HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE OCCIDENTALE, par Bertrand Russell, © 1945

III.1.9 : DESCARTES

René Descartes (1596-1650) est généralement considéré comme le fondateur de la philosophie moderne, et, je pense, à juste titre.


René Descartes, par Frans Hals

C'est le premier homme aux capacités philosophiques considérables dont la vision est profondément influencée par les nouvelles découvertes en physique et en astronomie. Bien qu'il conserve encore beaucoup des traits de la scolastique, il n'accepte pas les fondations posées par ses prédécesseurs [en philosophie scolastique -- on se rappelle que la Renaissance et la Réforme ont peu contribué en philosophie], mais s'efforce de construire à neuf un édifice philosophique complet. Ce n'était pas arrivé depuis Aristote, et c'est le signe d'une confiance renouvelée en les capacités de l'esprit, à la suite des progrès en science.

Il y a une fraîcheur dans les travaux de Descartes qu'on ne retrouve dans aucun des éminents philosophes précédents depuis Platon. Tous les philosophes intermédiaires [entre Platon et Descartes] étaient des enseignants, avec la supériorité intellectuelle spécifique de cette profession [scolaire et dogmatique].

Descartes écrit non comme un professeur mais comme un découvreur et un explorateur, brûlant de faire part de ce qu'il a trouvé. Il est aisé à lire et sans pédanterie, s'adressant à l'homme du monde intelligent plutôt qu'à l'élève. Son style est en outre d'une extraordinaire qualité. C'est une chance pour la philosophie moderne que son pionnier ait eu un aussi admirable sens littéraire. Ses successeurs, aussi bien sur le Continent qu'en Angleterre, jusqu'à Kant, conservèrent son caractère non professoral, et plusieurs d'entre eux quelque chose de ses qualités stylistiques.

Biographie

Le père de Descartes [de la petite noblesse locale] était conseiller au Parlement de Bretagne, et possédait des terres. Quand Descartes hérita à la mort de son père, il vendit ses biens fonciers, et investit l'argent, produisant ainsi un revenu annuel de six ou sept mille francs.

[Dans l'Ancien régime, en France, 1 franc = 1 livre. Pour donner un ordre d'idée, le pouvoir d'achat d'une livre, à l'époque de Descartes, était comparable à celui de 20 euros d'aujourd'hui, si tant est que la comparaison ait un sens. Donc Descartes avait un revenu équivalent à 120 à 140 000 euros par an, ce qui le mettait clairement dans la bourgeoisie à l'aisance modérée.]

Il reçut son éducation, de 1604 à 1612, au collège jésuite de La Flèche, qui lui donna semble-t-il de biens plus solides bases en mathématiques qu'il n'aurait pu recevoir dans la plupart des universités à cette époque.

En 1612, il alla à Paris, où il trouva la vie sociale ennuyeuse, et mena alors une vie retirée dans son logement, dans le Faubourg Saint-Germain, où il travailla à la géométrie. Mais ses amis le retrouvèrent ; aussi pour être encore plus tranquille, il s'engagea dans l'armée hollandaise (1617). Comme la Hollande était en paix à ce moment-là, il semble qu'il ait joui de deux années de méditation sans être dérangé. Cependant, le début de la Guerre de Trente Ans, le conduisit à s'enrôler dans l'armée bavaroise (1619).

[Il faut savoir qu'à cette époque de sa vie, Descartes était peut-être un intellectuel, mais c'était aussi l'un des meilleurs bretteurs de son temps. Il apprenait aussi les langues étrangères avec une grande facilité.]

