HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE OCCIDENTALE, par Bertrand Russell, © 1945

III.1.10 : SPINOZA

Spinoza (1632-1677), parmi les grands philosophes, était le plus aimable et celui au caractère le plus noble. Intellectuellement, d'autres l'ont surpassé, mais sur le plan de l'éthique il n'a pas d'égal. Une conséquence naturelle, est qu'il fut considéré, sa vie durant et pendant encore un siècle après sa mort, comme un homme d'une extraordinaire noirceur. Il faisait partie de la communauté juive, mais les juifs l'excommunièrent. Les chrétiens le détestaient tout autant ; bien que toute sa philosophie soit dominée par l'idée de Dieu, les orthodoxes l'accusaient d'athéisme. Leibniz, qui lui doit beaucoup, dissimula sa dette, et s'abstint soigneusement d'avoir un mot d'éloge pour lui ; il alla même jusqu'à mentir sur le degré de relation personnelle qu'il avait avec le juif hérétique.


Baruch Spinoza

Biographie

Spinoza vécut très simplement. Sa famille s'était installée en Hollande, venant d'Espagne ou peut-être du Portugal, pour échapper à l'Inquisition. Il reçut lui-même une éducation juive érudite, mais trouva impossible de rester juif orthodoxe. On lui offrit 1000 florins pour qu'il taise ses doutes ; quand il refusa, on tenta de l'assassiner ; quand cela échoua aussi, il fut maudit avec toutes les malédictions du Deutéronome et avec la malédiction qu'Elisée prononça sur des enfants, qui en conséquence furent déchiquetés par deux ourses. Mais aucune ourse ne s'en prit à Spinoza.

Il vécut paisiblement, d'abord à Amsterdam puis à la Haye, gagnant sa vie en polissant des lentilles. Ses besoins étaient peu nombreux et simples, et il montra au cours de sa vie une rare indifférence à l'argent. Les quelques personnes qui le connaissaient l'aimaient, même quand elles désapprouvaient ses principes. Le gouvernement hollandais, avec son libéralisme habituel, tolérait ses opinions sur les questions théologiques, bien qu'à un moment il se mît en difficulté politiquement car il avait pris parti pour De Witt contre la Maison d'Orange. Relativement jeune, dans sa 45e année, il mourut de phtisie.

Critique de la Bible, et théorie politique

Son oeuvre principale, l'Ethique, fut publiée après sa mort. Avant d'en parler, quelques mots doivent être dits sur ses autres livres, le Tractatus theologico-politicus et le Tractatus politicus. Le premier est un curieux mélange de critique biblique et de théorie politique ; le second traite de théorie politique seulement. En matière de critique biblique Spinoza anticipe en partie les vues modernes, en particulier en assignant des dates beaucoup plus récentes à de nombreux livres de l'Ancien Testament que celles traditionnellement retenues. Il s'efforce de montrer que les Ecritures peuvent être interprétées de telle sorte qu'elles soient compatibles avec une théologie libérale.

La théorie politique de Spinoza est dans l'ensemble dérivée de celle de Hobbes, en dépit de la différence considérable de caractère entre les deux hommes. Il soutient que dans l'état de nature il n'y a pas de bien et de mal, car le mal consiste à désobéir à la loi. Il soutient que le souverain ne peut pas faire quelque chose de mal, et il est d'accord avec Hobbes que l'Eglise doit être entièrement subordonnée à l'Etat. Il est opposé à toute forme de rébellion, même contre un mauvais gouvernement, et prend les troubles en Angleterre pour preuve du mal qui découle de la résistance à l'autorité par la force [j'ai rencontré peu de gens qui aimaient Cromwell].

Mais en pensant que la démocratie est "la forme la plus naturelle" de gouvernement, il s'oppose à Hobbes. Il s'oppose aussi à l'idée que les sujets n'auraient plus aucun droit une fois le souverain choisi. Il soutient en particulier que la liberté d'opinion est importante. Je ne sais pas exactement comment il concilie cela avec l'opinion que les questions religieuses doivent être tranchées par l'Etat. Je pense qu'il veut dire qu'elles devraient être décidées par l'Etat plutôt que par l'Eglise ; en Hollande l'Etat était beaucoup plus tolérant que l'Eglise.

L'Ethique

L'Ethique de Spinoza traite de trois sujets distincts. Elle commence par la métaphysique ; puis se tourne vers la psychologie des passions et de la volonté ; enfin elle propose une éthique fondée sur les considérations précédentes en métaphysique et psychologie.

Sa métaphysique est une modification de celle de Descartes, sa psychologie rappelle celle de Hobbes, mais son éthique est originale et ce qui donne sa plus grande valeur au livre.

La relation entre Spinoza et Descartes n'est pas sans rappeler celle entre Plotin et Platon. Descartes était un homme aux multiples facettes, plein de curiosité intellectuelle, mais pas concerné outre mesure par la sincérité morale [on a vu qu'on pouvait penser que sa religion n'était que de façade, pour ne pas être tourmenté par les autorités ecclésiastiques]. Bien que Descartes inventât des "preuves" ayant pour but de démontrer les croyances orthodoxes, il pouvait aussi être employé par les sceptiques pour étayer leurs thèses, comme le fit Carnéade avec les théories de Platon (voir chapitre I.3.2)..

Spinoza, bien qu'il ne fût pas sans intérêts scientifiques, et écrivît même un traité sur l'arc-en-ciel, était principalement concerné par la religion et la vertu. Il acceptait de Descartes et ses contemporains, en physique, les idées matérialistes et déterministes, et s'efforçait, dans ce cadre, de trouver de la place pour la foi en une divinité englobante et une vie consacrée au Bien. Sa tentative est magnifique, et suscite l'admiration même de ceux qui pensent qu'il a échoué.

Panthéisme de Spinoza

Le système métaphysique de Spinoza est du type inauguré par Parménide. Il y a une seule substance, "Dieu ou la Nature" ; rien de fini ne peut être self-subsistant. Descartes admettait trois substances, Dieu et l'esprit et la matière ; il est vrai, même pour lui, que Dieu était, en un sens, plus substantiel que l'esprit et la matière, puisque Dieu les avait créés, et pouvait, s'Il le choisissait, les annihiler.

[On note qu'identifier Dieu à la Nature ne veut pas dire grand-chose, si on n'y rajoute pas une dimension religieuse, c'est-à-dire l'invitation à une sorte de révérence mystique vis-à-vis de "ce qui nous entoure".

Ainsi, la plupart des penseurs de Thalès jusqu'à Spinoza, qui ont reconnu le besoin d'un concept de déité, ont rapidement rajouté, comme allant de soi, qu'Il avait créé le monde (chose que la mythologie grecque ne disait pas de ses dieux !).

Seuls les purs matérialistes comme Démocrite, et son disciple non avoué Epicure, refusaient d'identifier dans la Nature un Dieu.

En fait, il me semble que le besoin de dire que Dieu a créé la Nature remonte à des mythes orientaux (entendre moyen-orientaux et perses) très lointains. Ce n'est pas le résultat d'une réflexion profonde, mais le besoin de se conformer à des traditions qui viennent du fond des âges.

