HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE OCCIDENTALE, par Bertrand Russell, © 1945

III.1.13 : LA THEORIE DE LA CONNAISSANCE DE LOCKE

John Locke (1632-1704) est l'apôtre de la Révolution de 1688, la révolution la plus modérée et celle qui a rencontré le plus de succès dans l'histoire des révolutions. Ses objectifs étaient modestes, mais furent exactement atteints, et aucune autre révolution n'a été jugée nécessaire en Angleterre depuis. Locke incarne fidèlement son esprit, et la plus grande part de son oeuvre fut publiée dans les quelques années qui suivirent 1688. Son ouvrage principal en philosophie théorique, "Essai sur l'entendement humain" était achevé en 1687 et fut publié en 1690. Sa Première Lettre sur la Tolérance fut d'abord publiée en latin en 1689, en Hollande, où Locke avait jugé prudent de se retirer en 1683. Deux autres lettres sur la Tolérance furent publiées en 1690 et 1692. Ses deux Traités sur le Gouvernement furent autorisés pour l'impression en 1689, et publiés peu après. Son livre sur l'Education parut en 1693. Bien qu'il vécut une longue vie [72 ans -- ce qui n'est pas si long], tous ses écrits influents sont regroupés dans l'espace de quelques années entre 1687 et 1693. Les révolutions réussies sont stimulantes pour ceux qui croient en elles.

Biographie de Locke

Le père de Locke était un Puritain, qui se battit au côté du Parlement. Durant la période de Cromwell, quand Locke était à Oxford, l'université était encore scolastique en philosophie; Locke avait une aversion à la fois pour la scolastique et pour le fanatisme des Indépendants. Il a été très influencé par Descartes. Il devint médecin, et son protecteur était Lord Shaftesbury, l' "Achitophel" de Dryden. Quand Shaftesbury tomba en 1683, Locke s'enfuit en Hollande, et demeura là-bas jusqu'à la Glorieuse Révolution. Après la Révolution, à part quelques années durant lesquelles il fut employé par le Bureau du Commerce, sa vie fut consacrée à l'écriture et aux nombreuses controverses soulevées par ses livres.

Dans les années avant la Révolution de 1688, durant lesquelles Locke ne pouvait pas, sans courir de grands risques, prendre part à la politique anglaise [à cause de ses idées, en opposition avec la tentative de retour à une monarchie absolue par Jacques II, qui succéda à son frère Charles II], Locke se consacra à la composition de son Essai sur l'Entendement humain. C'est son ouvrage le plus important, et celui sur lequel sa renommée repose le plus fermement; mais son influence sur la philosophie de la politique fut si grande et si durable qu'il doit être traité comme le fondateur du libéralisme autant que comme celui de l'empirisme en théorie de la connaissance.

Locke est le plus chanceux de tous les philosophes. Il acheva son travail en philosophie théorique juste au moment où le gouvernement de son pays passa entre les mains de gens qui partageaient ses opinions politiques. A la fois sur un plan pratique et sur un plan théorique, les vues qu'il défendait furent aussi celles, pendant de nombreuses années à venir, des hommes politiques et des philosophes les plus puissants et influents. Ses doctrines politiques, avec les développements dus à Montesquieu, sont incorporées dans la Constitution américaine ; et on les voit à l'oeuvre chaque fois qu'il y a une dispute entre le président et le Congrès. La constitution britannique était fondée sur ses doctrines jusqu'à il y a environ cinquante ans [écrit entre 1940 et 1945]. La constitution adoptée par les Français en 1871 l'était aussi.

Influence en France

Son influence sur les milieux intellectuels et politiques français au XVIIIe, qui fut immense, est principalement due à Voltaire, qui, encore jeune homme, passa quelques temps en Angleterre, et interpréta et diffusa les idées anglaises auprès de ses compatriotes dans ses "Lettres philosophiques". Les philosophes et les réformateurs modérés le suivirent; tandis les révolutionnaires extrémistes suivirent Rousseau. Les partisans français de Locke croyaient, à tort ou à raison, qu'il y avait un lien intime entre sa théorie de la connaissance et ses idées politiques.

Influence en Angleterre

En Angleterre, ce lien est moins évident. De ses deux plus éminents disciples, Berkeley était sur le plan politique négligeable, et Hume était un Tory qui exposa ses vues réactionnaires dans son "Histoire de l'Angleterre". Mais après l'époque de Kant, quand l'idéalisme allemand commença à influencer la pensée anglaise, il y eut de nouveau un lien entre philosophie et politique: dans l'ensemble, les philosophes qui suivaient les Allemands étaient conservateurs, tandis que les Benthamites, qui étaient Radicaux, étaient dans la tradition de Locke. La corrélation, cependant, n'est pas immuable; T. H. Green, par exemple, était un Libéral mais aussi un idéaliste.

Utilité des idées de Locke, même fausses

Pas seulement les opinions valides de Locke, mais même ses erreurs, furent utiles en pratique. Prenons, par exemple, sa doctrine sur les qualités primaires et secondaires. Les qualités primaires sont définies comme celles inséparables des corps, ce sont : la solidité, l'extension [i.e. volume dans l'espace], la figure, le mouvement ou le repos, et le nombre. Les qualités secondaires sont toutes les autres : la couleur, les sons, les odeurs, etc.

[Même Empédocle aurait dit des choses plus sophistiquées !]

Les qualités primaires, soutient-il, sont en fait dans les corps observés ; les qualités secondaires, au contraire, sont seulement dans celui qui perçoit. Sans l'oeil, il n'y aurait pas de couleur; sans l'oreille, pas de sons, et ainsi de suite.

Pour justifier les vues de Locke sur les qualités secondaires, il y a quelques fondements -- la jaunisse [qui fait paraît-il tout voir en jaune -- et on a vu que des penseurs grecs en avaient déjà parlé], les lunettes bleues, etc. Mais Berkeley souligna que les mêmes arguments s'appliquent aux qualités primaires. [Oui !]

Depuis Berkeley, le dualisme de Locke sur ce point est passé de mode en philosophie. Néanmoins, il a dominé la physique pratique jusqu'à l'élaboration de la physique quantique au XXe siècle. Non seulement, c'était accepté explicitement ou implicitement, par les physiciens [ce qui provient de l'objet observé, et ce qui provient de l'observateur, dans l'observation d'un phénomène] mais cela s'avéra fructueux comme source de découvertes importantes. La théorie selon laquelle le monde physique consiste seulement en de la matière en mouvement a été la base de toutes les théories acceptées sur le son, la chaleur, la lumière, et l'électricité. D'un point de vue pragmatique, la théorie a été utile, aussi erronée fût-elle sur le plan théorique. C'est typique des doctrines de Locke.