C'est en Bavière, durant l'hiver 1619-20, qu'il eut l'expérience qu'il décrit dans le Discours de la Méthode. Comme il faisait froid, il se mit un matin dans son poêle et y resta toute la journée à méditer. (Descartes dit que c'était un poêle, ce que la plupart des commentateurs considèrent comme impossible. Cependant, ceux qui connaissent les vieilles maisons bavaroises m'assurent que c'est tout à fait possible.) D'après ce que raconte Descartes, sa philosophie était à moitié finie quand il sortit de son poêle, mais il ne faut pas prendre ce compte-rendu au pied de la lettre. Socrate avait l'habitude de méditer toute la journée dans la neige, mais l'esprit de Descartes fonctionnait seulement quand il était au chaud.

En 1621, il abandonna les combats et la vie militaire ; après une visite en Italie, il s'installa à Paris en 1625. Mais à nouveau les amis venaient le déranger alors qu'il n'était pas encore levé (il se levait rarement avant midi), si bien qu'en 1628 il rejoint l'armée qui faisait le siège de la Rochelle, le bastion huguenot. [Richelieu lui-même dirigea les opérations contre les protestants et les Anglais.]

Cet épisode fini, il décida d'aller vivre en Hollande, probablement pour échapper au risque de persécution. C'était un homme timide, catholique pratiquant, mais il partageait les idées hérétiques de Galilée. Certains pensent qu'il eut vent de la première condamnation (secrète) de Galilée, qui eut lieu en 1616. Quoi qu'il en soit, il décida de ne pas publier un grand livre, "Le Monde", dans lequel il s'était engagé. Sa raison était qu'il y exposait et défendait des doctrines hérétiques : la rotation de la Terre, l'infinité de l'Univers. (Le livre ne fut jamais publié dans son entièreté, mais des fragments le furent après sa mort.)

Vie en Hollande

Il vécut en Holland pendant vingt ans (1629-1649), sauf pour de courtes visites en France et une en Angleterre, toutes pour affaires. On ne peut exagérer l'importance de la Hollande au XVIIe siècle, comme le pays où régnait la liberté de penser et de spéculer. Hobbes avait dû faire imprimer ses livres là-bas ; Locke s'y réfugia durant les pires années de la réaction en Angleterre avant 1688 [quand Guillaume d'Orange, stathouder de Hollande devint roi d'Angleterre]. Pierre Bayle (qui écrivit un "Dictionnaire historique et critique") jugea nécessaire de s'y installer. Et Spinoza n'aurait jamais pu faire son oeuvre dans un autre pays.

J'ai dit que Descartes était un homme timide, mais ce serait peut-être plus exact de dire qu'il souhaitait être laissé en paix afin de poursuivre son travail sans être dérangé. Il courtisa toujours les ecclésiastiques, particulièrement les jésuites -- non seulement quand il était sous leur domination (en France et en Bavière), mais après son émigration en Hollande.

Sa psychologie est obscure, mais j'ai tendance à penser qu'il était un catholique sincère, et souhaitait persuader l'Eglise -- dans l'intérêt de l'Eglise comme dans le sien propre -- d'être moins hostile à la science moderne qu'elle n'en avait fait montre dans le cas de Galilée. Il y a ceux qui pensent que son orthodoxie était purement politique, mais bien que ce soit possible je ne pense pas que ce soit le plus probable.

Même en Hollande, il fut l'objet d'une attaque vexatoire, pas de l'Eglise romaine, mais de protestants bigots. Ils disaient que ses vues conduisaient à l'athéisme, et Descartes aurait été poursuivi sans l'intervention de l'ambassadeur de France et du Prince d'Orange. L'attaque ayant échoué, une autre, moins directe, fut conduite quelques années plus tard par les autorités de l'Université de Leyde, qui interdirent toute mention de son nom, qu'elles soient favorables ou défavorables. A nouveau le Prince d'Orange intervint et dit à l'université de ne pas être stupide. Cela illustre comment les pays protestants gagnèrent [en liberté] à ne plus être soumis à l'autorité de l'Eglise d'Etat, et cela montre la relative faiblesse des Eglises qui n'étaient pas internationales.

