Chapitre 11




Comment des petits entrepreneurs habillent l’Afrique orientale avec des vieux tee-shirts américains





La nation des mitumba


La pauvreté à Dar-es-Salaam est une chape lourde et indolente qui pénètre toute la ville, comme étalée à grands coups de brosse. La Tanzanie est l'un des pays les plus pauvres du monde, mais ici la pauvreté n'est pas cette misère fiévreuse qu’on rencontre à Calcutta ou à Nairobi ; elle est vécue de manière paisible, c’est une façon d'accompagner nonchalamment les rythmes du quotidien : dormir, manger, acheter, rire, sourire, chanter, être pauvre. En Tanzanie la pauvreté est un climat. C'est simplement là – là quand les Africains se couchent, là quand ils s'éveillent, là chaque jour de leur trop courte vie. Comme le temps, la pauvreté ne change pas suffisamment pour être un sujet digne de conversation. Être pauvre, c'est simplement être1.

Le rêve socialiste de la Tanzanie est en lambeaux, il est tombé en ruine comme les bâtiments coloniaux abandonnés par les Anglais. Julius Nyerere, le leader du pays juste après l'indépendance, avait rêvé d'une Tanzanie autosuffisante : après des générations soumises pendant des siècles aux marchands d'esclaves puis aux colons, les Tanzaniens auraient assuré leur propre consommation, cultivé leur propre nourriture, écrit eux-mêmes leur destinée. La vision de Nyerere d'un « Socialisme autosuffisant » était un programme pour échapper au passé.

Sous Nyerere, la Tanzanie de la fin des années 60 était le pays d'Afrique le plus appliqué parmi les pays socialistes du continent, et Nyerere était non seulement le porte-parole du socialisme mais aussi des gens les plus pauvres parmi les tous déshérités de la planète. Comme beaucoup de ses voisins africains, cependant, la Tanzanie découvrit que la route du socialisme ne menait qu’à des voies sans issue, des usines qui ne produisaient pas, des ouvriers qui ne travaillaient pas et des fermiers qui ne récoltaient rien. Durant les années 70, les revenus déclinaient, l'investissement diminuait, et la majorité les Tanzaniens vivaient en dessous du niveau de pauvreté2. En 1980, la Tanzanie était le deuxième pays le plus pauvre du monde en terme de revenu par habitant. Les Tanzaniens qui avaient si longtemps été exploités par les Britanniques vivaient maintenant enchaînés à un idéal – un idéal qui pouvait apporter la fierté, peut-être même en théorie l’autosuffisance, mais qui ne fournissait ni produits, ni nourriture, ni travail, ni médicament3.

Aujourd'hui on dit que l'économie de marché est la voie de l'avenir pour la Tanzanie, mais cela semble une prescription surréaliste pour ce pays poussiéreux et paisible où les sourires sont si brillants. Le taux de mortalité infantile en Tanzanie est 100 fois plus élevé qu'aux États-Unis. Il est causé par des maladies qui ont depuis longtemps disparu d'Occident. Le sida a entraîné une hécatombe dans les villages et les familles et a fait baisser l'espérance de vie moyenne en Tanzanie en dessous de 43 ans, moins qu'il y a une génération. La majorité des habitants survivent grâce à une agriculture de subsistance et sont toujours en dessous du niveau de pauvreté. La définition et la mesure de la pauvreté, ou de la qualité de la vie, ont depuis des générations défié les experts en développement, mais il n’est pas difficile de voir que la Tanzanie, quelle que soit la mesure utilisée – le revenu, les calories, la richesse, l'espérance de vie, l'accès à l'eau potable, ou les habitations en dur –, est en bas du graphique – et dans beaucoup de cas l’évolution est dans la mauvaise direction4. Durant la dernière génération, tandis qu’en Chine le revenu par habitant quintuplait, celui de la Tanzanie a à peine bougé. En 2001, Danielson et Skoog ont calculé qu'avec son taux de croissance actuel minuscule la Tanzanie atteindrait un revenu de $1 par habitant et par jour en 20455.


* * *


La vision la plus extraordinaire qu'offre la Tanzanie n'est pas la savane mais la femme africaine. Elle se tient plus haute et plus fière que la femme de n'importe quel autre pays. C’est peut-être le résultat d'années passées à transporter des bananes ou de la farine sur sa tête, peut-être aussi d'années passées à maintenir la cohésion du pays. La femme blanche – la touriste européenne avec un sac à dos, l'épouse de diplomate participant à un lunch, la travailleuse dans une mission humanitaire – fait pâle figure, si gauche et si gourde, à côté de cette reine africaine. Beaucoup de femmes que l'on rencontre à Dar-es-Salaam sont drapées dans des tissus locaux aux couleurs éclatantes, dont les plis élégants enveloppent leurs corps puissants et leurs esprits plus puissants encore. Leur grâce multicolore fait oublier la pauvreté et la difficulté de vivre en Tanzanie.

Les hommes, à l'arrière plan, sont taciturnes. Ils travaillent, ou bien restent assis à l'ombre des arbres, ni fiers, ni forts, ni occupés. Certains portent le calot musulman, d'autres le turban indien, mais aucun ne porte le vêtement traditionnel africain. La plupart des hommes et des garçons à Dar-es-Salaam portent des mitumba – des vêtements dont se sont débarrassés les Américains et les Européens –, et beaucoup sont en tee-shirt. Julius Nyerere se retournerait dans sa tombe s'il voyait cela : les vêtements usagés venant d'Occident étaient parmi les premières importations que son fier régime socialiste d'autosuffisance a interdites. Qu'est-ce qui pourrait être moins autosuffisant et plus symboliquement dépendant qu'une nation habillée avec les vêtements rejetés par les Blancs ? Pourtant, il est difficile de percevoir de l'exploitation ou de la dépendance chez ces hommes vêtus de mitumba. J'ai trouvé la plupart des hommes dans les rues de Dar-es-Salaam chics et impeccables.

En 2003, les vêtements d'occasion étaient de loin l'exportation la plus importante de l'Amérique vers la Tanzanie, et la Tanzanie était le quatrième client mondial des États-Unis pour ces articles, après le Bénin, le Togo, et la République Démocratique du Congo6. Alors qu'un Tanzanien moyen devra travailler 170 ans pour gagner de quoi s’offrir une Lexus SUV comme on en a rencontré dans le parking de Bethesda, grâce à un réseau d'entrepreneurs globaux très agiles les Tanzaniens peuvent s'habiller à peu de frais. Dans ce tout petit aspect de la société tanzanienne, les marchés fonctionnent parfaitement.


Deux pour un cent


Le marché de Manzese au nord de Dar-es-Salaam est le plus grand marché de mitumba de la Tanzanie. Il s'étend le long de Moragora Road sur près de deux kilomètres et contient des centaines de petites échoppes. Comme dans un centre commercial de banlieue, les échoppes ciblent leur offre pour différentes clientèles. Certaines sont spécialisées dans la layette ou les blue jeans, d’autres dans les vêtements de sport ou les Dockers, d’autres encore dans les rideaux. Les boutiques les plus chics exposent fièrement la mode de l'année, la mettant en valeur avec goût, mais les Dockers en parfait état sont à $5, hors de prix pour les pauvres, à la portée seulement des classes supérieures. Les blue jeans sont aussi des vêtements haut de gamme, et les acheteurs qui les examinent sont des clients exigeants. Ils savent souvent mieux ce qui se porte en ce moment (combien de poches ? quelles parties délavées ?) que le propriétaire initial. Les jeunes gens à Dar-es-Salaam s'y connaissent autant en matière de mode que les jeunes Américains, avec un sens infaillible pour ce qui est ringard et ce qui est branché.

Les mécanismes de marché fonctionnent bien mieux que dans un grand magasin américain. Les Dockers avec un tour de taille entre 30 et 40 se vendent plus cher que ceux au-delà de 40 car les Tanzaniens ont rarement la bedaine des Américains. Deux polos, en tout autre point identiques, peuvent avoir un prix différent selon la nuance de couleur ou la taille. Ceux dont la demande est la plus forte se vendent le plus cher. Les prix montent juste après la paye de fin de mois et redescendent ensuite.

