HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE OCCIDENTALE, par Bertrand Russell, © 1945

III.1.7 : FRANCIS BACON

Francis Bacon (1561-1626), bien que sa philosophie soit à de nombreux égards insatisfaisante, a sa place dans notre panorama en tant que fondateur de la méthode inductive moderne et que pionnier dans la tentative de systématisation de la logique de la procédure scientifique.


C'était le fils de Sir Nicholas Bacon, Lord gardien du grand sceau, et sa tante était la femme de Sir William Cecil, plus tard, Lord Burghley ; il grandit donc dans un milieu occupé par les affaires de l'Etat. Il entra au Parlement à l'âge de vingt-trois ans, et devint le conseiller d'Essex [un favori de la reine Elizabeth 1er]. Néanmoins, quand Essex tomba en disgrâce, Francis Bacon participa aux poursuites contre son ancien patron. Pour cela il a été sévèrement blâmé par la postérité : Lytton Strachey, par exemple, dans son "Elizabeth and Essex", dépeint Bacon comme un monstre de traîtrise et d'ingratitude. C'est tout à fait injuste. Il travailla pour Essex tant que celui-ci était loyal, mais l'abandonna quand rester loyal à Essex eût été une trahison envers la reine ; dans cette conduite il n'y avait rien que même le plus rigide des moralistes de l'époque eût trouvé condamnable.

Bien qu'il se fût éloigné d'Essex, il ne fut jamais complètement accepté à la cour durant le règne de la reine Elizabeth. Avec l'accession de Jacques 1er au trône, cependant, ses perspectives s'ouvrirent. En 1617 il racheta la charge de son père de gardien du grand sceau, et en 1618, devint Lord chancelier.

Mais après être resté dans cette fonction seulement deux ans, il fut poursuivi pour avoir accepté des pots-de-vin de plaideurs. Il reconnut l'accusation, se défendant en disant seulement que les cadeaux n'influencèrent jamais sa décision. Sur ce point, chacun est libre de se former sa propre opinion, puisqu'il n'existe pas d'évidence sur les décisions auxquelles Bacon serait parvenu en d'autres circonstances. Il fut condamné à une amende de 40 000 £, et à l'emprisonnement dans la Tour de Londres pour une durée au bon plaisir du roi, au bannissement définitif de la cour et à l'interdiction d'exercer toute charge officielle. Ce jugement ne fut que très partiellement appliqué. Il ne fut pas contraint de payer l'amende, et ne resta dans la Tour de Londres que quatre jours. Mais il dut abandonner toute vie publique, et consacrer le restant de ses jours à écrire des livres importants.

L'éthique des professions juridiques, en ce temps-là, était quelque peu relâchée. Presque tous les juges acceptaient des cadeaux, habituellement des deux parties opposées. De nos jours nous considérons comme choquant et inacceptable qu'un juge reçoive des pots-de-vin ; mais nous considérons comme encore plus choquant, qu'après avoir accepté un pot-de-vin, il rende une décision contre les intérêts de la partie que l'a payé.

Bacon fut condamné parce qu'il gênait dans une dispute entre des parties, pas parce que sa conduite fût exceptionnellement condamnable. Ce n'était pas un homme d'une éminence morale supérieure, comme l'avait été son prédécesseur Thomas More ; mais il n'était pas non plus exceptionnellement mauvais. Sur le plan moral, c'était un homme dans la moyenne, ni meilleur ni moins bon que la plupart de ses contemporains.

Après cinq années de retraite, il mourut d'un coup de froid attrapé pendant qu'il réalisait une expérience sur la réfrigération en bourrant l'intérieur d'un poulet avec de la neige.

The Advancement of Learning (La promotion du savoir)

Le livre le plus important de Bacon, The Advancement of Learning (la promotion du savoir), est à plusieurs égards remarquablement moderne. Bacon est communément considéré comme l'auteur de l'expression "Le savoir est le pouvoir" ("Knowledge is power"). Et, bien qu'il pût avoir eu des prédécesseurs ayant dit la même chose, il le dit avec une emphase nouvelle.

