Chapitre 10



Où vont les tee-shirts après le bac de l’Armée du Salut


Le Japon, la Tanzanie, et l’atelier de chiffons





Rendez-vous dans le parking


Dans la banlieue chic et en général bien élevée de Bethesda, dans le Maryland, à côté de Washington, la compétition commence à chauffer1. On est samedi matin, et les mamans qui viennent de conduire leurs enfants au foot font maintenant la course pour jeter des choses. La première dans la queue est une Lexus SUV, suivie par une monospace Town & Country, puis une Lincoln Navigator. Ces trois véhicules coûtent à eux seuls largement plus que $100 000, ce qui permettrait d'acheter à peu près un dixième d'une des maisons des alentours. La camionnette de l'Armée du Salut est garée à l'extérieur du centre commercial Sumner Place, mais elle n'a qu'une capacité limitée, si bien qu'il vaut mieux arriver tôt et ne pas se laisser doubler. L'attente pour se débarrasser des affaires de l'année dernière est plus longue que l'attente pour en acheter de nouvelles à l'intérieur du centre commercial, et souvent dès 10 heures du matin la camionnette est pleine et les concurrentes les plus faibles devront revenir la semaine suivante. Les mamans se débarrassent essentiellement de vêtements – des grands sacs-poubelles bourrés de vêtements en parfait état dont simplement quelqu'un ne veut plus. Certaines des mamans reconnaissent que plus tard dans l'après-midi elles sont retournées dans le centre commercial acheter de nouvelles choses, et que l'année prochaine il est vraisemblable qu'elles les jetteront. Quelques mères expliquent que c'est par altruisme qu'elles apportent cela à la camionnette, et toutes déclarent qu'elles utiliseront la déduction fiscale. Mais surtout, les mamans sont là car elles ont besoin de vider leurs placards pour faire de la place pour les nouvelles fringues.

Des tee-shirts ? Oui, reconnaissent-elles, des quantités de tee-shirts. Elles secouent leurs têtes, incapables de comprendre comment elles ont pu se retrouver avec tant de tee-shirts. Il est facile d'expliquer la dynamique fort simple du marché des tee-shirts d'occasion dans une banlieue riche des États-Unis : beaucoup d'offre, pas de demande.

Les salaires élevés qui ont entraîné l'effondrement de l'industrie américaine du textile et de l'habillement ont aussi un côté positif. Ces mêmes salaires qui ont détruit l'industrie ont peut-être aussi conduit à un nouvel avantage comparatif : les Américains très aisés – et même ceux de la classe moyenne – sont experts pour se débarrasser des choses, et plus nous devenons riches, plus les montagnes de vêtements que nous jetons s’élèvent. Il fut un temps où l'Armée du Salut cherchait à vendre ces vêtements dans ses propres boutiques ou bien les donnait, mais l'offre maintenant dépasse tellement la demande par les Américains que seule une partie des vêtements collectés restent aux États-Unis. Il n’y a largement pas assez de pauvres en Amérique pour absorber les montagnes de vêtements jetés, même quand on les donne.

Les choses dont se débarrasse l'Amérique, cependant, trouvent des clients dans le monde entier, et les vêtements jetés par les Américains forment l'épine dorsale d'une industrie globale florissante. Alors que les États-Unis ont une balance des marchandises déficitaire depuis plus d'un quart de siècle, l'industrie du recyclage de vêtements a constamment exporté. Entre 1990 et 2003, les États-Unis ont exporté environ 3 milliards de tonnes de vêtements d'occasion et d'autres produits textiles usagés (voir Figure 10.1), et l'industrie a des clients dans plus de cent pays2. Les États-Unis détiennent aussi près de 40 % du marché des exportations de vêtements d'occasion3.

Les opinions des observateurs sont très divergentes sur le marché global des tee-shirts d'occasion. Est-ce que le business du recyclage des vêtements est une sale industrie – un réseau dans l'ombre qui exploite les organisations charitables et leurs donateurs, et étouffe les industries de la confection dans les pays en développement sous des montagnes de produits rejetés ? Ou bien est-ce une industrie louable, un modèle de marché libre et très réactif qui canalise le désir de donner et permet d'offrir des vêtements aux pauvres ? Les personnes qui ont une opinion sur cette industrie l'expriment toujours avec fermeté. Mais la plupart des gens, bien sûr, ne pensent jamais à l’industrie des vêtements usagés, et tout en jetant leurs tee-shirts dans les bacs de collecte n’ont que des idées très vagues, et généralement erronées, sur ce qu'ils deviennent ensuite.