Mérites et démérites de la philosophie de Locke

La philosophie de Locke, telle qu'elle apparaît dans l'Essai sur l'Entendement humain, a tout du long certains mérites et certains démérites. Tous deux sont utiles : les démérites ne le sont que d'un point de vue théorique.

[Voir "La formation de l'esprit scientifique" de Bachelard pour voir des arguments solides contre l'approche primaire, de bon sens, et naïve, abusant des analogies, de la matérialité, etc., de la physique -- qui est celle de Locke.]

Locke est toujours raisonnable, toujours prêt à sacrifier la logique plutôt que de devenir paradoxal.

Il énonce des principes généraux qui, comme le lecteur ne manque pas de le noter, sont capables de conduire à d'étranges conséquences; mais chaque fois que d'étranges conséquences sont sur le point d'apparaître, Locke en toute innocence s'interdit de les tirer.

Pour un logicien cela est irritant; pour un esprit pratique, c'est la preuve d'un jugement sain. Puisque le monde est ce qu'il est, il est clair que des raisonnements valides à partir de solides principes ne peut pas conduire à l'erreur; mais un principe peut être tellement proche de la vérité qu'il mérite le respect théorique, et cependant peut conduire à des conséquences pratiques qui nous semblent absurdes.

[On a le sentiment que Locke use et abuse du "bon sens", de l'attitude disant "Eh bien, ma petite dame, la carte est là n'est-ce pas, elle est bien là ? Et pourtant regardez..." sauf que Locke ne fait ni tour de prestidigitation, ni observation réellement fine et logique du monde.

Descartes était plus sophistiqué.]

Il y a donc une justification pour le bon sens en philosophie, mais seulement en ce que nos principes théoriques ne peuvent pas être tout à fait corrects tant que leurs conséquences sont condamnées par un appel au bon sens que nous considérons comme irréfutable. Les théoriciens peuvent rétorquer que le bon sens n'est pas plus infaillible que la logique. Mais cette réponse, bien que ce fût celle de Berkeley et Hume, aurait été tout à fait étrangère à l'esprit de Locke.

[Noter que les physiciens quantiques se sont éloignés du bon sens, qui est une forme du Réalisme naïf, mais ont allumé des discussions virulentes qui ne sont pas encore éteintes.

Ils ont aussi et surtout su dépasser les polémiques, mêmes non résolues, quand les moissons de résultats théoriques et pratiques étaient tellement riches. En cela ils ont dépassé Berkeley et Hume, qui se sont cantonnés à des arguments théoriques pour contrer Locke, mais n'ont pas fait avancer la connaissance pratique avec des découvertes stupéfiantes. Elles ont commencé avec l'électricité, Franklin, Carnot, etc. et se sont poursuivies avec la relativité et la mécanique quantique.

A l'heure actuelle, le Réalisme naïf -- il y a un monde pratique, matériel, plutôt simple, que l'on découvre, et il y a les observateurs -- est bien dépassé, même s'il irrigue encore bcp de la science. Mais on ne sait pas bien par quoi remplacer la distinction entre l'homme qui observe et l'univers observé. J'ai le sentiment qu'un jour la relation entre l'homme et l'univers sera décrite différemment, mais c'est pour l'instant très flou.]

Absence de dogmatisme (sauf le dogmatisme du bon sens !!!)

Une caractéristique de Locke, qui lui vient du mouvement libéral, est l'absence de dogmatisme. Quelques certitudes, peu nombreuses, lui viennent de ses prédécesseurs : notre propre existence, l'existence de Dieu, et la vérité des mathématiques. Mais partout où ses doctrines diffèrent de celles de ses prédécesseurs, elles soulignent que la vérité est difficile à atteindre, et qu'un homme rationnel maintiendra ses opinions avec une mesure de doute. Cette attitude d'esprit est manifestement liée à la tolérance religieuse, avec le succès de la démocratie parlementaire, avec le laissez-faire en économie, et avec tout le système des maximes libérales. Bien qu'il fût un homme profondément religieux, un croyant dévot dans la chrétienté qui accepte les révélations comme source de connaissance, il construit néanmoins autour des révélations professées une ceinture de rationalité. A une occasion il déclara : "Le témoignage dépouillé de la révélation ne fait aucun doute." Mais en une autre occasion il dit : "Les révélations doivent être jugées par la raison." Ainsi finalement la raison reste suprême.

Sur l'enthousiasme (c'est-à-dire la présence de Dieu en soi, ou un lien direct avec Dieu)

Son chapitre "Sur l'Enthousiasme" est instructif à cet égard. "L'Enthousiasme" n'avait pas à l'époque le même sens qu'aujourd'hui ; cela signifiait [venant de l'étymologie] la croyance en une révélation personnelle qu'avaient un leader religieux ou ses disciples. C'était une caractéristique des sectes qui avaient été vaincues à la Restauration. Là où il y a une multiplicité de telles révélations personnelles, toutes incompatibles entre elles, la vérité, et ce qui passe pour la vérité, devient purement personnel, et perd son caractère social. L'amour de la vérité, que Locke considère comme essentiel, est une chose très différente de l'amour pour une doctrine particulière qui est présentée comme la vérité.

Une marque immanquable de l'amour de la vérité, dit-il, est "de ne pas défendre une proposition avec plus d'assurance que les preuves sur lesquelles elle est fondée le permettent".

[Noter que la phrase est belle comme une période oratoire, mais ne veut rien dire d'autre que "le bon sens doit vous guider". Or l'on sait, en sciences, comme le bon sens peut induire en erreur.]

La propension à affirmer, dit-il, montre un échec de l'amour de la vérité. "Enthusiasm, laying by reason, would set up revelation without it; whereby in effect it takes away both reason and revelation, and substitutes in the room of it the ungrounded fancies of a man's own brain." [charabia enveloppé dans une période oratoire à la Cicéron, mais disant des choses évidentes : il ne faut pas se reposer sur l'enthousiasme seul. Ce qui, soit dit en passant, est encore une injonction -- de la part d'un mec qui croit en Dieu et en les révélations des Ecritures...]