Personnellement je pense qu'on peut concilier étonnement admiratif pour ce qui nous entoure et absence de besoin d'y identifier la présence d'un Dieu -- surtout d'un Dieu créateur. Ce dernier, quand on le fait intervenir dans sa cosmogonie, devient automatiquement une "personne" (au moins comme les dieux de la mythologie grecque), puis rapidement aussi quelqu'un qui s'intéresse à nous, les hommes, qui nous guide et nous surveille. Bref on arrive au salmigondis de croyances judéo-persanes du Moyen-Orient qui ont contribué à la genèse de la pensée chrétienne.

Il y a de la carotte de la vie éternelle de félicité, et du bâton de la damnation éternelle pour celui qui aura cédé au mal (et n'aura pas confessé ses péchés à un représentant sur terre de la déité) dans le Dieu des chrétiens. On a vu que ces promesses, fortement teintées de religion perse (la lutte entre le bien et le mal), étaient adaptées à une période de malheurs et de doutes de l'humanité occidentale, après la conquête macédonienne. Les stoïciens, deuxième version, et les néoplatoniciens ont développées ces promesses.

Je ne sais pas si c'est une religion d'esclaves, mais c'est une religion d'ânes.]

Mais sauf en relation avec l'omnipotence de Dieu, chez Descartes, l'esprit et la matière sont deux substances indépendantes, définies, respectivement, par les attributs de la pensée et par l'extension dans l'espace.

Spinoza ne voulait rien entendre de tout cela. Pour lui, la pensée et l'extension spatiale sont toutes deux des attributs de Dieu. Dieu a un nombre infini d'autres attributs, puisqu'Il doit être à tous égards infini ; mais ces autres attributs nous sont inconnus.

Les âmes individuelles et les morceaux séparés de matière sont, pour Spinoza, des adjectifs ; ce ne sont pas des choses, mais simplement des aspects de l'Etre divin. Il ne peut y avoir aucune immortalité personnelle, comme le croient les chrétiens, mais seulement cette sorte impersonnelle qui consiste de plus en plus à faire seulement un avec Dieu. Les choses finies sont définies par leurs bords, physiques et logiques, c'est-à-dire, par ce qu'elles ne sont pas [on peut définir la propriété A, par la propriété non-A]. "Toute détermination est négative." Il ne peut y avoir qu'un Etre qui soit totalement positif, et Il doit être absolument positif. D'où il découle que Spinoza est conduit vers un panthéisme total et homogène.

[Il faut admettre que c'est intellectuellement une métaphysique un peu faible ! Ce n'est pas beaucoup plus que la révérence mystique de n'importe quels paroissien ou paroissienne, en train de prier la tête dans les mains, pour "tout ce qui nous dépasse".]

Déterminisme de Spinoza

Tout, d'après Spinoza, est dirigé par une absolue nécessité logique. Il n'y a aucun libre-arbitre dans la sphère mentale, ou hasard dans le monde physique. Tout ce qui se déroule est une manifestation de la nature inscrutable de Dieu, et il aurait été logiquement impossible que les évènements fussent autrement que ce qu'ils sont.

Cela conduit à des difficultés en ce qui concerne le péché, que les critiques ne manquèrent pas de souligner rapidement. L'un d'entre eux, observant que, selon Spinoza, tout est décrété par Dieu et par conséquent bon, demande avec indignation : Etait-ce bien que Néron ait tué sa mère [Agrippine la jeune] ? Etait-ce bien qu'Adam mange la pomme ?

Spinoza répond que ce qu'il y avait de positif dans ces actes était bon, et seulement ce qu'il y avait de négatif était mauvais ; mais la négation n'existe que du point de vue de créatures finies. En Dieu, qui seul est complètement réel, il n'y a pas de négation, et par conséquent le mal, dans ce qui pour nous apparaît comme des péchés, n'existe pas quand on les regarde comme les parties d'un tout.

[Bref, "tout est bien" comme a dit Gide sur son lit de mort en 1951. Mais encore une fois, ce n'est pas une information sur le monde. C'est juste l'opinion de gens qui ont fait la paix avec ce monde et avec eux-mêmes.

J'ai du mal à voir ce que Russell trouve de si admirable dans les idées de Spinoza, que pour ma part, je trouve faibles.]

Cette doctrine, cependant, qui, sous une forme ou sous une autre, a été celle de la plupart des mystiques, ne peut manifestement pas être mise en cohérence avec la doctrine orthodoxe du péché et de la damnation.

Elle est directement liée chez Spinoza avec sa totale rejection du libre-arbitre.

Bien que Spinoza fut tout sauf un esprit aimant la polémique, il était trop honnête pour dissimuler ses opinions, aussi choquantes fussent-elles pour ses contemporains ; l'horreur que suscita ses enseignements [chez les esprits conformistes] n'est par conséquent pas surprenante.

Style de l'Ethique

L'Ethique est exposée dans le style d'Euclide, avec des définitions, des axiomes, et des théorèmes ; tout ce qui dérive des axiomes est supposé être démontré rigoureusement par des arguments déductifs. Cela rend Spinoza difficile à lire. Un lecteur moderne, qui ne peut accepter qu'il y ait des "démonstrations" rigoureuses de toutes les conclusions que Spinoza professe avoir établies, a toutes les chances de ressentir de l'impatience avec le détail des démonstrations, lesquelles ne méritent pas d'être maîtrisées.

[Il est possible que R. soit ébloui par Spinoza, à cause de la tentative par ce dernier de présenter sa métaphysique sous la forme d'un traité ayant quasiment la rigueur de la logique mathématique. R. était en effet fasciné par la logique mathématique, et a écrit lui-même un énorme ouvrage avec Whitehead sur le sujet -- même si ses thèses "logiquement démontrées" aussi, ont été balayées par un papier de quelques pages de vraie logique mathématique par Gödel.

Ou alors l'esprit philosophique, et peut-être même crypto-mystique ou en tout cas pas totalement matérialiste, de R. le conduit à admirer la beauté de la doctrine de Spinoza, laquelle a au moins le mérite de dire que "vu d'une certaine hauteur globalisante, le mal n'existe pas", et donc de s'éloigner des principes coercitifs et glauques de la religion chrétienne.]

Il est suffisant de lire les énoncés des propositions, et d'étudier leurs commentaires, qui contiennent la plus grande partie de ce qui fait la valeur de l'Ethique. Mais ce serait montrer un manque de compréhension que de blâmer Spinoza pour sa méthode géométrique [au sens de "mathématique"]. C'était l'essence de son système, éthiquement autant que métaphysiquement, de maintenir que tout pouvait être démontré, et il était donc essentiel de produire ces démonstrations.

[En quoi les ratiocinations de Spinoza diffèrent-elles de celles de Thomas d'Aquin ?

Pas en leur caractère ridicule.

Mais en ce que Thomas d'Aquin "prouvait" simplement l'ensemble de la doctrine et des dogmes catholiques (Dieu, le bien et le mal, le libre-arbitre, le péché, le paradis et l'enfer, les comptes à rendre à Dieu -- et à son Eglise sur terre --, etc. Tout ce qui me fait dire, à la suite de Durkheim que la religion est un phénomène sociologique bcp plus que divin, et que Dieu est une expression géographique pour "la loi dans notre communauté", "et ce doit être celle de vous tous !").