Peut-être que les mouvements de prix les plus intéressants se trouvent dans la différence entre les vêtements pour homme et les vêtements pour femme. Les effets de l'offre et de la demande conduisent à une discrimination envers les hommes. Tout d'abord, les femmes occidentales achetant plus de nouveaux vêtements que les hommes, elles en jettent aussi plus. Ed Stubin estime que les balles arrivant de l'Armée du Salut contiennent entre deux et trois fois plus de vêtements féminins que de vêtements masculins. Les femmes sont aussi plus exigeantes sur l'état de leurs vêtements, si bien qu’à peu près 90 % de ce qu’elles rejettent est encore très bonne condition. Les hommes, de leur côté, non seulement achètent moins de vêtements, mais les portent plus longtemps, si bien que la moitié seulement des vêtements que les exportateurs reçoivent sont en bon état. L’un dans l'autre, du côté de l'offre on trouve sept fois plus de vêtements pour femme que de vêtements pour homme en bon état. La demande en Afrique accentue encore ce déséquilibre, car le goût des femmes africaines exclut une bonne partie de la mode occidentale tandis que les hommes réclament tous les tee-shirts, les kakis ou les costumes qui arrivent en bon état. Le résultat de cette dynamique entre l'offre et la demande est qu'au marché de Manzese des articles comparables peuvent coûter quatre à cinq fois plus cher s’ils sont pour homme que s’ils sont pour femme.

Geofrey Milonge a une boutique de tee-shirts non loin du centre du marché de Manzese. Geofrey est un homme grand, d'un noir qui accroche la lumière, avec une fierté nonchalante et des manières polies qui semblent être la caractéristique des Tanzaniens. Geofrey est arrivé de la campagne il y a plus d'une dizaine d'années, espérant échapper à la pauvreté rurale de son village de l'intérieur du pays. Ayant démarré sur le trottoir avec une unique balle de 50 kilos de vêtements, achetée à crédit, il illustre aujourd'hui comme on peut réussir dans le commerce de mitumba. Geofrey achète et revend environ cent balles de vêtements par mois, et fait tourner trois échoppes au marché de Manzese, chacune servant une clientèle différente. Sa boutique de tee-shirts est bien agencée, avec des centaines de tee-shirts suspendus sur des cintres le long des murs. Geofrey vend entre 10 et 50 tee-shirts par jour, à un prix généralement entre 50 cents et $1,50. Presque tous les tee-shirts de Geofrey viennent d'Amérique.

Les étiquettes montrent que la plupart des tee-shirts ont été fabriqués au Mexique, en Chine, ou en Amérique centrale, et presque tous révèlent quelque chose de leur vie antérieure en Amérique. Les tee-shirts d’équipes sportives professionnelles ou d’universités (Florida Gators*, Chicago Bulls**) se voient partout, ceux des équipes qui gagnent se vendant plus cher. Les Washington Redskins*** bougent lentement, mais plus tôt dans la matinée Geofrey avait vendu un Pittsburgh Steelers**** pour deux dollars. Les marques de sport américaines sont populaires aussi – Nike, Reebok, Adidas –, et les clients de Geofrey savent faire la différence entre les imitations (moins bonne qualité, coton plus grossier) et les produits authentiques. Tous les vêtements de la famille américaine vivant en banlieue sont rangés, bien repassés, derrière les marques de sport qui valent plus cher. Le fond de la boutique est une caricature de l'Amérique moyenne : les activités du week-end (Woods Lake Fun Run 1999), les vacances en famille (Parc National de Yellowstone – Ne nourrissez pas les ours), la conscience sociale (Donnez pour le cancer), et les équipes sportives de quartier (Les petits footballeurs de Glen Valley) font partie du choix.

Geofrey achète ses tee-shirts en balle de 50 kilos, et, pour être sûr qu'il y trouvera des flocons de neige, il est très regardant sur leur origine. Les vendeurs peuvent cacher toutes sortes de déchets au milieu d'une balle, aussi il est préférable de connaître ses fournisseurs et de s'assurer qu'ils savent que s'ils vous vendent des déchets ils ne vous reverront plus. Geofrey préfère acheter des balles qui ont été triées aux États-Unis plutôt qu'en Afrique. Elles coûtent un peu plus cher, mais il est moins probable que les joyaux soient déjà partis et vous récoltez beaucoup moins de déchets. Dans le monde des mitumba, une balle qui a été triée aux États-Unis et qui n'a pas encore été ouverte est un produit de luxe.

Dans son étude du commerce des vêtements d'occasion en Zambie, l'anthropologiste Karen Hansen a découvert un effet pervers de la préférence pour des rejets fraîchement sortis des balles américaines7. Dans le monde des mitumba, découvrit Hansen, les clients recherchent les « nouveaux » vêtements encore tout fripés et sentant légèrement le moisi. Un vêtement bien repassé et sentant le propre ne peut pas sortir directement d'une balle compressée où il a passé des semaines voire des mois, stocké dans un hangar ou dans un conteneur ; aussi, c'est ce qui est fripé et qui sent le moisi qui a le plus de chances d'être une « nouveauté » arrivant d'Amérique, tandis que ce qui est bien repassé et sentant le propre est vraisemblablement « vieux » – c'est-à-dire qui a déjà été porté ou subi un triage en Afrique.

Les revendeurs de mitumba m'ont fréquemment expliqué que 90 % de la valeur d'une balle provient de 10 % des articles. Pour chaque chemise GAP en parfait état et qui pourra se vendre trois dollars, il y aura des dizaines d'autres pièces qu'il sera difficile d'écouler même à 50 cents. Une fois que les quelques bijoux ont été retirés, la valeur marchande d'une balle s’effondre. En conséquence, réussir dans le commerce de mitumba c'est savoir trouver des bijoux. Une balle qui ne contient que du tout-venant n'intéresse pas Geofrey. Si les équipes sportives, les GAP, les Nike et autres flocons de neige ont déjà été chipés, les Fun Run et les tee-shirts de vacances en famille qui restent ne lui permettent pas de rentrer dans ses fonds. À Dar-es-Salaam, tout comme à Brooklyn, le business est une affaire de flocons de neige.

Geofrey ne rate pas l'occasion de trier lui-même les bijoux s’il le peut. Beaucoup d'importateurs passent commande de vêtements dans des grandes balles qui peuvent peser entre un quart et trois quarts de tonne et qui sont trop importantes pour être achetées par un seul revendeur. Dans ces cas-là, l'importateur ou le grossiste organisent une sorte de partie, pour laquelle Geofrey et ses collègues chercheront à se procurer une invitation. Parfois, les revendeurs paient 1000 ou 2000 schillings ($10 ou $20) pour être invités. On boit des rafraîchissements et on discute entre camarades, même si l'on est concurrent, jusqu'au clou de la fête : l'ouverture de la balle. C’est un grand moment car les revendeurs de mitumba doivent voir de leurs propres yeux son contenu pour être sûrs que les bijoux n'ont pas déjà été enlevés. Et dans une grosse balle arrivant des États-Unis il y a de fortes chances pour qu'il y ait des bijoux de prix. L'atmosphère est joyeuse et animée à cause de la surprise : vous ne pouvez jamais savoir à l'avance ce que les Américains vont jeter, et être invité à la fête pour être dans les premiers à avoir accès aux bijoux peut se traduire ensuite par une très bonne semaine.

Le grossiste ouvre la balle et alors commence la mêlée. Une balle de 500 kilos peut contenir jusqu'à 3000 articles d'habillement, et presque chaque balle contiendra des surprises. Les revendeurs se mettent à fouiller tous ensemble et extraient rapidement les bijoux. De nombreuses mini ventes aux enchères pour les articles de choix se déroulent simultanément : pour des Nike impeccables on fera une première enchère à $1, qui montera rapidement à $1,50, pour atteindre $2. Une salopette pour bébé, l'étiquette encore attachée, démarrera à 50 cents, montera à 75, et terminera à $1,25. Dénicher un ensemble d'articles identiques est une trouvaille spéciale – six sweaters jaunes, par exemple, ou bien une douzaine de chemises sergées bleues. Les vêtements allant ensemble se vendent facilement avec un bon profit car ils deviendront des uniformes pour entreprise.

Les mini ventes aux enchères lors d'une partie pour l'ouverture d'une balle ne sont pas loin du modèle de marché concurrentiel parfait. Il y a beaucoup d'acheteurs ; chacun a accès à toute l'information ; la fixation des prix – pour parler comme un économiste – fonctionne de manière idéale. De plus, tout le monde s'en donne à coeur joie. L'élément de surprise maintient le côté fun du marché, en même temps qu'il assure son bon fonctionnement. La fête est une chasse au trésor autant qu'un marché. La chasse au trésor ne s'arrête pas au fait de dénicher des vêtements ; on va aussi s'en mettre plein les poches. Les Américains ne jettent pas seulement des vêtements en parfait état, ils jettent aussi de l'argent. Des dollars américains – pas moins.

