HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE OCCIDENTALE, par Bertrand Russell, © 1945

III.1.1 : CARACTERISTIQUES GENERALES

La période de l'histoire que l'on appelle communément "moderne" a une mentalité qui diffère de celle de la période médiévale par plusieurs aspects. Les deux plus importants sont : l'autorité amoindrie de l'Eglise, et l'autorité croissante de la science. A ces deux caractéristiques, d'autres sont liées. La culture de l'époque moderne est davantage laïque que cléricale. Les Etats de plus en plus remplacent l'Eglise comme autorité gouvernementale contrôlant la culture. Le gouvernement des nations est, tout d'abord, entre les mains de rois ; ensuite, comme en Grèce antique, les rois sont graduellement remplacés par des démocraties ou des tyrannies. Le pouvoir de l'Etat-nation, et les fonctions qu'il remplit, s'accroissent de manière régulière à travers toute la période (à part quelques fluctuations mineures) ; mais la plupart du temps l'Etat a moins d'influence sur l'opinion des philosophes que n'en avait l'Eglise au Moyen Âge.

Florence

L'aristocratie féodale, qui, au nord des Alpes, avait été capable, jusqu'au quinzième siècle, de maintenir son rang face aux gouvernements centralisés, perd son importance d'abord économique [à cause en particulier de la grande inflation -- prix x 5, mais rentes foncières fixes (quand elles sont exprimées en monnaie) -- entre 1500 et 1650] puis politique. Elle est remplacée par une alliance entre le roi et les riches marchands ; ces deux entités partagent le pouvoir dans des proportions variables selon les pays [Hollande, Angleterre, Allemagne, France, Espagne, etc.]. On observe la tendance des riches marchands à devenir membres de l'aristocratie. A partir de l'époque des révolutions américaine et française, la démocratie, au sens moderne du terme, devient une force politique importante. Le socialisme, en tant que système politique opposé à la démocratie basée sur la propriété privée, accède pour la première fois au pouvoir en 1917 [si l'on traite la Commune seulement comme une révolution transitoire]. Cette forme de gouvernement, cependant, si elle doit se répandre [écrit au début des années 1940], devra manifestement apporter avec elle une nouvelle forme de culture.

La culture qui va nous occuper dans les chapitres qui viennent est, elle, dans l'ensemble "libérale", c'est-à-dire, de la sorte naturellement associée avec le commerce. A cela il y a des exceptions importantes, particulièrement en Allemagne. Fichte et Hegel, pour prendre deux exemples, ont une mentalité totalement déconnectée du commerce. Mais de telles exceptions ne sont pas représentatives de leur époque.

Diminution de l'importance de l'Eglise, croissance (avec un décalage) de l'importance de la science

Le rejet de l'autorité ecclésiastique, qui est la caractéristique négative de l'époque moderne, a démarré plus tôt que sa contrepartie positive, qui est l'acceptation de l'autorité scientifique. Dans la Renaissance italienne, l'intérêt pour la science a joué un rôle négligeable. L'opposition à l'Eglise, dans l'esprit des penseurs du Quattrocento, était davantage marquée par son tropisme vers l'Antiquité que vers la connaissance moderne. Le Quattrocento [qui est la Renaissance italienne, laquelle a précédé d'un siècle -- nous allons en parler -- la Renaissance au nord des Alpes] est encore tourné vers le passé, mais un passé plus lointain que le Moyen Âge ou même les premiers temps de l'Eglise. La première irruption sérieuse de la science dans les temps modernes fut la publication de la théorie copernicienne en 1543 ; mais cette théorie ne devint réellement influente qu'après qu'elle fut reprise et améliorée par Kepler et Galilée au XVIIe siècle. Alors commença la longue lutte entre la science et le dogme, dans laquelle les traditionnalistes menèrent un combat perdu contre la nouvelle connaissance.

L'autorité de la science, qui est reconnue par la plupart des philosophes de l'époque moderne, est une chose très différente de l'autorité de l'Eglise, puisqu'elle est intellectuelle et non procédant d'une autorité de gouvernement. Aucune sanction ne pénalise ceux qui la rejettent ; aucun argument de prudence n'influencent ceux qui l'acceptent [au sens "il est prudent d'être d'accord avec les autorités"]. Elle prévaut uniquement par son appel intrinsèque à la raison. C'est en outre une autorité fragmentée et partielle ; elle ne présente pas, contrairement aux dogmes catholiques, un système complet couvrant la moralité humaine, les espoirs humains, et toute l'histoire passée et à venir de l'univers. L'autorité de la science ne se prononce que ce sur qui, au moment où elle s'exprime, apparaît scientifiquement sûr -- et qui est une petite île au milieu d'un océan d'ignorance.