Les hommes qui souffrent de mélancolie ou d'orgueil sont enclins à être persuadés d'avoir une relation directe avec la Déité. D'où il s'ensuit que des actions ou opinions étranges acquièrent une approbation divine, qui flatte la paresse, l'ignorance et la vanité humaine. Il conclut le chapitre avec la maxime déjà mentionnée selon laquelle "la révélation doit être jugée par la raison".

Locke représente un curieux intermédiaire dans la philosophie, dont la pensée fait le grand écart depuis les affirmations les plus farfelues des présocratiques et socratiques jusqu'à la raison la plus sobre et pénétrante de l'époque moderne. Son nominalisme en particulier est par certains aspects impeccable et très moderne.


La raison selon Locke

Ce que Locke entend par "raison" doit être tiré de tout son livre. Il y a, il est vrai, un chapitre intitulé "Sur la Raison" mais il s'occupe principalement de démontrer que la raison ne consiste pas en les raisonnements syllogistiques, et se résume en une phrase : "God has not been so sparing to men to make them barely two-legged creatures, and left it to Aristotle to make them rational." ("Dieu n'a pas était si économe qu'il ait seulement doté les hommes de deux jambes, et laissé à Aristote le soin de les rendre rationnels")

[C'est une phrase odieuse qui se présente comme rationnelle mais qui fait référence à la sagesse de Dieu, et même à celle d'Aristote !!! pour dire une banalité solennelle et creuse. C'est bien parce que Locke apparaît au début du libéralisme qu'il est considéré, et seulement pour ça. Comme dit l'un de mes amis prof de sciences politiques, Hobbes est plus important.]

La raison, telle que Locke emploie ce terme, consiste en deux parties : premièrement, une investigation sur ce qu'on sait avec certitude; deuxièmement, une investigation des propositions qu'il est sage d'accepter dans la pratique, bien qu'elles aient seulement une probabilité et ne soient pas certaines. "Les bases pour la probabilités sont doubles : conformité avec notre expérience, ou témoignage de quelqu'un d'autre." Le roi de Siam, remarque-t-il, cessa de croire les Européens quand ils lui parlèrent de la glace.

[Locke, c'est Monsieur Homais anglais !!! En outre cette anecdote sur le roi de Siam est douteuse, sans doute inventée, car comment les Européens pouvaient-ils "parler de la glace" au roi de Siam, sinon en le prévenant qu'il s'agissait de qqc qu'il ne pouvait pas connaître. Et il est certain que cet homme avait d'autres expériences de choses qu'il ne connaissait pas mais qu'il avait pu plus tard vérifer comme étant vraies.]

Dans son chapitre "Sur les degrés de l'Assentiment" il dit que le degré d'assentiment que nous donnons à une proposition doit dépendre de la probabilité qu'elle a d'être vraie.

[Je ne traduis pas la suite du paragraphe car c'est une longue citation de Locke, qui enveloppe dans un charabia solennel des affirmations et "déductions" dignes de Monsieur Homais devant un verre au comptoir du café du Commerce, et cela me donne envie de casser mon ordinateur comme parfois des émissions de télé me donnent envie de casser ma télé.]

After pointing out that we must often act upon probabilities that fall short of certainty, he says that the right use of this consideration "is mutual charity and forbearance. Since therefore it is unavoidable to the greatest part of men, if not all, to have several opinions, without certain and indubitable proofs of their truth; and it carries too great an imputation of ignorance, lightness, or folly, for men to quit and renounce their former tenets presently upon the offer of an argument which they cannot immediately answer and show the insufficiency of; it would, methinks, become all men to maintain peace and the common offices of humanity and friendship in the diversity of opinions, since we cannot reasonably expect that any one should readily and obsequiously quit his own opinion, and embrace ours with a blind resignation to an authority which the understanding of man acknowledges not. For, however it may often mistake, it can own no other guide but reason, nor blindly submit to the will and dictates of another. If he you would bring over to your sentiments be one that examines before he assents, you must give him leave at his leisure to go over the account again, and, recalling what is out of his mind, examine the particulars, to see on which side the advantage lies; and if he will not think over arguments of weight enough to engage him anew in so much pains, it is but what we do often ourselves in the like case; and we should take it amiss if others should prescribe to us what points we should study: and if he be one who wishes to take his opinions upon trust, how can we imagine that he should renounce those tenets which time and custom have so settled in his mind that he thinks them self-evident, and of an unquestionable certainty; or which he takes to be impressions he has received from God himself, or from men sent by him? How can we expect, I say, that opinions thus settled should be given up to the arguments or authority of a stranger or adversary? especially if there be any suspicion of interest or design, as there never fails to be where men find themselves ill-treated. We should do well to commiserate our mutual ignorance, and endeavour to remove it in all the gentle and fair ways of information, and not instantly treat others ill as obstinate and perverse because they will not renounce their own and receive our opinions, or at least those we would force upon them, when it is more than probable that we are no less obstinate in not embracing some of theirs. For where is the man that has uncontestable evidence of the truth of all that he holds, or of the falsehood of all he condemns; or can say, that he has examined to the bottom all his own or other men's opinions? The necessity of believing without knowledge, nay, often upon very slight grounds, in this fleeting state of action and blindness we are in, should make us more busy and careful to inform ourselves than to restrain others. . . . There is reason to think, that if men were better instructed themselves, they would be less imposing on others." (Essay Concerning Human Understanding, Book IV, Ch. XVI, Sec. 4. )

[R. s'est marré à citer une immense phrase de Locke, qui évoque un exercice d'atelier d'écriture avec la contrainte de ne rien dire de substantiel mais d'enfiler formellement une immense série de déductions logiques. R. nous donne ainsi une idée du style et de la pensée de Locke.]

Discussion philosophique de la nature et des limites de la connaissance humaine

J'ai traité jusqu'à présent seulement des derniers chapitres de l'Essai, où Locke tire les conséquences morales des chapitres précédents qui sont une investigation théorique sur la nature et la limitation de la connaissance humaine. Il est temps maintenant d'examiner ce qu'il a à dire sur ce sujet plus purement philosophique.

Mépris pour la métaphysique et les grands systèmes philosophiques

Locke d'une manière générale n'a que mépris pour la métaphysique. A propos de certaines spéculations de Leibniz, il écrit à un ami: "Vous et moi avons eu suffisamment de cette sorte d'ergotage." Le concept de substance, qui était dominant dans la métaphysique de son époque, est pour lui quelque chose de vague et inutile.