Les bijoux ayant le plus de valeur n'arriveront jamais jusqu'au marché bondé de Manzese. Ils iront pendre aux arbres dans la section commerciale près du port, non loin de la seule tour de bureaux de Dar-es-Salaam, où se trouvent quelques banques et, au premier étage, la bourse d'échange ouverte au public. Ces joyaux – un costume parfait, une robe de soirée comme neuve – sont suspendus tels des solitaires aux arbres du principal boulevard, loin de la presse de Manzese. Un commerçant qui aura eu suffisamment de chance pour s'emparer d'un tel bijou embauchera un assistant qui s'assiéra sous l'arbre et surveillera le bijou jusqu'à sa vente, ou bien jusqu'à la nuit, selon ce qui arrivera en premier.

Les classes moyennes et supérieures en général ne se mêlent pas à la foule du marché de Manzese, même si elles sont elles aussi habillées en mitumba. De la même manière qu'une famille aisée fait faire ses courses par du personnel de service, beaucoup de Tanzaniens ont des relations dans le milieu des revendeurs de mitumba qui connaissent leurs mensurations et leurs goûts vestimentaires, et qui surveillent l'arrivée d'un costume ou d'une robe faits pour eux. Ces acheteurs privés téléphoneront à la maison ou au bureau pour prévenir de l'arrivée dans la dernière balle de bijoux qui conviennent.

Quand Geofrey Milonge a acheté sur le marché parfaitement concurrentiel de l’ouverture de la grosse balle, il va ensuite, presque immédiatement, sur un autre marché tout aussi parfaitement concurrentiel, cette fois-ci en tant que vendeur. Il y a des centaines d'échoppes et des milliers de tee-shirts au marché de Manzese. Les clients finaux n'y ont que l'embarras du choix. À l'autre bout de l'éventail de choix se trouve la lie, les vêtements dont il est difficile de se débarrasser à quelque prix que ce soit. La plupart des revendeurs de mitumba ont une ou deux tables pliantes au milieu de leur boutique sur lesquelles ils ont empilés les articles qui doivent disparaître. Tandis que l'offre de choix est rangée avec soin sur des cintres le long des murs de la boutique, les rejets sont simplement entassés – la réponse des mitumba aux bacs à fouille de Wal-Mart.

Dans la plupart des boutiques, un vendeur, un microphone à la main, parle avec une voix envoûtante pour attirer le chaland. Quand le soir approche, la concurrence s'intensifie car les commerçants préfèrent nettement se débarrasser de quelques vêtements de plus, plutôt que d'avoir à les remballer jusqu'au lendemain. Les voix dans les microphones forment une cacophonie de plus en plus bruyante au fur et à mesure que l'après-midi s'avance. Les patrons d'échoppes comme Geofrey Milonge ne détestent rien comme d'avoir à remballer les articles sur la table des « doit disparaître » tandis que la nuit tombe. Les chants en Swahéli montent, en même temps que les prix des articles qui doivent partir plongent comme la course du soleil. À la fin de journée, les vêtements sur la table « doit disparaître » qui se vendaient à midi pour 10 cents peuvent partir à 2 pour un cent.

Pour Geofrey Milonge, la journée se termine dans une compétition entre vendeurs aussi intense que la compétition entre acheteurs avec laquelle il avait commencé la matinée. S'il se repose le matin la concurrence s'emparera des bijoux, s'il se repose le soir la concurrence s'empara des clients. Les marchés qui assurent le gagne-pain de Geofrey sont plus flexibles – et plus proches des « vrais » marchés – que tout ce qu’ont connu les tee-shirts auparavant. Sans aucune barrière entre lui et les marchés, Geofrey doit ajuster ses prix selon que les vêtements sont pour homme ou pour femme, selon la taille, la couleur, mais aussi en fonction du temps qu’il fait, l'heure de la journée, le jour dans le mois. Il doit aussi décider de ses prix d'achat lors de la réunion d’ouverture d'une balle, chercher à prédire qui passera par sa boutique ce jour-là, l'humeur de ses clients, ce qu'ils voudront, ce qu'ils seront prêts à payer.

Ed Stubin et Geofrey Milonge décrivent l'industrie globale avec des histoires remarquablement similaires. Dans les deux cas, la survie dépend de la capacité à repérer les bijoux au milieu des flocons de neige et à connaître leur valeur marchande. Les deux hommes insistent sur le fait que cela dépend de leurs relations personnelles avec les fournisseurs et de leurs connaissances personnelles de leurs clients. De chaque côté de l'Atlantique, la loi des flocons de neige impose que le business reste petit et agile, en relation étroite avec les fournisseurs et les clients. Dès que vous relâchez votre attention, dès que vous détournez les yeux du flot de tee-shirts, ou de vos clients, vous êtes fichus.

Ici, à la fin de la vie du tee-shirt, se trouve une industrie globalisée où il vaut mieux être petit, où le rapport de force est inversé avec les corporations multinationales. C'est ainsi que l'ancêtre et fondateur du business de vêtements usagés en Tanzanie a été victime de son propre succès. Son empire en se développant, bien que construit sur les profits provenant du commerce de vêtements usagés, est devenu trop grand pour pouvoir suivre les flocons de neige.


Trop gros pour des vieux shorts


Mohammed Enterprises Tanzania Limited (METL) est aujourd'hui l'une des plus grandes entreprises privées de Tanzanie, un conglomérat présent dans l'industrie, l'agriculture et le grand commerce. METL fabrique du savon, des édulcorants, de l'huile alimentaire, des textiles, des vêtements, et des bicyclettes. Elle possède 31 000 hectares de terres agricoles produisant du sisal, des noix de cajou, et des produits laitiers. METL est aussi une maison de commerce importante qui vend des graines de sésame au Japon, des pois cajan en Inde, du cacao aux États-Unis, et de la cire d'abeille en Europe. METL semble aujourd'hui opérer à la façon d'une entreprise totalement occidentalisée, connaissant parfaitement ses marchés, au service de ses clients, et ayant le sens de ses responsabilités en tant que grande entreprise. Même l’histoire de METL ressemble à une success story à l'occidentale.

Selon la saga familiale, Gulam Dewji, le président de METL, démarra dans les années 60 en faisant de l'arbitrage sur les oignons dans les régions rurales de Tanzanie. Il conduisait un camion brinquebalant sur les pistes défoncées, trouvant des villages qui avaient trop d'oignons et les mettant en relation avec des villages qui avaient trop de courges. Il avait un sens irréprochable des tendances de marché et du timing, et il augmenta peu à peu le nombre de ses camions et de ses employés. En un autre endroit, à une autre époque, Gulam Dewji aurait sans doute dirigé un fonds d'investissement spéculatif, mais dans la Tanzanie des années 60, Gulam utilisa son sens du timing dans le marché des oignons. Gulam se rappelle que les villageois, bien que pauvres, avaient en général de quoi manger. Mais ils n'avaient pour ainsi dire pas de vêtements. Dans la Tanzanie rurale de l’époque, les adultes étaient essentiellement vêtus de guenilles et les enfants allaient la plupart du temps tout nus.

À cause du contrôle des changes il était difficile de se procurer les devises pour importer des vêtements, et à cause de la mauvaise gestion généralisée l'industrie textile locale était mal équipée pour servir le marché local. Les mitumba officiellement l'objet de mépris, et d'ailleurs étaient interdits. Bien que l'importation de vêtements usagés fût illégale, une partie filtrait quand même à travers les frontières poreuses du Mozambique et du Kenya. Mais c'était un commerce furtif et hasardeux, un business clandestin où il fallait graisser la patte aux gardes-frontières au milieu de la nuit.

Quand Julius Nyerere se retira, en 1985, le commerce des mitumba devint légal. Gulam comprit immédiatement l'occasion que représentait cette libéralisation. Après des années passées à arpenter les régions rurales il savait que les gens souhaitaient avoir des vêtements corrects. Ce n'était pas une question de singer l'Occident, c'était une question de fierté : les Tanzaniens n'avaient aucun désir de ressembler à des Américains ; ils voulaient simplement être bien habillés. Gulam se rendit en Amérique et commença à rencontrer des exportateurs de vêtements usagés.