Tandis que Spinoza expose et "prouve" une doctrine plus personnelle, proche de celles des mystiques, qui ne se sent pas liée aux catholiques, et qui dit qu'à un certain niveau de compréhension de l'univers, lequel est strictement déterministe, mais a néanmoins un Dieu créateur (qui est aussi "La Nature"), tout est beau.

Même si on ne comprend pas ce qui séduit Russell dans cet "animisme sophistiqué et aux lunettes (bien polies) roses", on comprend en revanche tout ce qui pouvait repousser les esprits religieux (un synonyme de "conformistes") qu'ils soient catholiques, protestants ou juifs.]

Nous ne pouvons pas accepter sa méthode, mais c'est parce que nous ne pouvons pas accepter sa métaphysique. Nous ne pouvons pas croire que les interconnexions entre les différentes partie de l'univers soient logiques, parce que nous pensons que les lois de la science doivent être découvertes par l'observation [et l'induction], pas par le raisonnement seul [comme le pensaient presque tous les Anciens, au premier chef Aristote]. Mais pour Spinoza la méthode géométrique [= "mathématique"] était nécessaire, et était rattachée à tout ce qu'il y a de plus essentiel dans sa doctrine [l'impossibilité logique de voir le monde et le cosmos et cette divinité-Nature dont il parle autrement qu'il le voyait].

Théorie des émotions

J'en viens maintenant à la théorie de Spinoza des émotions. Elle vient après une discussion métaphysique de la nature et de l'origine de l'esprit, qui conduit à l'étonnante proposition selon laquelle "l'esprit humain a une connaissance adéquate de l'essence infinie et éternelle de Dieu".

[Au sein de la philosophie, qu'appelle-t-on plus spécifiquement "la métaphysique" ? Ma proposition de réponse : c'est l'ensemble des spéculations et explications proposées pour expliquer les causes ou les raisons de "la présence d'un univers" et de "la présence des hommes, des autres êtres vivants, et de la matière inerte dedans". En d'autres termes, c'est une partie du savoir humain qui est, a priori, irrémédiablement inaccessible à l'observation, et qui doit résulter de pures réflexions, accompagnées ou pas de révélations.

Sans faire de scientisme abusif -- point de vue que je déteste -- force est quand même de constater que la métaphysique de chaque époque est une élaboration pauvre à partir des connaissances scientifiques atteintes à cette époque. Dans l'Antiquité la métaphysique plaquait sur les causes de l'univers des explications mécaniques simples : "le monde repose sur une tortue", ce genre de choses.

C'est la science qui chaque fois a apporté des descriptions qui défiaient le sens commun de l'époque : la terre est une petite planète du système solaire, la lumière met un certain à venir d'objets lointains, mais dans tous les repères galiléens elle a la même vitesse, etc.

Autrement dit, la métaphysique n'est jamais loin de l'imposture, ou plus simplement d'explications dont les buts sont sociaux et non de l'ordre de la connaissance.]

Mais les passions, qui sont discutées dans le Troisième Livre de l'Ethique, nous distraient et obscurcissent notre vision intellectuelle de l'ensemble. "Toute chose, nous dit-on, considérée en elle-même, s'efforce de persévérer dans son propre existence." D'où proviennent l'amour et la haine et la souffrance. La psychologie du Livre III est entièrement égotiste. "Celui qui voit détruit l'objet de sa haine éprouve du plaisir." "Si nous voyons que l'on peut prendre du plaisir à quelque chose, qu'une seule personne peut posséder ou dont une seule personne peut jouir, nous nous efforcerons de faire en sorte, que la personne en question ne rentre pas en possession de cette chose."

[On n'avait plus vu depuis longtemps de l'amphigouri pour faire solennel, mais en voici à nouveau. La phrase précédente est la traduction du semi-charabia suivant : "If we conceive that anyone takes delight in something, which only one person can possess, we shall endeavour to bring it about, that the man in question shall not gain possession thereof."]

Mais même dans ce Livre il y a des moments où Spinoza abandonne l'apparence du cynisme démontré par des raisonnements mathématiques, comme quand il déclare : "La haine s'accroît quand elle est réciproque, et peut d'un autre côté être détruite par l'amour." La self-préservation est la motivation fondamentale des passions, d'après Spinoza ; mais la self-préservation change de caractère quand nous prenons conscience que ce qui est réel et positif en nous est ce qui nous unit au tout, et non pas ce qui préserve l'apparence de l'existence séparée.

[C'est une phrase authentiquement belle ! Elle exprime, dans le style de la pensée de Spinoza, ce que beaucoup de penseurs et aussi de mystiques, par opposition aux religieux dont les buts sont purement d'organisation sociale (exemple : Saint Thomas d'Aquin), ont dit. Ils sont parfois difficiles à suivre, comme par exemple Krishnamurti, mais il y a toujours de la sagesse dans leur déclarations que l'homme a à gagner à être moins individuel, tant dans son comportement que dans sa perception des choses.]

Les deux derniers livres de l'Ethique, intitulés respectivement "Sur la servitude humaine, ou la force des émotions" et "Sur le pouvoir de la compréhension, ou sur la liberté humaine", sont les plus intéressants. Nous sommes d'autant plus esclaves que ce qui nous arrive est plus déterminé par des causes extérieures, et nous sommes d'autant plus libres que nous sommes "self-déterminés" [cette deuxième partie de la phrase de Spinoza est essentiellement une tautologie].

Spinoza, comme Socrate et Platon, croit que les actions mauvaises sont dues à des erreurs intellectuelles.

[Je pense moi-même depuis longtemps que la méchanceté est fille de la bêtise.]

L'homme qui comprend convenablement le monde dans lequel il vit agira avec sagesse, et sera même heureux face à des évènements que d'autres considèreraient comme infortunés.

[On n'est pas loin du stoïcisme qui apprend à accepter l'infortune, mais avec une nuance spécifique à Spinoza. Voir ci-après]

Il ne fait pas appel à l'oubli de soi-même ; il soutient que la recherche de soi-même, et plus particulièrement la self-préservation, gouvernent tous les comportements humains. "Aucune vertu ne peut être conçue antérieure à cet effort pour préserver sa propre existence." [I.e. il faut préserver sa propre existence pour accéder à la sagesse, un peu comme dans un incendie l'adulte doit d'abord mettre une couverture anti-feu sur lui-même avant de se mettre à sauver les enfants.]

Mais la conception par Spinoza de ce qu'un homme sage choisira comme but à sa recherche de lui-même est différente de celle d'un égoïste ordinaire : [encore une citation, R. en fait trop, car elles rompent le style et rendent la lecture -- et la traduction -- ardue] "Le bien supérieur de l'esprit est la connaissance de Dieu, et la plus grande vertu est de connaître Dieu." [Des déclarations de gourou illuminé !]