Source : USITC Dataweb.


Figure 10.1 Exportations américaines de vêtements usagés, en poids.


L'industrie est pratiquement invisible, sauf pour ceux qui y participent : il n'y a pas de marque connue, pas d'acteur important à l'échelle globale. Presque chaque jour, des entreprises entrent ou sortent de cette activité, et même s'il y a quelques usines ce sont essentiellement des réseaux de petites entreprises familiales réparties autour de la planète. Les réseaux reposent souvent sur des liens ethniques ou familiaux, et la plupart des entreprises n'ont que des avantages concurrentiels fugitifs dans la demande ou dans l'offre. Cette activité peut sembler facile, simplement faire passer des montagnes de vêtements dont les riches ne veulent plus vers les pauvres qui n'en ont jamais assez. Mais il y a de multiples complications et de nombreux défis pour une industrie qui doit mettre en relation les mamans du parking de Bethesda avec les mamans des villages africains. Chaque étape du voyage a son ensemble de concurrents. Et il est impossible de savoir à l'avance ce qui sera jeté à Bethesda et qui pourra en vouloir en Afrique. Les fournisseurs et les clients sont versatiles, et la compétition, de plus en plus intense, fait baisser les prix depuis plus de 30 ans.

Pour l'instant, j'ai décidé de conserver mon tee-shirt. Mais un jour viendra où je le jetterai dans le bac de l'Armée du Salut, et il vivra alors une myriade de nouvelles aventures. Le plus étonnant est que c'est seulement dans cette phase finale de sa vie qu'un tee-shirt se retrouve sur un vrai marché. Contrairement aux producteurs américains de coton, aux usines textiles de Caroline du Nord, ou aux usines de confection chinoises, les recycleurs de vêtements se débrouillent seuls, sans assistance, et sans même être connus des gouvernements ou des lobbyistes. Il n'y a pas de murs pour se protéger des lions, si bien que les acteurs qui réussissent dans l'industrie du vêtement d'occasion n'ont pas le choix, ils pratiquent la frappe plutôt que l'esquive, et chacun survit seulement en étant un champion dans une course épuisante, où il y a des centaines de concurrents, et où il faut être plus rapide, meilleur et moins cher que les autres, une course qui ne laisse pas beaucoup de temps pour s’occuper de politique. C'est seulement dans ce dernier chapitre de la vie d'un tee-shirt que les échanges mondiaux sont régis par les lois de l'économie plutôt que par la politique. Tandis que le commerce mondial du coton brut s'explique surtout par les subventions, et que les tarifs, les quotas et les accords commerciaux expliquent en grande partie le commerce mondial des tee-shirts neufs, une fois que le tee-shirt a été jeté dans le bac de collecte la fin de l'histoire de sa vie n’est plus qu’une histoire de marché.

L'industrie globale du vêtement d'occasion offre aussi une étude de cas fascinante du marché des « flocons de neige »*, car pratiquement tous les vêtements qui rentrent dans cette industrie sont uniques. Au stade du coton brut, n'importe quelle balle de coton d'une qualité donnée est interchangeable avec n'importe quelle autre balle de qualité identique. De même, une fois que leurs caractéristiques ont été spécifiées, les tee-shirts blancs sont interchangeables. Mais si les mamans qui font la queue à Bethesda jettent 100 tee-shirts, ils seront tous différents, et cette aspect de l’activité a des implications importantes sur la façon dont l'industrie est structurée et sur les conditions pour gagner. En bref, cela implique que les entreprises qui réussiront le mieux sont celles qui ont développé une grande expertise dans le tri des flocons de neige, et qui disposent d'un réseau mondial de relations personnelles leur permettant d'envoyer leurs produits uniques aux bons clients. Il est difficile d'imaginer comment une multinationale pourrait y réussir. Voici enfin une industrie globalisée pour les petits gars.