Visite en Suède

Malheureusement, par l'entremise de Chanut, l'ambassadeur de France à Stockholm, Descartes entra en correspondance avec la reine Christine de Suède, une femme passionnée et instruite qui pensait, en tant que souveraine, qu'elle avait le droit de faire perdre leur temps aux grands hommes. Il lui envoya un traité sur l'amour, un sujet que jusqu'alors il avait un peu négligé. Il lui envoya aussi un ouvrage sur les passions de l'âme, qu'il avait à l'origine composé pour la princesse Elisabeth, la fille de l'électeur du Palatinat. Ces écrits la conduisirent à lui demander de venir à sa cour ; après beaucoup d'hésitation, il accepta enfin et elle envoya un navire de guerre pour venir le chercher (septembre 1649). En fait elle voulait recevoir des leçons quotidiennes de lui, mais ne pouvait trouver d'autre créneau dans sa journée qu'à cinq heures du matin. Pour un homme de santé délicate et qui avait l'habitude de se lever vers midi, ce lever très tôt dans le froid hiver scandinave, n'était pas la meilleure chose. En outre Chanut devint dangereusement malade, et Descartes le soigna. L'ambassadeur se rétablit, mais Descartes tomba malade et mourut en février 1650 [l'année de ses 54 ans].

Vie privée

Descartes ne se maria jamais, mais il avait une fille naturelle [d'une femme hollandaise très modeste qui s'occupait de son ménage] et cette fille mourut à l'âge de cinq ans ; ce fut, dit-il, le plus grand chagrin de sa vie. Il était toujours soigneusement vêtu, et portait une épée [on se rappelle que ce fut un fameux bretteur]. Ce n'était pas un grand travailleur ; il travaillait quelques courtes heures chaque jour, et lisait peu. Quand il alla vivre en Hollande il emporta peu de livres avec lui, parmi eux il y avait la Bible et Thomas d'Aquin. Il semble qu'il accomplît son travail dans des courtes périodes d'intense concentration ; mais peut-être, pour maintenir les apparences d'une vie de gentleman, prétendait-il travailler moins qu'il ne travaillait en réalité, car autrement tout ce qu'il a fait semble incroyable.

Le philosophe, mathématicien et physicien

Descartes était un philosophe, un mathématicien, et un homme de science [physique]. En philosophie et en mathématiques, son oeuvre est de suprême importance ; en science [physique], bien que remarquable, elle ne fut pas aussi considérable que celle de certains de ses contemporains [quoi qu'il en soit l' "Optique" de Descartes est très importante aussi].

Sa grande contribution à la géométrie a été l'invention de la géométrie analytique, c'est-à-dire l'étude des figures à l'aide des coordonnées de leurs points dans un repère.

[Les figures correspondent alors à des "équations" (c'est-à-dire des contraintes) satisfaites par leurs points. Par exemple 2x + 3y = 5 est l' "équation" d'une droite, passant par le point (1, 1) et penchée vers le bas quand on avance vers la droite. Il y a des "équations" plus compliquées qui donnent des figures intéressantes. Par exemple x2/4 + y2/9 = 2 est une ellipse à axes horizontal et vertical, centrée en (0, 0), passant par le point (2, 3) , et plus haute que large.

Exemple de résolution d'un problème par la géométrie analytique, niveau fin du collège.]

Il créa la géométrie analytique, mais elle fut mise dans sa forme finale par d'autres.

Il utilisa la "méthode analytique", qui consiste à supposer le problème résolu et à examiner les conséquences de cette supposition ; et il appliqua l'algèbre à la géométrie. Dans les deux cas il avait eu des prédécesseurs -- en ce qui concerne la technique consistant à supposer le problème résolu et voir les conséquences, certains étaient même des penseurs de l'Antiquité (voir démonstration de l'existence de nombres irrationnels dans le chapitre sur Pythagore). Ce qui était original dans son travail est l'utilisation de coordonnées dans un repère, c'est-à-dire la détermination de la position d'un point dans le plan par ses distances à deux axes perpendiculaires fixes. Il ne découvrit pas lui-même toute la puissance de cette méthode, mais il fit suffisamment de travail initial pour rendre les progrès ultérieurs plus faciles.

