Chapitre 9




40 ans de protection « temporaire » s’achèvent en 2005 – et la Chine rafle la mise





Plus les choses changent…


Bien que le plus complexe des régimes protectionnistes pour le textile jamais mis en place fût en cours de démantèlement, les conditions historico-économiques qui conduisirent aux politiques commerciales des décennies passées sur les importations de tee-shirts sont restées les mêmes. Des vagues de libéralisation transforment le commerce international, mais elles sont toujours facilitées par les exceptions accordées à l'industrie textile américaine qui a conservé un certain pouvoir d'influence.

Bill Clinton, le président peut-être le plus ouvert au libre-échange de toute l'histoire des États-Unis, a pris un grand nombre d'initiatives de toute nature pour libéraliser les échanges durant ses deux mandats à la Maison-Blanche. Au sein d’accords commerciaux comme l'ALENA, le CBTPA ou l'AGOA, la libéralisation générale des échanges ne progressa qu'au prix de protections supplémentaires accordées aux intérêts textiles américains. L'initiative sans doute la plus remarquable de Clinton dans le domaine des échanges commerciaux fut son combat – finalement victorieux – pour faire admettre la Chine au sein de l'OMC. Cependant, encore une fois, cette victoire ne fut possible qu'au prix de dispositions particulières. Le feu vert donné à l'admission de la Chine à l'OMC n'accorde pas à ce pays tous les bénéfices de la terminaison de l'AMF. Au contraire des provisions stipulent que des quotas s'appliqueront sur certains produits chinois jusqu'en 2008.

Comme nous l'avons vu, des intérêts divergents créent nécessairement des politiques commerciales d’une grande complexité. À chaque grande déclaration publique sur les bienfaits du libre-échange correspond un ensemble de tractations compliquées et plus discrètes en réponse aux grognements des tisseurs. En 2002, George W. Bush obtint d'une voix la majorité dont il avait besoin (215 contre 214) pour pouvoir négocier rapidement des accords commerciaux. Pour cela, il dut promettre au représentant Jim DeMint (républicain de Caroline du Sud) que les tissus pour confectionner des vêtements dans les Caraïbes ne bénéficieraient de l’accès préférentiel au marché américain que s'ils avaient d'abord été teints et finis – et naturellement fabriqués – aux États-Unis. Ainsi un bref tour de moulinette à saucissonner les accords commerciaux avait fermé des ateliers d'impression au Honduras et en avait ouvert d’autres en Caroline du Sud. Alors que le deal sur la teinture et la finition était encore en négociation, le « conflit des chaussettes » bloquait une autre décision commerciale car les intérêts textiles exigeaient, en préalable à toute réduction des tarifs, et à l’accès préférentiel au marché américain pour les chaussettes tricotées dans les Caraïbes, que leur couture du côté des orteils soit effectuée aux États-Unis.

Dans les jours qui suivirent le 11 septembre 2001, la minutie déjà ahurissante des concessions faites à l'industrie textile atteignit des sommets surréalistes.


Wal-Mart soutient Moucharraf


Aussitôt après les attaques terroristes sur le World Trade Center et le Pentagone, les dirigeants mondiaux avaient sans doute des questions plus vitales à traiter, pourtant les importations de tee-shirts aux États-Unis furent le sujet de discussions au plus haut niveau, impliquant le Président Georges W. Bush, le Secrétaire d'État* Colin Powell, le Ministre du Commerce Don Evans, et le Représentant américain au commerce Robert Zoellick1. Le Président pakistanais Pervez Moucharraf, qui s'était fermement aligné sur les États-Unis, fut récompensé par un ensemble d'aides d’un montant total de plusieurs milliards de dollars, incluant des subventions, la levée d’une myriade de sanctions économiques et un rééchelonnement de la dette de son pays. Mais Moucharraf ainsi que son Ministre du Commerce, Abdul Dawood, firent rapidement comprendre, dans leurs conversations avec le Président Bush et le Secrétaire d'État Powell, que la mesure peut-être la plus importante pour que les États-Unis s'assurent de la solidarité du Pakistan serait de lever les restrictions limitant les importations de textiles et de vêtements aux États-Unis. Le textile et l'habillement représentaient plus de 60 % de l'emploi industriel au Pakistan ainsi que de ses exportations, et les États-Unis étaient de loin le plus gros client du Pakistan. Malgré cela, les ventes de textiles et de vêtements par le Pakistan aux États-Unis étaient restreintes par des tarifs allant jusqu’à 29 % et par des quotas stricts sur les importations américaines de dizaines de catégories d'articles. Dès le mois de septembre, beaucoup des quotas annuels étaient déjà pleins2. Moucharraf fit valoir que la guerre contre le terrorisme aurait plus de chance de réussir si les usines de textile et de vêtements du Pakistan restaient ouvertes et si les ouvriers gardaient leurs jobs. Ce serait le cas seulement si Wal-Mart, Target et d'autres chaînes de détaillants américaines pouvaient importer plus librement des vêtements de coton bon marché venant du Pakistan. George W. Bush et Colin Powell assurèrent Moucharraf qu'ils feraient tout leur possible.