Orpaillage sur l'East-River


La famille Stubin de Brooklyn, le quartier de New York au sud-est de Manhattan, est un acteur de cette industrie depuis plus de cinquante ans. L'entreprise familiale Trans-Americas Trading Company occupe un atelier et un entrepôt sur cinq niveaux sur la rive gauche de l'East River. Dans le temps, les navires venaient s'amarrer ici, les usines produisaient, et des gens y habitaient, mais le voisinage a décliné dans les années 60 et 70, et aujourd'hui il ne reste plus grand monde à part les Stubin. Les urbanistes de la ville de New York parlent de réhabiliter les abords du fleuve, voyant déjà des promenades le long des berges et des immeubles résidentiels, mais pour l'instant il n'y a pas beaucoup d'activité et encore moins de circulation. Ce n'est pas tant un voisinage mal famé qu'un « non voisinage ». L'usine a beau n'être qu'à dix minutes de Manhattan, le seul trafic semble être celui des camions qui arrivent au quai d'expédition de Trans-Americas et qui en repartent. Ce qui apparaît aujourd'hui comme une section désolée, le quartier Greenpoint de Brooklyn, est l'endroit où ont débarqué des générations d'immigrants, surtout des Européens. Morton Stubin, qui arriva de Pologne en 1939, était l'un d'entre eux. L'histoire familiale est un peu floue sur la façon dont Morton a démarré dans le business du vêtement d'occasion, mais il s'est débrouillé pour trouver des vendeurs et des acheteurs de vêtements d'occasion et il a construit une affaire mettant les uns en relation avec les autres.

Ed Stubin, le fils de Morton, n'avait pas prévu de travailler dans l'entreprise. Il voulait devenir universitaire, et il a poursuivi ses études jusqu'à un doctorat en psychologie. Mais Ed découvrit que l'offre de postes universitaires en psychologie était réduite et, à l'inverse, que sa famille avait besoin de lui, alors dans les années 70 il entra dans l'affaire de son père. Aujourd'hui, même si Ed se consacre totalement à l'entreprise, et s'il est considéré par beaucoup comme le leader et le porte-parole de l'industrie, il ne se considère pas réellement comme un businessman, et il réfléchit encore à ce qu'il pourrait bien faire avec sa formation en psychologie une fois qu'il aura pris sa retraite. Eric Stubin, le fils de Ed, lui non plus n'avait pas projeté de rentrer dans l'affaire, mais après l'université et quelques années passées à grimper les échelons managériaux dans une grande corporation, il revint à Brooklyn travailler avec son père. Sunny Stubin, la femme de Ed, travaille aussi à Trans-Americas.

L'industrie américaine du recyclage d'articles textiles est composée de milliers de petites entreprises familiales, beaucoup d'entre elles dans leur troisième ou quatrième génération de propriétaires de la famille, et Trans-Americas est à la fois la règle et l'exception dans cette industrie. Comme la plupart de ses 3000 concurrents, Trans-Americas est une entreprise familiale employant des membres de plusieurs générations dans les opérations quotidiennes4. Chaque année plusieurs des concurrents des Stubin mordent la poussière, et chaque année les entreprises qui ont fait faillite sont rapidement remplacées par de nouvelles entreprises plus agiles. Dans ce perpétuel tourbillon de sortants et de nouveaux entrants les Stubin se distinguent, cependant, par leur longévité. Lors de notre entretien, Ed Stubin répéta plusieurs fois cette phrase en levant les sourcils : « Nous sommes encore ici », comme s'il n'y croyait pas tout à fait lui-même. Par sa taille aussi l'entreprise des Stubin est exceptionnelle : Trans-Americas emploie environ 80 personnes à plein temps, alors que la norme est plutôt entre 30 et 50.

Les Stubin achètent les vêtements aux organisations charitables dans un rayon de 1500 km autour de New York, et, une journée moyenne, environ 30 tonnes de vêtements arrivent sur le quai de l'atelier. Les organisations charitables font payer le prix que le marché accepte : ces dernières années, entre 10 et 15 cents le kilo. Les prix sont plutôt en haut de la fourchette quand les vêtements rejetés viennent de quartiers aisés, et plutôt en bas durant les mois où moins de vêtements recherchés sont rejetés. En général, les vêtements d'hiver ont un marché plus réduit que les vêtements d'été, donc les prix sont à la baisse pendant la période hivernale et ils remontent aux beaux jours.

Les acheteurs de vêtements usagés ne peuvent pas être trop difficiles, ni allergiques au risque. Ils n'ont pas d'autre choix que d'acheter ce qui vient d'être jeté, considéré par quelqu'un comme n'ayant plus d'intérêt, et ils ne savent jamais exactement ce qu'ils vont trouver dans les chargements qui viennent des organisations charitables. Les acheteurs les plus doués sont comme des spéculateurs en bourse, achetant au point bas, sachant sans hésiter saisir une occasion, en espérant qu'à ce moment-là les concurrents auront le dos tourné.

