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Comptabilité générale

I. 2. Histoire des entreprises

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Les entreprises industrielles sont relativement récentes

loom
Exemple de travail de tissage effectué à domicile
Source: Fernand Braudel, Civilisation matérielle,
économie et capitalisme, XVe-XVIIIe siècle.
Armand Colin, 1979, Vol. II, page 279.

Les entreprises industrielles sont relativement récentes dans l'histoire. Elles apparurent au début de la Révolution industrielle, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle en Angleterre, et un peu plus tard sur le Continent et en Amérique du Nord, quand grâce à la nouvelle source d'énergie qu'était la machine à vapeur de Newcomen (1663-1729) et Watt (1736-1819), il devint économiquement rationnel de construire des usines employant un grand nombre d'ouvriers en un même endroit.

Durant les siècles précédents, la production "industrielle" était effectuée à domicile par le système du "putting out" : des marchands confiaient la production de biens, par exemple des pièces de tissu, à de nombreux foyers, qui avaient chacun un métier à tisser. Bien sûr, il n'est pas possible de dater précisément l'apparition des entreprises industrielles à proprement parler. On peut mentionner avant la Révolution industrielle aussi les "manufactures" établies par Colbert au XVIIe siècle en France, d'après les principes du mercantilisme. Ces manufactures, cependant, n'étaient ni financées ni gérées selon les techniques du capitalisme.

Au Moyen Âge, la notion de production industrielle n'existait pas. La plus grande partie de la population était rurale (plus de 90%), vivait de la terre et produisait pour sa propre consommation. Quelques artisans travaillaient dans les villes. La société dans son ensemble n'était pas fondée sur les marchés libres, la production libre, et le libre-échange.

Les seuls produits fabriqués selon un processus manufacturier plus ou moins "industriel" étaient les pierres pour les bâtiments, les ponts et autres édifices, et les pièces de bois pour diverses constructions. Les quelques objets métalliques produits avant la Révolution industrielle, comme les houes, les clous et plus tard les premières horloges, relevaient du petit artisanat – de même que les articles textiles. Aucun d'eux ne nécessitait d'usine pour leur fabrication. Les grands navires étaient construits dans des chantiers navals contrôlés par le prince.

Les entreprises industrielles concentrant en même lieu un grand nombre de machines et une vaste force de travail humain sont donc récentes. Elles sont la conséquence d'une invention technique, combinée en Angleterre à des bouleversements sociaux et politiques : lois sur les "enclosures", lois protectionnistes pour protéger les lainiers des importations de cotonnades indiennes. On l'a vu dans la leçon 1, quand seul le coton brut pouvait être importé, les ingénieurs anglais ont mis au point des machines pour produire localement les pièces de tissu de coton, contribuant au développement industriel (cf. Pietra Rivoli, Les aventures d'un T-shirt dans l'économie globalisée, Fayard, 2007).

Les entreprises industrielles ont apporté de grands changements aux sociétés tout d'abord britannique et occidentales. La démographie et l'urbanisation ont changé. Mais aussi le mode de rémunération des travailleurs : les artisans de l'époque médiévale et préindustrielle étaient payés à la pièce ; les ouvriers des usines étaient payés au temps travaillé sans considération du nombre de pièces fabriquées. Cela a eu des conséquences considérables sur les structures sociales. On est passé des trois ordres de l'ancien régime, aristocratie, clergé et tiers-état, à trois nouveaux ordres, ouvriers, capitalistes et propriétaires fonciers. La suite de cette histoire, qui est l'histoire économique et sociale des deux derniers siècles est passionnante, mais sort du cadre de ce cours de comptabilité générale.

Les structures juridiques de ces entreprises datent du XVIIIe et XIXe siècles (corporations – au sens moderne et non médiéval du terme –, responsabilité limitée, etc.).

