marché importées d'Asie, les dinosaures protectionnistes avaient déclenché l’avènement du monde moderne.



Notes du chapitre 8 :


  1. Basé sur les données de l’emploi et de la production dans les catégories NCAIS 313, 314 et 315. Voir http://www.data.bls.gov/

  2. The Misery of Manufacturing, “The Economist”, 27 septembre 2003, 61.

  3. Démêler l’effet des importations sur l’emploi de celui de l’augmentation de la productivité est bien sûr complexe. L’USITC (Commission américaine pour le commerce international) estime que le démantèlement du système des quotas aura un effet relativement faible sur l’emploi aux États-Unis, allant de 1% dans le textile à 6% dans la confection. Voir USITC, The Economic Effects of Significant U.S. Import Restraints, Fourth Update, Table 3-5.

  4. Spiegelman and McGuckin, China’s Experience. Les auteurs découvrirent que la Chine avait perdu 1,8 million de jobs dans le secteur textile entre 1995 et 2002, tandis que les Etats-Unis n’en avaient perdu que 202 000. Durant la même période, la productivité du travail en Chine avait été multipliée par plus que 3.

  5. USITC, The Economic Effects of Significant U.S. Import Restraints, Second Update, 1999, 29.

  6. Hufbauer and Elliott, Measuring the Costs of Protection, 13.

  7. USITC, The Economic Effects of Significant U.S. Import Restraints, Fourth Update. L’estimation la plus pessimiste, dans cette étude, pour les pertes d’emploi dues à l’élimination des quotas est (en 2002) de 40 040 jobs, tandis que l’estimation la plus basse pour les économies faites par tout le pays est de $7 milliards. Voir p.71 et Tables 3-1 et 3-5.

  8. Schott and Buurman, The Uruguay Round, 59.

  9. Basé sur Tanzer, “The Great Quota Hustle”.

  10. De Jonquières, “Clothes on the Line”.

  11. En juillet 2004, les autorités kenyanes ont mis le feu à 16 conteneurs de vêtements venant de Chine et qui devaient être transbordés à Nairobi. Ali, “Clothes Worth Sh960m from China Set Ablaze”.

  12. Tanzer, “The Great Quota Hustle”, 124.

  13. Mes estimations sont basées sur les prix des quotas rapportés par le Hong Kong Trade Development Council sur son site http://www.tdctrade.com le 7 juillet 2004, et sur les allocations de quotas à la Chine pour 2004 à http://www.customs.gov/xp/cgov/import/.

  14. Irwin, Against the Tide, 3.

  15. Ibid.

  16. Cité dans Irwin, Against the Tide, 1.

  17. Voir Aaronson, Trade and the American Dream, ainsi que Taking Trade to the Streets du même auteur, pour un compte-rendu des recherches sur l’opinion publique américaine au sujet du commerce.

  18. Voir Irwin, Against the Tide, pour une discussion des opinions anciennes sur le commerce.

  19. Pour la description d’une palette de sentiments anti-Wal-Mart, voir http://walmartwatch.com/. Le prix Pulitzer 2004 a été attribué au Los Angeles Times pour ses articles sur les pratiques commerciales et managériales de Wal-Mart et leurs effets.

  20. Voir la discussion dans Irwin, Free Trade Under Fire, 103-104. Les données suggèrent que les ouvriers licenciés dans le textile et l’habillement ont un moins bon taux de réemploi que les ouvriers licenciés dans d’autres industries.

  21. Thomas, Mercantilism and the East India Trade, 49.

  22. Ibid., 44.

  23. Cité dans Lemire, Fashion’s Favourite, 16.

  24. Thomas, Mercantilism and the East India Trade, 50.

  25. Ibid., 47.

  26. Ibid., 62.

  27. Cité dans Lemire, Fashion’s Favourite, 25.

  28. Ibid., 24n.

  29. Thomas, Mercantilism and the East India Trade, 62.

  30. Lemire, Fashion’s Favourite, 31.

  31. Différentes lois autorisaient aussi les tissus de futaine fabriqués en Angleterre, qui mélangent le lin et le coton.

  32. Cité dans Lemire, Fashion’s Favourite, 32.

  33. Voir Lemire pour une description haute en couleur des manifestions anti-calicot.

  34. Pour des détails sur l’interdiction, voir Lemire, chapitre 3.

* Le Conference Board est un organisme à but non lucratif, fondé en 1916 et composé de cadres dirigeants d’entreprise. Il organise des conférences, effectue des recherches en gestion, et publie des statistiques économiques. Source : Wikipedia. (N.d.T.)

* Nom générique donné à la rue principale d'une bourgade de province. (N.d.T.)

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