HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE OCCIDENTALE, par Bertrand Russell, © 1945

III.1.4 : ERASME ET MORE

Dans les pays du Nord des Alpes la Renaissance commença plus tard qu'en Italie, et rapidement devint enchevêtrée avec l'autre grande évolution spirituelle de l'époque que fut la Réforme. Mais il y eut une brève période au début du 16e siècle, durant laquelle la nouvelle façon de voir les choses et d'apprendre fut vigoureusement disséminée en France, en Angleterre et en Allemagne, sans se retrouver prise dans les querelles théologiques. Cette Renaissance nordique fut à de nombreux égards différente de celle italienne. Elle ne fut ni anarchique ni immorale ; au contraire, elle fut associée à la piété et la vertu publique. Elle se consacra en particulier avec intérêt à l'application de standards d'érudition à la Bible, en produisant un texte plus proche des sources que la Vulgate. Elle fut moins brillante et plus solide que sa progénitrice italienne, moins concernée par la démonstration personnelle d'érudition [comme Lorenzo Valla ou Poggio Bracciolini], et davantage soucieuse de répandre le savoir aussi largement que possible.

Deux hommes, Erasme et Sir Thomas More, serviront d'exemples de la Renaissance nordique. C'était des amis proches, et ils avaient beaucoup en commun. Tous deux avaient une grande érudition, quoique More moins qu'Erasme ; tous deux détestaient la philosophie scolastique ; tous deux s'efforçaient de faire advenir une réforme ecclésiastique de l'intérieur, mais déplorèrent le schisme protestant quand il arriva ; tous deux étaient spirituels, avec le sens de l'humour, et des écrivains talentueux. Avant la révolte de Luther, ils étaient des chefs de file de la pensée, mais après lui le monde était devenu trop violent, de part et d'autre, pour des hommes de leur sorte. More fut un martyr [décapité par Henri VIII], et Erasme sombra dans l'inefficacité.

Ni Erasme ni More n'étaient des philosophes au sens strict du terme. La raison pour laquelle je parle d'eux néanmoins dans le présent ouvrage est qu'ils illustrent le tempérament d'un âge pré-révolutionnaire, quand il y a une demande largement répandue pour une réforme modérée, et que des hommes timides n'ont pas encore été effrayés et poussés vers la réaction par des extrémistes. Ils illustrent aussi l'aversion pour tout ce qui est systématique en théologie ou philosophie, aversion qui caractérisait ceux qui rejetaient la scolastique.

Erasme

Erasme (1466-1536) est né à Rotterdam. (Pour la vie d'Erasme, j'ai suivi principalement l'excellente biographie de Johan Huizinga.) C'était un enfant illégitime, et il inventa une histoire romantique sur les circonstances de sa naissance. En réalité, son père était un prêtre, un homme d'un certain savoir, connaissant le grec. Ses parents moururent avant qu'il atteignît l'âge adulte, et ses gardiens (apparemment car ils s'étaient approprié son argent) l'encouragèrent à devenir moine dans le monastère de Steyr, une étape de sa vie qu'il regretta le restant de ses jours. L'un de ses gardiens était un maître d'école, mais connaissait moins de latin que n'en connaissait déjà Erasme quand il était écolier ; en réponse à une épître en latin du garçon, le maître d'école répondit : "Si tu écrivais une nouvelle fois aussi élégamment, je serais heureux d'ajouter un commentaire." [traduction approximative de "If you should write again so elegantly, please to add a commentary."]

En 1493, il devint secrétaire de l'évêque de Cambrai, qui était le chancelier de l'Ordre de la Toison d'Or. Cela lui offrit la possibilité de quitter le monastère et de voyager, quoique pas en Italie comme il l'aurait souhaité. Sa connaissance du grec était encore mince, mais c'était déjà un latiniste accompli ; il admirait en particulier Lorenzo Valla, pour son ouvrage sur les élégances de la langue latine. Il considérait la latinité comme tout à fait compatible avec une vraie dévotion, prenant en exemple Augustin et Jérôme -- oubliant apparemment le rêve de ce dernier où Notre Seigneur dénonçait Jérôme pour son goût de la lecture de Cicéron.