 

 

Accélération du changement et retour de l'irrationnel

Au début du XXIe siècle, nous vivons dans un monde en évolution permanente et rapide. On pourrait être tenté de penser que c'est l'ordre naturel des choses, mais il n'en a en fait jamais été ainsi auparavant. Jusqu'à la Révolution industrielle les hommes se déplaçaient peu, jamais de plus 30 à 40 kilomètres en une journée pour ceux amenés à voyager – et ce depuis toujours. Nous vivons à présent dans l'époque de la Révolution numérique (ordinateurs, instantanéité de la communication, surabondance de l'information).

La nouveauté de ce changement perpétuel explique pourquoi des auteurs peuvent écrire des livres fort bien faits et intéressants sur les modes de vie de la société française traditionnelle sans préciser le siècle entre 1400 et 1900 ! (cf. Jean-Louis Beaucarnot, Comment vivaient nos ancêtres ?, Robert Laffont, 1989).

Chaque siècle récent a eu ses merveilles technologiques et les révolutions qu'elles ont entraînées : les premières machines à vapeur, on l'a vu, sont apparues au XVIIIe siècle. Le XIXe siècle les a considérablement améliorées. Cela donna naissance à une nouvelle science : la thermodynamique. Le XIXe siècle comprit et commença à utiliser l'électricité et le magnétisme. A la fin du siècle apparut la première technique de communication sans fil non optique (la télégraphie sans fil, ou TSF). Le XXe siècle créa de nombreuses nouvelles technologies : l'automobile, l'aviation, le téléphone, la télévision, les ordinateurs, l'énergie nucléaire, pour n'en citer que quelques unes.

Les ordinateurs ont bouleversé de fond en comble de nombreuses activités humaines : la comptabilité dans les années soixante du XXe siècle, le contrôle de production dans les années soixante-dix, l'édition, le traitement d'image, la bureautique (le travail dans les bureaux) dans les décennies qui suivirent, mais aussi la banque, les marchés financiers, le rôle et la nature même de la monnaie. Ces évolutions vont se poursuivre. Les moyens de paiement vont sans doute évoluer. Paypal est un exemple, les bitcoins en sont un autre.

L'auteur ne prédit pas un grand avenir aux bitcoins dans leur fonctionnement actuel, fondé sur des "blockchains" malcommodes et peu fiables, même si en décembre 2017 le bitcoin a brièvement atteint 20 000 dollars. En outre le bitcoin n'est pas une monnaie adossée d'une manière ou d'une autre à de la richesse ou de la puissance économique, comme on l'attend normalement d'une monnaie. Il tient plus d'une loterie ou d'une chaîne d'or que d'autre chose. Le fait qu'une mère de famille ait gagné 3/4 de milliard de dollars à la loterie en 2017 aux Etats-Unis n'est pas une preuve que jouer à la loterie est une solution à ses problèmes économiques. Les crypto-monnaies du type bitcoin, cependant, préfigurent d'autres inventions monétaires plus fiables à venir.

Une caractéristique des nouveautés technologiques introduites au XXe siècle est que la plupart étaient compréhensibles par le grand public. Elles l'étaient au moins dans leurs utilisations (une automobile, un téléphone) sinon dans les principes sur lesquels elles reposaient (la thermodynamique, l'électromagnétisme). Celles introduites au XXIe siècle, par contraste, le sont de moins en moins : le génie génétique, les prouesses de l'informatique. Un film documentaire sur les ordinateurs comprendra immanquablement quelques séquences montrant des gerbes de 0 et de 1 formant à l'écran de belles figures sur fond bleu nuit évoquant des processus mystérieux – ce qui, convenons-en, n'explique rien. En cela la science, après avoir été pendant un siècle, de 1880 à 1980 environ, un des vecteurs de l'instruction publique, redevient un savoir entre les mains de Merlin l'Enchanteur.

En même temps nous sommes témoins dans les documentaires à la télévision, qu'ils soient touristiques, géographiques ou ethnographiques, d'un retour du surnaturel et du magique. Le commentaire en off présente avec la même objectivité les méthodes que les peuplades filmées utilisent pour tresser un panier ou se concilier les esprits. Le phénomène s'observe dans la société plus généralement : en 2016 en France on gagne plus d'argent en vendant de la voyance que du savoir.