Durant les dix années qui suivirent, le business de mitumba de METL se développa rapidement et bientôt Gulam importait 4000 tonnes de vêtements usagés par mois dans le port de Dar-es-Salaam. Les mitumba se répandirent non seulement dans les villes mais pénétrèrent aussi dans les zones rurales. Un réseau de commerçants faisaient la navette avec l'arrière pays comme Gulam l'avait fait avec les oignons, et en peu de temps un marché de mitumba apparut dans chaque bourgade.

Gulam achetait les vêtements à des négociants américains dans des énormes balles pesant jusqu'à une tonne. Comparé au délicat processus de tri et de recherche des bijoux qui caractérise le business aujourd'hui, on peut dire que l'activité était encore grossière. Souvent les vêtements avaient été simplement triés en trois catégories : A pour les vêtements presque neufs ; B pour les vêtements à peu près en bon état, aux couleurs peut-être un peu passées, ou auxquels il manquait un bouton ; C pour les vêtements déchirés ou tachés. Les balles rentraient dans les profonds entrepôts de METL, où elles étaient ouvertes, triées à nouveau, et préparées pour le marché.

Comme Ed Stubin, qui explique que le business a été plus facile – presque tous les vêtements pouvaient être vendus avec un bénéfice –, Gulam aussi se souvient des débuts comme du bon vieux temps. Les gens en Tanzanie avaient eu si peu de choix et avaient si peu d'argent qu'ils accueillaient avec joie tout ce qui arrivait d'Amérique. Un peu d'usure n'avait pas d’importance, surtout à la campagne, car de toute façon les vêtements étaient la plupart du temps un progrès par rapport aux guenilles des adultes et à la nudité des enfants. Gulam pouvait vendre presque tout ce qui arrivait dans les balles venant d'Amérique, en général avec profit.

Au début, il y avait encore beaucoup d'idéologues de l'autonomie qui pensaient que porter des rejets du monde des Blancs était une honte. Peu à peu, cependant, les idéologues baissèrent le ton et commencèrent à s'habiller eux-mêmes en mitumba. En outre, comme Karen Hansen le découvrit en Zambie, le fait que l'on puisse se procurer des mitumba était, dans un village, présenté comme une preuve de progrès. (« Nous avons même des mitumba maintenant », déclaraient les habitants, pour souligner l'amélioration de la qualité de vie8.)

Mais, avec le passage dans les mœurs, le marché se mit aussi à mûrir et Gulam commença à perdre son avantage de premier arrivé. METL croissait et se diversifiait dans d'autres activités, et l'agilité nécessaire pour le commerce des mitumba devint difficile à conserver. Il y avait peu de barrières à l'entrée ; il semblait que presque tout le monde avait un ami d'un ami aux États-Unis ou en Europe prêt à envoyer des balles de vêtements ; si bien que des centaines d'entrepreneurs débrouillards se mirent à acheter et vendre des mitumba. Le commerce des mitumba était très dépendant de relations personnelles construites de proche en proche comme l'avait fait Gulam avec ses fournisseurs américains. Les relations personnelles étaient nécessaires pour limiter les mauvaises surprises dans les balles, pour qu'il y ait des bonnes surprises suffisamment fréquemment afin que les acheteurs restent fidèles, mais pas trop fréquemment non plus afin de préserver les profits. L'équilibre délicat du business des flocons de neige exigeait une attention constante – une attention que Gulam souhaitait reporter vers d'autres activités de METL. Et puis surtout, les clients devenaient de plus en plus difficiles. Non seulement le marché pour la catégorie C avait pratiquement disparu, mais les clients voulaient désormais certains styles et certaines couleurs à certaines dates. Manquant de temps pour prêter attention aux signaux subtils du marché, Gulam découvrit qu'il lui était difficile de rester en concurrence avec des petits entrepreneurs qui consacraient toute leur énergie à aller au devant des désirs de leur clientèle. Peu à peu, Gulam céda son business de mitumba à des petits négociants. Vous devez être petit pour faire ça, me dit-il.

En partie à cause de sa réussite dans le commerce des mitumba, il avait cessé d'être petit. Mais pour les entrepreneurs qui arrivaient après lui, il y avait des occasions à saisir, une chance pour les petits gars de participer à un marché global.


Ami ou ennemi de l’Afrique ?


Que ce soit dans les pays les plus riches ou les plus pauvres du monde, les critiques du commerce des vêtements usagés ne manquent pas. Plus de trente pays empêchent encore l'importation de vêtements usagés, que ce soit par l'interdiction pure et simple (par exemple, le Botswana ou le Malawi) ou par des barrières bureaucratiques inextricables (par exemple, l'Éthiopie ou le Maroc) 9. Même quand les importations sont autorisées, les barrières restent parfois formidables, même à l’aune africaine. Les tarifs peuvent être prohibitifs, et certains pays exigent des certifications d’hygiène difficiles à obtenir. L'emploi par beaucoup de pays africains d'entreprises d'inspection avant réception des importations – l'équivalent d'autorités douanières privées – a été accusé de conduire à des surévaluations, de la corruption, ou des pratiques tout simplement ineptes.

Les barrières entravant le commerce des mitumba ont été pour une large part érigées par les grognements de l'industrie textile locale, dans un mécanisme qui n'est pas sans rappeler celui des Américains menacés par les tee-shirts chinois en 2004 ou les Britanniques menacés par les cotonnades indiennes en 1720. La liste des entreprises locales qui ont disparu et l'évolution préoccupante des emplois sont bien sûr encore plus poignantes en Afrique qu'en Caroline du Nord, mais le message essentiel d'un avenir sinistre reste le même. Au Kenya, plus de 87 usines textiles ont fermé entre 1990 et 1998, et il y a des histoires comparables de débâcle industrielle en Zambie, en Ouganda et en Tanzanie10. Environ 30 000 emplois ont disparu dans l'industrie textile de la Zambie ces dernières années, à peu près le même nombre que ceux qui ont été perdus durant la même période en Caroline du Nord11. Dans au moins un cas, un marché de mitumba est parti en fumée, incendié, dit-on, par des ouvriers du textile dont l’emploi était menacé par ce commerce12.

Le plus fascinant dans cette situation, bien sûr, c'est qu'alors que l'industrie textile de Caroline du Nord est passée vers les ouvriers à bas salaires de Chine, l'industrie textile en Afrique est en cours de disparition à cause des ouvriers très bien payés en Amérique, qui vivent dans un pays où une telle abondance règne que l'on s'y débarrasse des vêtements pour rien. Comment qui que ce soit peut-il en effet – même la Chine – concourir avec la gratuité ? Pire encore, dénoncent les critiques, l’explosion des mitumba non seulement réduit l'emploi dans les usines textiles, mais elle empêche l'Afrique de poser le pied sur le premier échelon du développement économique qu’est l'industrie textile – un premier échelon, comme nous l'avons vu, qui a permis à la Chine, aux États-Unis, au Japon et à un grand nombre d'autres nations d’accéder à l'ère industrielle.

Et pourtant, il est peu probable que les industries textiles d'Afrique – en tout cas dans beaucoup de pays – seraient florissantes s'il n'y avait pas les mitumba. La presse africaine regorge d'histoires qui tournent en dérision la qualité et les prix des produits locaux, avec des références aux mauvaises méthodes de management et à l'incapacité des entreprises textiles locales de prêter attention à leurs clients. Il est ironique de noter que l'industrie textile tanzanienne avait, semble-t-il, commencé à décliner bien avant l’afflux des mitumba, et qu'elle est en train de se rétablir malgré les quantités croissantes de vêtements usagés importés. Alors qu'ils étaient encore protégés contre les importations de vêtements usagés – et même protégés contre pratiquement toute importation de textiles et de vêtements – la productivité des ouvriers aussi bien que le taux d'utilisation des capacités dans l'industrie textile tanzanienne avait chuté d'environ 40%13. De plus, ainsi que le montrent de nombreuses études, la production pour l'export plutôt que pour le marché intérieur est le moyen le plus efficace de stimuler le développement industriel, or les marchés des mitumba ne représentent pas la moindre menace pour les marchés de l'Afrique à l'exportation.