[Au-delà des techniques algébrico-géométriques que maintenant un enfant de 12 ans peut maîtriser, il y a quelques remarques à faire :

1) Descartes redonne un peu de sens à la formule de Pythagore "tout est nombre".

2) Il y a une abstraction sous-jacente très forte de notre monde familier à travers la géométrie analytique, qu'on ne perçoit pas immédiatement. En poussant plus loin cette abstraction, toujours en "collant" aux faits d'observation, on arriva à des descriptions du "monde familier" totalement extraordinaires, comme par exemple la géométrie einsteinienne de la relativité générale dans l'espace-temps.

3) L'interplay entre géométrie et algèbre conduisit à des constructions purement mathématiques elles aussi stupéfiantes, par rapport à notre perception familière du monde, y compris (dans la perception familière) les coordonnées cartésiennes, qui sont élémentaires.]

La géométrie analytique n'est pas la seule contribution de Descartes aux mathématiques, mais c'est sa plus importante.

Principia Philosophiae

Le livre dans lequel il expose la plupart de ses théories scientifiques est "Principia Philosophiae", publié en 1644. Il y eut aussi, cependant, d'autres livres importants de Descartes : "Essais philosophiques" (1637) traite d'optique autant que de géométrie, et l'un de ses livres est intitulé "De la formation du foetus".

Il accueillit avec enthousiasme la découverte de la circulation sanguine par Harvey, et espéra longtemps (en vain) de faire une découverte importante en médecine. Il regardait les corps humains et animaux comme des machines ; il considérait que les animaux étaient des sortes d'automates, gouvernés entièrement par les lois de la physique, et dénués de sentiments ou de conscience.

[Cela ne prêche pas pour une grande sensibilité de la part de Descartes. Quand on lit ce qu'il pensait des animaux, on se dit que Descartes était un esprit froid et intellectuel, mais limité sur la plan de la perception et des émotions.

Encore au siècle suivant, et sans doute après même, il y avait des gens qui donnaient un coup de pied dans le ventre d'un animal (mammifère) qui les importunait en pensant ne pas faire autre chose que quand on donne un coup de pied dans une porte ou sur une automobile.]

Les hommes sont différents [disait Descartes] : ils ont une âme, qui réside dans la glande pinéale. L'âme vient au contact des "esprits vitaux", et par ce contact il y a une interaction entre l'âme et le corps.

[On voit qu'il reste une influence d'Aristote et d'Aquin sur Descartes, car il s'autorise des hypothèses hardies -- et sentant la religion -- sans la moindre corroboration par des observations.]

La quantité totale de mouvement dans l'univers est constante, et par conséquent l'âme ne peut pas l'affecter [pétition de principe "A est fixe, donc A ne peut pas être modifié"...] ; mais l'âme peut altérer la direction du mouvement des esprits animaux, et par conséquent, indirectement, d'autres parties du corps.

Cette partie de sa théorie a été abandonnée par son école -- d'abord par son disciple hollandais Arnold Geulincx, et plus tard par Malebranche et Spinoza.

Interaction entre l'esprit et la matière chez Descartes

Les physiciens découvrirent la loi de conservation de la quantité de mouvement, selon laquelle la quantité totale de mouvement dans le monde dans n'importe quelle direction est constante.

[Pour être plus précis : 1) la quantité de mouvement d'un corps de masse m se déplaçant à la vitesse v (vecteur) par rapport à un repère galiléen est mv, et 2) dans un système isolé la quantité de mouvement totale est constante.

L'autre grande loi de la mécanique classique (hormis F = m gamma) est la loi de conservation de l'énergie totale dans un système isolé.]