 

 

Les entreprises commerciales sont plus anciennes

L'histoire des entreprises commerciales est différente. Les entreprises commerciales modernes sont les héritières des marchands des villes-États du nord de l'Italie quand celles-ci prirent de l'importance à la fin du XIIe siècle après avoir conquis leur indépendance par rapport au Saint-Empire romain germanique en 1176. Cette époque était aussi relativement pacifique comparée aux invasions barbares depuis la fin de l'Empire romain jusqu'aux invasions normandes. Les Mongols et les Turcs, qui vinrent un peu plus tard, furent stoppés aux portes de Vienne.

La paix est toujours favorable à l'activité économique, au commerce et à la prospérité. D'où le remarquable développement de l'Europe occidentale, la croissance démographique, les universités, les cathédrales, les grandes aventures aussi comme les Croisades, qui caractérisent les trois siècles après l'an mil.

Les Croisades ont stimulé de manière heureuse les échanges commerciaux et culturels entre l'Orient et l'Occident – une bonne partie de la végétation luxuriante de la Provence provient de cette époque –, mais ont aussi eu des conséquences géopolitiques si désastreuses jusqu'à aujourd'hui.

 

 

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Les routes commerciales et les grandes foires médiévales
en Europe à la fin du Moyen Âge

Marchands vénitiens et génois

Après les siècles barbares de la seconde moitié du premier millénaire, le commerce se développa à nouveau en Europe. Les marchands vénitiens et génois faisaient du commerce entre le Moyen-Orient et l'Europe occidentale. De grandes foires apparurent à travers toute l'Europe. Certaines célèbres avaient lieu en Champagne, à Lyon, en Angleterre (Scarborough fair...), en Allemagne, dans le nord de l'Italie (PLaisance), en Espagne (Medina del Campo). Des foires se tenaient aussi dans les grandes villes de la mer du Nord et de la Baltique, en Scandinavie et en Russie (Nijni-Novgorod), dans le cadre de la Ligue hanséatique.

Au XIIIe siècle les marchands italiens, inspirés par les Arabes, et ces derniers par les Indiens pour le système de représentation des nombres et les techniques de calcul, commencèrent à mettre au point une méthode de comptabilité plus élaborée que simplement tenir un compte de l'argent dans la caisse. C'est l'apparition de la comptabilité en partie double, qui à la fin du XVe siècle était déjà presque complètement aboutie. Le premier manuel de comptabilité est une section d'un ouvrage de mathématiques publié en 1494 par le moine franciscain Luca Pacioli (c. 1445, Borgo Sansepolcro, Toscane - 1517, Rome).

A cette époque aussi apparut un nouveau moyen de paiement : la lettre de change, qui n'est pas de l'argent mais une promesse faite à un créancier par un débiteur – le signataire de la lettre de change – de payer une certaine somme à une certaine date dans l'avenir. Elle présente le grand avantage par rapport aux métaux précieux d'être beaucoup plus facile à transporter, et impossible à voler. Mais elle a aussi un défaut important : c'est de "l'argent privé", dont la valeur dépend de la crédibilité du débiteur qui l'a signée (c'est-à-dire de la "qualité de sa signature"), tandis que les métaux précieux (or et argent) étaient acceptés partout, et le sont encore aujourd'hui.