En ce qui concerne les emplois, même si les mitumba peuvent détruire certains jobs, ils en créent manifestement d'autres. Un tour en voiture le long de la trépidante Moragora Road montre un niveau d'activité économique que l'on ne rencontre nulle part ailleurs dans la ville. Des centaines, peut-être des milliers, de gens y sont clairement en train de travailler. Les négociants, les importateurs, les trieurs, les nettoyeurs qui s'occupent du commerce des mitumba révèlent une variété étonnante de savoir-faire, et les tailleurs, en particulier, sont une des merveilles parmi les emplois créés par les mitumba. Non seulement les tailleurs adaptent les vêtements des Américains aux silhouettes plus fines des Africains, mais ils créent des blouses et des chemises pour aller avec les « nouveaux » costumes. Et ils transforment des rideaux en robes, des chaussettes en tapis de bain, des jupes en nappes et des nappes en jupes. Bien que des estimations empiriques des destructions et des créations de jobs soient difficiles à faire, Gulam Dewji est convaincu que le commerce des mitumba a créé beaucoup plus de jobs qu'il n'en a détruit. Quand son activité était à son apogée, Gulam Dewji employait plus de 100 personnes dans le triage, le calibrage et la distribution des vêtements usagés, plus que la plupart des usines textiles tanzaniennes.


* * *


L'industrie textile moribonde de l'Afrique orientale n'est pas tant la conséquence des mitumba que des handicaps auxquels l'industrie manufacturière africaine en général est confrontée, handicaps eux-mêmes semblables aux handicaps des fermiers africains de coton. Même si une partie des responsabilités doit être attribuée aux politiques mises en oeuvre par les pays riches comme les subventions ou les barrières douanières, les usines textiles sont en difficulté en Afrique pour les mêmes raisons que toutes les autres usines en Afrique : la corruption, les aléas politiques, le faible niveau d'éducation, le droit de propriété mal défendu, l'instabilité macro-économique, un code du commerce inefficace – en un mot, la mauvaise gouvernance14. Pour reprendre l'analogie technologique de Thomas Friedman, l'Afrique a un meilleur système d'exploitation que par le passé (le capitalisme au lieu du socialisme), et son hardware (routes, ports, communications) s'améliore aussi. Mais une bonne partie de l'Afrique n'a pas les logiciels (une police et des tribunaux efficaces, des droits et des lois applicables, des cadres réglementaires transparents) dont ont besoins les usines pour fonctionner avec succès15.

Si les difficultés de l'industrie textile sont une preuve de la mauvaise gouvernance, le vigoureux commerce des mitumba atteste à l’inverse de l'énergie entrepreneuriale et des ressources du peuple africain. Il y a une dizaine d'années encore, les observateurs avaient l'habitude de distinguer les secteurs « formel » et « informel » des économies africaines, et ils partaient du principe que le développement du formel devait être encouragé et l'informel découragé. Cependant aujourd'hui, au moins quelques pays ont pris conscience que le secteur informel devait être encouragé ; c'est, après tout, la partie de l'économie qui fonctionne. De plus, certains experts ont fait observer qu'il y avait maintenant tellement de types d'activités qui étaient regroupés sous le titre « informel » que cette catégorie n’avait plus grande signification. Notre point de vue d'Occidentaux, disent-ils, nous a conduit à coller l'étiquette « informel » sur la plupart des modes d'organisation qui ne sont pas « américains ».

Même s'il est clairement souhaitable que les pays africains développent les institutions qui permettront de renforcer des activités économiques formelles et structurées, nous devrions aussi nous réjouir du fait que le commerce des mitumba et d'autres activités du même genre ont permis de quitter le village à des gens qui n'avaient pas l'alternative d'aller travailler à l'usine, et ils ont représenté le premier échelon sur l'échelle du développement économique. Tandis que les étudiants des business schools occidentales suivent des cours sur l'entrepreneuriat, Geofrey Milonge le vit tous les jours, et le terrain d'apprentissage que représente le commerce des mitumba ne peut qu'augurer favorablement de l'avenir de tous les autres types d'activité économique en Afrique. C'est bien sûr une généralisation – mais est-elle si absurde que cela ? – de dire que l'économie informelle en Afrique fonctionne mieux que l'économie formelle, et la recommandation de supprimer la partie de l'Afrique qui fonctionne bien paraît bien mal avisée.

En fait, en même temps que le commerce des mitumba était libéralisé, l'état du secteur formel du textile et de l'habillement en Tanzanie s'est aussi considérablement amélioré. En 2002, la Tanzanie put enfin exporter ses vêtements sans droits de douane vers les Etats-Unis, quand elle remplit les conditions pour bénéficier des dispositions de l’Accord pour encourager la croissance en Afrique (AGOA). Même si la réussite dans le monde des échanges libres de quotas n'est en aucune façon garantie, les premiers signes sont encourageants, et Gulam Dewji pense que la Tanzanie a les moyens de tenir son rang face à la Chine dans des marchés de niche. Les exportations de vêtements de coton de Tanzanie vers les États-Unis ont été multipliées par sept entre 2002 et 2003, et les chiffres disponibles en avril 2004 suggéraient un accroissement supplémentaire de 76 % pour l'année 200416. Plusieurs négociants de mitumba à Dar-es-Salaam m'ont dit avec fierté que, pour la première fois, des vêtements produits en Afrique apparaissaient maintenant dans les balles de mitumba arrivant d'Amérique. Gulam Dewji et ses fils sont très optimistes quant à l'avenir de l'industrie textile tanzanienne : avec les profits tirés du commerce des mitumba ils ont acheté et remis en état plusieurs usines textiles, avec à l'esprit l'immense marché américain, et dans son usine de la côte septentrionale de la Tanzanie, METL produit des tee-shirts destinés à l'exportation vers l'Amérique.

Le salut pour l'industrie africaine n'est donc pas dans la fermeture des portes aux vêtements usagés américains mais dans l'ouverture des portes du marché américain. L'AGOA, même s'il est rempli de clauses ajoutées par l'industrie textile américaine, est un pas dans la bonne direction.

Beaucoup de critiques du commerce des mitumba suggèrent avec un air sombre que si les Américains savaient seulement ce qu'ils avaient déclenché en jetant leurs vêtements, beaucoup moins de gens feraient la queue derrière les camions de l'Armée du Salut. Les articles de journaux ou les documentaires révèlent invariablement que les donateurs qui se débarrassent de leurs vêtements n'imaginent absolument pas que ces vêtements vont être vendus à des intermédiaires qui tireront des profits très substantiels de leur générosité. Bien sûr, avec tant de sinistres révélations dans les bulletins d’information, peut-être que maintenant le secret est éventé. Mais ce qui reste difficile à savoir c'est ce que les critiques auraient fait au lieu de donner ces vêtements.

Certains défendent l'idée que les vêtements donnés à des causes charitables devraient plutôt être directement donnés aux Africains. La difficulté de cette recommandation est qu'il s'est avéré impossible de faire disparaître le commerce des mitumba même quand les importations de nature commerciale sont interdites. Les vêtements donnés se retrouvent rapidement d'une manière ou d'une autre dans les marchés de mitumba, même si leur commerce en devient moins légal et donc plus clandestin. Des chercheurs suédois ont rapporté de plusieurs pays des exemples montrant que les vêtements donnés ont peu de chance d'atteindre ceux qui en ont réellement un besoin physique et qu'ils rentrent ainsi rapidement dans une économie de marché17. Des chercheurs ont même montré que des vêtements destinés aux réfugiés en Asie parvenaient en réalité sur des marchés. Les vêtements donnés de cette manière enrichiront toujours un intermédiaire, mais ce sera d'une façon illégale18. Qu'on le veuille ou non, les organisations charitables n'ont pas l'efficacité des marchés quand il s'agit de donner aux gens les vêtements dont ils ont besoin ou bien qu'ils désirent*. Des camions et même des bateaux entiers de vêtements sont souvent donnés à la suite de catastrophes naturelles comme les ouragans, mais, sans l’intervention de gens tels Ed Stubin ou Geofrey Milonge pour mettre en rapport les vêtements et leurs utilisateurs finaux, beaucoup de ces dons restent à pourrir dans des entrepôts. Les organisations charitables ne sont pas équipées pour les fonctions de triage, de calibrage et de distribution que Ed ou Geofrey remplissent si bien. C’est pourquoi la plupart des organisations de secours aux sinistrés implorent ceux qui sont bien intentionnés de ne pas envoyer directement les vêtements sur les lieux des catastrophes19.

Bannir l'importation des mitumba, comme l'a fait par exemple l'Afrique du Sud, conduit simplement les gens à trouver des moyens de contourner les barrières. De la même manière que les Britanniques n'ont pas pu être forcés indéfiniment de porter des sous-vêtements en laine une fois qu'ils avaient essayé le coton, interdire les mitumba aux gens qui ont eu accès à des vêtements à la fois bon marché et à la mode est pratiquement impossible. Dans les pays où les vêtements usagés sont interdits, la contrebande à travers les frontières est répandue, et l'on trouve fréquemment des vêtements d'occasion dissimulés dans les conteneurs de transport. En bannir le commerce a pour seul résultat de le rendre clandestin et d'enrichir les gardes-frontières corrompus plutôt que des hommes d'affaires légitimes.