Il séjourna, pendant un temps, à l'Université de Paris, mais n'y trouva rien dont il pût profiter. Les beaux jours de l'université, du début de la scolastique jusqu'à Gerson et le mouvement conciliaire, étaient passés ; maintenant les vieilles disputes avaient quelque chose de desséché. Les Thomistes et les Scotistes, qui ensemble étaient appelés les Anciens, se disputaient avec les Occamistes, qui étaient appelés les Terministes, ou les Modernes. A la fin, en 1482, ils se réconcilièrent, et firent cause commune contre les humanistes, qui gagnaient du terrain à Paris en dehors des cercles universitaires. Erasme détestait les scolastiques, qu'ils considéraient comme surannés et archaïques. Il mentionna dans une lettre qu'alors qu'il voulait obtenir le titre de docteur, il s'efforça de ne rien dire d'élégant ou spirituel. Il n'aimait pas vraiment la philosophie, pas même Platon ni Aristote, bien qu'étant des Anciens il fallait parler d'eux avec respect.

En 1499, il fit son premier séjour en Angleterre, où il aima la mode de faire des bises aux filles. En Angleterre il noua des amitiés avec Colet et avec More, qui l'encouragèrent à entreprendre des travaux sérieux plutot que produire des pièces littéraires légères. Colet donnait des leçons sur la Bible sans connaître le grec ; Erasme, sentant qu'il aimerait travailler sur la Bible, considéra que la connaissance du grec était essentielle. Après avoir quitté l'Angleterre au début de 1500, il s'attela à la tâche d'apprendre le grec, bien qu'il fût trop pauvre pour se payer un professeur ; à l'automne 1502, il maîtrisait cette langue, et quand en 1506 il se rendit en Italie, il découvrit que les Italiens n'avaient rien à lui apprendre. Il décida d'éditer Saint Jérôme [qui avait traduit la Bible de sa version en grec -- la Septante -- vers le latin, produisant la Vulgate], et de donner une nouvelle traduction latine du Testament grec ; les deux tâches étaient achevées en 1516. La découverte d'erreurs dans la Vulgate fut par la suite utilisée par les Protestants dans leurs controverses avec les Catholiques [par exemple, est-ce "une vierge" ou bien "une jeune femme" qui donna naissance au Christ ?]. Il essaya aussi d'apprendre l'hébreu mais abandonna.

Eloge de la folie

Le seul livre d'Erasme qui soit encore lu de nos jours est l'Eloge de la folie. La conception du livre lui vint en 1509, pendant qu'il traversait les Alpes en route d'Italie en Angleterre. Il l'écrivit d'une traite à Londres, dans la maison de Thomas More, à qui il est dédié, avec la suggestion que c'est approprié puisque "moros" veut dire "fou". Dans ce livre la narratrice est la Folie elle-même ; elle chante ses propres louanges avec beaucoup d'allant, et son texte est rehaussé d'illustrations par Holbein. Elle aborde toutes les parties de la vie humaine, toutes les classes sociales et toutes les professions. Mais pour elle, l'espèce humaine mourra, car qui peut se marier sans folie ? Elle conseille, comme un antidote à la sagesse, de "prendre pour femme, une créature tellement inoffensive et stupide, et cependant si utile et commode, qu'elle puisse adoucir et assouplir le caractère morose des hommes". Qui peut être heureux sans flatterie ou sans amour de soi-même ? Pourtant un tel bonheur est une folie. Les hommes les plus heureux sont ceux qui sont le plus proches des brutes et se sont débarrassés de toute raison. Le plus grand bonheur est fondé sur l'illusion, étant donné que ce qui coûte le moins : il est plus facile de s'imaginer être un roi que de devenir roi dans la réalité. Erasme poursuit en se moquant de l'orgueil national et de la vanité professionnelle : presque tous les professeurs d'art et de science sont extraordinairement vaniteux, et dérivent leur bonheur de leur sentiment de supériorité. [C'est encore vrai de nos jours !]

Il y a des passages où la satire cède le pas à l'invective, et la Folie exprime alors les opinions sérieuses d'Erasme ; elles concernent les abus des ecclésiastiques. Les pardons et les indulgences, par lesquels les prêtres "calculent le temps de séjour de chaque âme au purgatoire" ; la vénération des saints, et même de la Vierge, "dont les dévots aveugles pensent qu'il est important de placer la Mère avant le Fils" ; les disputes de théologiens sur la Sainte Trinité et sur l'Incarnation ; la doctrine de la transsubstantiation ; les sectes scolastiques ; les papes, cardinaux et évêques -- tous sont férocement tournés en ridicule.