Ainsi, tandis que les ruines du World Trade Center fumaient encore et que les forces armées américaines étaient mobilisées pour la guerre en Afghanistan, les « armées alphabétiques » se mobilisaient pour un autre type de guerre. L'Institut des industriels américains du textile (ATMI), l’Association des filateurs américains (AYSA), la Fédération nationale des détaillants (NRF), l'Association de l'habillement et de la chaussure (AAFA), l’Association des importateurs américains de textiles et de vêtements (USA-ITA), et le Syndicat des ouvriers des industries du textile et de la confection (UNITE) se préparaient au combat, soutenus par une coalition bipartisane de membres du Congrès américain.

Ron Sorini, qui avait été le négociateur américain en chef pour le textile du temps du président George H. Bush, représentait le Pakistan. À ses côtés se trouvaient Erik Autor, de la Fédération nationale des détaillants, et d'autres représentants des importateurs américains partageant les mêmes vues. Ils expliquèrent que les entreprises américaines comme Wal-Mart ne continueraient à acheter des vêtements en provenance du Pakistan que si les quotas étaient levés et les tarifs éliminés. Wal-Mart n'avait pas besoin de rester au Pakistan, soulignait Autor. Il y avait des dizaines d'autres pays du Tiers-monde prêts à honorer les commandes de tee-shirts sur un simple clic de souris. S’il était souhaitable que les usines restent ouvertes au Pakistan, alors les États-Unis devaient desserrer le lacet restreignant les importations pakistanaises de vêtements.

Pas si vite, rétorquaient les autres « lettres de l'alphabet ». Pourquoi serait-ce à l'industrie américaine du textile et de l'habillement de faire les frais de la politique étrangère des États-Unis ? L'ATMI sortit son obituaire récent, qui listait plus de 100 usines textiles et 60 000 emplois disparus dans tout le Sud des États-Unis. Les membres du Congrès abondèrent dans le sens des « lettres » qui détaillaient les difficultés inextricables de l’industrie américaine du textile et de l'habillement, et recommandèrent à l'administration Bush de ne pas accéder à la requête du Pakistan. L'aide au Pakistan, plaida l'industrie textile américaine, tout en étant un but éminent et noble, ne devait pas se faire à ses dépens.

Les négociations débutèrent, chaque camp étant retranché dans des positions extrêmes, afin de pouvoir lâcher du lest au cours des pourparlers. Le Pakistan demandait la suspension des tarifs sur tous les articles textiles et d'habillement jusqu'à 2004, et une augmentation de 50 % des quotas de la plupart des catégories, ainsi qu'une plus grande flexibilité dans les reports de quotas inutilisés vers d'autres catégories. L'industrie textile américaine proposait, comme point de départ, de suspendre les tarifs sur les tapis fait à la main (qui étaient autour de 2 %), un point c'est tout. L'administration répondit avec la proposition d'autoriser le Pakistan à emprunter sur les quotas des années à venir pour les tee-shirts, les taies d'oreiller, les sous-vêtements, les pyjamas et les serpillières. Pas question, répondirent les intérêts textiles. Le marchandage commença avant que la première bombe américaine ne fût larguée sur l'Afghanistan, et il se poursuivait alors que le nouveau gouvernement était en place à Kaboul et que les tanks américains s'en allaient. À la mi-février, cependant, les armées alphabétiques parvinrent à un compromis, même si, comme le reconnurent les deux camps, l'accord final était bien plus favorable à l'industrie textile américaine qu'au Pakistan.

La demande pakistanaise de baisser les tarifs fut d’emblée rejetée. La modification des tarifs aurait nécessité l'approbation du Congrès, et Bush connaissait aussi bien que quiconque le danger de mettre les questions commerciales entre les mains du Congrès. Les quotas furent augmentés de 15 %, pour une période de deux ans, sur sept catégories de vêtements, mais ils ne furent pas desserrés sur les articles de grand volume comme les tee-shirts. Le deal incluait une provision pour « swing spécial », d'une durée de deux ans aussi, facilitant les transferts par le Pakistan de quotas d'une catégorie à l'autre. La quantité de swing spécial que le Pakistan pouvait utiliser variait selon les catégories, allant de zéro pour certains articles jusqu'à 25 % pour d'autres. Aucun swing n'était autorisé, par exemple, pour les draps et les serviettes, qui avaient aussi des producteurs forts en gueule en Caroline du Nord. Dès avril 2002, le Pakistan avait utilisé ses quotas de tee-shirts pour toute l'année.

Un an et demi plus tard, l'administration Bush dévoila un autre programme ambitieux d'aide pour le Pakistan. Il ne contenait plus aucune référence au commerce de textile. « Ils avaient compris qu'il valait mieux ne rien demander », me dit un représentant de l'ATMI.

Au bout du compte, les concessions faites au Pakistan se montaient à peu de chose, et, de toute façon, la phase militaire de la « vraie » guerre en Afghanistan était achevée alors que les négociations duraient encore, si bien que la motivation initiale – aider un allié dans cette guerre – n'était plus aussi pressante. L'opposition politique aux demandes du Pakistan s'était mobilisée rapidement, puissamment et efficacement. George W. Bush ravala finalement sa rhétorique à la gloire du libre-échange ainsi que son discours moralisateur simpliste comme quoi il fallait faire « tout ce qui était possible » pour aider son précieux allié dans la guerre contre le terrorisme. Il suivit en définitive la noble tradition de tous les présidents des États-Unis depuis Dwight Eisenhower : il s’inclina devant les exigences de l'industrie textile américaine.


