HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE OCCIDENTALE, par Bertrand Russell, © 1945

III.1.3 : MACHIAVEL

La Renaissance, bien qu'elle ne produisît aucun philosophe théorique d'importance, produisit un homme de suprême éminence en philosophie politique, Nicolas Machiavel [en italien, Niccolò Machiavelli]. Conventionnellement, il est de bon ton d'être choqué par lui, et il est certainement parfois choquant. Mais beaucoup d'autres hommes le seraient tout autant s'ils étaient libres d'écrire ce qu'ils pensent et non du baratin. Sa philosophie politique est scientifique et empirique, basée sur son expérience des affaires, proposant des moyens pour atteindre certaines fins qu'on s'est assignées, sans se préoccuper de savoir si ces fins doivent être considérées comme bonnes ou mauvaises. Quand, à l'occasion, il s'autorise à mentionner les fins qu'il désire, elles méritent tout à fait d'être applaudies.


Nicolas Machiavel

Tout le caractère tordu qui est attaché à son nom est dû à l'indignation d'hypocrites qui haïssent l'admission franche d'actions détestables [qu'ils accomplissent fréquemment, pour s'enrichir ou gagner le pouvoir, mais en cherchant à les cacher]. Il n'en demeure pas moins, il est vrai, qu'une partie de l'oeuvre de Machiavel suscite une vraie critique, mais en ce qu'il dit d'authentiquement contestable [pour un esprit moderne] il n'est que l'expression de son époque. Une telle honnêteté intellectuelle portant sur la malhonnêteté politique aurait été difficilement concevable à n'importe quelle autre époque dans n'importe quel autre pays, à l'exception peut-être de la Grèce antique. [Et à l'exception d'aujourd'hui en Occident, et ailleurs ! Je donnais de tels conseils à l'un des candidats à la mairie de Paris durant l'été 2019.]

En Grèce antique, en effet, parmi des hommes qui devaient leur éducation théorique aux sophistes et leur entraînement pratique aux guerres entre petits Etats, comme en Italie de la Renaissance, la conséquence de cette situation politique [confuse et turbulente] était l'apparition d'individus de génie.

Eléments biographiques sur Machiavel

Machiavel (1467-1527) était un Florentin, dont le père, un juriste, n'était ni riche ni pauvre. Quand il avait entre vingt et trente ans, Savonarole dominait Florence ; sa fin misérable fit une forte impression sur Machiavel, car il remarque que "tous les prophètes armés ont réussi leur conquête, et tous ceux sans armes l'ont raté", donnant Savonarole comme un exemple du second type. Dans le premier type, il mentionne Moïse, Cyrus, Thésée et Romulus. C'est typique de la Renaissance que le Christ ne soit pas mentionné.

Juste après l'exécution de Savonarole, Machiavel obtint un poste mineur dans le gouvernement de Florence (1498). Il resta au service de la ville, avec parfois des missions diplomatiques importantes, jusqu'à la restauration des Médicis en 1512 ; alors, s'étant opposé à eux, il fut arrêté, mais acquitté, et autorisé à se retirer et vivre à la campagne non loin de Florence. car

Il devint écrivain, faute d'autre occupation. Son livre le plus célèbre, "Le Prince", fut écrit en 1513, et dédié à Laurent le Magnifique, car Machiavel espérait (en vain, il s'avéra) regagner les faveurs des Médicis. Le ton de l'ouvrage est sans doute influencé par son but pratique ; son autre ouvrage plus long, "Les Discours", qu'il rédigeait en parallèle, est clairement plus républicain et libéral. Il annonce, au début du Prince, qu'il ne parlera pas de république dans ce livre, puisqu'il traite le sujet ailleurs. Ceux qui ne lisent pas aussi ses Discours n'auront qu'une vision partielle de sa doctrine.

Ayant échoué à rentrer dans les bonnes grâces des Médicis, Machiavel fut contraint de continuer à écrire. Il vécut dans sa retraite à la campagne jusqu'à sa mort, l'année du sac de Rome par les troupes de Charles Quint (1527). Cette année-là peut aussi être prise pour marqueur de la fin de la Renaissance italienne.