[L'inconvénient de tous les Homais de la terre, c'est qu'ils ne comprennent pas ce qui est subtil. L'avantage c'est qu'ils ne se laissent pas facilement avoir par les charlatans non plus. Ce sont en réalité des types II de Bachelard, début type II. L'endroit où j'habite en est peuplé. Des gens qui au café le matin prononcent des sentences sur tout, avec l'assurance de ceux qui savent et à qui on ne la fait pas.

Locke est de cette trempe.

Relire le "Dictionnaire des Idées reçues" de Gustave Flaubert.]

Mais Locke ne s'aventure pas à le rejeter totalement.

Il accorde de la validité aux arguments métaphysiques pour l'existence de Dieu, mais ne s'appesantit pas sur eux, et semble quelque peu gêné par eux.

Chaque qu'il exprime des idées nouvelles, et ne répète pas seulement ce qui est traditionnel, il pense en détails concrets plutôt qu'en vastes abstractions. Sa philosophie est faite de nombreux petits éléments, comme un travail scientifique expérimental. Elle n'a pas la grandeur majestueuse d'une vaste théorie d'un seul tenant, comme les grands systèmes continentaux du XVIIe siècle.

Fondateur de l'empirisme

Locke peut être regardé comme le fondateur de l'empirisme, qui est la doctrine selon laquelle toute notre connaissance (avec l'exception possible de la logique mathématique) est dérivée de l'expérience.

[C'est aussi la position des scientifiques modernes, mais avec une différence importante :

-- Locke est un Réaliste naïf, qui pense que l'univers s'offre à notre connaissance venant déjà tout équipé avec sa propre structure (l'espace à trois dimensions, les distances, les choses, leur mouvement, etc.) ;

-- les scientifiques modernes, eux, pensent que c'est dans le cerveau humain que sont construites les structures organisant et expliquant l'univers.

Le caractère, ou la "nature", de l'univers en dehors du cerveau humain reste mystérieux. Et il semble que le cerveau de chaque homme soit en relation avec tout l'univers au-delà de seulement les perceptions qui lui arrivent. Bref on touche aux limites de la description de l'homme comme un individu observateur de choses extérieures à lui -- pas que ce modèle rudimentaire soit profondément faux, mais il est insuffisant.]

Premier livre de "L'Essai sur l'entendement humain"

En conséquence le premier livre de l'Essai s'occupe de défendre, contre Platon, Descartes et les scolastiques, le point de vue qu'il n'y a pas d'idées ou de principes innés [qui seraient au-delà de l'expérience et plus fondamentaux].

Deuxième livre

Dans le deuxième livre il s'attache à montrer, en détail, comment l'expérience donne naissance à différents types d'idées. Ayant rejeté les idées innées, il dit :

"Supposons alors que l'esprit soit, comme on pourrait dire, une feuille blanche, dépouillée de toute caractéristique, sans aucune idée ; comment se fait-il qu'il se peuple d'idées? (oh m... ça y est Locke se lance dans une envolée littéraire insipide) Whence comes it by that vast store, which the busy and boundless fancy of man has painted on it with an almost endless variety? Whence has it all the materials of reason and knowledge? To this I answer in one word, from experience: in that all our knowledge is founded, and from that it ultimately derives itself" (Book II, Ch. I, Sec. 2).

[Locke veut simplement dire que nos idées viennent de l'expérience et d'elle seule -- d'après lui.]

Nos idées sont dérivées de deux sources, (a) les sensations, et (b) la perception de l'opération de notre propre esprit, que l'on peut appeler "notre sens [au sens de sensation] interne". Puisqu'on ne peut penser qu'à l'aide d'idées, et puisque toutes les idées viennent de l'expérience, il est évidente qu'aucune de nos connaissance ne peut venir avant l'expérience.

La perception, dit-il, est "la première étape et la première marche vers la connaissance, et le point d'entrée de tout ce qui la nourrit".

Cela peut sembler à un esprit moderne, presque un truisme, puisque cela fait maintenant partie du bon sens des gens instruits, en tout cas dans les pays anglo-saxons.

Mais à son époque on supposait encore que l'esprit savait toutes sortes de choses a priori. Et la totale dépendance aux perceptions de la connaissance, que Locke proclame, était une doctrine nouvelle et révolutionnaire.

[Locke est tellement contestable que le fait qu'il affirme que les idées viennent exclusivement des perceptions, incite à examiner sérieusement le point de vue contraire.]

Platon, dans le Théétète, s'emploie à réfuter l'identification de la connaissance avec les perceptions. Et depuis Platon, presque tous les philosophies, jusqu'à Descartes et Leibniz inclus, ont enseigné que beaucoup de ce qui constitue la part la plus précieuse de notre connaissance ne vient pas de l'expérience. L'empirisme radical de Locke était donc une innovation audacieuse.

Troisième livre

Le troisième livre de l' "Essai" s'occupe des mots, et, essentiellement, cherche à montrer que ce que les métaphysiciens présentent comme de la connaissance sur le monde est purement verbal. Le chapitre III, "Sur les termes généraux", prend une position nominaliste extrême sur le sujet des universaux. Toutes les choses qui existent sont des particuliers [par opposition à des universaux], mais nous pouvons exprimer des idées générales, comme "l'homme", qui sont applicables à de nombreux particuliers. Et à ces idées générales nous pouvons donner des noms. Leur généralité consiste seulement en le fait qu'elles sont, ou peuvent être, applicables à une variété de choses particulières ; en ce qu'elles sont dans notre esprit, elles sont juste elles-aussi des particuliers, comme tout ce qui existe.

[Il s'agit d'empirisme radical, mais aussi de "réalisme naïf" radical. Locke fait encore une forte distinction entre ce qui existe et ce qui n'existe pas,. Ce qui "existe", d'après lui, est exclusivement ce que nos perceptions nous indiquent.

Ce qui est fascinant chez Locke, c'est que ses idées on ne peut plus pédestres, pratiques, limitées, "ça-c'est-du-vrai" en tapant du poing sur la table, ne sont jamais très loin de la conceptualisation moderne des perceptions.

Son "nominalisme" est très pratique et concret, mais pourrait être très abstrait et intelligent. Il reviendra à des penseurs ultérieurs de montrer que les idées concrètes "down-to-earth" de Locke étaient très proches d'idées beaucoup plus profondes.]

