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Comptabilité générale

VIII. 31. La monnaie (1) : qu'est-ce que la monnaie ?

 

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Dans ce cours de comptabilité générale, nous avons fait le plus dur : nous avons construit notre premier compte de résultat et notre premier bilan. Et nous avons commencé à apprendre leur maniement. Nous apprendrons bien sûr beaucoup d'autres choses sur ces remarquables outils.

Bien que ce ne soit pas un sujet officiel de la comptabilité générale, jetons cependant un oeil à la monnaie.

 

 

La monnaie d'une communauté est un medium à l'aide duquel ses membres échangent des biens et services entre eux.

A vrai dire, cette définition est un peu réductrice. Une meilleure définition est : "la monnaie d'une communauté est un système de signes à l'aide duquel ses membres échangent des biens et services entre eux." Comme la plupart du temps ce système de signes emploie un "medium quantitatif" (= quelque chose de matériel tel que deux fois plus de quantité a deux fois plus de valeur), ou quelque chose qui l'imite, et que les signes sont simplement les quantités du medium que les personnes ont dans leur poche, la première définition est acceptable d'un point de vue pratique – sinon pour une compréhension profonde de la monnaie.

Quand elle est apparue au Moyen-Orient, dans certaines civilisations de l'Antiquité, au troisième et deuxième millénaires avant J.-C., la monnaie "incorporait sa propre valeur". Par cela nous voulons dire qu'une pépite d'or avait elle-même la valeur contre laquelle elle était échangée. (Voir Peter L. Bernstein, Le pouvoir de l'or, Fayard, 2007.)

Notez que cette notion est plus délicate qu'il n'y paraît car le concept de "valeur" d'une pépite d'or n'est pas sans poser problème. Bien sûr, c'est la valeur de n'importe quel objet que nous pouvons acheter avec cette pépite, mais on peut en dire autant du papier-monnaie... Et si nous devions aller vivre sur une île déserte, nous n'emporterions avec nous ni papier-monnaie ni or.

La monnaie moderne que nous utilisons tous les jours pour nos achats est en papier ou en pièces métalliques qui ont eux-mêmes très peu de valeur intrinsèque, mais la monnaie moderne "tient lieu" de substance ayant une valeur intrinsèque. Les banques centrales conservent de l'or dans leurs réserves. Rien ne nous empêche d'utiliser encore aujourd'hui des pièces d'or. La plupart des commerçants dans le monde entier les accepteraient volontier. Le problème est qu'une pièce de monnaie en or aussi petite qu'une pièce de 10 centimes d'euros a un pouvoir d'achat de $130 (cours en août 2012) et que ce serait très malcommode à utiliser.

 

 

Le roi Crésus de Lydie, qui régna entre 560 et 546 avant J.-C., est le premier monarque à avoir frappé leur valeur sur des morceaux d'or, inventant par là même la frappe des pièces, et ouvrant ainsi la boîte de Pandore de la monnaie faite seulement de signes sur un support matériel n'ayant pas nécessairement la même valeur intrinsèque.

 

 

Dans l'Antiquité, à l'époque romaine et durant les siècles qui suivirent, jusqu'à aujourd'hui, la monnaie a souvent été dévaluée par les autorités. Du temps où la monnaie "incorporait sa propre valeur" le mécanisme, qui s'appelait dégradation plutôt que dévaluation, était le suivant : démarrez avec une pièce d'or contenant une certaine quantité du métal précieux, laquelle est inscrite sur la pièce, par exemple frappée à l'aide d'un coin – comme dans l'expression "frappée au coin du bon sens" (en anglais le mot pièce se dit "coin", prononcé "coïne") –, puis réduisez la quantité d'or de la pièce, tout en gardant la même valeur inscrite dessus.

debasement

Cette opération de "dégradation" de la monnaie avait généralement pour but de faire entrer de l'argent dans les caisses du Trésor, à une époque où la levée des impôts était moins efficace qu'aujourd'hui.

Au quatrième siècle de notre ère, les pièces romaines étaient devenues tellement fines qu'elles peuvent être vues comme du "papier-monnaie", c'est-à-dire de la pure monnaie signe sur du papier ou un quelconque support sans valeur, puisque le support métallique des pièces était presque aussi fin que du papier et n'avait pratiquement plus de valeur intrinsèque.