Malheureusement, quand les vêtements arrivent à Trans-Americas, le meilleur choix est déjà parti. Les organisations charitables les plus importantes – Goodwill et l'Armée du Salut – trient les articles qu'elles reçoivent et conservent ceux qu'elles pourront revendre dans leurs propres boutiques, si bien que les vêtements qui arrivent chez les Stubin ont déjà été rejetés deux fois, une fois par leur premier propriétaire et une fois par l'organisation à qui ils ont été donnés. Mais les acheteurs les plus malins savent non seulement quels genres d'articles sont donnés à quelles organisations, mais aussi ce que ces organisations tendent à garder ou à laisser partir.

Ed Stubin a été témoin d'un changement dans la nature même du business au cours des trente dernières années. Longtemps, l'activité a essentiellement consisté à trier. Les tonnes de vêtements déversés sur le quai de déchargement étaient classés en trois catégories : à vendre comme vêtement, comme chiffon de nettoyage, ou comme fibre. Chaque catégorie trouvait tout de suite des acheteurs, et surtout chaque catégorie était rentable. Que le vêtement qui arrivait dans le magasin de stocks fût destiné à être transformé en fibre, découpé en chiffon, ou porté par quelqu'un, le prix payé à l'achat était suffisamment en dessous du prix de vente pour que les Stubin fassent un bénéfice. Le business était, à l'époque, plus simple et plus facile qu’aujourd’hui et c'était cette perspective de profits rapides qui attira la concurrence.

L'intensification de la concurrence, dans les années 70, exerça une pression sur les marges qui se poursuit encore. Avec les prix de vente qui baissaient et les prix d'achat qui montaient, il ne suffisait plus de trier et de vendre en trois catégories, car la plupart des prix de vente étaient passés en dessous des coûts des Stubin. Le business passa d'une activité de triage à une activité de recherche des bons articles. Chercher de l’or demande généralement plus qu'un savoir-faire de triage, et il implique aussi une prise de risque supérieure. Tandis que certaines entreprises se contentent de « trier et vendre », d'autre, comme Trans-Americas, ont développé une compétence importante en « orpaillage ».


* * *


Les vêtements entrent dans le magasin de stocks de Trans-Americas par un convoyeur qui défile devant les ouvriers de chaque côté. Comme dans une rediffusion de « I love Lucy »*, les ouvriers attrapent les vêtements passant devant eux et les jettent vers l'un de nombreux bacs, chutes ou tapis. Cette étape exige peu de qualification ; le « triage brut » demande simplement d'identifier les produits et de les jeter au bon endroit. On voit passer, par exemple, des jupes, des pantalons pour homme, des tissus d’intérieur, des jeans. Les tee-shirts sont dans une catégorie à part dont font partie aussi d'autres articles similaires en coton.

Les vêtements de cette catégorie-là passent par un trou à travers le plancher et atterrissent à l'étage inférieur sur un deuxième convoyeur autour duquel s’affaire une autre équipe. Les ouvriers examinent rapidement chaque « flocon de neige » et décident de son sort. La différence est subtile mais néanmoins précise : ces ouvriers ne se contentent plus de trier, ils doivent maintenant évaluer. Le job demande plus de formation et d'attention, et il est mieux payé. Les ouvriers doivent aussi classer les vêtements en fonction de leur degré d’usure : « comme neuf », « légèrement usagé », ou « invendable en tant que vêtement ». Tandis que les ouvriers évaluent et classent, ils sont aussi à la recherche de pépites, car certains types d'articles même en mauvais état sont du haut de gamme recherché. Les vêtements dits vintage ont la valeur la plus élevée, même s'il n'est pas aisé d'expliquer en quoi consistent les vintage. Si un ouvrier décide qu'un article est vintage, le vêtement aura droit à un traitement spécial à l'étage supérieur de l'usine, où Sunny Stubin choisira vers quel client il partira. S'il n'est pas clair ce que vintage signifie, il est clair en revanche que le business dépend de la capacité des ouvriers à identifier ces vêtements-là, car les laisser partir avec le tout-venant est comme rejeter les pépites d'or dans la rivière en même temps que les profits de l'entreprise. Repérer les flocons de neige qui ont une valeur particulière est une qualification que les spécialistes en management appellent le « savoir tacite. » En d'autres termes, il est difficile à expliquer.