Les émotions sont appelées "passions" quand elles proviennent d'idées inadéquates ; les passions de différentes personnes peuvent entrer en conflit, mais les hommes qui vivent en obéissant à la raison dépasseront leurs conflits et atteindront un accord. Le plaisir en soi est bon, mais l'espoir et la peur sont mauvais, de même que l'humilité et la contrition : "celui qui se repend d'une action est doublement malheureux ou infirme." Spinoza considère que le temps n'est pas une réalité, et par conséquent toutes les émotions qui sont essentiellement liées à un évènement dans l'avenir ou dans le passé sont contraires à la raison. "Dans la mesure où l'esprit conçoit une chose en suivant les préceptes de la raison, il est affecté de la même manière que cette chose soit du passé, du présent ou de l'avenir."

[Il y a de la beauté, poétique, mais aussi beaucoup d'incantations et de déclarations péremptoires dans ces observations de Spinoza -- cité par R.

Spinoza comme les autres philosophes, avant et après lui, cherche à donner un sens à ce monde, et ici plus spécifiquement aux passions humaines. Ce qu'il écrit, quand ce n'est pas simpliste ou relevant des délires de gourou, est beau. Mais il faut continuer à chercher.

Il faut aussi savoir que les outils de la connaissance humaine, construits au cours de centaines de millions d'années par l'évolution pour "s'adapter et survivre" (c'est presque de la téléologie ce que j'écris !), ne donnent pas accès à ce qu'il n'est pas nécessaire de connaître. Par exemple, la mécanique quantique n'a été découverte qu'au début du siècle dernier, car elle était totalement inutile (et inaccessible) aux hommes des siècles précédents.

Il paraît clair qu'on fera d'autres découvertes aussi stupéfiantes, et apparemment aussi inutiles.

Il paraît clair aussi que les outils de la connaissance seront toujours irrémédiablement limités pour accéder à cette connaissance ultime dont on éprouve le besoin.]

La négation chez Spinoza de l'idée de temps

C'est une déclaration forte [la négation du concept de temps], mais cela fait partie de l'essence du système de Spinoza, et nous ferons bien d'y consacrer un moment.

Il y a un dicton populaire qui dit "tout est bien qui finit bien" ; si l'univers s'améliore graduellement, nous en pensons davantage de bien que s'il se détériorait graduellement, même si la somme du bien et du mal est la même dans les deux cas. Nous sommes plus concernés par un désastre qui se déroule à notre époque qu'au temps de Gengis Khan. D'après Spinoza, c'est irrationnel.

Tout ce qui se passe est une partie des desseins de Dieu dans un monde où le temps ne joue pas de rôle ; pour Lui, la date est sans importance.

L'homme sage, dans la mesure où la finitude humaine le permet, s'efforce de voir le monde comme Dieu le voit, "sub specie aeternitatis", sous l'aspect de l'éternité. Mais, pourriez-vous rétorquer, nous avons certainement raison d'être plus préoccupés par les infortunes à venir, qui peuvent peut-être être évitées, que par les calamités passées pour lesquelles nous ne pouvons rien. A cet argument, le déterminisme de Spinoza apporte la réponse. Seule l'ignorance nous mènent à penser que nous pouvons modifier l'avenir ; ce qui sera sera, et le futur est tout aussi inaltérablement fixé que le passé. C'est pourquoi l'espoir aussi bien que la crainte sont condamnés : tous deux dépendent de l'idée que le futur est incertain [et modifiable par notre volonté et notre action], et cette idée, selon Spinoza, vient d'un manque de sagesse.

[Cette opinion a peut-être l'aura de Spinoza, dont le nom claque comme une oriflamme dans le firmament des philosophes, mais on peut aussi considérer que ce sont des imbécillités.

Spinoza fait preuve d'un déterminisme particulièrement pur et rigide. C'est sans doute une des opinions apportées par la science de son époque, les planètes qui marchent comme des horloges, etc.

Mais c'est difficile à concilier avec le libre-arbitre humain, dont parlent aussi bien les catholiques orthodoxes, que des gens qui ne croient pas en Dieu.

Nous verrons comment Spinoza concilie Dieu, le sentiment du libre-arbitre (même s'il le dénonce), et l'incertitude (qu'il appelle ignorance).

Tout cela est finalement une "philosophie" et plus spécialement une "métaphysique" sans grand intérêt.

 

La question du libre-arbitre :

Le sentiment par l'homme d'avoir un libre-arbitre est une question philosophique et même scientifique fondamentale, qui se pose toujours au XXIe siècle.

La balayer en disant que c'est une illusion résultant de l'ignorance, comme le fait Spinoza, et qu'en fait l'univers est une horloge, est un déterminisme scientiste à la Laplace sans intérêt.


Mais comme le dit R. dans un des premiers chapitres, avant de critiquer un philosophe, le mieux est de l'étudier et chercher à le comprendre, en se mettant dans ses idées, à sa place en quelque sorte, avec empathie.

Ensuite on peut exprimer ses propres idées, en opposition à celle du philosophe en question.]

Quand nous acquérons, dans la mesure où nous le pouvons, une vision du monde analogue à celle qu'à Dieu, nous voyons chaque chose comme une partie d'un tout, et nécessaire à la bonté du tout.

[Bref, Spinoza voit l'univers comme une vaste horloge, totalement mécaniste, où toutes les pièces concourent à l'ensemble. Il voit par ailleurs l'univers comme étant lui-même Dieu, et cette nature-Dieu comme étant "bonne". Il est donc forcé de dire que tout ce qu'on y observe de mal et de violence est une illusion, ce n'est pas réellement mal et violent (la guerre de 30 ans à son époque !), cela fait partie d'un tout qui est bien.

Spinoza note-t-il 1) que ça n'a pas de sens particulier de donner à cet univers une nature divine, et 2) qu'il fait de Dieu une simple horloge donc ?

Les chrétiens préfèrent parler de mystère (saupoudré de révélations -- et d'Inquisition -- pour les récalcitrants qui doutent).

Ça n'a pas de sens de parler d'un Dieu, sans que ce soit un être doué de volonté. Dire que "c'est tout, c'est le tout", dans une sorte de transe mystique, et c'est ça qu'il faut adorer, n'a pas de sens.

Je comprends l'opinion des juifs et des chrétiens hollandais selon laquelle Spinoza était en fait un athée.

Personnellement je ne suis ni chrétien ni athée (car je trouve encore une tonalité divine à ce mot, qui me déplaît).

Je crois que la connaissance qu'à l'homme de l'univers est limitée. Elle est même intrinsèquement limitée. Nos moyens de connaissance ne sont que le produit de millions d'années d'adaptation pour vivre, manger, se reproduire, survivre. Ils ne sont pas adaptés à comprendre ce qu'il n'est pas nécessaire de comprendre pour ça : la mécanique quantique par exemple, qui ne fut découverte qu'au XXe siècle, et qui est une description tout à fait extraordinaire du monde très éloignée du monde newtonien. Elle est cependant nécessaire pour concevoir l'ordinateur sur lequel j'écris.

Je ne dis pas que tout est clair. Il y a encore bien des mystères. Il y en aura toujours. Mais les enfantillages sur Dieu-la-nature-bienveillante, ou sur les révélations, ne me convainquent évidemment pas. D'autant moins qu'on voit bien, dans le cas de la religion officielle, sa fonction sociale bien plus importante que sa fonction "divine".]

