HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE OCCIDENTALE, par Bertrand Russell, © 1945

III.1.12 : LE LIBERALISME PHILOSOPHIQUE

L'essor du libéralisme, en politique et en philosophie, fournit des matériaux pour l'étude d'une question très générale et très importante : quelle a été l'influence de l'environnement social et politique sur la pensée des esprits le plus éminents et originaux, et, à l'inverse, quelle a été l'influence de ces hommes sur les développements sociaux et politiques ?

[J'ai signalé dans mes notes des chapitres précédents que ces influences réciproques ont, à mon sens, été faibles dans le passé, et ont existé surtout, dans l'Antiquité, dans le sens histoire --> pensée philosophique (cf. Platon).

Bien sûr au premier millénaire de notre ère, la pensée chrétienne a eu un rôle prééminent dans l'histoire. Mais c'était plus une pensée a posteriori justifiant un ordre théocratique totalitaire remplaçant l'empire romain finissant, qu'une réflexion philosophique à proprement parler. Des remarques comparables s'appliquent au communisme soviétique entre 1917 et 1991, car le communisme a toujours eu beaucoup de points communs avec la religion catholique.

A l'époque de l'essor du libéralisme anglais, après la décapitation de Charles 1er en 1649, il est possible que ces influences réciproques aient été plus fortes que dans l'Antiquité non seulement dans le sens histoire --> pensée philosophique, mais aussi dans le sens pensée philosophique --> histoire. En effet, dans une certaine vue de l'histoire, la Révolution française est le produit des idées du Siècle des Lumières.

Mais là encore on peut discuter si ce sont les idées qui ont conduit à la Révolution, ou bien la Révolution qui a a posteriori validé les idées. Du reste, la suite de la Révolution française n'a pas en France été le libéralisme politique, mais le Premier Empire, suivi de la Restauration, suivi d'une brève république, puis du Second Empire (tout d'abord libéral, puis de moins en moins), puis la République balbutiante, qui un siècle et demi plus tard n'est en France toujours pas vraiment libérale.]

Il faut se garder de deux erreurs, chacune commune. D'une part, les hommes plus familiers des livres que de la conduite des affaires ont naturellement tendance à surestimer l'influence des philosophes. Quand ils voient un parti politique proclamer qu'il s'inspire de la pensée d'untel ou untel, ils pensent que les actions de ce parti politique sont attribuables à untel ou untel, alors, qu'il est fréquent en réalité, que le philosophe soit acclamé parce qu'il recommande ce que le parti avait de toute façon décidé de faire. Les auteurs de livres, jusqu'à récemment, ont presque tous ainsi exagéré les effets de leurs prédécesseurs dans la même activité d'écriture. Mais inversement, une nouvelle erreur est apparue en réaction à l'ancienne, et cette nouvelle erreur consiste à regarder les théoriciens comme des produits passifs des circonstances dans lesquels ils vivent, et comme ayant une influence négligeable sur le cours des événements. Les idées, selon ce point de vue, sont l'écume à la surface d'évènements profonds, qui sont déterminés par des causes matérielles et techniques : les évolutions sociales ne sont pas plus causées par la pensée que le courant de la rivière est causé par les bulles qui révèlent sa direction à celui qui les voit. Pour ma part, je crois que la vérité est entre ces deux extrêmes. Entre les idées et la vie pratique, comme partout ailleurs, il y a une interaction ; demander ce qui est la cause et ce qui est la conséquence est futile comme le problème de la poule et l'oeuf. Je ne vais donc pas perdre de temps à discuter de cette question dans l'abstrait, mais vais considérer historiquement un cas important de la question générale, celui du libéralisme et de ce qu'il a engendré de la fin du XVIIe siècle jusqu'à aujourd'hui.