Remarquables arguments nominalistes qui s'appliqueront à la théorie de l'éovlution

Le chapitre VI du Livre III, "Sur les Noms des Substances", a pour but de réfuter la doctrine scolastique de l'essence. Les choses peuvent avoir une réelle essence, qui consistera en leur constitution physique, mais ceci est principalement inconnu de nous, et n'est pas l' "essence" dont parle les scolastiques. L'essence, telle que nous pouvons la connaître, est purement verbale ; cela consiste simplement en la définition d'un terme général.

[Là Locke est remarquable.]

Argumenter, par exemple, sur la question de savoir si l'essence d'un corps est seulement son extension spatiale, ou bien l'extension plus la solidité, est argumenter sur des mots: nous pouvons définir le mot "corps" d'une façon ou de l'autre, et aucun dommage n'en résultera tant que nous restons cohérents avec notre définition.

Les espèces distinctes ne sont pas un fait de la nature, mais du langage [oui !!!] ; ce sont des "idées complexes distinctes attachées à la nature".

Il y a, il est vrai, des choses différentes dans la nature, mais les différences procèdent de manière continue et progressive; "les limites entre les espèces, telles que les définit l'homme, sont fabriquées par l'homme". Locke continue en donnant des exemples de monstruosités, pour lesquelles il y a un doute si ce sont des hommes ou non.

Ce point de vue n'était pas généralement accepté à l'époque. Il fallut attendre Darwin pour persuader l'humanité de la théorie de l'évolution selon des changements progressifs.

Seuls ceux qui ont dû apprendre de la pénible scolastique dans leur jeunesse réaliseront à quel point ces idées de Locke balaient tout ça.

Quatrième livre le problème de la connaissance du monde extérieur, et de la pensée dans l'esprit de chacun

L'empirisme [de Locke] et l'idéalisme [de Platon et tous ses suiveurs jusqu'à Descartes et Leibniz] l'un comme l'autre sont confrontés au problème auquel, jusqu'à présent, la philosophie n'a trouvé aucune solution satisfaisante. C'est le problème de montrer comment nous avons des connaissances d'autres choses que de nous-mêmes et des opérations qui se passent dans notre esprit [quand nous pensons et quand nous percevons d'autres choses].

Locke considère ce problème, mais ce qu'il dit est manifestement insatisfaisant. A un endroit (op. cit. livre IV, ch. 1) il nous dit :

"Since the mind, in all its thoughts and reasonings, hath no other immediate object but its own ideas, which it alone does or can contemplate, it is evident that our knowledge is only conversant about them." And again: "Knowledge is the perception of the agreement or disagreement of two ideas."

("Puisque l'esprit, dans toutes ses pensées et tous ses raisonnements, n'a d'autre objet immédiat que ses propres idées, que lui seul contemple ou peut contempler, il est évident que notre connaissance ne porte que sur eux." Et aussi: "La connaissance est la perception de l'accord ou du désaccord entre deux idées.")

De cela, il semblerait découler immédiatement que nous ne pouvons pas connaître l'existence d'autres personnes, ou du monde physique autour de nous, car ces concepts, s'ils existent, ne sont pas simplement des idées dans un esprit. Chacun d'entre nous, par conséquent, doit, en ce qui concerne en tout cas la connaissance, être enfermé en lui-même, et coupé de tout contact avec le monde extérieur.

Il s'agit là, cependant, d'un paradoxe, et Locke ne veut rien avoir à faire avec les paradoxes. Par conséquent, dans un autre chapitre, il expose une théorie différente, tout à fait incompatible avec celle exposée ci-dessus. Nous avons, dit-il, trois sortes de connaissances de l'existence réelle. La connaissance de notre propre existence est intuitive [c'est celle dont Descartes a dit "je pense donc je suis"], notre connaissance de l'existence de Dieu est intellectuelle [là Locke fait preuve d'arriération], et notre connaissance des choses présentes aux sens est sensible (livre IV ch. III).

Dans le chapitre suivant, il devient plus ou moins conscient de l'incompatibilité. Il suggère que quelqu'un peut dire : "si la connaissance consiste en l'accord entre les idées, l'enthousiaste et le sobre [deux attitudes humaines à l'opposé l'une de l'autre] sont sur le même plan." Il répond : "Pas là où les idées sont en accord avec les choses."

[C'est faiblard comme réponse, car justement il a pris soin d'expliquer que "les choses" sont pour partie une création de l'esprit.]

Il poursuit en argumentant que toutes les idées simples doivent être en accord avec les choses, puisque "l'esprit, comme on l'a montré, ne peut absolument pas fabriquer lui-même" les idées simples; celles-ci sont "le produit de choses opérant sur l'esprit d'une manière naturelle".

[Bref après avoir bien démoli grâce à un nominalisme intelligent les choses extérieures, il les réintroduit quand il s'agit de "choses simples".]

Et en ce qui concerne les idées complexes de substances, "toutes nos idées complexes d'elles doivent être telles que, et seulement telles que, elles sont faites à partir d'idées simples qui elles viennent clairement de la nature".

Encore une fois, dit Locke, nous ne pouvons pas avoir d'autre que connaissance que (1) par l'intuition, (2) par la raison, en examinant l'accord ou le désaccord entre deux idées, et (3) par les sens, percevant l'existence de choses particulières (livre IV, ch III, sect 2)

[Bref, après avoir été presque génial dans son nominalisme, qui s'appliquera quasiment tel quel au Darwinisme et à la science du XXe siècle, Locke ne parvient pas lui non plus à résoudre le paradoxe entre l'existence d'un monde extérieur et le fait que tout ce que nous en savons se passe dans notre tête. Et il retombe dans des ratiocinations dignes de la scolastique. C'est ce qui me fait dire qu'il fait un étonnant grand écart entre les idées les plus farfelues des présocratiques et socratiques [différentes formes d'idéalisme] et l'approche sobre, pénétrante, moderne.]

Les incohérences dans la théorie de la connaissance de Locke

Dans tout ça, Locke admet que certains processus mentaux, qu'il appelle des sensations, ont des causes en dehors d'elles, et que ces causes, au moins jusqu'à un certain point et à certains égards, ressemblent aux sensations qui sont leurs effets.

[Russell est excellent ! Ce qu'il décrit est un aspect du réalisme naïf, et il prépare le terrain pour la philosophie solipsiste de Berkeley et Hume.]