En ce qui concerne les profits immenses, il est d'usage de dire que c'est normal de faire des marges gigantesques quand on exploite à la fois la générosité des donateurs américains et la naïveté des clients africains. Les critiques mentionnent, par exemple, des kakis pour hommes qui se revendent $5 sur le marché des mitumba alors qu’ils ont été achetés aux alentours de 7 cents à une organisation charitable. Néanmoins une étude même superficielle de l'économie de cette industrie montre que croire à la possibilité de tels profits, aussi aisés, provient d'une analyse naïve. Ed Stubin estime que la majorité des articles qui traversent son entreprise sont revendus à perte, car le prix de vente des vêtements destinés à devenir des chiffons d'essuyage ou des fibres (entre 2 et 10 cents le kilo) est très en dessous de leur prix d'achat (10 à 15 cents le kilo). Ed Stubin explique que les « marges gigantesques » sur les vêtements à destination de l'Afrique doivent couvrir son manque à gagner sur les fibres et les chiffons, ainsi que les salaires de ses 80 employés et ses autres frais de fonctionnement, sans parler, pour la Tanzanie, d'un droit de douane de 25 %. Le « profit gigantesque » tiré d'une paire de kakis en parfait état cache la faible fréquence d'un tel flocon de neige aussi bien pour Geofrey Milonge que pour Ed Stubin.

Le mot « dissimulé » semble aussi exercer une attraction magnétique sur les auteurs des comptes rendus qu’on entend dans les médias à propos du commerce de vêtements usagés. Après avoir passé beaucoup de temps avec les différents acteurs de l'industrie, cependant, je me demande si ce n'est pas plutôt l’existence d’observateurs, prompts à dénoncer un comportement dissimulé – quel que soit le sens de ce mot – de la part des acteurs, qui est le phénomène le plus intéressant. Les négociants en vêtements usagés que j'ai rencontrés venaient d'origines et d'ethnicités variées, et ne partageaient rien de plus dissimulé que l'esprit agile et le sens du marché dont doivent faire preuve pour survivre les gazelles chaque jour dès leur réveil.

L'idée que le commerce global concerne des corporations puissantes peuplées de vice-présidents habillés comme à la City ne correspond pas à la réalité des exportateurs de vêtements usagés, qui viennent de Brooklyn, de Brownsville, du Pakistan ou d'Inde, bref, qui viennent de Main Street plutôt que de Wall Street ou des Champs-Élysées. Loin d'être « dissimulés », ils donnent au contraire une image réconfortante de la démocratie économique. Cela rend optimiste de voir qu’en face de l'expérience américaine, des gens puissent former l'épine dorsale d'une industrie globalisée réussie, puissent participer et gagner dans une course globale où il faut être le plus rapide, le meilleur et le moins cher, et enfin le fassent sans les protections qui entourent tant d'autres industries.

Le commerce des mitumba a aussi une influence positive sur la démocratisation en Afrique. Quinn a soutenu que les politiques adoptées par la plupart des pays d'Afrique subsaharienne après leur indépendance étaient le résultat d'une concentration du pouvoir politique et économique ayant peu d'équivalents dans l'Histoire moderne20. Comme cela est le cas pour une bonne partie de la culture du coton en Afrique, la propriété et le contrôle par l'État ont exclu ou appauvri ceux qui étaient tout en bas de la hiérarchie du pouvoir. Les politiques qui avaient prétendument pour objectif d'élever les masses – plus particulièrement la propriété des moyens de production par l'État – ont au contraire canalisé l'argent et le pouvoir vers le sommet, d'où ils étaient redistribués en tant que largesses à travers un réseau de clientélisme et de corruption21. La propriété par l'État de l'industrie textile, imposée par un gouvernement non élu, en a enrichi quelques-uns et exclu la plupart. Geofrey Milonge et ses confrères aujourd'hui au marché de Manzese n'avaient pas voix au chapitre – qu’elle soit politique ou économique – dans un tel système. Au contraire, ce sont les masses et non les élites qui font tourner le commerce des mitumba. Et il est gouverné par des relations entre les importateurs, les clients, les chauffeurs, les rapiéceurs, les négociants plutôt que par ce que beaucoup d'observateurs ont appelé la « kleptocratie » encore si fréquente en Afrique. Les mitumba n'ont pas seulement permis aux gens ordinaires de s'habiller correctement, ils leur ont aussi permis d'accéder au club. Ne faisant pas partie des élites, et sans bénéficier de règles formelles et effectives qui auraient gouverné les marchés, les entrepreneurs africains n'ont compté que sur les relations, sur la confiance, et sur les réseaux qui ont été crées par le commerce des mitumba. Grâce aux mitumba, Geofrey Milonge et ses confrères entrepreneurs sont maintenant devenus des acteurs. Et ils se débrouillent par eux-mêmes pour relever les défis de l'Afrique.

Une critique finale du commerce des mitumba est l'argument de l'humiliation. Comment, s'indignent les critiques, l'Afrique peut-elle conserver sa dignité tout en portant des vêtements qui ont été jetés déjà au moins trois fois ? Alors que j'étais en Tanzanie, j'ai entendu parler d'idéologues qui protestaient contre l'humiliation faite aux Tanzaniens en leur faisant porter des rejets du monde des Blancs, mais je n'en ai rencontré aucun. Gulam Dewji et ses fils m'ont dit que leur nombre était en diminution rapide, car la plupart des vieux idéologues étaient maintenant eux-mêmes vêtus de mitumba. Il y a 300 ans, même les ouvriers anglais de l'industrie de la laine finirent par préférer porter des sous-vêtements en coton. Gulam Dewji et ses fils n'ont jamais eu beaucoup de patience avec l'argument de l'humiliation. Ils disent et redisent que l'humiliation n'est pas d'être en mitumba mais de n'avoir pas de vêtements du tout.

Il y a un autre point qui manque, aussi bien dans les critiques que dans les louanges de l'industrie des mitumba en Tanzanie : quels que soient les coûts et les bénéfices économiques de cette activité, il faut souligner que le commerce des mitumba est joyeux. J'ai découvert que les chauffeurs de taxi, les boutiquiers, les lycéens – loin d'être gênés – adorent parler des mitumba. Être malin dans ses achats est à la fois un défi et une récompense aussi significatifs en Tanzanie que dans n'importe quelle banlieue américaine. De même qu’une maman américaine portant un ensemble dernier cri dira en baissant la voix : « Le croirez-vous ? J'ai trouvé ça pour $5,99 à Wal-Mart », les Tanzaniens sont ravis quand ils ont déniché des mitumba à la mode. À de nombreuses reprises, les Tanzaniens m'ont montré avec fierté leurs vêtements chics, et ensuite baissant le ton, dans un sourire ont ajouté : « Mitumba. » Pour eux acheter des mitumba est un passe-temps amusant et qui apporte de la satisfaction, pour les mêmes raisons que les Américains aiment aller au centre commercial. Cependant le marché de Manzese à Dar-es-Salaam est plus intéressant et rempli de beaucoup plus de surprises que n'importe quel centre commercial surburbain. Tandis que les Américains savent assez bien ce qu’ils trouveront en vitrine chez GAP ou chez Sears, les clients des mitumba ne sont pas tant en train de faire leurs courses qu'engagés dans une chasse au trésor : vous ne savez jamais à l'avance ce que les Américains auront jeté.

Comme l'a noté Karen Hansen dans son étude du commerce des vêtements usagés en Zambie, on ne recherche pas les mitumba pour copier les Occidentaux mais tout simplement pour être chic. Les Zambiens, explique Hansen, s'approprient les vêtements de l'Occident, et les ensembles qu'ils créent à partir de leurs achats sur les marchés des mitumba reflètent les normes culturelles, non pas de l'Occident, mais de la Zambie22. Tandis que certains déclarent que les mitumba satisfont des besoins basiques d'habillement dans une bonne partie de l'Afrique, pour Hansen ce ne sont pas les besoins mais les goûts qui sont satisfaits par les mitumba. Un après-midi passé à fouiner dans les marchés des mitumba pour se constituer, à partir de plusieurs articles, la tenue parfaite n'a rien à voir avec la protection contre les intempéries ou avec la tentative d'avoir l'air américain. Il s'agit plutôt du divertissement et de la satisfaction d'être bien habillé et d'être un acheteur astucieux.