"Le Prince"

L'objectif du Prince est de découvrir, à partir de l'histoire et d’événements contemporains, comment les principautés sont gagnées, comment elles sont conservées, et comment elles sont perdues. L'Italie du quinzième siècle offrait une multitude d'exemples, grands et petits. Peu de dirigeants étaient légitimes ; même les papes, dans de nombreux cas, avait assuré leur élection par des moyens corrompus. Les règles pour atteindre le succès n'étaient pas tout à fait les mêmes que ce qu'elles devinrent plus tard en des temps plus apaisés, car personne n'était choqué par la cruauté et les traîtrises [en Italie du Quattrocento] qui auraient disqualifié un homme au dix-huitième ou au dix-neuvième siècle. Peut-être que notre époque, à nouveau, peut mieux apprécier Machiavel, car certains des plus grands succès actuels ont été atteints par des méthodes aussi viles que celles employées lors de la Renaissance italienne. Machiavel aurait applaudit, en artiste connaisseur de la conquête du pouvoir, l'incendie du Reichstag par Hitler, sa purge du parti en 1934, et la rupture de ses engagements de Munich. 

César Borgia, le second fils d'Alexandre VI, est hautement loué [par Machiavel]. Son problème était compliqué : premièrement, par la mort de son frère, devenir le seul bénéficiaire de l'ambition dynastique de son père [le pape Alexandre VI..]; deuxièmement, conquérir par la force, au nom du pape, des territoires qui devraient à la mort d'Alexandre, lui appartenir en propre et non aux Etats pontificaux ; troisièmement, manipuler le Collège des cardinaux afin que le prochain pape soit son ami. Il s'attela à ces buts avec beaucoup d'adresse ; par son expérience pratique, dit Machiavel, un nouveau prince devrait déduire des préceptes. César échoua, il est vrai, mais seulement à cause de "l'extraordinaire malignité de la chance". Il se trouva quand son père mourut qu'il était lui-même gravement malade ; quand il fut rétabli, ses ennemis avaient organisé leurs forces, et son plus farouche opposant avait été élu pape. Le jour de son élection, César dit à Machiavel qu'il [César] avait tout prévu, "sauf qu'il n'avait pas imaginé qu'à la mort de son père, il serait lui-même à l'article de la mort".


sar Borgia, par Altobello Melone, 1513

Machiavel, qui était parfaitement au courant de toutes les horreurs que César avait perpétrées, résume ainsi : "Passant en revue ainsi toutes les actions du Duc [c'est-à-dire César], je ne trouve rien à blâmer, au contraire, je me sens tenu, comme je l'ai fait, de le donner en exemple à imiter par tous ceux qui, par la fortune et par les armes d'autres, ont accédé au pouvoir."

Il y a dans "Le Prince" le chapitre "Des principautés ecclésiastiques" qui est intéressant pour la raison suivante. Quand on considère ce qu'il écrit par ailleurs, dans "Les Discours", ce chapitre dissimule manifestement une partie de la pensée de Machiavel. Il ne fait pas de doute que la raison de cette dissimulation est que "Le Prince" était destiné à plaire aux Médicis, et que, lors de sa rédaction, un Médicis venait justement d'être élu pape (Léon X). Sur les principautés ecclésiastiques, il dit dans Le Prince, que la seule difficulté est de les acquérir, car, une fois acquises, elles sont défendues par les anciennes coutumes religieuses, qui conservent aux princes leur pouvoir quelle que soit la façon dont ils se comportent. Leurs princes n'ont pas besoin d'armées (dit Machiavel), parce que "ils sont maintenus par des causes supérieures, que l'esprit humain ne peut pas atteindre". Ils sont "exaltés et maintenus par Dieu", et "ce serait l'oeuvre d'un homme présomptueux et fou de les remettre en question." Néanmoins, continue-t-il, il est permis de se demander par quels moyens Alexandre VI a si considérablement accru le pouvoir temporel du pape.

"Les Discours"

La discussion des pouvoirs papaux dans les Discours est plus longue et plus sincère. Ici il commence par placer les hommes éminents dans une hiérarchie éthique. Les meilleurs, dit-il, sont les fondateurs de religion ; ensuite viennent les fondateurs de monarchies et de républiques ; ensuite les hommes de lettres. Ceux-ci sont bons. Mais les destructeurs des religions, les renverseurs de républiques et de royaumes, les ennemis de la vertu ou des lettres, sont mauvais. Ceux qui établissent des tyrannies sont malveillants et nocifs, y compris Jules César ; en revanche Brutus était bon. (Le contraste entre cette vision des choses et celle de Dante montre l'effet de la littérature classique.)