Cela démontra que la sorte d'action de l'esprit sur la matière, qu'imaginait Descartes, était impossible. En faisant l'hypothèse -- comme on la fait dans certaines écoles cartésiennes -- que toute action physique est de la nature d'un impact [ = impulsion = Fdt ], les lois de la dynamique suffisent pour déterminer le mouvement de n'importe quel morceau de matière, et il n'y a pas de place pour une quelconque influence de l'esprit.

Mais cela soulève une difficulté. Mon bras bouge quand s'exprime dans ma tête ma volonté de le faire bouger. Mais ma volonté est un phénomène mental et le mouvement de mon bras est un phénomène physique. Pourquoi alors, si l'esprit et la matière ne peuvent pas interagir, mon bras bouge-t-il comme si mon esprit le contrôlait ? Pour répondre à cette objection, Geulincx inventa un argument connu sous le nom de "théorie des deux horloges". Supposez que vous ayez deux horloges qui suivent toutes les deux le temps avec précision : quand l'une marque une heure exacte, l'autre sonne, de telle sorte que si vous voyiez l'une et entendiez l'autre, vous penseriez que la sonnerie de l'autre est la cause du fait que la première marque une heure exacte. C'est la même chose pour l'esprit et le corps. Chacun est remonté [comme une horloge] par Dieu pour conserver le temps [où le déroulement de sa "vie"] exactement en synchronisation avec l'autre. Pour cette raison, quand ma volonté s'exprime dans mon esprit, des lois physiques synchronisées déclenchent le mouvement de mon bras. Mais l'une n'a pas causé l'autre.

Il y avait bien sûr des difficultés avec cette théorie [des deux horloges]. Tout d'abord, elle est très étrange ; deuxièmement, puisque l'évolution d'un système physique est totalement déterminée par les lois de la nature, la chronologie des pensées, qui se déroulent en parallèle, doit elle aussi être déterministe. Si la théorie de Geulincx est valide, ne devrait-il pas y avoir une sorte de dictionnaire, dans lequel un phénomène cérébral serait traduit en phénomène mental. Un calculateur tout puissant pourrait calculer la série des phénomènes cérébraux à l'aide des lois de la dynamique, et en déduire la série correspondante des phénomènes mentaux [= ceux dont on fait l'expérience dans notre conscience pensante]. Même sans le "dictionnaire", le calculateur pourrait en déduire n'importe quel mot ou n'importe quelle action, puisque ce sont des mouvements du corps. Cette vue serait difficile à réconcilier avec l'éthique chrétienne et la punition du péché.

[On a noté que Descartes attachait encore de l'importance au concept de Dieu dans sa philosophie et même sa physique. Et il lisait la Bible et Thomas d'Aquin.]

Ces conséquences, cependant, ne furent pas tout de suite apparentes. La théorie semble avoir deux mérites. Le premier est qu'elle rend l'âme, dans un certain sens, totalement indépendante du corps, puisqu'elle n'a pas d'interaction directe avec le corps. Le second est qu'elle permet d'énoncer un principe général : "une substance ne peut pas agir sur une autre." Il y a deux substances, l'esprit et la matière, et elles sont tellement dissemblables qu'une interaction semble inconcevable. La théorie de Geulincx expliquait l'apparence d'une interaction là où il n'y en a pas. [Cette présentation est toujours celle de Descartes et son disciple, pas la vue moderne.]

[Les spéculations de Descartes et Geulincx rappellent les recherches des présocratiques dans ce qu'elles avaient de meilleur. Elles étaient "un peu tout fou", mais recherchaient des explications sans a priori, et surtout sans la chape de coercition des dogmes religieux.

Bon, Descartes et Geulincx acceptent Dieu, l'âme, le libre-arbitre, le péché, etc. Mais ils n'énoncent pas leurs théories sans une profonde réflexion libre, et ne sont pas indûment influencés et contraints par les dogmes (comme l'étaient Thomas d'Aquin par exemple, et la plupart des penseurs médiévaux).