Où en sont les dinosaures ?


Il n’y en a plus pour longtemps, m'ont dit et répété des interlocuteurs bien informés à Washington, comme si nous étions tous au chevet d'un patient en phase terminale. L'époque du protectionnisme rampant dans le textile et l'habillement et des barrières commerciales inintelligibles sera bientôt révolue. Les entreprises sont moribondes, le vénérable ATMI est mort, et la plupart des combattants légendaires sont soit décédés soit au delà de 80 ans. Strom Thurmond, le soldat le plus implacable pour défendre cette industrie sur le Capitole, est mort en 2003 à l'âge de 100 ans. Il avait été un allié indéfectible depuis son entrée au Sénat en 1954, et il avait réussi à obtenir des promesses de la part des candidats dans pratiquement toutes les élections présidentielles. Thurmond n'était plus très actif durant les dernières années de sa vie, m'a dit Auggie Tantillo, mais on pouvait toujours compter sur son vote. Jesse Helms s'est retiré du Sénat aux environs du décès de Thurmond, et Fritz Hollings – peut-être le seul sénateur en 2004 fier de se proclamer tout haut protectionniste – annonça sa retraite de la vie politique peu après. Ensemble, Thurmond, Helms et Hollings avait formé pendant trente ans un puissant triumvirat du textile. Certains des types plus jeunes ont encore le coeur bien placé, mais ce n'est plus pareil. D'après Auggie Tantillo, au Congrès les intérêts textiles n'ont plus qu'à peu près la moitié du nombre de défenseurs qu'ils avaient à la fin des années 1980.

Bien que la fortune politique et financière de l'industrie soit déclinante, tout le monde s'accorde à reconnaître que Roger Milliken est encore vaillant. C’est le très discret président de Milliken Industries et, d'après le magazine Forbes, l'un des hommes les plus riches d'Amérique. Milliken, comme Auggie, pense qu'il faut fabriquer en Amérique, et qu'abandonner les activités industrielles aux pays à bas salaires revient à condamner nos communautés et notre avenir. Il détruit ses machines textiles obsolètes plutôt que de les voir partir comme matériel d'occasion en Chine, et il aide financièrement les organisations qui partagent ses idées sur le commerce textile. Milliken est aussi le fondateur et le président de l’AMTAC, que dirige Auggie. Auggie Tantillo et Julia Hugues – dont les vues s’opposent sur tant de choses – s'accordent au moins sur ceci : quand Roger Milliken ne sera plus là, une page sera tournée. Milliken, qui pesa encore dans les élections de 2004, a fêté ses 88 ans cette année-là.

En même temps que l'industrie textile disparaît, l'influence et le pouvoir politiques des distributeurs de vêtements s'accroissent rapidement. Le comité d'action politique de Wal-Mart a versé 1,5 million de dollars lors des élections de 2004, ce qui en a fait la deuxième entreprise donatrice aux candidats la plus importante dans l'élection présidentielle. Il n’y a pas si longtemps, en 1998, la présence de Wal-Mart à Washington était insignifiante, mais en 2003 l'entreprise dépensait annuellement 1,7 million de dollars pour y maintenir trois lobbyistes à plein temps3. Faire baisser les barrières commerciales reste un objectif politique crucial pour Wal-Mart. Les chaînes Sears, JCPenney et Target se sont jointes à ses efforts4.

Il y a une morale dans l'histoire des élections sénatoriales de 2004 pour remplacer Fritz Hollings qui partait à la retraite et qui était certainement le protectionniste le plus célèbre du Sénat. La Caroline du Sud avait eu la plus mauvaise performance de tout le pays en matière d'emploi dans les années précédant l'élection ; les usines fermaient alors les unes après les autres et les jobs disparaissaient. Les organisations textiles qui restaient – AMTAC, NCTO et NTA – voulaient forcer les candidats à faire connaître leurs points de vue sur les questions commerciales, et à prendre position publiquement sur les pertes d'emplois dans le textile, sur la Chine, et sur les nouveaux accords commerciaux en cours de négociation. L'alliance prépara un questionnaire en cinq points, sans aucune ambiguïté, pour contraindre les candidats à s’exprimer sur les questions commerciales et, surtout, pour les engager une fois qu'ils auraient été élus. Aucune tergiversation n’était possible : le ton et les mots avaient manifestement été choisis pour forcer les candidats à dire clairement où ils se situaient. Dans chaque cas, la bonne réponse était « oui ». Les questions ainsi que les réponses de chaque candidat furent affichées sur le site web d’AMTAC :

  1. Vous engagez-vous à prolonger les quotas sur les importations chinoises de textiles et de vêtements au-delà du 31 décembre 2004 ?

  2. Vous opposerez-vous à tout accord de libre-échange qui accorderait l'accès détaxé au marché américain à des articles qui n'utiliseraient pas des fibres, du fil, ou des textiles fabriqués en Amérique ou dans les pays signataires d’accords préférentiels, et qui ne seraient pas teints, finis ou imprimés en Amérique ou dans ces pays ?

  3. Voterez-vous contre l'accord de libre-échange avec l'Amérique centrale qui a été négocié en 2003 mais qui n'a pas encore été ratifié par le Congrès ?