Certains aspects de cette activité d'orpaillage sont aisés. Chacun sait qu'il faut surveiller les Levi’s ou les Nikes, car les jeunes japonais et japonaises branchés raffolent de ces marques, et la bonne paire de jeans ou de sneakers peut se vendre plusieurs milliers de dollars à Tokyo5. Les Japonais adorent aussi Disney, et un tee-shirt Mickey Mouse en parfait état peut facilement se vendre 10 fois plus cher qu'un tee-shirt avec une décoration moins prisée. À cause de son goût insatiable pour tout ce qui est américain, le Japon est le premier client de vêtements usagés américains6. Cependant, la demande japonaise se limite au haut de gamme sortant de l'ordinaire. Ainsi même si le Japon est le client le plus important en valeur il n'absorbe qu'une petite partie, en volume, des vêtements rejetés par les États-Unis. La plus grande partie des chargements des camions qui arrivent dans l'usine Stubin ne présente pas d'intérêt pour les Japonais.

Une fois que les articles du genre Mickey Mouse ont été triés, la recherche des pépites d'or dans la rivière des tee-shirts devient plus difficile à expliquer. L'équation de la valeur peut être renversée : des items usagés ont parfois une valeur supérieure à celle qu'ils auraient neufs, mais d'autres fois non. Les vieux procédés de teinture, par exemple, confèrent une valeur supérieure, mais ceci n'est pas vrai pour les chemisettes d'équipes sportives. Parfois, Sunny Stubin simplement sait quand elle voit un tee-shirt s'il plaira à l'un de ses clients pour le haut de gamme, et on attend des ouvriers les mieux payés qu'ils le sachent aussi. Comment expliquer à un ouvrier venant d'une autre culture qu'un tee-shirt Led Zeppelin en lambeaux (d'abord c'est quoi Led Zeppelin ?) doit être mis à part alors qu'un tee-shirt JCPenney même comme neuf peut partir dans la chute ? Comment expliquer que certains tee-shirts liés à un événement particulier (la concentration de motos pour le Mémorial David Faulkner en 2001) ont une valeur élevée et d’autres (la Journée des Z'enfants au Zoo en 2002) n'en ont pas ? Sunny Stubin hausse fréquemment les épaules : vous devez simplement connaître vos clients, répète-t-elle.

Certains tee-shirts sont en forte demande ces temps-ci, particulièrement en Europe, à New York et à Los Angeles. Sunny a, par exemple, en ce moment des clients prêts à payer le prix pour des groupes de rock des années 60, c'est pourquoi la viabilité du business dépend de la capacité des ouvriers à dénicher les pépites et à les envoyer vers le tapis roulant des vintage pour traitement particulier. Envoyer un vieux tee-shirt des Rolling Stones en Afrique revient à jeter l'argent par les fenêtres, car on ne pourrait pas moins s'intéresser aux Rolling Stones que les consommateurs africains. De plus, ils n'aiment pas qu'on voie que ce qu'ils portent est usagé. Le bon tee-shirt des Rolling Stones – par exemple celui de leur tournée de 1972 – peut atteindre $300 dans une boutique branchée vendant des collectors7. Si un tel tee-shirt se retrouve dans une balle à destination de l'Afrique, alors les Stubin ont non seulement laissé passer un bénéfice en ne vendant pas à leurs clients pour vintage, mais en plus ils ont créé un client insatisfait en Afrique.

Les tee-shirts sélectionnés pour traitement vintage sont réservés à certains clients et sont souvent vendus à la pièce – même si cela est parfois aussi au poids. Un joli Mickey Mouse peut partir pour $3, tandis qu'un groupe de rock recherché atteindra beaucoup plus. La grande majorité des tee-shirts qui défilent sur les tapis roulants, cependant, ne sont pas des pépites, et ne partiront ni à Londres, ni à Los Angeles, ni à Tokyo. Comme les sous-produits de la production de coton de Nelson Reinsch, les tee-shirts américains d'occasion finissent dans des endroits surprenants.