Particulièrement féroce est l'attaque contre les ordres monastiques : ce sont des "malades mentaux", qui ont très peu de religion en eux, et cependant "ont un grand amour d'eux-mêmes, et sont de profonds admirateurs de leur propre bonheur". Ils se comportent comme si tout ce en quoi consistait la religion était des détails futiles : "le nombre précis de noeuds nouant leurs sandales ; les différentes couleurs de leurs habits respectifs, et l'étoffe dont ils sont faits ; quelle longueur et quelle épaisseur doit avoir leur ceinture", et ainsi de suite. "Ce sera joli d'entendre leurs plaidoiries devant le grand tribunal : l'un se vantera, alors qu'il aime la viande, de s'être mortifié en ne mangeant que du poisson ; l'autre insistera qu'il a passé le plus clair de son temps sur terre dans des exercices de dévotion en chantant des psaumes... un autre encore, que pendant trois vingtaines d'années il ne toucha jamais une pièce de monnaie, sauf quand il portait une paire de gants épais." Mais le Christ les interrompra : "Malheur à vous, scribes et pharisiens [...] Je vous avais laissé un précepte, de vous aimer les uns les autres, ce que je n'entends personne citer pour dire qu'il l'a fidèlement appliqué." Cependant sur terre, ces hommes sont craints, car ils connaissent de nombreux secrets du confessionnal, et souvent en parlent à haute voix quand ils sont saouls.

Les papes ne sont pas épargnés. Ils devraient imiter leur Maître dans l'humilité et la pauvreté. "Leurs seules armes devraient être celles du Saint-Esprit ; et de celles-ci, en effet, ils font grand usage, par leurs interdits, leurs suspensions, leurs dénonciations, leurs antagonisme, leurs plus ou moins grandes excommunications, et les taureaux furieux qu'ils lâchent contre quiconque est l'objet de leurs anathèmes ; et ces très saints pères ne les émettent jamais plus fréquemment que contre ceux qui, à l'instigation du diable, et ne craignant pas la colère divine, tentent avec félonie et malveillance de diminuer et critiquer l'héritage de Saint Pierre."

Attitude vis-à-vis de la Réforme

On imaginerait, à la lecture de tels passages, qu'Erasme aurait avec joie accueilli la Réforme, mais il n'en est rien.

Le livre "Eloge de la Folie" s'achève sur la suggestion sérieuse que la vraie religion est une forme de folie. Sont présentées, à travers tout l'ouvrage, deux sortes de folie, l'une objet de louanges ironiques, l'autre de louanges sérieuses ; la sorte objet de louanges sérieuses est celle qui est montrée dans la simplicité chrétienne. Cette louange-là est cohérente avec le dégoût d'Erasme pour la philosophie scolastique et pour les docteurs en théologie dont le latin n'est pas classique. Mais il y a un aspect plus profond. C'est la première fois qu'apparaît en littérature, pour autant que je sache, la vision présentée plus tard par Rousseau dans son "Vicaire savoyard", selon laquelle la vraie religion vient du coeur, pas de la tête, et toute la théologie élaborée est superflue. Ce point de vue est devenu de plus en plus courant, et est à présent généralement accepté par les Protestants. C'est essentiellement une rejection de l'intellectualisme hellénique au profit du sentimentalisme du nord des Alpes.

Erasme, lors de son second séjour en Angleterre, y demeura cinq ans (1509-14), en partie à Londres et en partie à Cambridge. Il a joué un rôle considérable pour stimuler l'humanisme anglais. L'éducation dans les écoles privées anglaises est restée, jusqu'à récemment, exactement comme il l'aurait souhaité : de solides bases en grec et en latin, comportant non seulement de la version, mais aussi du thème en vers et en prose. La science, bien dominante jusqu'à 17e siècle, était considérée comme ne méritant pas l'attention d'un gentleman ou d'un futur ecclésiastique ; Platon devait être étudié, mais pas les sujets que Platon jugeait dignes d'être étudiés. Tout cela est dans le prolongement de l'influence d'Erasme.