Il soutient que la religion doit avoir une place prééminente dans l'Etat, pas parce qu'elle détiendrait la vérité, mais parce que c'est un ciment social ; les Romains avaient raison de prétendre croire en les augures, et de punir ceux qui n'y prêtaient pas attention.

Ses critiques de l'Eglise de son époque sont de deux sortes : 1) par sa conduite repoussante elle a miné la croyance religieuse, et 2) les pouvoirs temporels du pape, avec la politique à laquelle ils conduisent, empêchent l'unification de l'Italie.

Ces critiques sont exprimés avec une grande vigueur. "Plus le peuple est proche de l'Eglise de Rome, qui est à la tête de notre religion, moins il est religieux... Sa ruine et son châtiment approchent... Nous, Italiens, devons à l'Eglise de Rome et ses prêtres d'être devenus irréligieux et mauvais ; mais elle est la cause de quelque chose d'encore plus grave et qui causera notre ruine, c'est que l'Eglise a maintenu et maintient encore notre pays divisé." (C'est resté vrai jusqu'en 1870.)

Quand on lit de tels passages, on suppose que l'admiration de Machiavel pour César Borgia l'était seulement pour ses talents, pas pour ses objectifs. L'admiration des talents, et des actions qui conduisent à la renommée, était considérable à l'époque de la Renaissance. Ce genre de sentiment, bien sûr, a toujours existé ; nombre d'ennemis de Napoléon admiraient avec enthousiasme le stratège militaire. Mais dans l'Italie du temps de Machiavel l'admiration quasi-artistique de la dextérité était encore plus grande qu'aux époques précédentes ou à celles qui suivirent. Ce serait une erreur d'essayer de la rendre cohérente avec les buts politiques que Machiavel considérait comme les plus importants ; les deux choses, l'admiration pour le talent à atteindre un but quel qu'il soit, et le désir patriotique pour l'unification de l'Italie, coexistaient dans son esprit, et n'étaient en aucune manière intégrés en une synthèse cohérente.

C'est pourquoi il peut louer César Borgia pour son intelligence politique pratique, et le blâmer de maintenir l'Italie troublée. Le caractère parfait selon Machiavel, suppose le lecteur, serait un homme aussi intelligent et sans scrupule que César Borgia pour ce qui est des moyens, mais visant d'autres buts. Le Prince s'achève par un appel vibrant aux Médicis pour libérer l'Italie des "barbares" (c'est-à-dire les Français et les Espagnols), dont la domination "pue". Dans l'esprit de Machiavel un tel travail ne serait pas entrepris [par les Médicis, qu'il exhorte à l'entreprendre] pour des motifs altruistes, mais pour l'amour du pouvoir et, plus encore, de la renommée.

Discussion des deux ouvrages

Le Prince

Le Prince est tout à fait explicite dans sa répudiation de la morale courante quand il s'agit de juger la conduite des dirigeants. Un dirigeant périra s'il est toujours bon ; il doit être malin comme un renard et orgueilleux comme un lion. Il y a un chapitre (le 19e) intitulé : "De quelle manière les princes doivent-ils garder la foi." Nous apprenons qu'ils doivent garder la foi quand c'est bénéfique pour eux, mais pas autrement. Un prince doit à l'occasion être sans foi. [La langue française est truffée d'ambiguïtés, mais c'est en gros ce que Russell veut dire de ce que dit Machiavel.]

"Mais il est nécessaire d'être capable de bien déguiser ce caractère, et d'être un grand acteur et dissimulateur ; et les hommes sont tellement simplement et tellement prêts à obéir aux nécessités présentes, que quelqu'un qui trompe trouvera toujours des gens qui s'autorisent à être trompés. Je vais mentionner seulement un exemple moderne. Alexandre VI ne fit jamais rien d'autre que de tromper les gens, il ne pensa à rien d'autre, et trouva souvent l'occasion de le faire ; aucun homme ne fut plus capable de donner des assurances, et d'affirmer des choses avec des serments plus inébranlables, et aucun homme ne les respecta moins ; et pourtant, il réussit toujours dans ses tromperies, car il connaissait bien cet aspect des choses [que je viens de décrire]. Il n'est pas nécessaire par conséquent pour un prince d'avoir toutes les qualités citées plus haut [les vertus conventionnelles], mais il est tout à fait nécessaire de sembler les avoir."