Donc [noter ce besoin irrépressible des philosophes de raisonner, et saupoudrer leur discours de "donc"], donc "la connaissance du mal est en fait une connaissance inadéquate" [entendre "croire qu'on voit du mal, qu'il existe du mal, est ne pas comprendre que ce n'est pas vraiment le mal ; ça fait partie d'un tout, qui est "bon"].

Dieu n'a pas de connaissance du mal, car il n'existe pas de mal qu'on puisse connaître, car il n'y a tout simplement pas de vrai mal. L'apparence du mal provient seulement de ce qu'on regarde des petites parties de l'univers, comme si elles étaient autonomes.

Se libérer de la tyrannie de la peur

La vision exprimée par Spinoza a pour but de libérer les hommes de la tyrannie de la peur.

[Certes, mais si c'est pour tout accepter en disant "c'est bien", "c'est la volonté du Tout-Puissant", ce n'est pas un progrès notable.]

"Il n'y a rien à quoi un homme libre pense moins qu'à la mort [= un homme libre ne pense pas à la mort] ; sa sagesse est une méditation non sur la mort, mais sur la vie." Spinoza vécut totalement en accord avec ce principe.

Le dernier jour de sa vie il était entièrement calme, pas exalté, comme Socrate dans le Phédon. Il conversait, comme il le faisait les autres jours, sur les sujets d'intérêt de son interlocuteur.

Contrairement à d'autres philosophes, non seulement il croyait en ses propres doctrines, mais il les mettait en pratique ; je ne connais aucun exemple dans sa vie où, en dépit de grandes provocations, il trahît son éthique en sombrant dans la colère. Dans les controverses intellectuelles, il était courtois et raisonnable, jamais dénonciateur, mais faisant simplement tout son possible pour convaincre.

Quand ce qui nous arrive provient de nous-mêmes, c'est bon ; c'est seulement quand ça vient de l'extérieur que c'est mauvais. Un peu de semi-amphigouri pour faire philosophe profond : "As all things whereof a man is the efficient cause are necessarily good, no evil can befall a man except through external causes." Traduction "Etant donné que toutes les choses dont l'homme est la cause efficiente sont nécessairement bonnes, le mal ne peut arriver à un homme que par des causes externes."

[Noter que ce n'est qu'une tautologie -- si A implique B, alors non-B implique non-A -- fondée sur une prémisse qu'on hésite à qualifier, entre stupide et dénuée de sens.

Ou alors Spinoza veut dire que l'homme lui-même ne se fait jamais de tort. On n'est pas loin de la vertu stoïcienne, et surtout on nie une fois de plus la notion chrétienne de péché, où l'homme fait des erreurs et du mal à lui-même car il s'éloigne de la règle divine.]

Manifestement, donc [sic], rien de mal ne peut arriver dans l'univers considéré dans son ensemble, puisqu'il n'est pas sujet à des évènements ayant des causes externes [à l'univers].

[Transfert de la proposition précédente à l'univers tout entier à la place de l'homme. Encore un "raisonnement" qui ne peut impressionner que les gogos...]

"Nous sommes une partie d'une nature universelle, et nous suivons son ordonnancement. Si nous avons une compréhension claire et distincte de cela, la partie de notre nature qui est définie comme étant notre intelligence, autrement dit la meilleure part de nous, acquiescera assurément à ce qui nous arrive, et dans cet acquiescement s'efforcera de persister."

Dans la mesure où un homme n'accepte pas d'être une partie d'un tout plus large, alors il est entravé ["in bondage"] ; mais s'il a, par sa compréhension, saisi que la seule réalité est celle du tout, alors il est libre. Les implications de cette doctrine sont développées dans le dernier livre de l'Ethique.

Différence entre émotions et passions chez Spinoza

Spinoza, contrairement aux Stoïciens, n'a pas de réserves vis-à-vis de toutes les émotions ; il a des réserves seulement vis-à-vis de celles qui sont des "passions", c'est-à-dire celles dans lesquelles il semble que des forces en dehors de nous prennent le contrôle de nous-mêmes. "Une émotion qui est une passion cesse d'être une passion dès lors que nous en prenons clairement conscience". Comprendre que toutes choses sont nécessaires aide l'esprit à acquérir le pouvoir sur les émotions. "Celui qui clairement et distinctement comprend lui-même et comprend ses émotions, aime Dieu, et ce d'autant plus qu'il comprend mieux lui-même et ses émotions".

Amour intellectuel de Dieu

Cette proposition nous amène au concept central chez Spinoza que l'on peut appeler "l'amour intellectuel de Dieu", ce qui est une autre définition de la sagesse. L'amour intellectuel de Dieu est l'union entre la pensée et l'émotion ; cela consiste, je crois qu'on peut dire [c'est Russell qui parle, sans doute d'abord dans une conférence, qui a été transcrite puis mise en forme pour être imprimée dans son livre], en la vraie pensée combinée avec la joie de comprendre la vérité. Toutes les joies éprouvées avec la vraie pensée font partie de l'amour intellectuel de Dieu [amour intellectuel pour Dieu -- le français est plein d'ambiguïtés !], car cela ne contient rien de négatif, et est par conséquent vraiment une partie du tout [on se rappelle que le Tout dans son ensemble, chez Spinoza, n'a rien de réellement négatif], pas seulement de manière apparente, comme le sont les choses fragmentaires abordées de façon tellement séparées dans la pensée qu'elles peuvent apparaître mauvaises.

[C'est une façon un peu lourde de dire que Tout est bien, qu'il n'y a de mal qu'en apparence quand on regarde les choses séparément. Mais les choses font partie d'un Tout. Quand on comprend ce Tout, et soi-même, et ses émotions, on ne peut éprouver que de la joie en pensée, et c'est alors l'amour intellectuel de Dieu qu'on éprouve.

Je ne fais pas beaucoup mieux pour alléger l'expression des idées de Spinoza...

Ces idées qui appartiennent aux parties ultérieures de l'Ethique sont effectivement belles et plus intéressantes que sa pure métaphysique.]

J'ai dit il y a un moment que l'amour intellectuel de Dieu implique de la joie, mais peut-être était-ce une erreur, car Spinoza dit que Dieu n'est affecté par aucune émotion de plaisir ou de peine, et dit aussi que "l'amour intellectuel de l'esprit vers Dieu est une partie de l'amour infini par lequel Dieu s'aime lui-même". Je pense néanmoins que qu'il y a quelque chose dans "l'amour intellectuel" qui n'est pas purement intellectuel ; peut-être que la joie concernée est quelque chose supérieur au plaisir.

Les "démonstrations" des propositions de Spinoza

Une des propositions de Spinoza est : "L'amour pour Dieu doit nécessairement occuper la place la plus importante dans l'esprit."

J'ai omis les démonstrations par Spinoza, mais en faisant cela je donne une image incomplète de sa pensée. La démonstration de cette proposition étant brève, je vais la citer en entier ; le lecteur pourra ensuite se figurer lui-même en imagination les démonstrations des autres propositions. La démonstration de la proposition ci-dessus est la suivante :

"Etant donné que cet amour est associé avec toutes les modifications du corps (V, 14) et est nourri par elles toutes (V, 15), il s'ensuit (V, 11) qu'il doit occuper la place principale dans l'esprit. Q.E.D."