La base de sa philosophie est pratique : donner à l'humanité le contrôle sur les forces de la nature à l'aide des découvertes scientifiques et des inventions. Il soutenait que la philosophie devait être séparée de la théologie, pas intimement mêlée à cette dernière comme dans la scolastique. Il acceptait la religion la plus orthodoxe ; ce n'était pas un homme à se disputer avec le gouvernement sur ce genre de question. Mais, tandis qu'il pensait que la raison pouvait démontrer l'existence de Dieu, il considérait que tout le reste dans la théologie ne pouvait être connu que par la révélation. De fait, il considérait que le triomphe de la foi était le plus éclatant quand, à la raison la plus pure, un dogme apparaissait comme le plus absurde. [Bref il ne se mouillait pas.]

La philosophie, cependant, ne devait dépendre que de la raison. Il était donc un partisan de la doctrine de la "double vérité", celle de la raison et celle de la révélation. Cette doctrine avait été prêchée par certains averroïstes au 13e siècle, mais avait été condamnée par l'Eglise. Le "triomphe de la foi" était, pour le croyant orthodoxe, une attitude non dénuée de danger [dans ce livre "orthodoxe" ne veut pas dire "relatif à la religion chrétienne grecque", mais "strictement conforme aux dogmes"]. Bayle, à la fin du 17e siècle, en fit un usage ironique, exposant en grand détail tout ce que la raison pouvait dire contre la foi orthodoxe, puis concluant par "c'est donc le plus grand triomphe de la foi qu'il y ait des croyants". Jusqu'à quel point l'orthodoxie de Bacon était sincère est impossible à savoir.

Importance de l'induction

Bacon est le premier d'une longue lignée de philosophes enclins à la pensée scientifique qui ont souligné l'importance de l'induction par opposition à la déduction. Comme la plupart de ses prédécesseurs, il essaya de trouver une meilleure sorte d'induction que celle qui est appelée "induction par simple énumération". L'induction par simple énumération peut être illustrée par une parabole. Il était une fois un chargé du recensement qui devait enregistrer les noms de tous les habitants d'un certain village gallois. Le premier qu'il interrogea s'appelait William Williams ; de même que le second, le troisième, le quatrième... Au bout d'un moment il se dit : "C'est fastidieux ; ils se nomment manifestement tous William Williams. Je vais mettre ce nom-là pour tous et prendre un peu de vacances." Mais il avait tort ; il y en avait juste un qui s'appelait John Johns. Ceci montre qu'on peut se tromper si l'on fait confiance trop rapidement à l'induction par simple énumération.

Bacon pensait qu'il avait une méthode grâce à laquelle l'induction pouvait être améliorée par rapport à celle décrite ci-dessus. Il souhaitait, par exemple, découvrir la nature de la chaleur ["nature" ici veut dire "une explication pour", c'est-à-dire "un modèle de fonctionnement pour"]. Il supposait (correctement) qu'elle consistait en de rapides mouvements irréguliers d'un grand nombre de petites parties de corps. Sa méthode consistait à faire des listes des corps chauds, des listes de corps froids, et des listes des corps à divers degré de chaleur [noter qu'on confondait encore chaleur et température]. Il espérait que ces listes montreraient des caractéristiques toujours présentes dans les corps chauds et absentes dans les corps froids, et présentes plus ou moins dans les corps à divers degrés de chaleur. Par cette méthode il espérait parvenir à des lois générales, ayant, tout d'abord, le plus petit degré de généralité. A l'aide d'un certain nombre de ces lois il espérait atteindre des lois d'un second degré de généralité, et ainsi de suite. Une loi suggérée devait être testée dans des circonstances nouvelles ; si elle s'appliquait dans ces circonstances nouvelles, elle était -- dans cette mesure -- confirmée. Certaines situations [ou expériences] ont beaucoup de valeur car elles nous permettent de décider entre deux théories, chacune correcte sur toutes les observations précédentes ; de telles situations sont appelées situations "prérogatives" [on dit de nos jours "déterminantes" ; et l'introduction d'un vocabulaire pseudo-scientifique pédant n'ajoute rien].

[La distinction entre l'induction simple par énumération et l'induction décrite (de manière floue) pour Bacon est spécieuse. Dans les deux cas il s'agit toujours de faire une hypothèse sur des mécanismes, ou des lois, ou des faits non encore connus, puis de les vérifier ou infirmer.]