Le libéralisme à l'origine

Le libéralisme à l'origine était un produit de l'Angleterre et de la Hollande, et avait certaines caractéristiques bien marquées. Il était pour la tolérance religieuse ; il était protestant, mais de la sorte ouverte, pas fanatique ; il regardait les guerres de religion comme stupides. Il valorisait le commerce et l'industrie, et favorisait la classe moyenne en train de croître plutôt que la monarchie et l'aristocratie ; il avait un immense respect pour les droits de propriété, en particulier pour les possessions accumulées par le travail de l'individu possédant. Le principe héréditaire, sans être rejeté, était plus restreint dans son champs d'application qu'il n'avait été jusque-là ; en particulier, le droit divin des rois était rejeté en faveur de l'idée que chaque communauté a le droit, en tout cas au début, de choisir sa forme de gouvernement. Implicitement la tendance du libéralisme des premiers temps était vers la démocratie, tempérée par les droits de propriété. Il existait la croyance -- au départ pas totalement explicite -- que tous les hommes sont nés égaux, et les inégalités qui apparaissent sont le produit des circonstances. Cela conduisit à accorder une grande importance à l'éducation par rapport aux caractéristiques découlant de la naissance. Il y avait un certain biais contre le gouvernement, parce que les gouvernements où qu'ils fussent étaient entre les mains de rois ou d'aristocraties, qui rarement comprenaient ou respectaient les besoins de marchands, mais ce biais était limité par l'espoir que la compréhension et le respect nécessaires seraient bientôt conquis.

Le libéralisme des premiers temps était optimiste, énergique, et philosophique, car il représentait les forces montantes qui semblaient promises à la victoire sans grande difficulté, et qui apporteraient avec cette victoire de grands bénéfices à toute l'humanité. Il était opposé à tout ce qui était médiéval, à la fois en philosophie et en politique, car les théories médiévales avaient été l'instrument légitimant les pouvoirs de l'Eglise et de la Royauté, avaient justifié les persécutions, et entravé l'essor de la science ; mais il était tout aussi opposé aux fanatismes, modernes à l'époque, des calvinistes et des anabaptistes. Il voulait mettre un terme à la souffrance d'origine politique et théologique, afin de libérer les énergies pour stimuler les entreprises commerciales et la science ; dans ce cadre prenaient place la East India Company et la Banque d'Angleterre [créée en 1694, et qui fit un premier prêt considérable, de tous ses fonds, à Guillaume et Marie au taux de 8%, je crois me rappeler], la théorie de la gravitation et la découverte de la circulation du sang. Dans tout le monde occidental la bigoterie laissait place aux Lumières, la peur de la puissance espagnole s'estompait, toutes les classes sociales s'enrichissaient, et les plus grands espoirs paraissaient justifiés même aux esprits les plus sobres. Pendant un siècle, rien n'apparut pour diminuer ces espoirs; puis, enfin, ils engendrèrent eux-mêmes la Révolution française, qui conduisit à Napoléon et de là à la Holy Alliance. Après ces évènements, le libéralisme avait acquis son second souffle avant qu'un nouvel optimisme ne devienne possible au XIXe siècle.

Les mouvements libéraux à grands traits

Avant de s'embarquer dans une étude détaillée, il est bon de considérer le schéma général des mouvements libéraux depuis le XVIIe siècle jusqu'au XIXe siècle. Ce schéma est tout d'abord très simple, mais il se complexifie peu à peu. La caractéristique distinctive de tout le mouvement est, dans un certain sens général, l'individualisme ; mais c'est un terme vague tant qu'on n'a pas précisé ce qu'on veut dire. Les philosophes de la Grèce antique, jusque et y compris Aristote, n'étaient pas des individualistes dans le sens dans lequel je veux utiliser le terme. Ils pensaient à l'homme essentiellement comme membre d'une communauté ; la République de Platon, par exemple, se préoccupe de définir ce qui est bon pour une communauté, pas ce qui est bon pour l'individu. Avec la perte de la liberté politique, à partir de la conquête d'Alexandre, l'individualisme se développa, et il fut représenté par les Cyniques et les Stoïciens. Selon la philosophie stoïcienne, un homme pouvait mener une vie satisfaisante quelles que soient les circonstances sociales. C'était aussi le point de vue de la chrétienté, particulièrement avant qu'elle n'acquiert le contrôle de l'Etat. Mais, au Moyen Âge, tandis que les mystiques maintenaient en vie les tendances individualistes dans l'éthique chrétienne, la vision de la plupart des hommes, y compris la majorité des philosophes, était dominée par une ferme synthèse des dogmes, de la loi, et de la coutume. Il s'ensuivait que les croyances théoriques et la moralité pratique étaient contrôlées par une institution sociale -- l'Eglise catholique : ce qui était vrai et ce qui était bon n'était pas découvert dans la pensée solitaire de l'individu, mais pas la sagesse collective de conciles.