Curiosité renouvelée pour le monde par les hommes de la Renaissance (du nord des Alpes)

Les hommes de la Renaissance avaient une immense curiosité ; "ces esprits, dit Huizinga, n'étaient jamais repus d'incidents frappants, de détails curieux, de raretés et d'anomalies." Mais ils cherchaient d'abord toutes ces choses, non pas dans l'observation du monde, mais dans les vieux livres. Erasme était intéressé par le monde, mais ne pouvait pas le digérer tel quel : il le lui fallait présenté en latin et en grec avant qu'il pût l'assimiler. Les récits [en anglais] de voyageurs étaient écartés, mais n'importe quelle merveille rapportée par Pline était crue. Graduellement, cependant, la curiosité quitta les livres pour se tourner vers le monde réel ; les hommes s'intéressèrent davantage aux sauvages et aux animaux étranges qu'ils découvraient [au 16e siècle], qu'à ceux décrits par les auteurs classiques. Caliban vient de Montaigne, et les cannibales de Montaigne viennent des voyageurs. "Les anthropophages et les hommes dont la tête poussait sous leurs épaules" avaient été vus par Othello, ils ne venaient pas de l'Antiquité.

C'est ainsi que la curiosité de la Renaissance, au départ livresque, devint peu à peu scientifique [c'est-à-dire attirée par l'observation sans préconception]. Une telle avalanche de nouveaux faits submergea tellement les hommes qu'ils ne purent, au départ, rien faire d'autre que de se laisser porter par le courant. Les anciens systèmes [d'explication du monde] étaient manifestement erronés ; la physique d'Aristote, l'astronomie de Ptolémée, et la médecine de Galien, ne pouvaient pas être ravalées pour y inclure les découvertes récentes qu'on avait faites. Montaigne et Shakespeare étaient contents avec la confusion : la découverte est un délice, et l'esprit de système son ennemi. Ce n'est pas avant le 17e siècle que la faculté intellectuelle de construction de systèmes explicatifs [= modèles scientifiques ; à ne pas confondre avec "une réalité ontologique"] rattrapa les nouvelles connaissances factuelles résultant de l'observation. Tout ceci cependant nous entraîne loin d'Erasme, pour qui Christophe Colomb était moins intéressant que les Argonautes.

Erasme était un incurable et sans vergogne homme du livre. Il écrivit un livre, "Enchiridion militis christiani", donnant des conseils aux soldats illettrés : ils devaient lire la Bible, mais aussi Platon, Ambroise, Jérôme et Augustin. Il rassembla une vaste collection de proverbes latins, auxquels, dans des éditions ultérieures, il ajouta beaucoup d'autres en grec ; son but à l'origine était de permettre aux gens d'écrire en latin à l'aide de petites phrases faciles. Il écrivit un livre qui eut beaucoup de succès intitulé "Livres des expressions", pour enseigner aux gens comment s'exprimer en latin dans la vie de tous les jours, comme par exemple quand on joue aux boules. C'était peut-être plus utile qu'il nous semble aujourd'hui. Le latin était la seule langue internationale, et les étudiants à l'université de Paris venaient des quatre coins de l'Europe occidentale. Il a dû souvent se trouver que la seule langue dans laquelle deux étudiants pouvaient converser ensemble était le latin.

Après la Réforme, Erasme vécut tout d'abord à Louvain, qui maintenait une stricte orthodoxie catholique, puis à Bâle, qui devint protestante. Chaque bord chercha à l'attirer à lui, mais pendant longtemps en vain. Il s'était lui-même, comme nous l'avons vu, vigoureusement exprimé contre les abus des ecclésiastiques et la scélératesse des papes ; en 1518, l'année même de la révolte de Luther, il publia une satire, intitulée "Julius exclusus", décrivant l'échec de Jules II à accéder aux cieux.

Mais la violence de Luther le repoussait, et il détestait la guerre. A la fin il rallia le camp des catholiques. En 1524, il écrivit un livre pour défendre le libre-arbitre, que Luther, suivant et exagérant Augustin, rejetait. Luther répliqua avec brutalité, et Erasme fut poussé à une réaction elle aussi excessive. De ce moment-là jusqu'à sa mort, il s'enfonça dans l'insignifiance. Il avait toujours été timide, et les temps n'étaient plus pour les gens timides. Pour les hommes honnêtes l'alternative était soit la victoire soit le martyre. Son ami Sir Thomas More fut poussé à choisir le martyre, et Erasme commenta : "Ah, si More ne s'était pas mêlé de ces affaires dangereuses [critiquer la position politico-religieuse d'Henry VIII], et s'il avait laissé les disputes théologiques aux théologiens." Erasme vécut trop longtemps [ses dates sont 1467-1536], jusque dans un âge où les nouvelles vertus et les nouveaux vices étaient l'héroïsme et l'intolérance, deux traits de caractères opposés au sien.