 

 

Au XIIe et XIIIe siècles, quand l'Europe occidentale est définitivement sortie des siècles barbares de la deuxième moitié du premier millénaire, la société a recommencé à se développer (on appelle cette période "la renaissance médiévale")  : croissance démographique, cathédrales, universités, foires commerciales, adoption de la numération arabe, comptabilité en partie double, banque... C'est l'époque de l'apparition aussi des lettres de change qui sont de la vraie monnaie de papier (privée).

La monnaie de métal précieux a continué à exister et à être régulièrement dégradée. Deux monarques, parmi beaucoup d'autres, ont notamment adopté cette pratique : Philippe le Bel de France, 1268-1314, et Henry VIII d'Angleterre, 1491-1547. Mais la monnaie de papier a continué à gagner en importance, particulièrement aux XVIIe et XVIIIe siècles.

John Law, 1671-1729, est l'un des premiers à avoir compris qu'il n'était pas nécessaire que la monnaie utilisée par une communauté eût une "valeur intrinsèque" et que n'importe quel système de signes, par exemple sur du papier (c'est-à-dire du papier-monnaie) pouvait être le medium standard d'échange.

 

 

Les XVIIe et XVIIIe siècles marquèrent l'apogée des monarchies occidentales. Celles-ci atteignirent leur pouvoir maximal et furent en mesure de commencer à contrôler la quantité de monnaie de papier en circulation. (Bien sûr je couvre très rapidement une histoire complexe et passionnante.) Au XIXe siècle les monarchies déclinèrent mais la centralisation du pouvoir demeura. Les banques centrales apparurent, de même que le concept de monnaie à cours légal : du papier-monnaie que vous ne pouvez pas refuser si on vous le donne en paiement de quelque chose ou en extinction d'une dette.

Rappelez-vous que la monnaie (métal précieux ou papier) trouve son origine dans les échanges au sein d'une communauté et leur mesure – c'est-à-dire dans la comptabilité.

 

 

Le plus grand problème posé par la monnaie qui n'incorpore pas sa propre valeur est comment préserver la stabilité de son pouvoir d'achat. En d'autres termes, comment maintenir la stabilité des prix ?

 

 

La première idée de bon sens est que les prix sont simplement liés à la quantité de monnaie en circulation :

Mais la "quantité de monnaie en circulation" est un concept vague. Si je vous donne un reçu pour une somme de 100 € et en même temps vous me donnez un reçu pour une somme de 100 €, nous n'avons rien changé entre nous, mais nous avons créé pour 200 € de valeur au sein de notre communauté. Nous avons déjà rencontré cette capacité à créer de la valeur par les banques et les entreprises : si une entreprise envoie une reconnaissance de dette à une autre entreprise, cette dernière reçoit de la valeur qui va accroître ses avoirs. C'est même une des portes d'entrée vers la "comptabilité créative".

 

 

voiture Friedman
voiture de Milton Friedman

En dépit de ce que peuvent dire des gens à la langue bien pendue comme Milton Friedman, qui a été sa vie durant un bruyant partisan de la théorie quantitative, et écrivit des livres faisant l'apologie du libre-marché, c'est une idée simpliste. L'inflation peut apparaître sans accroissement de la masse monétaire.

La formule PQ = MV (c'est-à-dire prix x quantités produites durant un an = masse monétaire x vitesse de circulation) qui est soi-disant une relation remarquable entre les quatre variables P, Q, M et V, est en réalité une tautologie car c'est la seule façon de connaître V.

 

 

Par exemple, entre 1500 et 1650 en Europe, les prix des produits de consommation issus de l'agriculture et de l'artisanat furent multipliés par un facteur cinq en moyenne – mais pas les rentes fermières de la noblesse. Cet épisode historique porte le nom de "grande révolution des prix". Certaines personnes affirment que c'est la conséquence évidente de l'arrivée massive de métaux précieux en provenance du Nouveau Monde. Mais d'autres font observer que le phénomène débuta cinquante ans avant les premières arrivées d'or et d'argent du Mexique ou de l'Empire inca en Espagne. Pour elles l'accroissement de la masse monétaire en métaux précieux n'est pas la cause mais la conséquence de l'inflation des prix ; quand les prix augmentent vous vous mettez à rechercher de l'or ou de l'argent.

 

 

Milton Friedman fit la célèbre déclaration suivante : "l'inflation est toujours et partout un phénomène monétaire".

Nous pensons cependant que c'est avant tout un phénomène social correspondant à une redistribution du pouvoir entre les différentes classes sociales. Quand un sous groupe peut imposer le prix de quelque chose qu'il vend (travail, biens fonciers, ou quoi que ce soit) un bras de fer s'engage.