Il y a une autre différence avec l'autorité ecclésiastique : cette dernière déclare ses prononcements absolument certains et éternellement inaltérables ; tandis que les prononcements de la science sont toujours provisoires, sous réserves d'évidence future les infirmant, sur la base de probabilités, et sont donc toujours susceptibles d'être modifiés. Cela conduit à un état d'esprit très différent de celui du dogmatique médiéval.

Science théorique et science pratique (= technique)

Jusqu'à présent, j'ai parlé de la science théorique, qui est une tentative de comprendre le monde. La science pratique, qui est une tentative de changer le monde, a été importante dès l'origine [de l'époque moderne vers 1400/1500 selon les régions], et a continué à croître en importance, jusqu'au point où elle a presque éliminé la science théorique de l'esprit des hommes.

L'importance pratique de la science fut tout d'abord reconnue dans son lien avec la guerre [par exemple la balistique] ; Léonard de Vinci (1452-1519) et Galilée (1564-1642) obtinrent des postes gouvernementaux grâce aux preuves qu'ils fournirent qu'ils pouvaient améliorer l'artillerie et l'art des fortifications. A partir de leur époque, la participation des hommes de science dans les guerres s'est régulièrement accrue.

Ce n'est que plus tard que vint leur participation dans le développement de la production utilisant des machines, et dans l'accoutumance de la population à leur utilisation, d'abord la machine à vapeur, puis l'électricité. Cette participation à la production industrielle n'eut pas d'effets politiques importants avant la fin du XVIIIe siècle. [C'est ce qu'on a appelé la Révolution industrielle.]

Le triomphe de la science a été essentiellement dû à son utilité pratique, et il y a eu une tentative de divorce entre cet aspect et la théorie. Cela fit de la science de plus en plus une technique, et de moins en moins une doctrine expliquant la nature du monde [si bien qu'en dépit des quelques affaires comme Copernic et Galilée elle n'apparaissait en réalité pas trop en compétition avec la religion]. La pénétration de ce point de vue [que la science est une explication du monde ?] chez les philosophes est très récente.

Croissance de l'individualisme

L'émancipation par rapport à l'autorité de l'Eglise conduisit à la croissance de l'individualisme, jusqu'au point de l'anarchie même. La discipline, intellectuelle, morale, et politique, était associée dans l'esprit des hommes de la Renaissance avec la philosophie scolastique et le gouvernement ecclésiastique. La logique aristotélicienne des Scolastiques était étroite, mais offrait un entraînement à une certaine précision [il faut le dire vite]. Quand cette école de logique [la scolastique] passa de mode, elle ne fut pas, au départ, remplacée par quelque chose de mieux, mais seulement une imitation éclectique des anciens modèles. [L'Occident s'était auto-lavé le cerveau pendant 1000 ans, en construisant une structure politique de nature religieuse, tout en croyant au départ s'occuper simplement du salut des âmes (ce qui était déjà une idéologie du reste, avec croyance en l'au-delà et tout le toutim). Cette structure de pouvoir était naturellement entrée en conflit avec les pouvoirs temporels. La scolastique est l'ultime effort pour donner une justification philosophique à cette organisation religieuse. Saint Thomas est encore de nos jours la fondation de la doctrine catholique.]

Jusqu'au XVIIe siècle, rien d'important ne fut produit en philosophie. L'anarchie morale et politique du XVe siècle en Italie était effrayante. Elle donna naissance aux doctrines de Machiavel. En même temps, la liberté par rapport aux chaînes mentales [des 1000 ans de théocratie précédents] conduisit à une efflorescence extraordinaire de génies en art et en littérature. Mais une telle société est instable. La Réforme et la Contre-réforme, combinées à la mise sous tutelle de l'Italie par l'Espagne, mirent un terme à la fois à ce qui était bon et ce qui était mauvais dans la Renaissance italienne. Quand le mouvement se répandit au nord des Alpes, il n'avait plus le même caractère anarchique.

Philosophie moderne et subjectivité

La philosophie moderne, cependant, a conservé, dans sa grande plus partie, un caractère individualiste et subjectif.

-- C'est très marqué chez Descartes, qui construit toute la connaissance à partir de la certitude de sa propre existence, et accepte la clarté et la précision (toutes deux qualités subjectives) comme des critères de vérité.