Bacon non seulement détestait le syllogisme, mais sous-estimait les mathématiques, sans doute car il les jugeait insuffisamment expérimentales. Il était de manière virulente opposé à Aristote, mais pensait du bien de Démocrite [cette opposition et cette approbation me rendent Bacon sympathique, même si avec son expérience sur les poulets bourrés de neige il évoque davantage Jean Rostand que Louis Pasteur].

Bien qu'il ne niât pas que le cours de la nature montrait un but divin, il avait des objections contre l'adjonction d'explications téléologiques dans les investigations scientifiques d'un phénomène ; tout, disait-il, dévait être expliqué comme découlant de "causes efficientes".

["Causes efficientes" : autre exemple de vocabulaire pseudo-scientifique pédant et creux.

D'ailleurs les mots cause et causalité sont moins rigides qu'il n'y parait. Ils font seulement référence à des observations chronologiques et aux lois qu'on en tire.

Par exemple, une balle lancée vigoureusement contre une vitre est généralement suivie par la fracture de la vitre ; le jet de la balle est donc vu comme la cause de la vitre qui se casse.

Une femme a généralement une écriture ronde. Donc si on reçoit une lettre avec une écriture ronde son expéditeur sera sans doute une expéditrice. On peut dire que l'écriture ronde est la cause du sexe de l'auteur. On peut aussi dire l'inverse : le sexe de l'auteur est la cause du style de graphie. Les deux descriptions sont correctes.

On peut même observer qu'il y a une corrélation entre la largeur des hanches et la rondeur de l'écriture. Chaque phénomène peut être considéré comme la cause de l'autre.

Autre exemple : il y a une corrélation entre la consommation de crème glacée et les coups de soleil. On peut dire qu'un phénomène "cause" l'autre : la consommation de crème glacée "cause" des coups de soleil. Ou l'inverse. Ou on peut dire que les deux sont causés par l'été.

Certains scientifiques parlent de fausses causes ou aussi de "spurious correlation". Mais je ne partage pas leur point de vue ; je ne vois pas la différence entre une "spurious" (= artificielle, fictive, douteuse) corrélation et une corrélation qui serait plus vraie. C'est d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles les statistiques mathématiques, et leur épistémologie flageolante, me raisaient.

Ce sont dans tous les cas des modèles descriptifs, et opérationnels pour prédire. Le concept de "cause" n'y joue pas un rôle fondamental ontologique ; il est juste pratique.]

Il attachait de la valeur à sa méthode car elle montrait, selon lui, comment organiser les données d'observation sur lesquelles la science devait être fondée. Nous devons, disait-il, n'être ni des araignées, qui tirent leur toile de leur ventre [ou dans le cas d'Aristote les observations de sa tête], ni comme les fourmis qui se contentent de rassembler, mais comme les abeilles, qui à la fois rassemblent et organisent. C'est un peu injuste pour les fourmis, mais ça illustre la méthode de Bacon.

[Il faut reconnaître que, même si c'est encore incertain et malhabile, les explications sur la méthode scientifique par Bacon, précèdent de trois siècles celles des épistémologues du XXe siècle, et sont remarquables.]

Dénonciation des mauvaises habitudes de raisonnement

L'une des parties les plus célèbres de la philosophie de Bacon est sa liste de ce qu'il appelle les "idoles", par quoi il veut dire les mauvaises habitudes de raisonnement qui induisent les gens en erreur. Il en énumère cinq. "Les idoles de la tribu" sont celles inhérentes à la nature humaine ; il mentionne en particulier l'habitude de s'attendre à plus d'ordre dans un phénomène naturel qu'on n'en trouve en réalité. "Les idoles de la cave" sont les préjugés personnels, caractéristiques de chaque investigateur. "Les idoles du marché" sont celles qui ont à voir avec la tyrannie des mots et les difficultés pour s'échapper de leur influence sur la façon de penser. "Les idoles du théâtre" sont celles qui ont affaire avec les systèmes de pensée imposés ; parmi elles, naturellement Aristote et les scolastiques lui offrent le plus d'exemples. Enfin il y a "les idoles des écoles", qui consiste à penser avec des oeillères (comme le syllogisme [mais là Bacon faisait une fixette], ou la répétition des leçons apprises), au lieu de se forger une opinion après réflexion personnelle.

[Cela préfigure "La Formation de l'Esprit scientifique" de Bachelard !]