  4. Vous opposerez-vous à toute réduction par le biais de l'OMC des tarifs américains sur les textiles et les vêtements ?

  5. Soutenez-vous le maintien et l'extension de l'amendement Berry et des autres réglementations fédérales de type « Achetons américain » garantissant que l'industrie militaire américaine continuera à avoir une branche textile et habillement viable ?


Pratiquement tous parmi la douzaine de candidats déclarés répondirent oui à toutes les questions. Après l’élimination des petits candidats, l'affrontement pour la nomination républicaine dans l'élection au Sénat opposa Jim DeMint, membre de la Chambre des représentants, à David Beasley, ancien gouverneur de la Caroline du Sud, tandis qu'Inez Tenenbaum, ancienne superintendante à l'éducation, décrochait la nomination démocrate. Beasley et Tenenbaum, dans la tradition bien éprouvée des candidats au siège de sénateur d'un État textile, avaient répondu oui à chacune des questions d'Auggie. Ce qui fut tout à fait surprenant, c'est que Jim DeMint ne répondit oui à aucune d'entre elles. DeMint rompit avec l'attitude de tous les sénateurs des Carolines depuis cinquante ans, et non seulement il ne soutint pas la position protectionniste, mais il passa à l'autre extrême et fit une campagne ouvertement en faveur du libre-échange. Il rompait ainsi même avec son propre passé – même récent – puisqu’il avait soutiré sans états d'âme à George W. Bush l'exigence que la teinture et la finition soient réalisées aux États-Unis. Le commerce était le seul dossier sur lequel Beasley et DeMint divergeaient. L'AMTAC fit campagne en faveur de Beasley qui promettait de construire des murs pour protéger l'industrie. L'AMTAC colla des affiches dans les petites villes textiles (« Avez-vous perdu votre job ?... Pas encore ? ») et organisa des tournées de ramassage pour amener dans les bureaux de vote les ouvriers du textile et de l'habillement. Pendant que Beasley promettait de construire des murs, DeMint promettait de les abattre. Le libre-échange était le seul espoir pour l'avenir de la Caroline du Sud, déclarait DeMint, dans une profession de foi comme on n'en avait plus entendu en Caroline du Sud depuis un demi-siècle. DeMint ne mettait pas en avant les dernières usines textiles, encore tant bien que mal en opération, mais les nouvelles entreprises qui étaient venues s'installer ces dernières années : l'Allemand BMW, le Français Michelin, l'Italien Pirelli, le Japonais Fuji, et même le Chinois Haier. Il encourageait les habitants de Caroline du Sud à se tourner vers l’avenir et à voir quel rôle ils pourraient jouer dans l'économie globalisée, plutôt que de regarder en arrière et de chercher à prolonger les usines textiles poussives.

À la stupéfaction générale, DeMint battit Beasley dans la primaire républicaine par un époustouflant 60% contre 40%, puis il défit facilement Inez Tenenbaum. Le jour de l'inauguration, en janvier 2005, Ernest Hollings, le protectionniste le plus ardent et le plus opiniâtre de tout le Sénat, fut remplacé par un libre-échangiste presque aussi enragé.

Il n'y en a plus pour longtemps maintenant, m’avaient donc répété à de nombreuses reprises des détaillants et des fonctionnaires durant l'été et l'automne 2003. Néanmoins, une année plus tard, alors que je mettais la dernière main à ce livre, le patient reprenait quelques couleurs, et on voyait apparaître la dernière conséquence perverse du protectionnisme. Une nouvelle armée entière, ou plutôt plusieurs nouvelles armées vinrent renforcer Auggie et ses troupes basées des Carolines. Elles venaient du Bangladesh et de l'île Maurice, de Turquie et des Philippines. Les pays en développement exportateurs de vêtements, qui pendant des années avaient encouragé Julia dans ses efforts pour éliminer les quotas, étaient maintenant saisis par le doute. Dans des dizaines de langues différentes, ils commencèrent à gronder avec les troupes d’Auggie.


Le Dernier Combat


La vulgate que peu de gens remettaient en cause depuis les années 60 et même avant était que le protectionnisme des pays riches en matière de textiles et d'habillement n’était qu’un exemple de plus dans la longue histoire de ces pays pour faire pencher la balance en leur faveur à travers des politiques hypocrites aux dépens des pays pauvres. Tout en pressant les pays en développement de libéraliser leur commerce et d'ouvrir leurs marchés, les États-Unis ont maintenu en place un système de quotas étouffant et des tarifs élevés qui ont empêché les pays du Tiers-monde d'accéder à la prospérité. Mais comme toutes les histoires officielles, cette histoire expliquant le fossé entre les riches et les pauvres n'est qu'en partie vraie.

La politique tarifaire des États-Unis correspond effectivement peu ou prou à ce que disait l'histoire officielle. Les tarifs sur les textiles et l'habillement ont été largement épargnés par les baisses générales qui ont caractérisé les négociations commerciales des quarante dernières années. En conséquence, le commerce entre pays riches n'est pratiquement plus entravé par aucun tarif – en revanche les importations vers les pays riches en provenance des pays pauvres doivent franchir des barrières tarifaires disproportionnées car les pays pauvres sont très dépendants des exportations de textiles et de vêtements. Edward Gresser estime que les « pics » de tarifs américains (c'est-à-dire les tarifs dépassant 15 %) ne sont pratiquement jamais appliqués sur les importations américaines venant d'Allemagne, de Norvège ou du Japon, mais sont appliqués sur presque la moitié des importations primaires venant du Bangladesh, de Mongolie ou du Cambodge. Les États-Unis tirent plus de revenus des tarifs sur les culottes en provenance du Cambodge qu'ils ne le font avec le vin australien ou l'acier japonais5.