La première brèche important dans ce système a été faite par le protestantisme, qui déclarait que les conciles généraux pouvaient se tromper. Déterminer ce qui était vrai, ainsi, n'était plus une entreprise sociale, mais devenait une poursuite individuelle.

La résolution des conflits

Puisque différentes personnes parvenaient à des conclusions différentes, le résultat était le conflit et la souffrance, et on recherchait les décisions théologiques pour trancher les désaccords, non plus dans les assemblées d'évêques mais sur le champ de bataille. Puisque aucune des parties n'était capable d'extirper l'erreur de chez l'autre, il devint évident à la fin qu'une méthode devait être trouvée pour réconcilier l'individualisme intellectuel et éthique avec une vie sociale convenable. C'était l'un des problèmes que le libéralisme d'origine chercha à résoudre.

L'individualisme

Pendant ce temps l'individualisme avait pénétré dans la philosophie. La certitude fondamentale de Descartes, "Je pense donc je suis", établit la base de la connaissance différente pour chaque personne, puisque pour chacune le point de départ était sa propre existence, pas celle d'autres personnes ou d'une communauté. L'importance qu'il accordait à la fiabilité d'une pensée claire et distinctes poussait dans la même direction, puisque c'est par l'introspection que nous pensons que nous découvrons si nos idées sont claires et distinctes. La plus grande partie de la philosophie depuis Descartes a eu cet aspect individualiste à un degré plus ou moins important.

Le libéralisme en science : accent mis sur l'objectivité par opposition à l'autorité

Cette position générale revêt, cependant, diverses formes, qui ont en pratique des conséquences très différentes. La perspective du savant scientifique typique a peut-être la dose d'individualisme la plus faible. Quand il arrive à une nouvelle théorie, il le fait seulement parce qu'elle lui semble correcte ; il ne s'incline pas devant l'autorité, car, s'il le faisait, il continuerait à accepter les théories de ses prédécesseurs. En même temps, il en appelle aux canons généralement acceptés de la vérité, et il espère persuader les autres hommes, pas par son autorité, mais par des arguments qui sont convaincants pour eux en tant qu'individus. En science, un clash entre un individu et la société est par essence transitoire, puisque les hommes de science, pour parler d'une manière générale, acceptent tous les mêmes standards intellectuels, et par conséquent les débats et investigations habituellement conduisent à un accord à la fin.

[Euh, même en science il y a des chapelles et des écoles qui peuvent être en désaccord pendant des décennies. Et finalement si une chapelle disparaît c'est parce que tous ses partisans sont morts.]

Il s'agit là cependant d'un développement moderne ; à l'époque de Galilée, l'autorité d'Aristote et de l'Eglise étaient considérées comme au moins aussi convaincante que celle de la perception. Cela montre comment l'élément d'individualisme dans la méthode scientifique, quoique pas prééminent, reste néanmoins essentiel.

[Pour résumer les explications pédestres et laborieuses de R. : en science, on parvient à des vérités par des méthodes généralement admises comme objectives et reconnues par tous -- parmi lesquelles la possibilité pour n'importe quelle nouvelle personne ou équipe de reproduire les expériences qui ont conduit à de nouvelles explications et théories --, mais on convainc chacun en définitive par des arguments qui parlent à son individualisme.]


Le libéralisme en économie

Le libéralisme à ses origines était individualiste dans les matières intellectuelles, et aussi en économie, mais ne prenait pas la forme d'affirmations émotionnelles ou éthiques. Cette forme de libéralisme domina le XVIIIe siècle anglais, les fondateurs de la Constitution américaine et les Encyclopédistes français.

[Il domine encore le magazine hebdomadaire anglais "The Economist", qui répète sans désemparer les mêmes thèses libérales depuis sa création en 1843, évoquant chaque année un peu plus -- devant l'échec patent du libéralisme à l'échelle planétaire --, l'entêtement ou l'aveuglement ou la mauvaise foi de la Pravda.]

Durant la Révolution française, le libéralisme était représenté par les parties les plus modérées, incluant les Girondins [et les disciples de Turgot]. Mais avec l'extermination des Girondins [durant la Terreur menée par Robespierre, jusqu'à sa propre fin en juillet 94], le libéralisme disparut pendant une génération de la politique française. En Angleterre, après les guerres napoléoniennes, il devint à nouveau influent avec l'essor des Benthamites et de l'école de Manchester. Ses plus grands succès ont eu lieu en Amérique, où, sans entraves provenant de la féodalité ou de l'Eglise, il a été dominant depuis 1776 jusqu'à ce jour [écrit pendant la Seconde Guerre mondiale], ou en tout cas jusqu'à 1933 [début de l'administration Roosevelt].