-- C'est moins frappant chez Spinoza, mais cela réapparaît chez Leibniz dans ses monades sans ouverture [sur un monde hors de l'individu pensant].

-- Locke, dont le tempérament est profondément objectif, est forcé à son corps défendant d'entrer dans la doctrine subjective que la connaissance est l'accord ou le désaccord avec des idées -- une vue qui lui est tellement répugnante qu'il s'en échappe au prix de grossières incohérences.

-- Berkeley, après avoir aboli la matière, n'est sauvé du subjectivisme intégral en faisant appel à Dieu, ce que les philosophes suivants ont considéré comme illégitime.

-- Chez Hume, la philosophie empirique culmina dans le scepticisme, une position que personne ne peut réfuter et personne ne peut accepter.

-- Kant et Fichte étaient des subjectifs tant par tempérament que par doctrine ;

-- Hegel s'en tire [du subjectivisme] par l'influence de Spinoza.

-- Rousseau et le mouvement romantique étendirent la subjectivité de la théorie de la connaissance à l'éthique et la politique, et finirent, logiquement, dans une complète anarchie comme celle de Bakounine. Ce subjectivisme extrême est une forme de folie.

Rôle de la science technique

Pendant ce temps la science technique [appelée de nos jours "technologie"] développait chez des hommes à l'esprit pratique une vision tout à fait différente d'aucune de celles qu'on trouve chez les philosophes théoriciens.

La technique confère un sens de pouvoir : l'homme est maintenant beaucoup moins à la merci de son environnement qu'il ne l'était auparavant. Mais le pouvoir conféré par la technique est social, pas individuel ; un homme ordinaire échoué sur une île déserte aurait su faire davantage [pour survivre] au dix-septième siècle qu'il ne sait faire aujourd'hui. Les techniques scientifiques demandent la coopération d'un grand nombre d'individus organisés sous une seule direction [penser à la construction d'un avion airbus, et aussi à son vol d'une ville à l'autre]. Sa tendance, par conséquent, est opposée à l'anarchisme et même à l'individualisme, puisqu'elle a besoin d'une structure sociale au tissu serré.

Contrairement à la religion, elle est éthiquement neutre : elle assure les hommes qu'ils peuvent accomplir des merveilles, mais ne leur dit pas lesquelles accomplir. En ce sens, elle est incomplète. En pratique, les objectifs auxquels seront consacrées les capacités scientifiques dépendent dans une large mesure de la chance. Les dirigeants des vastes organisations, dont la technologie moderne a besoin, peuvent, dans certaines limites, les faire travailler dans la direction quil leur plaît.

Cette nouvelle puissance a ainsi un champ d'application d'une étendue qu'elle n'a jamais eu avant. Les philosophies qui ont été inspirées par la technique scientifique sont des philosophies du pouvoir, et ont tendance à regarder tout ce qui n'est pas humain comme des simples matières premières [écrit au début des années 40. Au XIXe siècle on revient de cette attitude, car la nature en dehors de l'homme -- et l'homme par conséquent -- commence à souffrir sérieusement de la science technique qui a donné un pouvoir démesuré à l'homme.] Les fins ne sont plus prises en considération ; seulement l'habilité des procédés est valorisée. Cela aussi est une forme de folie. C'est, à notre époque, la forme la plus dangereuse, et celle contre laquelle une saine philosophie doit fournir un antidote.

Nécessité de dépasser les solutions antiques et médiévales

Le monde ancien avait quitté l'anarchie avec l'avènement de l'Empire romain, mais l'Empire romain était un fait brut, pas une idée. Le monde catholique chercha à mettre un terme à l'anarchie [spirituelle, ainsi que temporelle après la chute de l'Empire] avec l'Eglise, qui était une idée, mais ne fut jamais mise en oeuvre de manière satisfaisante dans les faits.

Ni la solution antique ni la solution médiévale n'étaient satisfaisantes -- la première car elle ne pouvait pas être idéalisée, la seconde car elle ne pouvait pas réellement être appliquée.

Le monde moderne, à présent, semble se diriger vers une solution comme celle de l'Antiquité : un ordre social imposé par la force [dire que ce n'était pas le cas de l'Eglise est un artifice pour les besoins de la thèse dans la dissertation de Russell], représentant la volonté des puissants plutôt que les espoirs des hommes ordinaires.

Le problème de la construction d'un ordre social durable et satisfaisant ne pourra être résolu qu'en combinant la solidité de l'Empire romain avec l'idéalisme de la Cité de Dieu de Saint Augustin. Pour accomplir cela une nouvelle philosophie sera nécessaire.