En revanche savoir si l'AMF et ses antécédents, ainsi que les quotas qui seront encore en vigueur après 2005, sont eux aussi cohérents avec l'histoire officielle est une question plus délicate. Même si l'intention était avant tout de protéger les industries des pays riches en limitant les importations venant des pays pauvres, l'effet de ces restrictions sur les importations n'a été ni uniforme ni uniformément mauvais pour les pays pauvres. S’il est indiscutable que les grands pays exportateurs compétitifs en termes de coût – le Japon des années 1950 ou la Chine des années 1990 – ont été entravés par le système des quotas, et si le manque à gagner global en terme de développement économique pour les pays pauvres, pris dans leur ensemble, a sans doute été important, l'argument selon lequel l'AMF a empêché tous les pays en développement d'améliorer leur sort laisse sceptique.

L'introduction des quotas de textile et de vêtements, et, en particulier, leur extension et leur complexité croissantes, ont eu pour effet de limiter les grands pays exportateurs compétitifs, mais aussi de « répartir » le lucratif marché américain et d'accorder des parts de marché à des dizaines de pays en développement qui sans cela n'auraient sans doute jamais été en mesure de vendre aux États-Unis. C'est le système des quotas et non les forces du marché qui ont offert l’accès au marché américain aux layettes des Philippines, aux sous-vêtements de Ceylan et aux chemises pour hommes de l'île Maurice. Et, en même temps qu'il donnait l'accès au marché américain, l'AMF facilitait d'autres formes de développement économique.

La prédiction selon laquelle la fin du système des quotas permettra à ces pays d'améliorer encore leur sort est tout aussi douteuse : la fin du système des quotas ne va pas tant permettre aux Philippines de vendre encore plus de layettes que de permettre à d'autres pays de s'emparer de ce marché jusqu'alors la chasse gardée de Manille. Les observateurs de tous les horizons politiques s'accordent maintenant pour reconnaître que si l'AMF a échoué à protéger l'industrie américaine, il a en revanche apporté une aide déterminante à des dizaines de petits pays. La plupart des grandes chaînes de détaillants projettent, dans l’ère post-AMF, de faire venir leurs vêtements de seulement cinq ou six pays, alors qu'ils avaient été forcés de s’approvisionner dans plus de cinquante pays du temps des quotas6.

À la mi 2004, ces mêmes pays qui avaient plaidé pour la terminaison de l'AMF – qui l'avaient même réclamé– avait fait un pas en arrière pour étudier plus calmement l'avenir. Peut-être qu'il ne valait mieux pas démanteler les protections, se mirent-ils à penser. Peut-être qu'au fond c'était une mauvaise idée. Les uns après les autres, ils appelèrent ou envoyèrent des mails à Auggie Tantillo.

Quand, en 2002, les quotas furent levés sur la troisième tranche d'articles textiles, quelques-uns des pays les plus pauvres du monde eurent un aperçu effrayant de l'avenir qui les attendait. La Chine avait été admise à l'OMC en 2001 et pour la première fois été devenue éligible pour que ses exportations de vêtements ne soient plus soumises à aucun quota. Non seulement on commença à réaliser que les Philippines ou Ceylan ou l'île Maurice n'auraient pas une plus grande part du gâteau quand les quotas auraient disparu, mais au contraire il devint clair que la Chine raflerait les parts de marché de tout le monde. Tout au long de l'histoire du régime des quotas, les observateurs avaient pris l'habitude de voir des nouveaux jets gicler chaque fois que des nouveaux trous étaient percés dans la digue, mais personne ne s'était préparé aux jaillissements spectaculaires qui viendraient de Chine.

Dans la plupart des catégories qui n'étaient plus soumises à quotas en 2002, les exportations chinoises vers les États-Unis augmentèrent de plus de 100 %, avec des déclins correspondants dans les exportations des pays qui avaient jusque là bénéficié de quotas. Dans un grand nombre de catégories de textiles et de vêtements, les jaillissements en provenance de Chine furent bien plus puissants que tout ce que l'on avait connu depuis l’après-guerre. Les exportations chinoises de vêtements pour bébés (catégorie 239) furent multipliées par 20, les robes (catégorie 350/650) par 15, les textiles tricotés (catégorie 222) par un fantastique facteur 2107. Globalement, la part du marché américain détenue par la Chine, dans les vêtements dont les quotas avaient été levés, passa de 24 % à 86 %8. En même temps, les fournisseurs chinois cassaient les prix : les prix de gros baissèrent souvent de plus de moitié. Bien sûr, la baisse des prix était en partie le résultat de l'élimination du régime des quotas elle-même car les exportateurs n'avaient plus besoin d'acheter des quotas pour pouvoir vendre aux États-Unis. Comme le montre la Figure 9.1, les gains pour la Chine correspondirent à des pertes pour pratiquement tous les autres pays.