[Cela fait immanquablement penser à beaucoup d'hommes politiques français qui ont atteints le pouvoir suprême aux XXe et XXIe siècles.]

Il poursuit en disant, qu'avant tout, un prince doit sembler avoir de la religion.

Les Discours

Le ton des Discours, qui officiellement sont un commentaire sur Tite-Live, est très différent. Il y a des chapitres entiers qui semblent presque entièrement sortis de la plume de Montesquieu ; la plupart du livre aurait pu être lu avec approbation par un libéral du XVIIIe siècle. La doctrine de la "balance des pouvoirs" est exposée explicitement. Les princes, les nobles, et le peuple doivent tous prendre part à l'élaboration de la constitution ; "ensuite ces trois pouvoirs se maintiendront en équilibre" [chacun étant empêché par les deux autres de devenir trop grand]. La constitution de Sparte, établie par Lycurgue, était la meilleure, parce qu'elle incarnait la plus parfaite balance ; celle de Solon était trop démocratique, et par conséquent conduisit à la tyrannie de Pisistrate ; la constitution romaine était bonne, grâce au conflit entre le Sénat et la plèbe.

Le mot "liberté" est utilisé à travers tout l'ouvrage pour dénoter quelque chose de précieux, bien que ce que l'auteur veuille donner comme sens à ce mot n'est pas clair. Cela, bien sûr, vient de l'Antiquité, et fut transmis aux XVIIIe et XIXe siècles. "La Toscane a préservé ses libertés, car elle ne contient aucun château ou gentleman." ("Gentleman" est bien sûr une mauvaise traduction, mais elle est amusante, dans le contexte de la brutalité initiale de la Renaissance italienne.) Il semble reconnu que la liberté politique demande une certaine sorte de vertu personnelle de la part des citoyens. En Allemagne seule, nous dit-on, la probité et la religion sont encore courantes et par conséquent en Allemagne il y a de nombreuses républiques. En général, le peuple est plus sage et plus constant que les princes, bien que Tite-Live et la plupart des autres auteurs maintiennent le contraire [dont moi, A.C.]. Ce n'est pas sans bonne raison qu'on dit que "la voix du peuple est la voix de Dieu".

Il est intéressant d'observer comme la pensée politique des Grecs et des Romains, dans leur époque républicaine, acquit une nouvelle actualité au XVe siècle en Italie qu'elle n'avait plus eue en Grèce depuis Alexandre, ou à Rome depuis Auguste. Les néoplatoniciens, les Arabes, et les scolastiques prirent un intérêt passionné à la métaphysique de Platon et Aristote ["le sens de l'homme", "son âme", "sa forme", "les universaux", "les idées parfaites", "Dieu", "la transmigration des âmes", "l'immortalité", "l'au-delà", "la vertu individuelle", "le Bien", "l'Un", "le Mal", etc., etc.] mais aucun à leurs écrits politiques.

Cela s'explique parce que les systèmes politiques de l'âge des cités-Etats avaient complètement disparus. La croissance des cités-Etats en Italie alla de pair avec un renouveau de l'érudition, et permit aux humanistes de tirer profit des théories politiques des Grecs et des Romains républicains.

L'amour de la "liberté" et la théorie de l'équilibre des pouvoirs, arrivèrent à la Renaissance venant directement de l'Antiquité, et à notre époque moderne en venant directement de la Renaissance.

[L'âge des monarchies absolues correspondrait, dans ces parallèles intéressants, à l'âge des empires, c'est-à-dire des pouvoirs les plus éloignés de la république.

On notera qu'au XXIe siècle, la géopolitique mondiale montre la résurgence des hommes forts, dont l'exercice du pouvoir est non-démocratique.

Il y aurait ainsi au cours de l'histoire sur 2500 ans une alternance entre pouvoir démocratique et pouvoir absolu.]

Cet aspect de la pensée de Machiavel est au moins aussi important que la célèbre "immoralité" des doctrines exposées dans Le Prince.