De fait, au terme de la grande révolution des prix, l'aristocratie terrienne avait perdu son pouvoir social au profit de la classe des marchands, qui avait beaucoup moins souffert de l'inflation. Cela a conduit 1) au siècle des Lumières et 2) à la Révolution française, mais c'est une autre histoire...

 

 

Si les autorités de l'Etat sont suffisamment puissantes, elles peuvent imposer un contrôle des prix. Mais cela conduit à toutes sortes de dysfonctionnements, le premier étant le marché noir. Une alternative est de laisser les forces du marché agir librement. Mais cela conduit à un sous groupe social imposant des prix bas pour le travail, et à une société inégalitaire où une vaste classe laborieuse est dominée et exploitée par une classe aisée moins nombreuse.

Au cours de la dernière génération, depuis la révolution libérale de Thatcher et Reagan de la fin des années 1970 et du début des années 1980 jusqu'à aujourd'hui (début 2012), il semble que nous assistions au phénomène suivant :

  1. les marchés ont été libérés dans le monde entier (dérégulation, désintermédiation, accès direct aux marchés financiers, démantèlement de barrières économiques et commerciales de toutes sortes, mondialisation),

  2. et en même temps des forces telluriques, encore mal identifiées ni comprises, ont créé des disparités croissantes de revenus dans les sociétés développées occidentales entre une petite classe d'individus de plus en plus riches, et une vaste classe moyenne s'enfonçant lentement dans les difficultés économiques, montée du chômage, logement de plus en plus cher, détérioration de la qualité de vie...

Les derniers à comprendre cela sont les économistes occupés à écrire des équations et des modèles mathématiques sans lien avec la réalité. La tradition a commencé avec le théorème de Ricardo, qui est aussi éloigné qu'il est possible de la réalité des échanges entre pays, et a permis au Japon, à la Corée du Sud, à Taiwan et à Singapour de se développer en prenant soin de ne pas l'appliquer, puis les états d'équilibre fantaisistes de Walras, et s'est poursuivie jusqu'à nos jours avec les intégrales de prospérité maximisées au cours de leur vie par les couples de Gary Becker.

Le mieux pour essayer de comprendre l'économie et la monnaie, outre votre propre réflexion, est de lire les travaux d'anthropologues, comme par exemple Jack Weatherford.

 

 

Comprendre comment maintenir la stabilité des prix dans une société où la vie est acceptable demandera de nouvelles idées de la part d'esprits puissants, libres et innovateurs.

Il faudra comprendre comment combiner protectionnisme et libre-échange au sein d'une communauté d'agents économiques. Le débat dure depuis au moins les Mercantilistes au XVIIe siècle jusqu'au "théorème" de Heckscher-Ohlin-Samuelson au XXe siècle.

Comme souvent en science, quand un débat s'éternise et semble insoluble, c'est le signe qu'il faut changer des éléments fondamentaux et qui paraissent indiscutables du cadre de réflexion, qu'il faut comme on dit "changer de paradigme" : en fait protectionnisme et libre-échange doivent cohabiter. Il faudra comprendre la notion de communauté, et de communautés formant une super-communauté, de manière plus subtile. Par exemple, dans une société occidentale fonctionnant selon les principes du libre-échange, les familles pratiquent naturellement le protectionnisme en leur sein. Les enfants n'ont pas le droit de louer les services d'une femme de ménage pour faire leur lit le matin – même si cette dernière serait sans doute plus efficace qu'eux. Du reste s'ils avaient des euros, cela causerait une fuite d'euros, et s'ils n'avaient qu'une monnaie familiale, elle ne serait en général pas acceptée à l'extérieur et c'est une bonne chose (cf. household money).

Cela conduit à une autre idée qu'il faudra développer, celle de monnaie interne à une communauté : toute communauté a une monnaie interne, explicite ou implicite (que ce soit une famille, un dortoir, une prison, un quartier, une ville, un pays, un continent). On peut même défendre l'idée que c'est l'existence d'une telle monnaie qui est le critère d'existence de la communauté. La Terre ne va pas demander aux Martiens une aide financière pour résoudre ses problèmes monétaires, même si on a parfois l'impression que certains responsables politiques sont tellement déconnectés de ce qu'est la monnaie qu'ils pourraient l'envisager.