Epistémologue davantage que savant

Bien que la science fût ce qui intéressait Bacon, et bien que son tempérament général fût scientifique, il passa à côté d'après tout ce qui se fit en science à son époque. Il rejetait l'hypothèse copernicienne, ce qui était excusable étant donné que Copernic lui-même n'avait fourni aucun argument solide. Mais Bacon aurait dû être convaincu par Kepler, dont la Nouvelle Astronomie parut en 1609. Bacon ne semble pas avoir été au courant des travaux de Vésale, le pionnier de l'anatomie moderne, ni de Gilbert, dans le travail sur le magnétisme illustrait brillamment la méthode inductive. Encore plus surprenant, il semble ne pas avoir connu les travaux d'Harvey bien qu'Harvey fût son assistant médical. Il est vrai qu'Harvey ne publia pas sa découverte de la circulation du sang avant la mort de Bacon, mais on pourrait supposer que ce dernier fût au courant des recherches de son assistant. Harvey n'avait pas une haute opinion de Bacon, disant "il écrit de la philosophie comme un Lord Chancelier". Il est certain que Bacon eût connu plus de réussite dans les milieux intellectuels s'il avait été moins soucieux des succès mondains dans la société.

Sous-estimation de l'importance des hypothèses

La méthode inductive de Bacon pèche par manque d'insistance sur les hypothèses. Il espérait que le simple arrangement organisé des données montrerait de manière évidente quelle était la bonne hypothèse, bien que ce soit rarement le cas. D'une manière générale, l'élaboration des hypothèses est la partie la plus difficile du travail scientifique, et la partie où les plus grandes capacités sont nécessaires. Jusqu'à présent, on n'a pas trouvé de méthode qui permettrait de trouver les bonnes hypothèses simplement en appliquant des règles. Généralement, même, une hypothèse préliminaire est nécessaire pour orienter la collection des faits d'observation, puisque la sélection des faits exige d'avoir une idée a priori de ce qui est important et de ce qui ne l'est pas.

[Du reste, de nombreuses avancées scientifiques majeures ont été dues au fait qu'on avait conservé par hasard, sans raison, des faits qui auraient dus être jetés. Exemple : la conservation d'une boîte de Pétri contenant de la pourriture après avoir été exposée sur le rebord d'une fenêtre, et qu'Alexandre Fleming ne nettoya pas mais examina avec la plus grande attention, pour découvrir que des petits champignons tuaient des bactéries...]

Sans cette sorte d'hypothèse a priori la masse de faits est trop importante pour être examinée systématiquement sans tri préalable.

Sous-estimation du rôle de la déduction

Le rôle joué par la déduction est aussi bien plus important que ne le supposait Bacon. Souvent, quand une hypothèse doit être testée, il y a un long chemin déductif depuis l'hypothèse jusqu'à certaine conséquence qui peut être testée par l'observation. Habituellement la déduction est mathématique, et à cet égard Bacon sous-estimait l'importance des mathématiques dans l'investigation scientifique.

Conclusion sur l'induction

Le problème de l'induction par simple énumération reste non résolu à ce jour. Bacon avait tout à fait raison de rejeter la simple énumération quand les détails de l'investigation scientifique sont concernés, car en s'occupant des détails nous pouvons supposer l'existence de lois générales sur la base desquelles, tant qu'on les considère comme valides, des méthodes plus ou moins adaptées peuvent être construites. [R. s'autorise parfois à écrire des phrases à peu près dénuées de sens.]

John Stuart Mill avait établi quatre canons de la méthode inductive, qui peuvent être employés utilement tant que la loi de la causalité est admise ; mais cette loi elle-même, il devait confesser, doit être acceptée purement sur la base de l'induction par énumération. La chose qui est accomplie par l'organisation théorique de la science est que la collection de toutes les inductions subordonnées est synthétisée en juste quelques-unes -- peut-être une seule.

De telles inductions "d'étage supérieur" sont confirmées par tant d'exemples qu'il est jugé légitime de les accepter, en ce qui les concerne, comme une induction par énumération. Cette situation est profondément insatisfaisante, mais ni Bacon ni aucun de ses successeurs n'a trouvé de façon de la résoudre.

[R. fait là du "philosophisme" peu convaincant. Il se prend pour un grand mathématicien, un grand logicien et un grand philosophe, mais ce n'est en réalité qu'un grand exposeur des idées des penseurs depuis l'Antiquité, et en cela il reste admirable.]