Absence totale de référence à Dieu

Il faut observer que Machiavel ne fonde jamais aucun argument politique sur des considérations chrétiennes ou bibliques. Les auteurs du Moyen Âge avaient une conception du pouvoir "légitime", qui était celui du pape et de l'empereur, ou qui en était dérivé, d'origine divine. Les auteurs au nord des Alpes, même aussi tardifs que John Locke, font encore référence à ce qui s'est passé dans le Jardin d'Eden, et pensent qu'ils peuvent ainsi en déduire que certaines sortes de pouvoir sont "légitimes". Chez Machiavel il n'y a aucune telle conception. Le pouvoir est pour ceux qui ont l'habilité requise pour s'en emparer dans une compétition libre.

[Même si je n'utilise pas non plus le concept de divinités ou de Dieu -- ce dernier étant pour moi aujourd'hui un concept sociologique, pour justifier des choix sociologiques par les individus (généralement de conformisme), et pour dire "ce qui doit être" par les sociétés --, on notera que les "analyses politiques modernes" de Machiavel consistent à dire que le pouvoir revient légitimement à celui qui a réussi à tuer tous ses concurrents, y compris ses frères le cas échéant. Le progrès, si progrès il y a, est mince.]

Sa préférence pour un gouvernement populaire n'est pas fondée sur une quelconque idée de "droits", mais sur l'observation que les gouvernements populaires sont moins cruels, moins dénués de scrupules et moins inconstants que les tyrannies.

[Là encore, on peut souligner que Machiavel tout en étant intéressant n'est pas dénué de naïveté. Les "gouvernements populaires" "qui ont sa préférence" se sont toujours avérés dans l'histoire, quand on les a essayés, soit des oligarchies qui n'en portent pas le nom (France en 2019), soit des systèmes qui ont conduit à une tyrannie (cf les dérives un peu partout dans le monde vers les hommes forts en 2019).]

Synthèse

Essayons de faire une synthèse (ce que Machiavel lui-même n'a pas fait) des parties "morales" et "immorales" de sa doctrine. Dans ce qui suit, j'exprime non pas ma propre opinion, mais les opinions qui sont explicitement ou implicitement les siennes.

Il y certains biens politiques, dont trois sont particulièrement importants : l'indépendance nationale, la sécurité, et une constitution bien conçue. La meilleure constitution est celle qui répartit les droits légaux entre le prince, les nobles et le peuple en proportion de leur pouvoir réel, car sous une telle constitution les révolutions victorieuses sont difficiles et donc la stabilité est possible ; mais, pour des raisons de stabilité, il est plus judicieux de donner davantage de pouvoir au peuple. Voilà pour ce qui concerne les buts.

Mais il y a aussi, en politique, la question des moyens. Il est futile de poursuivre une fin, c'est-à-dire un but, politique par des méthodes qui sont condamnées à échouer ; si le but poursuivi est bon, nous devons choisir des moyens adéquats pour l'atteindre. La question des moyens peut être traitée avec une approche purement scientifique, sans considération sur la valeur morale ou l'absence de valeur morale des fins. "Le succès" veut dire l'accomplissement de votre objectif, quel qu'il soit. S'il existe une science du succès, elle peut être étudiée aussi bien dans les succès des gens malveillants que dans ceux des gens bienveillants -- et même mieux dans les premiers, car les exemples de pécheurs qui ont atteint leurs buts sont plus nombreux que les exemples de saints qui ont réussi. Mais la science, une fois établie, sera tout aussi utile au saint qu'au pécheur. Car le saint, s'il s'occupe de politique, doit souhaiter, autant que le pécheur, d'atteindre la réussite.

Le pouvoir

La question est en dernier ressort celle du pouvoir. Pour atteindre une fin politique, le pouvoir, d'une sorte ou d'une autre, est nécessaire. Ce fait d'évidence est dissimulé derrière des slogans, comme "le droit prévaudra" ou "le triomphe du mal sera éphémère". Si le côté que vous jugez détenir le bien l'emporte, c'est parce qu'il a un pouvoir supérieur. Il est vrai que le pouvoir, souvent, dépend de l'opinion publique, et l'opinion publique de la propagande ; il est vrai, aussi, que c'est un avantage, dans une campagne de propagande, de sembler plus vertueux que votre adversaire, et que l'une des façons d'apparaître vertueux est de l'être. C'est pourquoi, il arrive parfois que la victoire aille du côté qui a le plus de ce que le grand public considère comme de la vertu. Nous devons accorder à Machiavel que cela a été un facteur important dans la croissance du pouvoir de l'Eglise aux 11e, 12e et 13e siècles, et dans le succès de la Réforme au 16e siècle.