Enfin, il est difficile d'imaginer une industrie globalisée plus respectueuse de l'environnement, et le commerce des vêtements usagés a de bonnes chances de profiter de l'attention croissante portée aux questions d'environnement. Sans procédés ni produits chimiques polluants, l'industrie recycle 93 % des textiles qu'elle reçoit, qui sont déjà eux-mêmes considérés comme des rejets23. Aujourd'hui la plupart des produits viennent des organisations charitables, mais dans l'avenir, le recyclage des produits textiles peut très bien se développer comme il l’a fait pour le verre, le papier ou l'aluminium. Un Américain jette en moyenne 30 kilos de vêtements et autres produits textiles par an, et même si quelques communautés ont des programmes de recyclage textile, environ 85 % de ces rejets partent aujourd'hui vers les décharges, où ils représentent 4 % du volume occupé24. Presque tous les acteurs de l'industrie reconnaissent que le potentiel inexploité est considérable. Le recyclage textile pourrait rapporter aux municipalités entre $80 et $150 par tonne, ce qui couvrirait aisément les coûts.

Bernie Brill a un rêve : dans quelques années il aimerait voir des conteneurs pour les textiles à côté des conteneurs de recyclage pour le verre. Ou, mieux encore, les conteneurs se trouveraient à l'entrée des centres commerciaux suburbains. Il voudrait faciliter la vie aux mamans qui font la queue dans le parking de Bethesda, dans le Maryland. Ce serait souhaitable qu’elles puissent prendre leur nouvelle Lexus et aller se débarrasser de leurs vieux tee-shirts au même endroit où elles en achètent de nouveaux. L’activité du samedi en banlieue serait un peu moins chargée. Ce serait bien pour les mamans, bien pour l'environnement, bien pour l'Afrique, et bien pour l'économie.

La Tanzanie – et du reste la plus grande partie de l'Afrique orientale – a vécu un profond changement de régime durant les deux dernières décennies au cours desquelles les politiques ont évolué vers la libéralisation du marché. Dans beaucoup de cas, les évolutions n'ont pas été exactement volontaires, car beaucoup de pays, en échange de prêts par le FMI ou par la Banque mondiale, ont dû se plier aux principes de libéralisation du « Consensus de Washington ». Les critiques des nouvelles politiques craignaient que la libéralisation n'entraînât un déclin des standards de vie déjà très bas, ne réduisît les services publics, et ne diminuât les revenus des agriculteurs. Mal préparée et mal équipée pour concourir sur les marchés mondiaux, la Tanzanie – c’était la crainte des critiques – aurait pris tellement de coups que les plus défavorisés de ses habitants se seraient retrouvés dans une situation encore pire. La Banque mondiale, de son côté, défendait le point de vue bien connu que la libéralisation représente le meilleur espoir pour les pauvres en l'Afrique25.

Tony Waters décida d'aller se rendre compte par lui-même26. Après une étude attentive des conditions de vie d'une petite communauté rurale en Tanzanie de l'Ouest avant la libéralisation économique (en 1985) et après (en 1995 et 1996), Waters découvrit que ni les prédictions des alarmistes ni les prédictions des optimistes n’étaient vérifiées. Les choses n'étaient ni beaucoup mieux ni beaucoup moins bien dans le petit village de Shunga. Même après le changement radical de régime, Waters constata que la vie en Tanzanie rurale n'avait pas beaucoup changé. La vie des habitants du village continuait à être réglée par les rythmes de la nature plus que par la politique de Washington, ou celle de Dar-es-Salaam. Les maisons avaient la même apparence, l'école, les boutiques et les routes aussi. Les gens n'avaient l'air ni plus riches ni plus pauvres, ni mieux ni moins bien lotis. Ce qui se passait à Washington ou à Dar-es-Salaam ne semblait pas faire de différence en Tanzanie rurale, et plus Water creusait à la recherche de changements plus les choses avaient l'air identiques. Waters conclut qu'au moins dans ce petit village éloigné rien n'avait réellement changé.

Mais il y a une chose que Waters remarqua, presque comme une réflexion après coup : les gens étaient mieux habillés. Cela peut nous paraître sans importance, mais comme c'est la seule chose, c'est important pour les habitants de Shunga. Grâce à la mondialisation du commerce, grâce à Gulam, Ed, et Geofrey – qui chaque jour courent comme des gazelles sur les marchés globalisés – la vie s’était quand même un peu améliorée dans ce petit coin perdu de l'un des pays les plus pauvres de la planète.


Ne vous retournez pas maintenant, mais la Chine est derrière vous


Tandis que les rapports entre négociants américains de vêtements usagés sont très concurrentiels, l'industrie dans son ensemble semble occuper une place bien assurée dans le paysage économique global. Les riches Américains achètent de plus en plus de vêtements chaque année et en jettent donc de plus en plus. La baisse des prix des vêtements neufs – en particulier venant de Chine – ne fera qu'accélérer cette tendance. De plus, la pression croissante pour le recyclage a toutes les chances de réduire la part des vêtements qui terminent simplement à la poubelle. La combinaison de ces deux facteurs, un consumérisme qui ne cesse d'augmenter et des changements dans les pratiques liées aux déchets, semble donc garantir une source d'approvisionnement croissante en vêtements américains usagés pour le marché global.

Prévoir une croissance de la demande semble tout aussi peu risqué. Les barrières protectionnistes contre le commerce des vêtements usagés continuent à baisser grâce aux efforts de l'Association pour les sous-produits et le recyclage des textiles (SMART), et aussi en conséquence de la tendance générale à la libéralisation des importations dans la plupart des pays. Peut-être plus important encore, les populations des pays les plus pauvres ont toujours des taux de croissance élevés, et le goût pour des vêtements attrayants ne cessera pas.

C’est l'histoire d'une réussite économique naturelle, une simple dynamique d’offre et de demande de bon augure pour l'avenir. Le dernier épisode de la vie d’un tee-shirt est d'une simplicité rafraîchissante : il s’agit d’une activité réussie par l'Amérique, une histoire reposant sur une claire logique de marché plutôt que sur un lacis d'intrigues politiques. Tandis que l'industrie américaine du textile et de l'habillement est maintenue artificiellement en vie grâce au soutien de Washington, et que les producteurs américains de coton sont des champions du lobbying, voici un business dont on n'entend peu parler, que la plupart des gens ignorent, mais qui rend optimiste car sa réussite est fondée sur la plus pure logique économique.

À la fin de la vie de mon tee-shirt, il est plaisant aussi de voir un vrai marché en action, de voir des prix qui s'ajustent en fonction de l'emplacement du bac de collecte ou bien de l'heure de la journée, et où n'importe qui avec une balle de vêtements a le droit de participer. Une telle flexibilité est le résultat de la course pour être le plus rapide, le meilleur et le moins cher, dans laquelle Stubin et Milonge sont engagés chaque jour à chaque bout du monde, où chacun doit rester attentif aux signaux du marché et soigner les multiples relations volatiles qu'il entretient avec les clients, les fournisseurs et les concurrents. Le commerce des vêtements usagés est une danse des gazelles sans protection contre les lions. C'est une merveille à observer.

Il est satisfaisant de penser que voilà enfin aussi un business qui ne devrait pas souffrir de la concurrence des pays à bas salaires, particulièrement la Chine. Ce n'est pas une industrie très importante ni très excitante, mais c'est une niche assurée, peut-être pas pour les Stubin mais du moins pour l'Amérique. La Chine n'a pas une grande tradition de dons humanitaires, et les revenus sont encore bien trop faibles pour qu'il y ait des gros volumes de rejets. L'avantage comparatif des recycleurs de vêtements américains repose sur la richesse de l'Amérique et son consumérisme, deux caractéristiques qui devraient se maintenir encore un bon moment, et pour lesquelles la Chine est loin derrière.

Mais il arrive à Ed Stubin de songer à une logique de marché différente. Ce n'est pas qu'il soit réellement préoccupé, mais il perçoit la Chine comme une menace quelque part à l'horizon.

La première étape du voyage d'un tee-shirt de Brooklyn jusqu'en Afrique est le transport en camion jusqu'à un port du New Jersey. Cela coûte à Trans-Americas environ $400 pour faire parcourir une vingtaine de kilomètres à 22,6 tonnes* de vêtements. La deuxième étape vers l’Afrique coûte à peu près $2500, un voyage d'un mois et demi avec un arrêt en Europe. L'expédition par conteneur est encore une autre industrie clairement dirigée par les forces du marché. Quand l'offre de cargos vides dans un port de donné augmente, le prix pour charger un conteneur et le transporter diminue. Le consumérisme de l'Amérique n'a pas seulement des implications sur l'offre de vêtements usagés pour les marchés mondiaux, mais aussi sur les coûts d'expédition.