Les détaillants avaient la tête qui leur tournait à la perspective de pouvoir se fournir sans restriction en Chine. La Chine était la gazelle de l'industrie globalisée de l'habillement : la plus rapide, la moins chère, la meilleure. De JCPenney à Liz Claiborne, toutes les entreprises annoncèrent des plans pour transférer la plupart de leurs sources d'approvisionnement en Chine9. Les chiffres varient pour estimer à quel point la Chine dominera le commerce global dans le monde de l’après AMF, mais une chose est sûre et unanimement reconnue : la Chine dominera. Les estimations les plus conservatrices suggèrent que la Chine triplera sa part dans les importations de vêtements vers les États-Unis, passant de 16 % à 50 %, tandis que certains experts de l'industrie prédisent que la Chine pourrait finalement fabriquer 85 % des vêtements achetés aux États-Unis10. À la mi 2004, Esquel Corporation, qui avait été forcée par le système des quotas de construire des usines à l'île Maurice, annonça qu'elle allait fermer ses établissements implantées là-bas pour les rapatrier en Chine11.


Source : OTEXA. Calculs de l’auteur pour 16 catégories de vêtements libérées de tout quota le1er janvier 2002.


Figure 9.1 : Pourcentage d’augmentation ou de diminution des importations de vêtements libérées de tout quota (2001 comparé à 2004, années se terminant en août ; unité : équivalent mètre carré).


Si le bond des importations chinoises fera du tort à la Caroline du Sud, ses effets seront bien pires sur de nombreux pays en développement. Les exportations de textile et de vêtements représentaient plus de la moitié des exportations de marchandises de dizaines de pays, parmi lesquels le Bangladesh, l'île Maurice, le Honduras et Ceylan, où la plus grande part des emplois manufacturiers se trouvent dans le textile (voir Figure 9.2). Dans beaucoup de ces pays, la majorité des exportations de vêtements allaient vers des pays riches qui avaient des quotas limitant la part des vêtements chinois12. Tandis que l'industrie américaine du textile et de l'habillement a perdu approximativement 300 000 emplois depuis l'an 2000, les prédictions les plus sombres suggèrent que la fin de l'AMF pourrait signifier la perte de plus de 30 millions d'emplois dans le Tiers-monde13. À cela il faut ajouter qu'un emploi dans le textile ou la confection engendre environ deux emplois dans les services ancillaires tels que le transport ou l'assurance, et que ces emplois sont aussi en péril14.

En Caroline du Nord, les ouvriers ayant perdu leur emploi, s'ils ont de la chance, en trouveront un nouveau chez IBM, et s'ils ont moins de chance chez Wal-Mart. Les moins chanceux encore bénéficieront de l'aide aux chômeurs et des programmes d'assistance pour les ajustements économiques. Enfin, dans le pire des cas, ils recevront des bons alimentaires. Au Bangladesh, en revanche, il n'y a pas beaucoup d'autres industries et il n'y a aucune sorte de filet de sécurité. De fait, la chose la plus proche d'un filet de sécurité qu'ait jamais connu le Bangladesh était une part de marché garantie par l'AMF. Il est difficile d'imaginer quelle sera la conséquence ultime de la tendance illustrée par la Figure 9.3, qui montre un important programme de rapatriement vers la Chine aux dépens du Bangladesh. La part de marché du Bangladesh dans les articles pour lesquels les quotas ont été levés a chuté de près de 90 %, tandis que la part de la Chine a plus que triplé. Il y aura sans doute, en conséquence de l'élimination des quotas, des bénéfices importants en termes de prospérité globale à l'échelle mondiale, mais ces bénéfices sont encore plus abstraits à Dacca qu'ils ne le sont à Kannapolis en Caroline du Nord.


Source : USITC, 2004, Table 1.1.


Figure 9.2 : Exportations de textiles et de vêtements en pourcentage des exportations industrielles totales, 2001.


Quelques pays pensent qu'ils pourront se mesurer avec la Chine. L'Inde et le Pakistan seront sans doute capables d’offrir des prix et une qualité comparable aux productions chinoises, et ce seront des fournisseurs de choix pour les détaillants qui ne souhaitent pas mettre tous leurs oeufs dans le même panier chinois. Quelques pays d'Amérique centrale, en particulier le Honduras, pensent que leur proximité avec le marché américain – qui permet des délais de livraison très courts – peut leur donner une chance face à la Chine. Les avantages tarifaires dans le cadre du CBTPA (traité d'échange commercial avec la zone caraïbe) sont aussi une chance pour eux15. Bien sûr, pour bénéficier de ces avantages tarifaires, les pays d'Amérique centrale doivent utiliser des textiles fabriqués aux États-Unis, ce qui est un handicap pour eux dans l'autre sens, mais ce sera un combat pour un autre jour.