Mais il y a des limitations importantes. Tout d'abord, ceux qui se sont emparés du pouvoir, en contrôlant la propagande, font en sorte que leur parti apparaisse vertueux ; personne, par exemple, ne peut mentionner les péchés d'Alexandre VI dans une école catholique de New York ou Boston. En second lieu, il y a des périodes de chaos durant lesquelles la malhonnêteté fréquemment donne l'avantage ; la période de Machiavel était un exemple. Durant ces périodes, il y a une tendance au développement du cynisme, qui conduit les hommes à absoudre n'importe quel comportement pourvu qu'il soit payant. Même durant ces périodes, comme le dit Machiavel lui-même, il est souhaitable de présenter l'apparence de la vertu aux yeux d'un public ignorant.

Rôle des institutions politiques

On peut pousser la question un peu plus loin. Machiavel pense que les hommes civilisés sont presque certainement des égoïstes sans scrupules. Si un homme souhaite établir une république, dit-il, il trouverait cela plus facile avec des montagnards qu'avec des habitants d'une grande ville, puisque les seconds seraient déjà corrompus. (Il est curieux de trouver déjà chez lui cette anticipation de Rousseau. Ce serait amusant, sinon totalement faux, d'interpréter Machiavel comme un romantique déçu.) Si un homme est sans scrupule et égoïste, sa meilleure ligne de conduite dépendra de la population dans laquelle il doit opérer.

L'Eglise de la Renaissance choquait tout le monde, mais c'est au nord des Alpes qu'elle choqua suffisamment de gens pour produire la Réforme. A l'époque où Luther commença sa révolte, les revenus de la papauté dépassaient sans doute ce qu'ils auraient été si Alexandre VI et Jules II avaient été plus vertueux, et si cela est vrai, c'est à cause du cynisme de l'Italie de la Renaissance. Il s'ensuit que les politiciens se comporteront mieux quand ils dépendent d'une population vertueuse que quand ils dépendent d'une population qui est indifférente aux considérations morales : ils se comporteront mieux aussi dans une communauté dans laquelle la connaissance de leurs crimes, s'ils en ont commis, peut être largement diffusée, que dans une où il y a une stricte censure sous leur contrôle. Une certaine quantité de malfaisance peut, bien sûr, toujours être accomplie par l'hypocrisie, mais la quantité peut être considérablement réduite par des institutions adaptées.

Limitations de la pensée de Machiavel, et défis à venir

La pensée politique de Machiavel, comme celle de la plupart des Anciens, est à un égard peu profonde. Il s'occupe des grands législateurs, comme Lycurgue ou Solon, qui sont supposés créer une communauté à partir de rien, en prêtant peu d'attention à ce qui se passait avant. La conception d'une communauté comme un organisme vivant et en développement constant, sur lequel l'homme d'Etat a une influence limitée, est essentiellement une conception moderne, et elle a été considérablement renforcée par la théorie de l'évolution. On ne trouvera pas plus cette façon de voir chez Machiavel que chez Platon.

On peut, cependant, soutenir que cette vision d'une société évolutive, bien que vraie dans le passé, ne s'applique plus aujourd'hui, mais doit, à présent et dans l'avenir, être remplacée par une vision beaucoup "mécanistique". [Ecrit entre 1940 et 1945.]

En Russie et en Allemagne de nouvelles sociétés ont été créées, de manière tout à fait comparable à ce qu'a fait le mythique Lycurgue pour le système politique et législatif de Sparte. L'ancien législateur était un mythe bienveillant ; le législateur moderne est une réalité terrifiante.

Le monde est redevenu beaucoup plus comme celui de Machiavel qu'il n'était avant [R. n'est pas clair sur quelles périodes il veut dire par "avant" ; sans doute "de la Renaissance à 1914"]. L'homme moderne qui espère réfuter la philosophie de Machiavel doit réfléchir plus profondément qu'il ne semblait nécessaire au XIXe siècle.