Mais comment, pour rester cohérent avec les principes de l'empirisme, peut-on être sûr de cela? Nous faisons l'expérience de sensations, mais pas de leurs causes; notre expérience sera exactement la même si nos sensations se produisent de manière spontanée [ou avec seulement des causes internes à nous-même]. La croyance que les sensations ont une cause, et de surcroît la croyance que ces causes ressemblent aux sensations qu'elles provoquent, si on les maintient, doivent être maintenues sur des bases [intellectuelles] tout à fait indépendantes de notre expérience.

[Les "bases intellectuelles", c'est que c'est un modèle qui marche pas trop mal -- si on sait se maintenir à distance du réalisme naïf. Il marche mieux que le solipsisme.]

Le point de vue que "la connaissance est la perception d'un accord ou d'un désaccord entre deux idées" est le seul que Locke a le droit logiquement de défendre. Et l'échappatoire, que prend Locke par rapport aux paradoxes qui s'ensuivent, est au prix d'une incohérence si grossière que seule l'adhérence résolue de Locke au bon sens le rendit aveugle à cette incohérence.

Cette remarque de Russell, sur l'adhérence de Locke au bons sens, est stupéfiante. Elle montre qu'au fond Russell ne croit pas à la philosophie.

En effet la philosophie cherche à expliquer le monde et aussi ce qui se passe dans l'esprit humain quand il regarde le monde.

Platon était parvenu à la conception d'un monde des idées plus pur et plus vrai que le monde que nous percevons par les sens. Ce dernier selon Platon était vu par nous comme les ombres d'un vrai monde sur le mur d'une caverne. En outre ce monde "réel" est imparfait et les choses ne seront parfaites que quand nous serons dans le monde des idées, après la mort. C'est pour ça que Socrate ne craignait pas la mort, etc. etc. etc.

Russell a consacré bcp de temps à expliciter Platon, puis Aristote qui "cherche à concilier Platon et le bon sens".

Russell a longuement décrit tous les systèmes philosophiques entre les Socratiques et le XVIIe siècle. C'est une histoire passionnante.

Il a même longuement décrit les monades de Leibniz, qui sont indépendantes les unes des autres, mais toutes des miroirs de l'univers, et à l'unisson comme des pendules, etc. Et il n'a pas dit que c'était des couillonnades.

Maintenant il arrive à Locke qui dit des choses plutôt sensées : "l'homme n'a de connaissance que par ses perceptions." "La connaissance n'est que la constatation que certaines idées sont cohérentes entre elles, et d'autres ne sont pas cohérentes entre elles" bref de la logique. R. dit que Locke accepte une grossière incohérence quand il admet que nos perceptions viennent d'un univers qui est en dehors de nous, et que ces perceptions ressemblent à l'univers.

R. dit que Locke recule devant l'idée que même l'univers n'est qu'une spéculation inutile "puisque tout est dans nos perceptions, et les idées qu'on en tire", et "Locke revient au bon sens".

J'en déduis : Russell ne croit pas en la philosophie ; il croit au "bon sens". Ce bon sens dit : il y a un univers, l'homme le perçoit ; ses perceptions "ressemblent" à l'univers.

Mes commentaires :

  1. d'une part avec cette attitude R. est décevant (il n'en reste pas moins que c'est un génie de l'exposition des idées des autres, de Thalès jusqu'à aujourd'hui)

  2. la science moderne n'accorde aucun valeur au "bon sens" ; une bonne partie de ses progrès, sinon tous, est au rebours du bon sens

  3. elle n'est en revanche pas très éloignée des idées de Locke : elle réfute l'idée que nos perceptions nous permettent de percevoir tout l'univers ; nous ne percevons pas "directement" les atomes ; et la science construit des modèles ; ces modèles utilisent un univers "extérieur" à l'homme, mais d'une part il est assez différent de ce que nous "percevons directement", et il est mystérieux, et notre rapport à lui reste mystérieux


Cette difficulté a perturbé l'empirisme depuis ses débuts jusqu'à nos jours. Hume s'en débarrassa en rejetant l'hypothèse que nos sensations ont des causes externes ; mais même lui conservait cette hypothèse quand il oubliait ses propres principes, ce qui était très fréquent. Sa maxime fondamentale, "aucune idée sans une impression préalable", qu'il tire de Locke, n'est plausible que si on pense que les impressions ont des causes externes, ce que le mot impression suggère fortement. Inversement quand Hume parvient à un certain degré de cohérence il est outrageusement paradoxal.

[C'est alors le solipsisme absolu : il n'y a que moi et mes sensations, tout le reste est interprétation de ma part.

La science moderne n'est pas si éloignée de cette attitude. Seulement dans ces modèles, il y a un univers externe (mystérieux) d'autres gens (pas trop mystérieux). Elle observe des lois physiques, etc.]

Personne n'a encore réussi à inventer une philosophie à la fois crédible et ne présentant pas d'incohérences internes logiques. Locke vise à la crédibilité, et y parvient au prix d'une extrême incohérence logique.

La plupart des grands philosophies ont pris la voie opposée. Une philosophie qui n'est pas logiquement cohérente ne peut pas être totalement vraie, mais une philosophie totalement cohérente peut être totalement fausse. Les philosophies les plus fructueuses ont toutes contenues des incohérences flagrantes, mais précisément pour cette raison elles parvenaient à être en partie vraies. Il n'y a pas de raison de supposer qu'un système montrant une stricte cohérence interne contient davantage de vérités qu'un système, comme celui de Locke, qui est plus ou moins faux.

[R. patine sur la notion de vérité.

Qu'est-ce que ça veut dire, pour toi R., "être vrai" ?

Quand on cherche une réponse à cette question on est presque immédiatement confronté au choix : 1) cherche-t-on à être seulement sans incohérence logique dans ce qu'on raconte, ou bien 2) cherche-t-on, dans nos descriptions, à "correspondre" à des perceptions ?

La science fait clairement le choix n°2.

Elle a cependant à l'heure actuelle, en 2019, le problème que la mécanique quantique et la théorie de la relativité générale, toutes deux "marchent bien", mais sont incohérentes entre elles.

Elle repose en outre sur l'idée qu'on peut partager nos idées et perceptions. Elle n'a pas grand-chose à répondre à ces gens qui disent "je perçois ceci" (que la science ne perçoit pas), "je prévois cela" (sur laquelle la science n'a rien à dire), puis "eh bien j'ai vérifié ce que je prédisais".