Thomas More

Sir Thomas More (1478-1535) était, en tant qu'homme, beaucoup plus admirable qu'Erasme, mais il est beaucoup moins important pour son influence. C'était un humaniste, mais aussi un homme d'une profonde piété. A Oxford, il s'attela à la tâche d'apprendre le grec, ce qui était à l'époque inhabituel, et il était soupçonné de sympathies pour les infidèles italiens [c'est-à-dire les libres-penseurs]. Les autorités, ainsi que son père, émirent des objections et il fut retiré de l'université. A ce moment-là il fut attiré par les Chartreux, pratiqua l'austérité physique extrême, et envisagea de rejoindre l'ordre. Il fut dissuadé de le faire, apparemment sous l'influence d'Erasme, qu'il rencontra pour la première fois à cette époque.

Son père était un juriste/avocat, et il décida d'embrasser la même profession que son père. En 1504, il était membre du Parlement, et le leader de l'opposition à la demande d'Henry VII [le prédécesseur et père d'Henry VIII] de lever de nouveaux impôts. Cette opposition fut couronnée de succès, mais le roi était furieux ; il envoya le père de More à la Tour de Londres, puis le relâcha, cependant, contre paiement de £100. A la mort du roi, en 1509, More retourna à l'exercice de la profession de juriste, et il gagna les faveurs d'Henry VIII. Il fut promu chevalier [= Knight] en 1514, et employé dans diverses missions d'ambassadeur. Le roi ne cessait de l'inviter à la cour, mais More ne cessait de refuser de venir ; à la fin le roi vint, sans invitation, dîner chez lui dans sa maison de Chelsea. More ne faisait pas d'illusion sur Henry VIII ; quand on complimentait More sur les bonnes dispositions du roi à son endroit, il répliquait : "Si ma tête lui permettait de gagner un château en France, elle ne manquerait pas de tomber."

Quand Wolsey fut renvoyé, le roi nomma More chancelier à sa place. Contrairement à la pratique courante, More refusa tous les cadeaux des gens qui avaient recours à lui. Il tomba lui-même bientôt en disgrâce, car le roi était déterminé à divorcer de Catherine d'Aragon afin d'épouser Anne Boleyn, et More était opiniâtrement opposé à ce divorce. Il démissionna par conséquent en 1532. Son incorruptibilité dans ses fonctions de chancelier est soulignée par le fait qu'après sa démission il ne vivait qu'avec £100 par an.

Malgré ses opinions, le roi l'invita à son mariage avec Anne Boleyn, mais More refusa l'invitation. En 1534, le roi fit voter par le Parlement l'Acte de Suprématie, déclarant que c'était lui, et non le pape, qui était le chef de l'Eglise d'Angleterre. [Il faut se rappeler que Rome, et sa "religion" couvrant toute l'Europe occidentale, était aussi un merveilleux système de ponction de tribus monétaires importants provenant de tous les pays, et qui enrichissait le pape, les hauts prélats, et la ville. Cela explique aussi les différentes tentatives pour modifier cet ordre des choses, papes en Avignon, maintenant prise d'indépendance d'Henry VIII, plus tard Réforme, etc.]

En application de cette loi (Act of Supremacy), un serment était exigé de tous les responsables anglais, que More refusa de prêter ; c'était seulement un acte de défiance juridiquement condamnable mais qui ne conduisait pas à la peine de mort. Il fut cependant prouvé contre More, à l'aide de témoignages douteux, qu'il avait dit que le Parlement n'avait pas le droit de nommer Henry à la tête de l'Eglise [éternel bras de fer entre Rome et les pouvoirs temporels] ; devant ces évidences il fut déclaré coupable de haute trahison, et décapité. Ses possessions furent données à la princesse Elizabeth [future Elizabeth 1ère], qui les conserva jusqu'à sa mort.

Héritage intellectuel de More : son ouvrage "Utopie"

On se rappelle de More aujourd'hui presque exclusivement pour son ouvrage Utopie (1518). Utopie (ou Utopia) est une île de l'hémisphère Sud (inventée par l'auteur), où tout est réalisé de la meilleure manière possible. Elle a été visitée par hasard par un marin nommé Raphael Hythloday, qui y passa cinq ans, et retourna seulement en Europe pour faire connaître ses sages institutions.