C'est quand une communauté abandonne sa monnaie interne qu'elle commence à se déliter. Depuis 2002, on observe le phénomène à l'œuvre dans les pays de la zone euro qui ont abandonné leurs monnaies internes (franc, lire, peseta, escudo, drachme, etc.). Cet abandon est d'autant plus paradoxal que l'euro a été imaginé à la suite d'un raisonnement conduisant à la création d'une monnaie interne à une communauté (l'Europe) pour ne plus dépendre du dollar ou d'une matrice de taux de changes complexes pour ses échanges internes. Dit en termes plus simples : l'euro est une monnaie locale. Le cas du Deutsche mark est particulier : l'euro est une monnaie locale européenne, mais comme c'est la monnaie unique de la zone euro il s'est aussi avéré être un avatar du Deutsche mark. La zone euro est en quelque sorte "dollarisée" avec l'euro. Celui-ci profite principalement à l'Allemagne et détruit peu à peu les autres communautés moins fortes pour l'employer comme seule monnaie face à l'Allemagne. Interdire à la Grèce d'employer aussi la drachme pour ses échanges internes est une absurdité – ou l'aveu d'une mise sous tutelle.

Les endettements vertigineux de la France, de l'Italie, de la Grèce, etc., non pas internes, comme celui du Japon, mais auprès d'autres pays, sont la conséquence de l'abandon des monnaies nationales. L'auteur préconise que chaque communauté ait plusieurs monnaies, celle de son niveau, celles des niveaux en dessous, et celles des niveaux au-dessus. Noter que chacun d'entre nous a des comportements différents dans sa famille, avec ses amis, avec ses collègues et avec les autres personnes. Et le principe suivant doit être appliqué : les dépenses publiques internes d'une communauté doivent être réglées avec la monnaie interne de la communauté.

Laissons là les questions monétaires dans un groupe de communautés, mais rappelez-vous que les problèmes trouvent leur origine dans l'enregistrement des échanges, c'est-à-dire dans la comptabilité.

 

 

Pour clore cette digression sur la monnaie, faisons quatre observations sur des phénomènes qui nous semblent liés :

  1. Depuis deux ou trois décennies, les Etats-nations perdent de leur pouvoir. Cela contribue aux crises politiques, économiques et sociales récurrentes dont nous sommes témoins.

  2. Au XVIIe siècle Louis XIV avait pu dire "l'Etat c'est moi", puis à la Révolution française cela a été remplacé par "l'Etat c'est nous", mais depuis quelques décennies aussi en France et dans d'autres pays occidentaux, c'est maintenant devenu "l'Etat c'est eux", d'où la montée de leaders populistes faisant campagne contre le système (Front National, Ukip, AfD, Orban, Trump, etc.), contribuant encore à l'érosion du pouvoir de l'élite officielle.

  3. Nous observons l'apparition de nouvelles monnaies (Systèmes d'Echange Locaux, SEL ; en anglais, Local Exchange Trading Systems, LETS) un peu partout.

  4. Les ordinateurs et internet rendent possible des monnaies privées faciles à créer et à gérer. Le principal problème à résoudre est celui de la sécurité des échanges par informatique. La mésaventure ridicule de MtGox en mars 2014 qui a "perdu" 750 000 bitcoins de ses clients, qui "valaient" plus d'un demi milliard de dollars – bien que ce ne fût que des enregistrements, comment peut-on perdre des enregistrements ? – est là pour rappeler aux naîfs le problème.

Observez que toutes les innovations monétaires (à l'exception des banques centrales) ont été spontanées : la lettre de change, la comptabilité, la banque, les billets de banque, etc. Cela sera encore vrai des nouveaux moyens d'échange à venir. Ces nouvelles devises privées, gérées par des grandes entreprises transnationales, remplaceront sans doute de notre vivant les devises des Etats-nations.

Pour aller plus loin, on pourra lire les idées de l'auteur exposées ici (en anglais) : multiple currency systems et the European monetary crisis explained.

Note sur le bitcoin : Le 17 décembre 2017, le bitcoin a atteint la valeur de $19600, comparée à $1000 au 1er janvier 2017. Cela paraît un investissement fantastique. Mais le 22 décembre 2017, il ne valait plus que $12900. En d'autres termes, le bitcoin est, par périodes, extrêmement volatile. On peut le comparer à un système intermédaire entre une loterie (où on parie) et une chaîne d'or (où des gogos vous paient plus que vous n'avez payé à d'autres petits malins). Les mouvements du bitcon sont d'autant plus suspects que 40% d'entre eux sont détenus par seulement un millier d'investisseurs. Ces derniers peuvent manipuler le marché à leur profit et aux détriments des naïfs.

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