Il est intéressant de noter qu’en grande partie grâce aux militants anti-globalisation, le Cambodge pense aussi pouvoir tirer son épingle du jeu. Plutôt que de s'engager dans la course vers le fond, ce petit pays estime qu'il est possible de s'en tirer par une autre voie. Quand les États-Unis lui ont pour la première fois, en 1999, donné accès au marché américain, ils ont exigé en échange un ensemble d'engagements contre le travail dans les ateliers sweatshops, et ils ont même offert au Cambodge des bonus de quotas s'il atteignait ses objectifs en matière d'amélioration des conditions de travail16. Ainsi pour les entreprises qui ne veulent pas cautionner la longue liste des abus commis dans les sweatshops qu’on entend si fréquemment mentionnés quand on parle des usines chinoises, le Cambodge offre une alternative « socialement responsable » grâce à laquelle les entreprises et les consommateurs sont assurés d'un contrôle rigoureux sous l'égide de l'Organisation Internationale du Travail. Les études montrent que les consommateurs sont prêts à payer plus cher pour avoir la garantie que leurs vêtements n'ont pas été fabriqués dans des sweatshops. Et les entreprises comme Nike ou GAP ont horreur de voir leurs ventes entravées par les récits horribles des conditions de travail dans les sweatshops17. Il y a donc une niche, peut-être même importante, pour les pays capables d'offrir des garanties de conditions de fabrication décentes, garanties que la Chine ne peut pas offrir.


Source : OTEXA.


Figure 9.3 : Parts de marché dans les importations américaines de vêtements libérées de tout quota en 2002, Chine comparée au Bangladesh.



En dehors de ces quelques pays, cependant, la vie après l'AMF risque d'être au mieux incertaine et au pire désastreuse pour tous les autres pays – et plus particulièrement ceux dont les industries ont été engendrées par l'AMF – qui vont perdre contre la Chine. Face à la menace chinoise, un groupe improbable de pays se sont mis à gronder ensemble à la mi 2004. En juillet de cette année-là, près de 100 associations professionnelles, originaires de 47 pays différents, ont signé la Déclaration d'Istanbul réclamant une réunion d'urgence de l'OMC pour voir comment faire face à la menace chinoise dans le monde post-AMF. Cette nouvelle coalition faisait littéralement le tour de la planète, depuis l'Argentine jusqu'à la Zambie18.

Se rajoutant aux grondements, dans toutes les langues, de cette coalition, on entendait aussi les cris de plus en plus aigus de l'industrie américaine. Le Conseil national des organisations textiles (NCTO), résultant de la fusion de l'ATMI et de l'AYSA, restait le maître de la meute tandis que l'industrie continuait à ne faire état que de ses misères. Alors que beaucoup d'associations professionnelles présentent avec fierté leurs produits, leurs clients ou leurs modèles de business, les groupements textiles continuent à être principalement connus pour leurs blessures. Sur le site web du NCTO, à la mi 2004, l'internaute ne pouvait pas cliquer sur des produits, seulement sur des problèmes :

Comme durant le dernier demi-siècle, l'industrie américaine du textile et de l'habillement continuait à fermer des usines, licencier des ouvriers et compter les faillites. L'AMTAC, le NCTO et les patrons d'entreprises textiles à travers tout le Sud, téléphonaient ou écrivaient à Washington, dans ce que certains ont décrit comme la plus grande démonstration de force politique unifiée depuis la fin des années 80.

Auggie Tantillo reçut aussi de l'aide d'autres horizons, quand un vaste assortiment de groupes de toutes les régions de l'Amérique arrivèrent à Washington pour dénoncer les tricheries de la Chine. Les groupes allaient de l'Association nationale des industriels, soutenue par de nombreux membres du Congrès, qui se plaignait que la Chine maintenait sa devise à un niveau artificiellement bas afin de soutenir ses exportations, jusqu'aux représentants d'un grand nombre d'industries qui dénonçaient les violations de la propriété intellectuelle et la piraterie dissimulée de la Chine. L'AFL-CIO dénonçait les conditions de travail répressives en Chine – en particulier le système hukou –, déclarant que c’était des pratiques déloyales. Et des producteurs, chinois et étrangers, se plaignaient que le secteur nationalisé continuait à bénéficier d’avantages injustes et de subventions du gouvernement chinois. Une vague anti-chinoise commença à enfler à Washington, s’introduisant jusque dans le programme électoral du Parti Démocrate en 2004, lequel utilisait un langage étonnamment brutal comme « il faut montrer les poings à la Chine ».

Et finalement, à l'université de Georgetown, où est né ce livre à la suite d'une de leurs manifestations, les étudiants se mirent à gronder aussi. En quelques courtes années les étudiants avaient obtenu que les usines qui fabriquaient les vêtements sous licence de l'université prennent des engagements sur des codes de bonne conduite. Ils avaient dénoncé Nike, Reebok, et beaucoup d'autres entreprises, les forçant à améliorer les conditions de travail dans leurs usines de confection à travers le monde. Puis des militants des ONG et des universités dans tout le pays prirent fait et cause pour l'AMF, et demandèrent aux entreprises américaines de rester loyales à leurs fournisseurs dans les pays les plus pauvres plutôt que se précipiter en Chine19.