Mouvement opposé au libéralisme

Un nouveau mouvement, qui s'est progressivement développé en l'antithèse du libéralisme, commença avec Rousseau, et gagna de la force avec le mouvement romantique et le principe de nationalité. Dans ce mouvement, l'individualisme est étendu depuis la sphère de l'intellect vers celle des passions, et les aspects anarchiques de l'individualisme sont rendus explicites. Le culte du héros, tel que développé par Carlyle et Nietzsche, est typique de cette philosophie. Des éléments divers se combinent en lui. Il y avait le dégoût pour l'industrialisme des débuts, la haine pour la laideur qu'il produisait et la répulsion contre ses cruautés [voir les descriptions par Dickens des conditions de vie des ouvriers et de leurs familles -- où tout le monde travaillait -- au début du XIXe siècle]. Il y avait une nostalgie pour le Moyen Âge, qui était idéalisé en conséquence de la haine du monde moderne [voir Pietra Rivoli, "Les aventures d'un T-shirt", où l'auteur explique bien cependant que les ouvriers préféraient tout à la vie à la ferme qu'ils avaient quittée]. Il y avait une tentative de combiner l'exaltation des privilèges déclinants de l'Eglise et de l'aristocratie avec la défense des ouvriers contre la tyrannie des propriétaires d'usines. Il y avait l'affirmation véhémente du droit à se rebeller au nom du nationalisme, et de la splendeur de la guerre pour défendre la "liberté". Byron était le poète de ce mouvement ; Fichte, Carlyle et Nietzsche étaient ses philosophes.

Mais puisque nous ne pouvons pas tous avoir la carrière des leaders héroïques, et ne pouvons pas tous imposer notre volonté personnelle, cette philosophie comme toutes les autres formes d'anarchisme, conduisait inévitablement, quand elle était adoptée, au gouvernement despotique du "héros" qui l'avait emporté sur ses concurrents. Et quand sa tyrannie est établie, il supprimera chez les autres l'éthique de self-assertion grâce à laquelle il a lui-même conquis le pouvoir. Toute cette théorie de la vie, par conséquent, est une contradiction vivante, en ce sens que son adoption en pratique conduit à la réalisation de quelque chose de tout à fait différent de ses visées : un Etat dictatorial dans lequel l'individu est sévèrement réprimé.

[L'Etat mussolinien et le nazisme l'avaient montré dès la première moitié du XXe siècle ; l'URSS et la Chine dans la seconde moitié ; et maintenant la Chine dans sa tentative de mater la soif de liberté des Hongkongais en 2019.]

Une autre opposition au libéralisme : la philosophie de Marx

Il y a encore une autre philosophie qui, dans l'ensemble, est une conséquence du libéralisme: celle de Marx. Je vais l'aborder plus loin dans cet ouvrage, mais pour l'instant il est bon de le garder à l'esprit.

Première exposition de la philosophie libérale

La première exposition complète de la philosophie libérale se trouve chez Locke, le plus influent, mais certainement pas le plus profond, des philosophes modernes. En Angleterre, ses vues étaient tellement en harmonie avec celles des hommes les plus intelligents qu'il est difficile d'identifier clairement leur influence, sauf en philosophie théorique; en France, en revanche, où elles conduisirent à une opposition en pratique au régime existant et à la pensée cartésienne dominante dans les milieux intellectuels, elles ont clairement eu un effet considérable sur le cours des événements.

C'est un exemple d'un principe général: une philosophie développée dans un pays politiquement et économiquement avancé, qui, dans son pays d'origine, n'apporte pas beaucoup plus qu'une clarification et une systématisation de l'opinion dominante, peut devenir dans un autre pays la source d'ardeur révolutionnaire, et conduire à la fin à la révolution. C'est principalement à travers des théoriciens que les maximes régulant la politique des pays avancés deviennent connues dans des pays moins avancés. Dans les pays avancés, la pratique inspire la théorie; dans les autres, la théorie inspire la pratique. C'est l'une des raisons pour lesquelles les idées transplantées conduisent rarement aux mêmes réussites que celles qui les ont accompagné [ou précédées et inspirées] dans leur pays d'origine.