L’Au-delà des tee-shirts


Environ la moitié des vêtements qui arrivent à Trans-Americas connaîtront une deuxième vie en tant que vêtement. Là où les riches Américains voient des produits bons pour la poubelle, la plupart du reste du monde voit des vêtements en parfait état qui peuvent être portés au travail ou même à un mariage, ou pourront habiller encore un enfant ou deux. Depuis la chute du Communisme, un nouveau marché est apparu pour les vêtements usagés américains dans « le deuxième monde ». Les intermédiaires américains expédient maintenant de grandes quantités de vêtements d'occasion vers l'ancien bloc soviétique. D'après le Ministère du Commerce, l'Amérique expédie des vêtements d'occasion en Pologne, en Ukraine et en Russie, et les sites de petites annonces sur Internet pour des vêtements d'occasion contiennent souvent des messages venant de la partie la plus pauvre de l'Europe. Le climat de l'Europe de l'Est, car il est comparable à celui des États-Unis, en fait un marché favorable. De plus, les goûts vestimentaires y sont relativement proches. D'autres destinations habituelles pour les vêtements américains usagés sont les Philippines, le Chili et le Guatemala. Presque tous les vêtements expédiés vers ces marchés sont en parfait état. Leur seul défaut est que des Américains ont en eu assez.

Mais la plupart des vêtements qui passent sur les convoyeurs de Trans-Americas partiront en Afrique, dans un voyage de la région la plus riche du monde vers la région la plus pauvre. Pour plus d'une dizaine de pays d'Afrique subsaharienne, les vêtements d'occasion représentent un des postes les plus importants parmi les importations venant des États-Unis (voir Figure 10.2).



Source : USITC Dataweb


Figure 10.2 : Pays pour lesquels les importations de vêtements usagés en provenance des États-Unis font partie des 10 catégories d’importations les plus importantes.



On a l'impression que ces pays ont été sélectionnés dans la liste des pays à problèmes de la Banque mondiale, des endroits où les femmes continuent à porter l'eau et où les enfants naissent dans des maisons en torchis. Le fait que ces pays soient parmi les plus pauvres du monde est souvent un argument utilisé par les critiques du commerce de vêtements usagés. Ils expliquent que ces pays pauvres, pour comble d'insulte, servent de décharge aux chiffons américains.

Ed Stubin s'est rendu dans un grand nombre de ces pays. Il a voyagé au Niger, au Mozambique, en Angola et au Bénin, pour y rencontrer des clients et développer les affaires. Il est encore hanté par les ventres gonflés et surtout les membres amputés à cause des mines antipersonnel. Mais, pour Ed Stubin, l'Afrique n'est pas une décharge, ni un terrain d'étude économique, mais un client – ou plutôt des centaines de clients différents, chacun avec ses exigences de qualité, de service et de prix. Stubin est légèrement offensé, mais surtout amusé, à l'idée qu'il se débarrasserait de déchets en Afrique. Un tel modèle de business ne lui permettrait jamais de survivre, pas quand ses concurrents s'efforcent avec énergie de servir la demande des consommateurs africains. Tandis que nous autres Américains nettoyons continuellement nos placards de plus en plus grands, mais néanmoins toujours trop petits, afin de pouvoir filer au centre commercial acheter encore plus, nous créons une explosion dans l'offre de vêtements usagés qui fait pencher la balance du pouvoir de négociation vers les clients africains. Que le client africain recherche des kakis, des layettes ou des tee-shirts, il n'a que l'embarras du choix parmi des centaines de fournisseurs dans les réseaux des exportateurs occidentaux, et Stubin ne survit qu'en connaissant ce que veulent ses clients et en livrant en temps et en heure à un prix concurrentiel. Le principe sous-jacent n'est pas original mais il n’en reste pas moins critique : le client est roi, et Stubin est engagé dans une course où il faut être le plus rapide, le meilleur et le moins cher pour satisfaire les clients. Parlez de décharge !

Comme les acheteurs vêtements partout dans le monde, les clients africains de Trans-Americas veulent des articles sans tache ni déchirure. De plus, à cause du climat, ils ont une préférence pour les cotonnades légères. Mais la pudeur est une valeur importante dans presque toute l'Afrique, aussi les shorts ne présentent pas beaucoup d'attrait sauf pour les enfants. Les minijupes sont exclues, ainsi que tout ce qui est sexuellement provocateur. La plupart des clients africains de Ed préfèrent les couleurs foncées, car la saleté s'y voit moins. Les Africains sont aussi soucieux que les Américains d’être à la mode. Ils savent parfaitement si les revers sont larges, cette année, et si les pantalons ont des ourlets ; et la demande est en conséquence. Les tee-shirts sont bien adaptés au climat africain, même si le marché a ses exigences particulières en matière de dessins ou d'inscriptions sur les chemisettes.