[Noter comme d'une manière générale, les meilleurs auteurs quand ils décrivent ce qui leur apparaît le meilleur système social possible, décrivent quelque chose qui s'il était mis en pratique (et quelque fois ça a été mis en pratique), produirait (ou a produit) le système humain le plus abominable. Par certains aspects c'est étonnant ; par d'autres non.

Catherine II de Russie, qui aimait bien Diderot, lui avait acheté sa bibliothèque, tout en la lui laissant de son vivant, et l'avait invité à venir en Russie -- ce qu'il avait fait --, disait de lui que sa philosophie théorique était intéressante, mais qu'il n'avait aucun sens politique réel, et que si elle lui laissait le gouvernement de son pays ne serait-ce que quelques jours, Diderot le mettrait à feu et à sang.]

Dans Utopie, comme dans la République de Platon, toutes les choses sont possédées collectivement, car le bien public ne peut pas se développer où il y a la propriété privée, et sans communisme il ne peut pas y avoir d'égalité. More, dans le dialogue, objecte que le communisme rendrait les homme oisifs, et détruirait le respect pour les magistrats ; à cela Raphael répond que personne qui a vécu à Utopie ne dirait ça.

Démographie

Il y a dans Utopie cinquante-quatre villes, toutes sur le même plan, sauf une, la capitale. Toutes les rues ont vingt pieds de large (environ 7 mètres), et toutes les maisons privées sont exactement identiques, avec une porte sur la rue et une autre sur le jardin. Il n'y a pas de verrou sur les portes, et chacun peut entrer dans n'importe quelle maison. Les toits sont plats. Tous les dix ans, les gens changent de maison -- apparemment pour empêcher le sentiment d'être propriétaire de son logement. A la campagne, il y a des fermes, chacune comptant au moins quarante membres, y compris deux esclaves [c'est les albums de Babar de mon enfance !] Chaque ferme est sous la direction d'un maître et d'une maîtresse, qui sont âgées et sages. Les poussins ne sont pas couvés par les poules, mais dans des incubateurs (qui n'existaient pas à l'époque de More). Les gens portent les mêmes vêtements, avec des différences entre les hommes et les femmes, et entre les gens mariés et ceux qui ne le sont pas. La mode ne change jamais, et il n'y a pas de différence entre les vêtements d'été et ceux d'hiver. Au travail, le cuir et les peaux sont portés ; un costume durera sept ans. Quand ils arrêtent de travailler, ils mettent un manteau en laine sur leurs vêtements de travail. Tous les manteaux sont identiques, et ont la couleur naturelle de la laine. Chaque famille produit ses propres vêtements.

Economie : travail

Tout le monde -- aussi bien femme que homme -- travaille six heures par jour, trois avant le déjeuner et trois après. Tous se mettent au lit à huit heures, et dorment huit heures. Tôt le matin, il y a des conférences, auxquelles une multitude assiste, bien qu'elles ne soient pas obligatoires. Après le dîner une heure est consacrée aux distractions. Six heures de travail sont suffisantes, car il n'y a pas de tire-au-flanc et il n'y a pas de "job à la con" ; chez nous [c'est-à-dire dans le vrai monde de Thomas More], nous dit-on, les femmes, les prêtres, les gens riches, les personnels de service, et les mendiants, pour la plupart ne remplissent aucune fonction utile, et, à cause des riches, beaucoup de travail est consacré à la production de choses luxueuses qui ne sont pas nécessaires ; tout cela est évité dans Utopie. Parfois on découvre qu'il y a même un surplus de production, alors les magistrats réduisent la longueur des journées de travail pendant quelques temps.

Gouvernement

Certains hommes sont choisis pour devenir des hommes de savoir, et sont exemptés par les autres de travail tant qu'ils sont jugés satisfaisants. [Qu'aurait-on pensé de l'homme de cabinet Thomas More qui pond ce genre de délire ?]

Tous ceux qui sont concernés par le gouvernement sont choisis au sein des hommes de savoir. Le gouvernement est une démocratie représentative [pourquoi y a-t-il encore besoin de demander leur opinion aux automates de cette Utopie ?].

La démocratie représentative fonctionne avec un système d'élection indirect ; à la tête d'Utopie se trouve un prince qui est élu à vie, mais qui peut être déposé pour tyrannie.