Par exemple, les "zones d'énergie" dans une maison (vers lesquelles il faut, ou il ne faut pas, s'approcher), le feng shui, le mal être causé par une pointe orientée vers soi, ou par une pièce triangulaire, etc. Certains de ces phénomènes se révèleront peut-être reposer sur des faits appréhensibles par la connaissance, d'autres resteront sans doute à jamais des illusions de cerveaux un peu dérangés.

On rencontre de ces gens, chez qui on distingue généralement, un besoin d'ésotérisme pour pallier leurs incompréhensions et leurs peurs. Ils recherchent généralement des gourous ésotériques, par opposition aux gourous "main stream" genre Saint Augustin.

Il y a donc en science un principe d'accord de base entre les gens sur ce qu'on perçoit et pense.

Ça élimine néanmoins beaucoup de "ravis de la crèche".]

Doctrines éthiques de Locke

Les doctrines éthiques de Locke (1632-1704) sont intéressantes, en partie pour elles-mêmes, en partie en tant qu'anticipation de Bentham (1748-1832). Quand je parle de ses doctrines éthiques, je ne veux pas dire les dispositions morales qu'il a montrées dans sa propre vie [qui étaient bonnes], mais ses théories générales sur la façon dont les hommes agissent et devraient agir. Comme Bentham, Locke était un homme rempli de bonté, qui cependant maintenant que les gens (y compris lui-même) devaient toujours, dans l'action, être mus seulement par le désir de son propre bonheur ou plaisir. Quelques citations rendront cela clair :

"Les choses sont bonnes ou mauvaises seulement en relation au plaisir ou à la douleur. Ce que nous appelons "bon" est ce qui peut causer ou accroître notre plaisir, ou diminuer notre douleur."

"Qu'est-ce qui motive le désir ? Je réponds, le bonheur, et rien d'autre."

"Le bonheur, dans toute son entièreté, est le plus grand plaisir dont nous sommes capables."

"La nécessité de poursuivre le vrai bonheur [est] le fondement de toute liberté."

"La préférence pour le vice par rapport à la vertu [est] manifestement le résultat d'un jugement erroné."

[Beaucoup de philosophes sont quand même des spécialistes des affirmations de comptoir du café du Commerce enveloppées dans la dignité de leur intellect supérieur !]

"The government of our passions [is] the right improvement of liberty." [trop ambigu pour que je le traduise de manière sûre : le gouvernement de nos passions est la bonne façon d'améliorer notre liberté fondamentale ?]

(Toutes les citations ci-dessus proviennent du Livre II, ch. XX)

La dernière de ces déclarations [= "The government of our passions [is] the right improvement of liberty."] dépend, semble-t-il, de la doctrine des récompenses et punitions dans l'autre monde. Dieu a édicté certaines règles morales ; ceux qui les suivent iront au paradis, et ceux qui les enfreignent risquent d'aller en enfer. Celui qui recherche le plaisir tout en étant prudent sera par conséquent vertueux.

Avec le déclin de la croyance que le péché mène en enfer, il est devenu plus difficile de construire un argument purement tourné vers lui-même [= autonome ?] en faveur de la vie vertueuse. Bentham, qui était un libre penseur, remplaça Dieu par le législateur humain : c'était l'affaire de la loi et des institutions sociales de maintenir l'harmonie entre les intérêts publics et privés, afin que chaque être humain, dans la poursuite de son propre bonheur, se préoccupe aussi du bien être général. Mais ceci est moins satisfaisant que la réconciliation entre les intérêts publics et privés effectuée par les cieux et l'enfer, à la fois car les législateurs ne sont pas toujours sages et vertueux, et car les gouvernements humains ne sont pas omniscients.

Locke est contraint d'admettre ce qui est évident, c'est-à-dire que les hommes n'agissent pas toujours d'une façon qui, quand on regarde les choses sobrement, leur apportera le maximum de plaisir. Nous accordons plus de valeur au plaisir présent qu'au plaisir futur, et au plaisir qui arrivera bientôt qu'à celui plus lointain. On peut dire -- cela n'est pas dit par Locke -- que le taux d'intérêt est une mesure quantitative du discount qui doit être appliqué aux plaisirs futurs. Si la perspective de dépenser $1000 dans un an était aussi délicieuse que la pensée de les dépenser aujourd'hui, il ne serait pas nécessaire que je sois rémunéré pour retarder mon plaisir.

Locke admet que les croyants dévots souvent commettent des péchés qui, selon leurs propres croyances, les mettent en danger d'aller en enfer. Nous connaissons tous des gens qui repoussent le moment d'aller chez le dentiste au risque de souffrir bcp plus quand il faudra se résoudre à y aller, ce qui n'est pas un calcul rationnel. Ainsi, même si la recherche du plaisir ou de l'évitement de la peine est notre motivation, il faut ajouter que les plaisirs perdent de leur attractivité et les peines de leur caractère effrayant à proportion de leur distance dans l'avenir [euh, c'est une vision très rudimentaire des calculs de discount dans lesquels R. s'est lancé un peu plus haut].

Puisque c'est seulement à long terme que, selon Locke, l'intérêt personnel et l'intérêt général coïncident, il devient important que les hommes soient guidés, autant que faire se peut, par leurs intérêts à long terme. Autrement dit, les hommes doivent être prudents. La prudence est la vertu, plus que toute autre, qui doit être recommandée, car toute erreur par rapport à la vertu est une erreur par rapport à la prudence.

Souligner l'importance de la prudence [et donc de la vertu qui consiste à être prudent, à prêter attention à l'avenir à long terme] est une caractéristique du libéralisme. C'est lié à l'essor du capitalisme, car le prudent s'enrichit tandis que l'imprudent s'appauvrit ou reste pauvre. C'est lié aussi à certaines formes de piété protestante : pratiquer la vertu en vue d'accéder au royaume des cieux est très similaire à épargner pour investir.

[On voit que l'empirisme et la théorie de la connaissance de Locke ont anticipé :

-- Adam Smith (1723-1790), L'origine de la richesse des nations

-- Max Weber (1864-1920), L'éthique du protestantisme

-- (dans une moindre mesure) la pensée scientifique moderne, toute l'approche par la construction de modèles à partir de perceptions

Pas mal pour un philosophe de second plan comme le présente R. ! (cf. "La première exposition complète de la philosophie libérale se trouve chez Locke, le plus influent, mais certainement pas le plus profond, des philosophes modernes." dans le chapitre précedent).]