La plupart des vêtements de Trans-Americas sont expédiés en balles préparées en fonction de chaque client, et ils sont vendus au poids. Une balle typique pèse 250 kg, mais elles peuvent être plus petites, ou au contraire aller jusqu’à une demi tonne. La taille de la balle et son contenu, ne cesse de répéter Stubin, sont adaptées aux demandes du client. Empilées dans le hangar de stockage, on peut voir littéralement des centaines de balles portant les inscriptions « blouses en coton pour femme », « vêtements pour bébé », « pantalons kakis pour homme », « polos en coton » ou simplement « chaussettes. » Dans sa recherche sans fin pour satisfaire exactement les préférences des clients, Trans-Americas trie les vêtements en plus de 400 catégories.

Les tee-shirts forment leur propre mini-industrie. Les Stubin trient les tee-shirts en plus de trente catégories : par exemple, tee-shirts avec poche, tour de cou, image quatre couleurs, inscription, image deux couleurs, ou équipes sportives. Tandis que certains clients passent commande de balles contenant un mélange de plusieurs styles de tee-shirts, d'autres spécifieront en détail ce qu’ils préfèrent. Aujourd'hui, le prix de marché pour des tee-shirts usagés en bon état est entre $1,30 et $1,80 le kilo. Comme il y a en moyenne 6 à 7 tee-shirts par kilo, cela veut dire que les tee-shirts des Stubin se vendent entre 20 et 30 cents l'unité. Ed Stubin aime souligner qu'il peut envoyer un joli tee-shirt en Afrique pour moins cher que le prix du timbre d’une lettre. Le prix de vente est approximativement la moitié de la valeur du coton brut contenu dans la chemisette.

Mon tee-shirt, qui vient d'une boutique de bord de mer en Floride, est bien adapté au marché africain. Les clients africains n'aiment pas les logos agressifs (du genre, « T'as un problème ? ») ou suggestifs (par exemple, « Attention, chaud devant ! »). Mais l'image multicolore d'un perroquet avec un palmier qui orne mon tee-shirt est joyeuse et ne choque personne, et il peut être porté aussi bien par un homme que par une femme. Le tee-shirt est en bon état, il n’a ni trou ni tache. Il a déjà été lavé plusieurs fois, mais les couleurs sont encore vives.

Mon tee-shirt a de la chance, cependant, car environ la moitié de ceux qui arrivent à l'usine de Trans-Americas n'auront pas de deuxième vie en tant que vêtement. Il n'y a en effet pratiquement aucune demande sur le marché mondial pour des vêtements qui ont une déchirure, qui sont trop usés ou qui sont tachés. Au sein des vêtements qui ne peuvent plus être portés, les tee-shirts sont parmi ceux qui ont le plus de valeur : la plupart d'entre eux finiront comme chiffon dans les usines du monde entier. Il n'y a pas beaucoup de meilleurs chiffons pour essuyer qu'un vieux tee-shirt, dit Ed Stubin. Imaginez, explique-t-il, que vous ayez une pile de vieux vêtements servant de chiffons à la maison et que vous veniez de renverser du café : qu'allez-vous utiliser pour l'essuyer – un jean, un sweater ou un tee-shirt ?

À peu près 30 % des vêtements qui arrivent chez Trans-Americas deviendront des chiffons d'essuyage. Trans-Americas vend des balles de vieux tee-shirts à des chiffonniers, qui payent environ 10 cents le kilo. Des chiffons blancs sont utilisés dans beaucoup de processus industriels, c'est pourquoi les tee-shirts blancs sont emballés à part et se vendent plus cher. C'est une étape où la valeur est de nouveau inversée, les tee-shirts avec de belles images en couleurs se vendront moins cher que les simples tee-shirts blancs, car les substances utilisées pour l'impression diminuent le pouvoir absorbant du tricot. Les tee-shirts très sombres (dont la teinture réagit avec certains produits chimiques) et ceux qui contiennent une proportion de polyester (qui réduit l'absorption) se vendront aussi moins cher.

Pour qu'un tee-shirt usagé en coton intéresse un chiffonnier, il faut qu'il en reste suffisamment pour qu’il puisse être découpé en un carré de dimension suffisante. Certains tee-shirts sont trop déchirés, ou bien comportent trop de substances ou d'impressions, pour être vendus à l'industrie du chiffon d'essuyage. Il reste néanmoins encore de la valeur dans ces tee-shirts, car ils peuvent alors entrer dans le marché du shoddy.