Parmi les propositions auxquelles cette démonstration se réfère, celle numérotée V 14 énonce : "L'esprit peut comprendre que toutes les modifications corporelles ou images des choses peuvent être ramenées à l'idée de Dieu." La V 15 dit : "Celui qui clairement et distinctement comprend lui-même et ses émotions aime Dieu, et ce d'autant plus qu'il comprend mieux lui-même et ses émotions." La V 11 dit : "Dans la mesure où une image mentale concerne davantage d'objets, elle est plus fréquente, et souvent plus forte, et occupe davantage l'esprit."

La "démonstration" citée ci-dessus peut être réexprimée de la façon suivante : Tout accroissement dans la compréhension de ce qui nous arrive consiste à lier des évènements à l'idée de Dieu, puisque, en vérité, toute chose fait partie de Dieu. Cette façon de comprendre toute chose comme étant une partie de Dieu est l'amour de Dieu. Quand tous les objets sont reliés à Dieu, l'idée de Dieu occupera totalement l'esprit.

Démonstrations vs injonctions morales

Ainsi la proposition qui énonce que "l'amour de Dieu doit occuper la place la plus importante dans l'esprit" n'est pas une injonction morale, mais la conclusion logique de ce qui se passe inévitablement quand nous acquérons la compréhension.

On nous dit [Spinoza] que personne ne peut haïr Dieu, mais, d'un autre côté, "celui qui aime Dieu ne cherche pas à ce que Dieu l'aime en retour".

Goethe, qui admirait Spinoza sans avoir le commencement d'une compréhension de l'Ethique, voyait dans cette proposition un exemple d'abnégation.

Il n'en est rien ; c'est seulement la conséquence logique de la métaphysique de Spinoza.

Spinoza ne dit pas qu'un homme ne devrait pas s'efforcer d'obtenir en retour l'amour de Dieu pour lui. Il dit qu'un homme qui aime Dieu ne peut pas demander que Dieu l'aime.

[C'est-à-dire que l'amour intellectuel de Dieu n'est pas une disposition d'esprit conduisant à demander à Dieu de vous aimer. C'est une disposition d'esprit bien supérieure à ce genre de tractation commune chez les gens primaires et aussi chez les chrétiens.]

L'homme qui a atteint la sagesse, c'est-à-dire la compréhension profonde du Tout, aime alors Dieu, et ne cherche pas à ce que Dieu l'aime

La position de Spinoza apparaît clairement dans la démonstration, qui dit : "Car si un homme s'efforçait ainsi [d'obtenir en retour l'amour de Dieu], il aurait le désir (V, 17, corollaire) que Dieu, aimé par l'homme, ne soit pas Dieu, et par conséquent il souhaiterait ressentir de la peine (III, 19), ce qui est absurde (III, 28)."

V 17 est la proposition déjà mentionnée qui dit que Dieu n'a ni passions, ni plaisirs ni peines. Le corollaire auquel il est fait référence ci-dessus en déduit que Dieu n'aime ni ne déteste personne.

Ici encore ce qui est discuté n'est pas un précepte éthique, mais une nécessité logique : un homme qui aimerait Dieu et souhaiterait en retour que Dieu l'aime serait en train de désirer souffrir, "ce qui est absurde".

L'affirmation selon laquelle Dieu ne peut aimer personne ne doit pas être considérée comme une contradiction par rapport à celle que dit que Dieu aime Lui-même avec un amour intellectuel infini. Il peut aimer Lui-même, puisque c'est possible sans fausse croyance ; et de toute façon l'amour intellectuel est une sorte très spéciale d'amour.

Remède contre les émotions

Arrivé à ce point de son ouvrage, Spinoza nous dit qu'il nous a à présent donné "tous les remèdes contre les émotions".

Le grand remède est d'avoir des idées claires et distinctes de la nature des émotions et de leurs relations avec des causes externes.

Il y a un autre avantage à aimer Dieu par rapport à simplement aimer les autres êtres humains : "La mauvaise santé spirituelle et les infortunes spirituelles peuvent généralement être expliquées, quand on remonte dans la chaîne causale, par un amour excessif de quelque choses qui est sujet à de nombreuses variations."

Mais la connaissance claire et distincte "engendre un amour pour une chose immuable et éternelle", et un tel amour n'a pas le caractère troublé et agité de l'amour pour un objet éphémère et changeant.

Illusion de la vie après la mort

Bien que la vie après la mort soit une illusion, il y a néanmoins quelque chose dans l'esprit humain qui est éternel. L'esprit peut seulement imaginer ou se rappeler tant que le corps dure, mais il y a en Dieu une idée qui exprime l'essence de ce corps humain sous une certaine forme d'éternité, et cette idée est la part éternelle de l'esprit. L'amour intellectuel de Dieu, quand un individu en fait l'expérience, appartient à cette part éternelle de l'esprit.

[Tout cela est très beau. C'est une sorte d'élégie à l'existence, ses limites terrestres, et en même temps son caractère éternel et divin en tant que partie d'un Tout.

Il faut quand même reconnaître aussi que c'est une sorte de rêve sans grande portée pratique, à part vivre sagement comme une variante illuminée de stoïcien.

On note l'usage répétitif de "Tout", "éternel", "esprit vs matière", "idée claire et distincte". On n'est jamais très loin de l'incantation.

Spinoza aurait été à l'aise parmi les présocratiques, que par certains aspects il remet au goût du jour.

Ce qu'il y a d'admirable en tout cas chez Spinoza c'est qu'il s'est totalement détaché des dogmes de la religion juive ou de la religion chrétienne, pour réfléchir librement, parvenir à une forme de sagesse personnelle (qu'il "démontre", mais pourquoi pas?), et que ce qu'il écrit sur cet "amour intellectuel de Dieu", qui est un autre nom pour le Tout (une sorte de Tout Lui-même au-delà des émotions et des passions, mais "bienveillant"), est beau.]

Qu'est-ce qu'être béni ?

Etre béni, qui consiste à aimer Dieu, n'est pas la récompense de la vertu, mais la vertu elle-même. Nous ne nous réjouissons pas parce que nous contrôlons nos désirs, mais nous contrôlons nos désirs parce que nous y trouvons du bonheur.

L'Ethique s'achève par ces mots :

"L'homme sage, dans la mesure où on peut lui attribuer ce caractère, est très peu troublé dans son esprit ; il est conscient de lui-même, et de Dieu, et de toutes choses ; il comprend que tout cela obéit à une certaine nécessité éternelle [cosmique]. L'existence d'un tel homme ne prend jamais fin. Mais cet homme est parvenu à un accord profond avec ce qui lui dit son esprit. Si le chemin que j'ai indiqué conduisant à ce résultat paraît excessivement ardu, il peut quand même être découvert. Il est forcément difficile, puisqu'il est rarement trouvé. Comment pourrait-il être possible, si le salut était facilement accessible, n'exigeait pas un grand travail, qu'il soit négligé par tant de gens? Mais toutes les choses excellentes sont aussi difficiles à atteindre que rares."

Evaluation de Spinoza par Russell

Quand on élabore une évaluation critique de l'importance de Spinoza en tant que philosophe, il est nécessaire de distinguer son éthique de sa métaphysique, et de considérer jusqu'à quel point la première peut survivre à la rejection de la seconde.