[Quand on pense que l'Utopie de Thomas More est très célèbre, et est respectée par certains !!! Rejet complet mis à part, More ne semble pas comprendre la mécanique sociale. Ce n'est pas parce qu'on a dessiné une machine où tous les rouages ont sur le papier l'air de fonctionner convenablement que ça va être le cas en vrai. La machine peut se bloquer dès le départ à cause de la répartition des forces dans les tiges et les rouages qui empêche le fonctionnement. La sociologie est une discipline qui n'existait pas encore au XVIe siècle. Et encore aujourd'hui, elle recèle bien des mystères.]

Vie quotidienne

La vie familiale est patriarcale ; les fils mariés vivent dans la maison de leur père, et sont sous son autorité, sauf si ce dernier est sénile. Si une famille devient trop nombreuse, le surplus d'enfant est transféré dans une autre famille. Si une ville devient trop grande, certains de ses habitants sont transférés vers une autre ville. Si toutes les villes sont trop grandes, une nouvelle ville est bâtie sur des territoires vierges. Rien n'est dit [par More] de ce qu'on fait quand tous les territoires vierges ont été utilisés.

Tous les abattages de bêtes pour la nourriture sont effectués par des esclaves, de peur que les citoyens libres apprennent la cruauté.

Il y a des hôpitaux pour les malades, qui sont tellement bons que les gens malades les préfèrent [à chez soi ?]

Manger chez soi est permis, mais la plupart des gens préfèrent manger dans des réfectoires communs. Là les activités "viles" de service sont effectuées par des esclaves, mais la cuisine est faite par des femmes et le service de table par les enfants les plus âgés. Les hommes sont assis à un banc, les femmes à un autre ; les mères s'occupant d'enfant en bas âge (moins de cinq ans) sont dans une salle séparée. Chaque femme nourrit et s'occupe de ses propres enfants. Les enfants de plus de cinq ans, tant qu'ils sont encore trop jeunes pour servir à table, "restent à distance dans un merveilleux silence", tandis que leurs aînés mangent ; ils [toujours cet emploi excessif des pronoms -- de qui parle-t-on ? des très jeunes ou des ados ? Sans doute des très jeunes] n'ont pas un repas séparé, mais doivent se contenter des restes qui leur sont laissés par ceux à table.

Mariage et virginité

Pour ce qui est du mariage, les hommes aussi bien que les femmes sont sévèrement punis s'ils ne sont pas vierges quand ils se marient.

[Toujours cette phobie du sexe qui existait déjà chez Saint Jérôme ou Saint Augustin -- ce qui n'empêchait pas ce dernier d'avoir eu aventures, maîtresse et enfant avant son propre mariage projeté, et annulé au dernier moment sans ménagement pour la jeune femme prévue ; une sorte de Tariq Ramadan mais qui serait devenu plus tard le plus grand théologien de l'islam pendant des siècles.

Contrairement à Augustin ou Ramadan, More cependant a sans doute vécu en appliquant les préceptes qu'il prônait.]

Et le responsable de la maison où l'inconduite s'est déroulée est tenu responsable et encourt l'infamie pour manque de supervision.

Avant le mariage, la future mariée et le futur marié se voient l'un l'autre nus ; personne n'achèterait un cheval sans avoir d'abord enlevé la selle et la bride, pour le vérifier. Et des considérations similaires doivent s'appliquer au mariage. Il y a divorce pour adultère ou "conduite volage intolérable" de la part de l'un ou de l'autre, mais la partie coupable ne peut pas se remarier. Parfois le divorce est accordé pour la seule raison que les deux parties le désirent. Ceux qui cassent un couple sont punis en devenant esclaves.

Economie : échanges avec l'extérieur, essentiellement pour financer la guerre. Attitude vis-à-vis de la guerre.

Il y a le commerce extérieur, principalement dans le but de se procurer du fer, dont l'île est dépourvue. Le fer est nécessaire en particulier dans des activités en lien avec la guerre. Les Utopiens n'ont aucune admiration pour la gloire martiale, bien qu'ils aient tous appris à se battre, les femmes comme les hommes. Ils ont recours à la guerre pour trois objectifs : défendre leur territoire quand il est envahi ; libérer un territoire allié de ses envahisseurs ; et libérer les nations opprimées par la tyrannie. Mais chaque fois qu'ils le peuvent, ils confient à des mercenaires le soin de se battre à leur place.

Ils s'efforcent que les autres nations soient endettées auprès d'eux, et celles-ci peuvent alors acquitter leurs dettes en fournissant des mercenaires. Pour la guerre toujours, ils trouvent qu'une réserve d'or et d'argent est utile, puisqu'ils peuvent l'utiliser pour payer des mercenaires étrangers.