À cause de notre penchant pour la consommation, en 2003 le déficit de la balance des marchandises américaine atteignit $532 milliards, et en octobre 2004, les États-Unis annoncèrent le plus grand déficit mensuel de leur histoire. Les milliards dépensés en vins français, vêtements chinois et automobiles allemandes non seulement n'étaient pas compensés par des exportations correspondantes, mais avaient pour conséquence que des centaines de cargos restaient dans les ports américains à la recherche de fret à remporter. D'une manière générale, le déficit de la balance des marchandises des États-Unis implique que transporter quelque chose pour le faire venir aux États-Unis coûte plus cher que de transporter quelque chose qui les quittent.

Le prix du transport de fret depuis l'Amérique, cependant, ne reflète pas seulement le déficit commercial américain, mais aussi la demande de cargos dans le reste du monde. C'est pourquoi, dans le cas d'un pays qui a un large surplus d'échange avec les États-Unis, les coûts de transport seront aussi déséquilibrés. Le déficit commercial américain avec la Chine était en 2003 de $124 milliards, avec les importations en provenance de Chine approximativement cinq fois plus élevées que les exportations des États-Unis vers la Chine. Cela veut dire que les armateurs sont pressés de faire revenir les navires du New Jersey vers les ports de Shanghai et de Canton pour pouvoir expédier encore plus de marchandises vers l’Amérique, mais il y a relativement peu de produits en attente d'être chargés sur les bateaux. Pour faire revenir les navires en Chine, les compagnies de transport maritime en 2004 baissèrent leurs prix jusqu’à des niveaux désespérés : un conteneur de 50 000 livres de vêtements pouvait être expédié du New Jersey jusqu'en Chine pour environ $400, la même somme que pour transporter un camion de Brooklyn jusqu'au port du New Jersey !

Étant donné la tendance des prix d'expédition qui résulte du déficit commercial américain, Ed Stubin imagine qu’une partie au moins de l'industrie du recyclage de vêtements aux États-Unis pourrait être transférée en Chine. Les Chinois pourraient acheter en gros aux organismes de charité, expédier vers la Chine pour à peu près rien, et effectuer le triage là-bas dans les zones portuaires d’exportations. Les vêtements n'auraient même pas à quitter le port. Les ouvriers gagneraient $1 de l'heure au lieu de $10, et tous les autres coûts seraient aussi une fraction des coûts américains. Les coûts d'expédition complets (y compris le triage) des États-Unis vers l'Afrique, même avec l’étape chinoise supplémentaire, pourraient être plus bas que maintenant. De plus, comme la base industrielle américaine se réduit, l'Amérique a besoin de moins en moins de chiffons d'essuyage ou de shoddy, tandis que la demande pour les deux s'accroît en Chine.

Si le coton peut voyager du Texas jusqu'en Chine pour devenir un tee-shirt, ensuite revenir aux États-Unis pour y être porté une première fois en tant que produit neuf, et enfin aller en Afrique pour être porté une deuxième fois, alors il est sûr qu'un aller-retour vers la Chine ne serait pas un détour considérable. Ed Stubin n'est ni un fermier de coton ni un propriétaire d'usine textile, aussi ne lui vient-il pas à l'idée de se tourner vers Washington pour demander de construire un mur. Et de toute façon personne ne lui prêterait attention.

Ed Stubin réfléchit parfois à la logique et à l’arithmétique de son activité. Il pense à tout ce que lui et sa famille ont construit ici sur l'East River, comment Morton s'est installé ici en tant qu'immigrant, comment l'affaire a fait vivre trois générations de Stubin. La famille avec son histoire est plantée ici au bord de l'eau – la moitié d'un pâté de maisons en solides briques rouges avec une vue imprenable sur Manhattan. Pour Ed Stubin, et surtout pour son fils Éric, il semble qu'il en a toujours été ainsi.

Ed Stubin est une gazelle, sans protection pour la protéger des lions, si bien qu'il n'a pas beaucoup de temps pour penser à tout ça. Mais Stubin comprend les marchés, et il les respecte. Il comprend aussi que même s'il est l'un des plus gros acteurs de l'industrie, il reste en réalité tout petit. Stubin est confiant que sa famille continuera à surfer avec succès sur les marchés, comme elle le fait depuis plus de soixante ans. Il est confiant qu'elle continuera à s'adapter et à survivre – à prospérer même – dans la course globale pour être le plus rapide, le meilleur et le moins cher. Mais Stubin sent les vents du marché soufflant contre le grand bâtiment en briques de l'East River. C'est un vent puissant et imprévisible, et il vient de tout là-bas en Chine.



Notes du chapitre 11 :


  1. En plus des sources citées ci-dessous, ce chapitre s’appuie sur des discussions à Dar Es Salaam, en Tanzanie, que j’ai eu, en octobre 2003, avec Mohammed Dewji, Gulam Dewji et et Mehdi Rehmtulah de Mohammed Enterprises Ltd, ainsi qu’avec un grand nombre de marchands de vêtements usagés, en particulier Geofrey Milonge. J’ai aussi tiré profit d’entretiens avec des responsables de l’ambassade de Tanzanie à Washington, en particulier Said Ngosha Magonya.

  2. Voir Reed, Economic Change, 47.

  3. Coulson, Tanzania: A Political Economy, contient une evaluation des politiques économiques de la Tanzanie après son independence.

  4. Voir The World Bank, World Development Report, pour des données comparatives sur le dévelopment économique et social des différents pays.

  5. Danielson and Skoog, “From Stagnation to Growth”, 149.

  6. http://dataweb.usitc.gov consulté le 10 juin 2004.

  7. Hansen, Salaula. Hansen utilise le terme salaula (utilisé pour signifier les vêtements usagés en language Zambien Bemba) plutôt que mitumba (qui est du Swaheli).

  8. Ibid., 90.

  9. Le nombre des pays qui interdisent officiellement ou de facto le commerce de vêtements usagés n’est pas exactement connu. Ma propre estimation est de 30. Elle est basée sur les données fournies par SMART et sur des conversations avec Anna Flaaten du U.S. Department of Commerce.

  10. Voir Barasa “Cheap Imports Killing Kenya’s Textile Industry” ; Dougherty, “Trade Theory vs. Used Clothes in Africa”.

  11. Jeter, “The Dumping Ground”.

  12. Panafrican News Agency, “Millions Go Up in Smoke as Fire Guts Huge Market”.

  13. World Bank, A World Bank Country Study: Tanzania at the Turn of the Century, 76-78.

  14. A Survey of Sub-Saharan Africa”, The Economist.

  15. Voir Fafchamps, Market Institutions, pour une etude complete.

  16. http://otexa.ita.doc.gov/msrcty consulté le 14 juin 2004.

  17. Wicks and Bigsten, Used Clothes as Development Aid.

  18. Norris, “Cloth That Lies”.

  19. Voir par exemple http://www.ucc.org/disaster consulté le 3 septembre 2004.

  20. Quinn, The Road Oft Traveled.

  21. Danielson and Skoog, “From Stagnation to Growth”, discutent du cas de la Tanzanie dans ce contexte.

  22. Hansen, Salaula, 196.

  23. The MassRecycler, “One of the World’s Oldest Recycling Industries”.

  24. Voir Platt, Weaving Textile Reuse into Waste Reduction, ou le Council for Textile Recycling, “Don’t Overlook Textiles!”

  25. La question de l’efficacité des programmes de la Banque Mondiale en Afrique est l’objet d’un vaste débat. Pour un point de vue africain, voir les documents collectés dans Mkandawire and Soludo, African Voices on Structural Adjustment.

  26. Waters, “Beyond Structural Adjustment”.

* Crocodiles de Floride

** Taureaux de Chicago

*** Peaux rouges de Washington

**** Gueules d'Acier de Pittsburgh

* L’auraient-elles (et cela a un coût) qu’elles se substitueraient, gratuitement, non seulement au travail d’ouvriers du textile et de l’habillement dans les pays défavorisés, mais aussi au travail de toute une chaîne d’intermédiaires, assurant la mise en relation des donneurs et des demandeurs, pour lequel ils tirent un revenu. (N.d.T.)

* Poids d’un conteneur standard de 50 000 livres (1 livre = 0,453 kg). (N.d.T.)