Avant d'examiner la philosophie de Locke, passons en revue certains des événements au XVIIe siècle en Angleterre qui ont joué un rôle dans la formation de sa pensée.

Cours des évènements en Angleterre qui ont influencé Locke

Le conflit entre le roi et le Parlement, durant la Guerre civile anglaise [Guerre civile de 1642-1651, qui fut marquée en 49 par la décapitation de Charles 1er, puis l'épisode Cromwell 1649-1660, puis la Restauration 1660-1688, puis la Glorieuse révolution, 1688-89, et la fin de la dynastie catholique des Stuart remplacée par Guillaume d'Orange de Hollande, qui devient Guillaume III, et la reine Marie], donna aux Anglais, une fois pour toute, l'amour des compromis et de la modération, et la peur d'encourager quelque théorie que ce soit jusqu'à sa conclusion logique. Cet état d'esprit a dominé l'opinion anglaise jusqu'à ce jour [années 1940. On peut se demander si c'est toujours vrai au XXIe siècle].

Revendications du Long Parlement

Les principes pour lesquels le Long Parlement se battit avaient, au départ, le soutien d'une large majorité. Ses partisans souhaitaient abolir le droit du roi d'accorder des monopoles commerciaux, et le forcer à reconnaître le droit exclusif du Parlement d'imposer des taxes. Ils désiraient la liberté au sein de l'Eglise d'Angleterre pour les opinions et les pratiques cultuelles, qui étaient persécutées par l'archevêque Laud. Ils soutenaient que le Parlement devait se réunir à intervalles réguliers fixés à l'avance, et ne devait pas être seulement convoqué dans les rares occasions où le roi jugeait que sa collaboration était indispensable. Ils critiquaient les arrestations arbitraires et la soumission des juges à la volonté royale. Mais beaucoup, tout en étant prêt à s'agiter pour obtenir satisfaction, n'étaient pas prêts à prendre les armes contre le roi. Cela leur apparaissait en effet comme un acte de trahison et d'impiété. Dès que la guerre éclata dans les faits, la division des forces de part et d'autre fut à peu près égale.

La guerre civile

Les évènements politiques du début de la guerre civile jusqu'à l'établissement de Cromwell comme Lord Protector suivirent un cours qui depuis est devenu familier mais qui à l'époque n'avait pas de précédent. Le parti parlementaire consistait en deux factions, les Presbytériens et les Indépendants; les Presbytériens désiraient conserver une Eglise d'Etat, mais abolir les évêques; les Indépendants partageaient leur volonté d'éliminer l'épiscopat, mais maintenaient aussi que chaque congrégation devait être libre de choisir sa propre théologie, sans interférence d'un quelconque gouvernement ecclésiastique central.

Les Presbytériens, dans l'ensemble, étaient d'une classe sociale supérieure à celle des Indépendants, et leurs opinions politiques étaient plus modérées. Ils avaient hâte de s'entendre avec le roi dès que la défaite [militaire] de celui-ci l'aurait rendu conciliant. La mise en oeuvre de leur politique fut, cependant, rendue impossible par deux circonstances: premièrement, le roi fit preuve d'une opiniâtreté de martyr en ce qui concernait l'épiscopat; deuxièmement, les troupes du roi s'avérèrent plus difficiles à vaincre qu'on ne pensait, et cela ne fut possible qu'avec la "New Model Army" de Cromwell, qui était formée d'Indépendants. Par conséquent, quand la résistance militaire du roi fut enfin brisée, il ne fut toujours pas possible de le convaincre de signer un traité, et les Presbytériens n'avaient plus la majorité dans les forces armées du Parlement.

La défense de la démocratie avait jeté le pouvoir entre les mains d'un groupe minoritaire [cela rappelle les "Bolchéviques" russe de 1917], et celui-ci utilisa son pouvoir sans aucune considération pour la démocratie et le gouvernement parlementaire.

Quand Charles 1er avait tenter d'arrêter les cinq membres, il y avait eu un cri d'indignation universel, et son échec l'avait couvert de ridicule.