La croyance en l'harmonie entre les intérêts privés et publics est aussi une caractéristique du libéralisme. Elle a perduré longtemps après la fondation théologique qu'elle trouve chez Locke.

Locke déclare que la liberté est liée à la nécessité de poursuivre le vrai bonheur et au gouvernement de nos passions. Il dérive cette opinion de sa doctrine selon laquelle les intérêts privés et publics sont identiques à long terme, bien que pas nécessairement sur de courtes périodes. Il découle de cette doctrine que, étant donné une communauté de citoyens qui sont tous à la fois pieux et prudents, ils agiront tous, s'ils sont libres, de façon à promouvoir le bien public.

Il n'y aura pas besoin de loi humaine pour les restreindre, puisque les lois divines suffiront. L'homme jusqu'ici vertueux qui serait tenté de devenir un hors-la-loi se dira : "Je peux échapper à la punition humaine, mais je ne pourrai pas échapper à la punition entre les mains du Magistrat divin." En conséquence, il renoncera à son sinistre projet, et continuera à vivre vertueusement comme s'il était sûr autrement d'être pris par la police. La liberté légal, donc, n'est complètement possible que là où la prudence et la piété sont universelles ; ailleurs, les restrictions imposées par le code civil sont indispensables.

Locke répète fréquemment que la moralité peut être démontrée, mais il ne développe pas cette idée autant qu'on pourrait le souhaiter. Le passage le plus important est le suivant :

[je ne traduis pas car le style de Locke est l'un des plus lourds que j'aie jamais lus, et me donne des migraines, mais on a compris ce qu'il veut dire]

"Morality capable of demonstration. The idea of a Supreme Being, infinite in power, goodness, and wisdom, whose workmanship we are, and on whom we depend; and the idea of ourselves, as understanding, rational beings, being such as are clear in us, would, I suppose, if duly considered and pursued, afford such foundations of our duty and rules of action as might place morality among the sciences capable of demonstration: wherein I doubt not, but from selfevident propositions, by necessary consequences, as incontestable as those in mathematics, the measures of right and wrong might be made out, to any one that will apply himself with the same indifference and attention to the one as he does to the other of these sciences. The relation of other modes may certainly be perceived, as well as those of number and extension: and I cannot see why they should not also be capable of demonstration, if due methods were thought on to examine or pursue their agreement or disagreement. 'Where there is no property, there is no injustice,' is a proposition as certain as any demonstration in Euclid: for the idea of property being a right to anything, and the idea to which the name 'injustice' is given being the invasion or violation of that right, it is evident that these ideas being thus established, and these names annexed to them, I can as certainly know this proposition to be true as that a triangle has three angles equal to two right ones. Again: 'No government allows absolute liberty:' the idea of government being the establishment of society upon certain rules or laws, which require conformity to them; and the idea of absolute liberty being for any one to do whatever he pleases: I am as capable of being certain of the truth of this proposition as of any in the mathematics." (* Op. cit., Book IV, Ch. III, Sec. 18. )

Ce passage est énigmatique car, à première vue, il semble dire que les lois morales dépendent de décrets divins ; mais en même temps, dans les exemples qu'il donne il est suggéré que les règles morales sont analytiques. Je suppose que, en fait, Locke pensait que certaines parties de la l'éthique étaient analytiques, et d'autres dépendaient des décrets divins. Une autre énigme est que les exemples donnés ne semblent pas du tout être des propositions éthiques.

Il y a une autre difficulté qu'on souhaiterait voir abordée. Il est généralement soutenu par les théologiens que les décrets de Dieu ne sont pas arbitraires, mais sont inspirés par Sa propre bonté et Sa propre sagesse. Cela demande qu'il y ait des concepts de bonté et de sagesse précédant les décrets de Dieu, qui Le conduise à s'y conformer. Ce que ces concepts pourraient bien être, on ne le trouvera pas chez Locke. Ce qu'il dit est que l'homme prudent agira de telle et telle façon, car sinon Dieu le punirait ; mais il laisse complètement dans l'obscurité pourquoi une punition devrait être attachée à certains actes et pas à leurs opposés.

Critique finale de l'éthique de Locke

Les doctrines éthiques de Locke ne sont, bien sûr, pas défendables.

[En effet une doctrine qui recommande la vertu seulement pour ne pas se faire punir par Dieu, ou attraper par la police, est une éthique bien pauvre.]

Hormis le fait qu'il y a quelque chose de révoltant dans un système qui regarde la prudence comme la seule vertu, il y a d'autres objections moins émotionnelles qu'on peut aussi faire contre sa théorie.

Tout d'abord, dire que les hommes ne recherchent que le plaisir est mettre la charrue avant les boeufs. Tout ce que je peux désirer, j'éprouverai du plaisir en l'obtenant ; mais en règle générale le plaisir est dû au désir, et non le désir au plaisir. Il est possible, comme chez les masochistes, de désirer de la douleur ; dans ce cas, il y aura encore du plaisir dans la gratification du désir, mais mélangé à son opposé.

Même dans la propre doctrine de Locke ce n'est pas le plaisir en tant que tel qui est désiré, puisqu'un plaisir à court terme est préféré à un plaisir égal mais advenant plus tard.

[Ces modèles du comportement humain fondés sur la recherche du plaisir et l'évitement de la douleur, puis les raisonnements sur le discount (!), sont plus ou moins insipides. Ils ne sont pas totalement creux, mais donnent le sentiment de passer à côté de beaucoup de choses, et rationnaliser platement des choses élevées. C'est peut-être aussi une des caractéristiques du libéralisme.]

Si la moralité doit être déduite de la psychologie du désir, comme Locke et ses disciples cherchent à le démontrer, il n'y a pas de raison pour critiquer la préférence donnée à un plaisir proche comparé à un plaisir plus lointain, ou pour recommander la prudence comme devoir moral. Son argument, résumé, est : "Nous désirons seulement le plaisir. Mais, en fait, les hommes désirent, non le plaisir en tant que tel, mais le plaisir immédiat. Cela contredit notre doctrine qu'ils désirent le plaisir en lui-même, et est donc mauvais."

Presque tous les philosophes, dans leurs systèmes éthiques, commencent par exposer une doctrine qui est fallacieuse, puis raisonnent en disant que la mauvaiseté consiste à agir d'une manière qui montre que la doctrine est fausse, ce qui serait impossible si la doctrine était juste.

De cette façon de procéder, Locke est un bon exemple.