Métaphysique

La métaphysique de Spinoza est le meilleur exemple de ce qu'on peut appeler le "monisme logique" -- c'est-à-dire, la doctrine selon laquelle le monde dans son ensemble est une seule substance, dont aucune des parties ne peut logiquement exister séparément. Le fondement ultime de cette vue est la croyance que chaque proposition a un seul sujet et un seul prédicat. Ce fondement ultime nous conduit à la conclusion que les relations et la pluralité ne peuvent être que des illusions.

[Oh, oh, pour commenter les sornettes de Spinoza, Russell arrive avec ses propres gros sabots de "logicien", qui a écrit entre 1900 et 1913 un énorme ouvrage en trois tomes sur la logique mathématique, développée à partir de la logique aristotélicienne apprise dans son enfance, et qui a été balayé par un papier de quelques pages de Gödel en 1931.]

Spinoza pensait que la nature du monde et de la vie humaine pouvait être logiquement déduite d'axiomes "self-évidents" ; nous devrions nous résigner au déroulement des évènements comme au fait que 2 et 2 font 4, puisque dans les deux cas il s'agit d'une nécessité logique.

Cette métaphysique de Spinoza est impossible à accepter ; elle est incompatible avec la logique moderne et avec la méthode scientifique. Les faits doivent être découverts par l'observation, pas par le raisonnement. Quand nous faisons une inférence [R. veut dire une prévision qui a été déduite d'une hypothèse, elle-même construite de manière inductive] réussie concernant l'avenir [i.e. qui se vérifie], nous faisons cela à l'aide de principes qui ne sont pas logiquement nécessaires, mais qui sont suggérés par les données empiriques. Et le concept de substance, sur lequel s'appuie Spinoza, est un de ces concepts que ni la science ni la philosophie ne peuvent de nos jours accepter.

Ethique

Mais quand nous arrivons à l'éthique de Spinoza, nous ressentons -- en tout cas, je ressens -- que quelque chose, pas tout, peut être accepté, même quand les fondations métaphysiques ont été rejetées.

Sans rentrer dans le détail, nous pouvons dire que Spinoza se préoccupe de montrer comment il est possible de vivre noblement même quand nous reconnaissons les limites des capacités humaines. Lui-même, avec sa doctrine de la nécessité [i.e. du déterminisme strict du monde et des vies humaines], rend ces limites plus étroites qu'elles ne sont ; mais là où elles existent indubitablement, les maximes de Spinoza sont probablement les meilleures qui soient.

Prenons par exemple la mort : rien de ce qu'un homme peut faire ne le rendra immortel ; il est donc futile de consacrer du temps à se faire du souci et à se lamenter sur le fait que nous devons mourir. Etre obsédé par la peur de la mort est une sorte de servitude ; Spinoza a raison de dire que "l'homme libre ne pense à rien moins qu'à la mort" [c'est une pure incantation, mais pourquoi pas?].

Mais même dans ce cas, c'est de la mort en général qu'il s'agit ; la mort d'un être en particulier, causée par une maladie, devrait si c'est possible être évitée à l'aide des moyens de la médecine.

Ce qui devrait cependant, même dans ce cas d'une mort particulière, être évité est une certaine sorte d'anxiété ou de terreur. Les mesures nécessaires devraient être prises dans le calme, et nos pensées, dans la mesure du possible, se tourner alors vers d'autres sujets. Les mêmes considérations s'appliquent à toutes les autres infortunes purement personnelles.

Mais que dire des infortunes qui arrivent à des êtres que nous aimons?

[En ce moment mon petit chat de onze ans est en train de mourir à côté de moi, d'une maladie des reins en phase terminale. Il sait ce qui lui arrive, et que plus personne ne peut rien pour lui. Cela me fend le coeur. Sa mère chatte, qui s'en est merveilleusement occupée de manière instinctive pendant les trois premiers mois de sa vie et de celle de ses frères et soeurs de la même portée, n'éprouve aujourd'hui pour son chaton en train de mourir aucune compassion de la sorte éprouvée par les êtres humains.

Soins instinctifs extraordinaires qu'une chatte porte à ses chatons à leur naissance. Plus tard, indifférence émotionnelle apparente quand l'un d'eux est en train de mourir.]


Pensons à certaines choses qui risquent d'arriver à notre époque à des habitants de l'Europe ou de la Chine. Supposez que vous soyez juif, et que votre famille ait été massacrée. Supposez que vous soyez quelqu'un qui travaille clandestinement à la chute du régime nazi, et que votre femme ait été tuée car on ne pouvait pas mettre la main sur vous. Supposez que votre mari, pour une crime purement imaginaire, ait été envoyé dans un camp de travail forcé dans l'Arctique, et y soit mort de cruauté et de faim. Supposez que votre fille ait été violée puis tuée par des soldats ennemis. Devriez-vous, dans ces circonstances, conserver un calme philosophique?

Si vous suivez les préceptes du Christ, vous direz "Père, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font". J'ai connu des Quakers qui auraient réellement pu dire cela avec une profonde sincérité. Et je les ai admirés pour cela.

Mais avant d'accorder notre admiration, nous devons nous assurer que l'infortune et la douleur sont ressenties aussi profondément qu'il convient [par ce qui prônent et pratiquent le détachement philosophique].

On ne peut pas accepter l'attitude de certains stoïques, qui disent : "Qu'est-ce que ça peut me faire si ma famille souffre? Je peux continuer à être vertueux."

[Selon Russell, donc, s'il n'y a pas de douleur il n'y a pas de grandeur.

Et quid des anxiolytiques administrés à ceux écrasés par le malheur? Il ne faut pas prendre d'anxiolytiques?

La position de Russell n'est pas éloignée de celle des religieux et religieuses (généralement sans enfant) qui disent que pour une mère donner naissance à un enfant en évitant la douleur avec une péridurale est de la triche, ou qui pourfendaient Origène.]

Le principe chrétien, "Aime tes ennemis", est bon, mais le principe stoïcien, "sois indifférent à tes amis", est mauvais.

[Décidément -- comme je le pensais -- Russell, après avoir écrit de nombreux textes pour dénoncer la religion chrétienne, en particulier un petit ouvrage intitulé "Pourquoi je ne suis pas chrétien", est en fait un chrétien. Et il affirme avec pas moins de certitude que Saint Thomas d'Aquin que telle attitude morale est bonne, telle autre mauvaise. Pire que ça, il dit : "Si vous ne souffrez pas, votre détachement n'a rien d'admirable."

C'est d'ailleurs ce qu'il reprochait à Socrate : de ne pas craindre la ciguë, parce qu'il était convaincu que cinq minutes plus tard il serait en train de s'entretenir avec les dieux.

Tout ceci est bel et bon, mais chacun a sa propre attitude vis-à-vis des émotions, des infortunes, de la souffrance -- la sienne et celle des autres --, et de la mort. Et aucune philosophie ne peut dire ce qui est mieux ou moins bien.

Les Orientaux, bouddhistes ou shintoïstes, ont des religions sans dieu (pour autant que je sache), et des attitudes de détachement, qui ne sont ni stoïciennes ni chrétiennes, et n'en sont pas moins admirables.]