Pour eux-mêmes, ils n'utilisent pas d'argent, et ils enseignent le mépris pour l'or en l'utilisant pour faire des pots de chambre et les chaînes des esclaves. Les perles et les diamants sont utilisés pour faire des objets décoratifs pour les enfants, mais jamais pour les adultes.

Quand ils sont en guerre, ils offrent de larges récompenses à qui que ce soit qui tuera le prince du pays ennemi, et des récompenses encore plus grande à celui qui le capturera vivant, ou au prince lui-même s'il se livre. Ils plaignent les gens ordinaires parmi leurs ennemis, "sachant qu'il sont conduits et contraints à faire la guerre contre leur volonté par la folie furieuse de leurs prince et dirigeants" [cité par R. dans les années 40 ; lui-même avait été pacifiste durant la première guerre mondiale, qui correspond à la description par More].

Les femmes se battent de même que les hommes, mais personne n'est forcé à se battre. "Ils inventent des machines de guerre d'une intelligence merveilleuse." On voit que leur attitude vis-à-vis de la guerre est plus raisonnable qu'héroïque, bien qu'ils montrent un grand courage quand nécessaire.

Ethique et morale

En ce qui concerne l'éthique, il nous est expliqué qu'ils ont trop tendance à penser que le bonheur consiste en le plaisir [c'est un discret coup de chapeau de More à l'épicurisme ; mais nuancé dans la phrase qui suit]. Mais cette vue, cependant, n'a pas de conséquences, car ils pensent que dans la prochaine vie les bons seront récompensés et les mauvais punis. Ce ne sont pas des ascètes, et ils considèrent le jeûne [de nature religieuse] comme ridicule. Il y a de nombreuses religions parmi eux ; et toutes sont tolérées [je déteste ce mot "toléré" comme les panneaux sur certains trottoirs "vélos tolérés" ; soient c'est permis soit c'est interdit ! Ou alors dire "autorisés mais déconseillés"]

Presque tous croient en Dieu et en l'immortalité ; ceux qui ne croient pas ne sont pas comptés comme des citoyens, et n'ont aucune part à la vie politique, mais en dehors de ça ils ne sont pas tourmentés. Certains hommes saints évitent la viande et la vie matrimoniale ; ils sont considérés comme saints, pas comme sages. Les femmes peuvent être prêtres, si elles sont âgées et veuves. Les prêtres sont peu nombreux ; ils sont honorés, mais n'ont pas de pouvoir.

Les esclaves sont des gens condamnés pour des crimes odieux, ou des étrangers qui ont été condamnés à mort dans leur pays, mais que les Utopiens ont acceptés de prendre comme esclaves.

En cas de maladie incurable et pénible, on conseille au patient de se suicider, mais on le soigne avec dévouement s'il refuse de le faire.

Raphael Hythloday relate qu'il prêcha la foi chrétienne aux Utopiens, et que nombreux furent ceux qui se convertirent quand ils apprirent que le Christ était opposé à la propriété privée. L'importance du communisme est constamment soulignée ; presque jusqu'à la fin on nous répète que dans toutes les autres nations "je ne peux voir autre chose qu'une certaine forme de conspiration des hommes riches afin d'obtenir pour eux-mêmes des biens et services au nom du bien commun."

Conclusion de Russell

L'Utopie de More était à de nombreux égards étonnamment libérale. Je ne pense pas, en disant cela, à la prédication en faveur du communisme qui était de tradition chez beaucoup de mouvements religieux. Je pense plutôt à ce qui est dit de la guerre, de la religion et de la tolérance religieuse ; je pense à ce qui est dit de la mise à mort des animaux (il y a un passage très éloquent contre la chasse) ; et je pense à l'inclination pour des punitions contre les criminels faisant preuve d'humanité ["mild"]. (Le livre s'ouvre sur une argumentation contre la peine de mort en cas de vol.)

Il faut cependant admettre que la vie dans l'Utopie de More, comme dans les Utopies produites par d'autres auteurs, serait incroyablement ennuyeuse [d'une certaine manière comme le communisme ; ça ne produit aussi aucun art, aucune littérature, aucune musique valable]. La diversité est indispensable au bonheur, et dans Utopie il n'y en a essentiellement pas. C'est un défaut de tous les systèmes sociaux planifiés, qu'ils existent ou soient seulement imaginaires.