Un tee-shirt devient du shoddy quand il a été broyé en petits morceaux par une machine nommée (à juste titre) un mutilateur, dans un procédé comparable à la transformation des branches d'arbres en sciure. Le shoddy se vend entre 2 et 4 cents le kilo, et il a des clients dans toute les industries. Bernie Brill, le directeur exécutif de l’Association pour les sous-produits et le recyclage des textiles (SMART, Secondary Materials and Recycling Textiles Association) m'a dit qu'on trouve des tee-shirts usagés, par exemple, dans les portes et les plafonds d'automobiles, dans certains tapis, dans les matelas, les coussins, les produits d'isolation et les cercueils. Et finalement, en une boucle fascinante de l'histoire, le shoddy provenant de coton de haute qualité peut être de nouveau filé et servir à fabriquer des vêtements bon marché8.

Ed Stubin se débrouille pour trouver une utilisation et un marché pour presque tous les textiles jetés par les Américains. Les articles haut de gamme, perçus comme originaux ou branchés, seront vendus dans les boutiques de vintage dans toute l'Europe et en Amérique du Nord, les Japonais achetant quant à eux la plupart des Levi's. Les manteaux d'hiver seront expédiés en Europe de l'Est, et les vieux sweaters en coton iront au Pakistan pour être transformés en nouveaux sweaters. Le shoddy ira dans des usines un peu partout. Il ira aussi en Inde pour être transformé en couvertures par cher qui serviront ensuite pour les réfugiés. L'Italie est un client pour les vieux lainages, car toute une industrie s'y est développée pour recycler le cachemire de qualité.

Le coeur du business, cependant, reste le commerce avec l'Afrique, où l'explosion de l'offre de rejets par les riches rencontre la demande incessante de vêtements par les pauvres.



Notes du chapitre 10 :


  1. Ce chapitre est basé sur des entretiens, durant le printemps et l’été 2004, avec Ed Stubin, Sunny Stubin et Eric Stubin de Trans-Americas Trading Company à Brooklyn, New York, et avec les participants à la réunion de la Secondary Materials and Recycled Textiles (SMART) Association à Miami, en Floride, en avril 2004, plus particulièrement avec Florrie Usatch, Jerry Usatch, Lynne Warshaw, Bob Woycke, et Sandy Woycke. J’ai aussi bénéficié de discussions avec Anna Flaaten, spécialiste du commerce au U.S. Department of Commerce, et Bernard Bril, Vice-président exécutif de SMART.

  2. http://dataweb.usitc.gov consulté le 4 juin 2004.

  3. World Trade Atlas consulté le 4 juin 2004.

  4. Les estimations sur le nombre d’entreprises engagées dans cette activité varient considérablement. J’ai interrogé des hauts fonctionnaires, des responsables associatifs, et des hommes et femmes d’affaires pour savoir combien il y avait d’entreprises actives dans le secteur. Tous me répondirent “personne ne sait”, mais la plupart estimaient leur nombre à plusieurs milliers. Le chiffre de 3000 est tiré de Brill, “Textiles”.

  5. Fort Lauderdale Sun Sentinal, 1997. “Tokyo Seized by Jeans Fever”. J’ai du reste moi-même découvert que des jeans usagés se vendaient jusqu’à $100 pièce, à quelques rues de mon bureau de l’Université Georgetown, à Washington, dans une boutique nommée “Deja Blue”.

  6. World Trade Atlas, consulté le 10 juin 2004. Techniquement, le Canada importe plus de vêtements américains usagés que ne le fait le Japon, mais presque tous sont triés, emballés et réexportés.

  7. Zinman, “Vintage T-Shirts”, The Washington Post, Sunday Source.

  8. Lucy Norris a étudié les exportations de shoddy d’Occident en Inde, ainsi que le commerce de vêtements usagés en Inde. Pour des comptes-rendus très intéressants des deux activités, voir “Creative Entrepreneurs” et “Cloth That Lies”.

* Terme imagé signifiant « produits uniques ». (N.d.T.)

* Célèbre série télévisée américaine des années 50, où dans l’un des épisodes les plus connus les protagonistes travaillent à la chaîne dans une usine. (N.d.T.)