Et le principe chrétien n'inculque pas le calme, mais un amour ardent même envers les pires des hommes. Rien ne peut être dit contre ce principe, sauf qu'il est trop difficile pour la plupart d'entre nous à pratiquer sincèrement.

La réaction primaire face à de tels désastres est la volonté de revanche. Quand Macduff apprend que sa femme et ses enfants ont été tués par Macbeth, il se résout à tuer le tyran lui-même. Cette réaction est encore admirée par la plupart des gens, quand la blessure est grande, et telle qu'elle provoque l'horreur morale même chez des gens non concernés.

On ne peut du reste pas totalement la condamner, car c'est l'une des pulsions qui engendrent la punition, et la punition est parfois nécessaire.

En outre, du point de vue de la santé mentale, l'impulsion de revanche a des chances d'être si forte que, si on ne lui laisse pas libre cours, l'homme en question peut perdre le sens des réalités et sombrer dans la folie.

[Les commentaires de Russell, depuis quelques paragraphes ne s'élèvent pas au-dessus de la conversation d'un type accoudé au comptoir du bar du commerce, en face de l'église, avec un petit verre de blanc devant lui.]

Ce n'est pas universellement vrai, mais c'est vrai dans un large pourcentage des cas. Mais dans tous les cas, il faut souligner que la revanche est une motivation très dangereuse. Dans la mesure où la société l'admet, elle autorise un homme à être le juge de son propre cas, ce qui est exactement ce que la loi s'efforce d'éviter. En outre, c'est généralement une motivation conduisant aux excès ; elle cherche à infliger plus de punition qu'il n'est souhaitable.

La torture par exemple ne devrait pas être punie par la torture, mais l'homme rendu fou de désir de vengeance pensera qu'une mort sans souffrance est encore une punition trop douce pour celui qui lui a fait du tort et est l'objet de sa haine.

En outre -- et c'est ici que Spinoza a raison -- une vie dominée par une seule passion est une vie étroite, incompatible avec toutes les formes de sagesse. La revanche, en tant que telle, n'est donc pas la meilleure réaction à la blessure.

Spinoza dira ce que dit le chrétien, et parfois même davantage. Pour lui, tous les péchés sont dus à l'ignorance ; lui aussi "pardonnera car ils ne savent pas ce qu'ils font".

[Mais contrairement aux chrétiens, il ne verra pas une sorte de mal démoniaque qui avait temporairement pris possession du pécheur quand il a péché.]

Mais il cherchera à vous faire dépasser la compréhension limitée, qui selon lui est la cause des péchés. Il vous enjoindra, même dans le plus grand des malheurs, d'éviter de vous enfermer dans votre douleur ; il vous encouragera à la voir en relation avec ses causes et comme une partie d'un ordre global de la nature.

Comme nous l'avons vu, il pense que la haine peut être surmontée par l'amour : "La haine s'accroît quand elle devient réciproque, mais elle peut d'un autre côté être détruite par l'amour. La haine quand elle est complètement vaincue par l'amour, se transforme en amour ; et l'amour est alors encore plus grand qui si la haine ne l'avait pas précédé."

[Patricia Spence, la 3e femme de Russell, qui dans les années 40 lui servait d'assistante, rassemblant en particulier les citations comme ci-dessus, a eu un divorce particulièrement acrimonieux quelques années plus tard en 1949, puis l'a haï jusqu'à la mort de Russell en 1970.

Quand leur fils Conrad, qui était resté proche de sa mère et éloigné de son père, a voulu aller voir son père, âgé de 96 ans, en 1968, elle lui a dit que s'il le faisait elle ne le verrait plus jamais. Conrad est allé voir son père, et Patricia ne l'a plus jamais revu jusqu'à la mort de Patricia, 36 ans plus tard, en 2004. (Conrad est mort la même année.)

Ça relativise l'opinion des philosophes, ou de leurs assistantes.]

J'aimerais pouvoir croire cela, mais je ne le peux pas, sauf dans des cas exceptionnels où la personne qui haït est totalement sous le pouvoir de la personne qui refuse de haïr en retour. Dans de tels cas, la surprise de ne pas être l'objet d'une revanche peut avoir un effet réformateur.

[Penser à N. Mandela qui a pardonné aux Sud-Africains blancs (d'avoir passé 27 ans en prison pour avoir voulu détruire l'Apartheid), qui finalement a obtenu le prix Nobel de la paix conjointement avec De Klerk, et qui a établi des relations de respect mutuel avec ce dernier.]

Mais tant que les mauvais ont le pouvoir, cela ne sert pas à grand chose de les assurer que vous ne les haïssez pas, puisqu'ils attribueront votre attitude aux mauvais motifs [ils croiront que c'est parce qu'ils vous ont vaincu, et que vous avez peur]. Et vous ne pouvez pas les priver de leur pouvoir par la non-violence.

[Penser aussi à Gandhi -- même si l'histoire a montré ultérieurement que ce n'était peut-être pas totalement la figure édifiante qu'on avait d'abord cru. Churchill l'appelait "ce fakir à demi nu".]

Le problème est plus facile pour Spinoza qu'il ne l'est pour quelqu'un qui ne croit pas en la bonté ultime de l'univers [R. avait déjà fait une remarque comparable concernant Socrate]. Spinoza pense que, si vous voyez vos malheurs comme ils sont en réalité, comme une partie "concaténée" d'une chaîne de causes remontant au début des temps et qui se déroulera jusqu'à la fin des temps, vous verrez alors que ce ne sont des malheurs que pour vous, pas pour l'univers. Dans le déroulement déterministe de l'univers ce sont juste quelques notes apparemment discordantes dans l'harmonie ultime.

Je ne peux pas accepter cela ; je pense que les évènements particuliers sont ce qu'ils sont, et ne deviennent pas différents quand on les considère comme faisant partie du Tout. Chaque acte de cruauté est une part éternelle de l'histoire de l'univers ; rien qui se déroulera plus tard ne peut rendre cet acte bon plutôt que mauvais, ou peut lui conférer une partie de la perfection du Tout.

Néanmoins, quand c'est votre lot de devoir endurer quelque chose qui est (ou qui vous semble à vous) pire que le lot ordinaire de l'humanité, le principe de Spinoza de penser au Tout, ou en tout cas de prendre une vision plus large des choses que simplement votre malheur, est utile.

[Tous les sages -- sinon tous les philosophes -- ont à la fin de leur vie atteint la paix avec le monde. La dernière parole d'André Gide, sur son lit de mort, en 1951, est : "Tout est bien."]

Il y a même des moments où il est réconfortant de réfléchir au fait que la vie humaine, avec tout ce qu'elle contient de mal et de souffrance, est une partie infinitésimale de l'univers. De telles réflexions ne suffisent sans doute pas à faire une religion, mais dans un monde rempli de peine elles aident à rester sain d'esprit et sont un antidote à la paralysie que cause le total désespoir.

[Au stoïcisme, qu'on peut voir comme une version froide et matérialiste du détachement de Spinoza, Russell reprochait d'être une philosophie du désespoir. Spinoza, selon Russell, même s'il se berce d'illusions sur la "bienveillance de la nature", est supérieur aux Stoïciens.

Ça se discute.]