Cromwell

Mais Cromwell n'eut aucune telle difficulté. A l'époque de la Purge Pride, il renvoya environ une centaine de Presbytériens, et obtint pour un temps une majorité soumise. Quand, finalement, il décida de congédier tout le Parlement, "pas un chien ne grogna" -- la guerre avait donné l'importance seulement à la force militaire, et avait produit du mépris pour les formes constitutionnelles. Pendant le reste de la vie de Cromwell, le gouvernement anglais était une tyrannie militaire, haïe par une majorité croissante de la population, mais impossible à renverser tant que ses partisans étaient armés.

La Restauration et la monarchie constitutionnelle

Charles II, après s'être caché dans des chênes et avoir vécu comme réfugié en Hollande, détermina, lors de la Restauration, qu'il ne recommencerait pas à se déplacer ainsi. Cela imposa une certaine modération. Il ne réclama aucun pouvoir de fixer les impôts ni de sanctionner le Parlement. Il donna son assentiment à l'Habeas Corpus, qui privait la Couronne de la possibilité de pratiquer les arrestations arbitraires.

En certaines occasions il put tromper le pouvoir fiscal du Parlement en recevant des subsides de Louis XIV, mais dans l'ensemble il fut un monarque constitutionnel. La plupart des limites au pouvoir royal, exigés à l'origine par les opposants à Charles 1er, furent concédées par la Couronne lors de la Restauration, et furent respectées par Charles II car il avait été démontré que les rois pouvaient souffrir entre les mains de leurs sujets.

Fin des Stuarts, début de Guillaume d'Orange

Jacques II, contrairement à son frère, était totalement dépourvu de subtilité et de finesse. Par son catholicisme bigot il unifia contre lui les Anglicans et les Nonconformistes, en dépit de ses tentatives de se concilier les seconds en leur accordant la tolérance religieuse s'opposant en cela au Parlement.

[Le cours de la Révolution française, l'Empire et la Restauration rappelle de manière fascinante celui qui s'est déroulé en Angleterre, plus d'un siècle plutôt, à la fin du XVIIe siècle :

Charles 1er -- Louis XVI
Cromwell -- Napoléon
Charles II -- Louis XVIII
Jacques II -- Charles X

et on peut même en forçant un peu les choses poursuivre le parallèle.]

Rôle de la politique étrangère

La politique étrangère joua aussi un rôle. Les Stuarts, afin d'éviter la taxation exigée en temps de guerre, qui les auraient rendus dépendant du Parlement, poursuivirent une politique de soumission, d'abord vis-à-vis de l'Espagne, ensuite vis-à-vis de la France. La puissance croissante de la France suscita l'hostilité invariable de l'Angleterre envers tous les Etats continentaux importants. Et la Révocation de l'Edit de Nantes rendirent les Protestants farouchement opposés à Louis XIV.

A la fin, presque tout le monde en Angleterre souhaitait être débarrassé de Jacques. Mais tout le monde était également déterminé à éviter le retour à la Guerre civile et à la dictature de Cromwell. Puisqu'il n'y avait pas de moyen constitutionnel de chasser Jacques, il fallait en passer par une révolution, mais elle devait se dérouler et s'achever très vite, afin de ne pas donner l'occasion aux troubles de se développer. Les droits du Parlement devaient être garantis tout de suite. Le roi devait partir, mais la monarchie être préservée; ce devait être une monarchie, cependant, non plus de Droit Divin, mais une monarchie dépendante du pouvoir législatif |c'est-à-dire du droit ultime du peuple], et donc dépendante du Parlement.

Une combinaison de l'aristocratie et du Big Business [la classe des grands bourgeois enrichis par l'industrie et le commerce], tout ceci fut réglé en un tournemain, sans qu'il fût besoin de tirer un seul coup de feu. Le compromis et la modération l'avaient emporté, après que toutes les formes d'intransigeance eussent été essayées et eussent échoué.

Le nouveau roi [Guillaume d'Orange], étant hollandais, apporta avec lui la sagesse commerciale et théologique pour laquelle son pays était réputé. La Banque d'Angleterre fut créée [en 1694]; la dette nationale fut transformée en un investissement à long temps [investissement par les créanciers, qui rapportait du 8%], et ne fut plus répudiable selon les caprices du monarque. La loi de Tolérance, tout en maintenant sur les Catholiques et les Nonconformistes diverses limitations à leurs cultes, mit fin aux persécutions. La politique étrangère prit un tour résolument anti-français, et le resta, avec de brèves éclipses (sous le Régent, sous Louis XV, Louis XVI, la Révolution et l'Empire), jusqu'à la défaite finale de Napoléon.