En 2004, une nouvelle génération se préparait à s'asseoir à la table des négociations. L'industrie textile américaine avait trouvé un regain d'énergie dans les nouvelles crises qui s’annonçaient. Certains pays en développement s'apprêtaient à défendre le statu quo, tandis que d'autres voulaient s'assurer que l'AMF serait une fois pour toutes relégué dans l’Histoire. Un grand nombre de pays suivaient une voie délicate, effrayés pour leur avenir mais aussi craignant de fâcher la Chine. Certains membres du Congrès fustigeaient les abus commis par la Chine, assurés qu'ils étaient qu’on ne leur demanderait pas de prendre la moindre décision. D'autres membres, continuant la longue tradition d'utilisation des accords textiles comme monnaie d'échange en politique étrangère, réclamaient des baisses de tarif spéciales pour les pays musulmans. George W. Bush marchait sur des œufs : il souhaitait conserver les bonnes grâces des électeurs des Carolines sans trop endommager les relations avec la Chine, et cela tout en continuant à soutenir ses alliés dans sa « Guerre contre le Terrorisme ». Julia Hugues et Eric Autor hochaient la tête : ils ont eu 10 ans, répétaient-ils tous les deux. Les entreprises américaines de vêtements cherchaient à calmer les activistes. La plupart des pays d'Amérique centrale restaient indécis, hésitant, dans la négociation, entre peser du côté d'Auggie ou bien du côté d’une plus grande liberté commerciale. De nouvelles armées alphabétiques, d'après plusieurs personnes avec qui je me suis entretenue, s’invitaient à la table des négociations. La CIA et la NSA (National Security Agency) commençaient à s'intéresser à l'AMF tandis qu'elles réfléchissaient à la menace que pourraient représenter 10 millions d'ouvriers du textile et de l'habillement mis au chômage à travers l’ensemble du monde islamique. Alors que tous ces intérêts disparates convergeaient vers Washington à la fin de l'année 2004, il devint clair qu'un accord politique allait être négocié. On allait élaborer un deal qui conviendrait à chacun autour de la table. L'accord contiendrait vraisemblablement quelque chose pour Auggie, quelque chose pour Julia, quelque chose pour l'île Maurice et quelque chose pour la Chine20.

L'ancien système ne pouvait, bien sûr, plus durer. Mais l'alternative qui se profilait, un vrai libre-échange, n’apparaissait pas possible non plus. Depuis que le Parlement anglais avait imposé à ses citoyens à porter des vêtements en laine au début du XVIIIe siècle, les riches pays occidentaux avaient toujours protégé leurs industries de l'habillement contre les produits bon marché venant d'Asie, et il était peu vraisemblable que cette politique disparaisse comme par enchantement entre Noël et le Nouvel An. En 2004, les choses allaient donc une fois de plus s'arranger grâce à la politique plutôt qu’aux marchés, et ce n'était pas encore clair si ce serait les meilleurs négociateurs ou bien les meilleurs tee-shirts qui l’emporteraient.

« Vous voyez », me dit Auggie Tantillo, en montrant tous ses nouveaux alliés, dans le monde entier, qui soudainement se rassemblaient sous son ombrelle politique et cherchaient à se protéger des marchés – en particulier à se protéger de la Chine –, « nous ne sommes pas juste une bande de gars de Caroline du Sud hurlant à la lune. »



Notes du chapitre 9 :


  1. Ce chapitre est basé sur des informations présentées dans http://www.insidetrade.com entre septembre 2001 et février 2002 et sur des entretiens de l’auteur avec Ronald Sorini de la firme Sandler, Travis et Rosenberg, Erik Autor de la Fédération nationale des détaillants, et Cass Johnson de l’ATMI au printemps 2002. Voir aussi Blustein, “A Pakistani Setback”.

  2. Les quotas d’importation, ainsi que les taux d’utilisation, se trouvaient à http://www.customs.ustreas.gov/.

  3. Ramey, “Wal-Mart Gets Political”, et http://www.opensecrets.org.

  4. Ibid.

  5. Voir Gresser, “Who Gets Hit?” et “It’s Expensive Being Poor”.

  6. De Jonquières, “Clothes on the Line”.

  7. Les calculs sont fondés sur les Équivalent Mètre Carré et mesurent les changements entre 2000 et 2003. Voir http://otexa.ita.doc.gov pour des données commerciales par catégories.

  8. J’ai basé ces calculs sur les données commerciales de 2001 à 2003 pour les catégories qui étaient complètement dégagées des quotas en 2002. Voir http://otexa.ita.doc.gov/scripts/tqsum2.exe.

  9. De Jonquières, “Clothes on the Line”.

  10. Pour des études des effets probables de la terminaison des quotas sur les parts de marché, voir USITC, Textiles and Apparel, et Nordas, The Global Textile and Clothing Industry. Voir aussi Malone, “Low-Wage Nations Import Share to Surge”.

  11. Malone, “Low-Wage Nations Import Share to Surge”.

  12. Nordas, The Global Textile and Clothing Industry, chapitre IV.

  13. Magnusson, “Where Free Trade Hurts”.

  14. Nathan Associates, Changes in Global Trade Rules, 6.

  15. Bussey, “China to Collar Textiles?”

  16. Just-Style.com, “Cambodia: Garment Sector Will Survive After Quotas”.

  17. Pollin, Burns and Heintz, Global Apparel Production and Sweatshop Labor.

  18. Voir http://www.fairtextiletrade.org/istanbul/declaration.html consulté le 1 juillet 2004.

  19. Voir http://www.iccr.org/issues/css/featured.php consulté le 6 octobre 2004.

  20. Pour des mises à jour sur les régimes commerciaux s’appliquant au textile et à l’habillement, voir http://faculty.msb.edu/rivolip/.

* Ministre des Affaires Étrangères aux États-Unis. (N.d.T.)