 

 

luca pacioli
Le mathématicien Frère Luca Pacioli
par Jacopo de Barbari, 1495

La banque moderne

La banque moderne est apparue vers la même époque, quand des grandes familles de marchands du nord de l'Italie (famille Bardi, famille Peruzzi, etc.) et plus tard d'Allemagne (famille Fugger) et d'ailleurs commencèrent à prêter de l'argent en parallèle à leur activité commerciale. L'Église catholique interdisait à ses membres de prêter ou emprunter de l'argent avec intérêts. C'est l'une des raisons pour lesquelles les juifs se sont souvent tournés vers la banque. En outre, ayant beaucoup circulé en Europe et en Afrique du Nord depuis la Diaspora, ils étaient moins sensibles aux possessions matérielles et plus réceptifs aux abstractions. En dépit de ce que pensent nombre de catholiques, l'argent n'a pas grand chose à voir avec les biens matériels ou les métaux précieux, c'est seulement un ensemble de signes. Ces signes ne peuvent fonctionner que dans une société suffisamment développée pour que les pouvoirs publics y soient en mesure de faire appliquer les promesses et engagements de ses membres les uns vis à vis des autres. Les juifs furent chassés d'Angleterre en 1290, de France au début du XVe siècle, et d'Espagne en 1492, mais ils furent chaque fois invités à revenir – sauf en Espagne –, sous certaines conditions strictes et moyennant finance car ils rendaient de grands services.

 

 

L'apogée du Moyen Âge

Le XIIIe siècle est l'apogée de la civilisation médiévale, avant le calamiteux XIVe siècle (catastrophes météorologiques, peste, guerre de cent ans entre l'Angleterre et la France, rébellion en Chine contre le joug mongol, etc.) et les désordres et reconstructions du XVe siècle (guerres civiles en France, Espagne, Angleterre, consolidation des monarchies, etc.) conduisant à la Renaissance et aux grandes découvertes géographiques puis scientifiques. Le XIVe siècle est cependant aussi le siècle des grandes idées abstraites, portées par les Nominalistes (Ockham (1285-1349), Oresme (1320-1382)...), qui sont, selon l'opinion de l'auteur, plus puissantes que celles de la Renaissance, qui par certains aspects marquait un retour en arrière vers l'ordre et le classicisme rassurant d'une Antiquité mythique.

 

 

Le capital de fondation (= capital initial)

Les premières entreprises commerciales fondées officiellement avec un capital initial, apporté et detenu entre actionnaires, sont la Compagnie anglaise des Indes orientales, 1600, et la Compagnie hollandaise des Indes orientales, 1602. (Nous comprendrons dans ce cours comment un capital peut à la fois être apporté et utilisé quelque part, et aussi détenu et partagé entre des personnes ou autres entités.) A vrai dire en Italie du Nord des entreprises de commerce maritime avec une structure similaire étaient déjà apparues trois siècles plus tôt.

La première banque avec une structure moderne de capital est la Banque d'Angleterre, créée le 27 juillet 1694 sous forme de corporation privée dotée d'un capital de 1,2 million de livres apporté en association par un groupe de personnalités londoniennes (artisans, commerçants, parlementaires). Ce capital fut immédiatement et entièrement prêté au gouvernement de Guillaume et Marie. En échange de ce prêt, à 8%, la Banque reçut bien sûr des "reçus" (= proto "billets de banque"), mais aussi le droit d'émettre des billets et le monopole de la grande activité bancaire en Angleterre.

C'est vers cette époque que William Petty, John Law et quelques autres commencèrent à comprendre que les moyens monétaires en circulation dans un pays pour faire fonctionner son économie n'ont pas besoin d'être en métal précieux, mais peuvent en être seulement en quelque sorte des preuves représentatives (des reçus en échange de dépôts). John Law utilisa ses idées pour renflouer les caisses du Régent après la mort de Louis XIV. Le débat pour savoir jusqu'à quel point les billets doivent correspondre à des métaux ou des biens précieux disponibles ("Bullion controversy") commença, et dure encore.

Compte tenu du fait que les États-Unis avaient, au début 2016, une dette publique de 18 000 milliards de dollars, que celle de la France était de 2000 milliards d'euros, et que l'euro est critiqué de toutes parts comme l'une des causes des difficultés économiques de nombreux pays européens, il faut s'attendre à de nouvelles aventures monétaires aussi hautes en couleur que la Bulle des tulipes, celle des mers du Sud, ou les assignats garantis sur les cloches.

 

 

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