Ils acceptent simplement le libre-arbitre, qui encore au XXIe siècle est un objet d'interrogation philosophique et scientifique légitime. Le concept de péché est quant à lui beaucoup plus lié au totalitarisme de la théocratie chrétienne entre 300 et 1300. Mais même là, on peut lui accorder un peu de sens en se référant à des principes stoïciens de vie selon une morale qu'on s'est choisie, et en reconnaissant qu'on la suit plus ou moins bien.]

Physicien

En mécanique, Descartes accepte la première loi du mouvement de Galilée : un corps laissé à lui-même, sans action d'un facteur externe, continuera à se mouvoir en ligne droite à vitesse constante [par rapport à un repère galiléen]..

Mais il n'y a pas d'action à distance, comme dans la théorie à venir de Newton [concept d'ailleurs qui posait plein de problèmes, et dont Einstein réussit à se débarrasser. Mais la mécanique quantique a introduit l'intrication qui, sans être exactement une action à distance, est encore plus étrange...]

Il n'y a pas de vide, et il n'y a pas d'atomes ; cependant toute interaction est de la nature d'une impulsion [ = Fdt ]. Si nous en savions suffisamment, nous devrions être capables de réduire la chimie et la biologie à la mécanique ; le processus par lequel une graine se transforme en une plante ou un animal est purement mécanique. Il n'y a pas besoin [c'est toujours Descartes qui s'exprime, présenté par Russell] des trois âmes d'Aristote ; seule une, l'âme rationnelle, existe, et seulement chez l'homme.

[L'acceptation de la science classique (mécanique, optique, etc.) en même temps que des principaux principes religieux catholiques (Dieu, libre-arbitre, péché, etc.) en reconnaissant que leur combinaison était difficile, et en les acceptant séparément, était caractéristique du milieu social, scientifique, universitaire, conservateur, catholique, dans lequel j'ai grandi.

A l'époque de Descartes c'était nouveau, moderne, en cohérence avec les dernières avancées scientifiques, tout en respectant la religion catholique. Mais au XXe siècle le strict cartésianisme était suranné et la marque d'esprits étriqués.]

Cosmogonie

En prenant bien soin d'éviter la censure théologique, Descartes développe une cosmogonie qui n'est pas sans ressemblance avec certains philosophes présocratiques. Nous savons, dit-il, que le monde a été créé comme il est écrit dans la Genèse, mais il est intéressant de voir comment il aurait pu croître naturellement. Il élabore une théorie de la formation des tourbillons : autour du soleil il y a un immense tourbillon remplissant tout l'espace, qui emporte les planètes avec lui autour du soleil. La théorie est ingénieuse, mais ne peut pas expliquer pourquoi les orbites planétaires sont elliptiques et non circulaires.

La théorie cosmogonique de Descartes fut toutefois généralement acceptée en France. C'est seulement graduellement qu'elle y fut remplacée par la théorie de Newton. Cotes, l'éditeur de la première édition anglaise des Principia de Newton, argumente avec éloquence que la théorie des tourbillons conduit directement à l'athéisme, tandis que celle de Newton nécessite la contribution de Dieu pour mettre les planètes en mouvement dans une direction tangentielle afin qu'elles ne tombent pas vers le soleil. Sur la base de ces arguments, pense Cotes, Newton doit être préféré.

[Russell n'échappe pas à une légère compétition entre l'Angleterre et le Continent -- qui deviendra virulente sur la question de savoir qui, de Newton ou Leibniz, a inventé le calcul intégral et différentiel.

Newton, qui était incontestablement le plus grand génie scientifique du XVIIe siècle, était aussi un farouche bigot, anglican et antipapiste.

Quant à Descartes, il y a débat pour savoir si c'était un réel esprit religieux ou seulement pour la montre, pour ne pas être embêté par l'Inquisition. J'incline personnellement pour la seconde hypothèse. Quoique... Russell penchait pour la première et il se peut bien qu'il ait raison... Peu importe. En tout cas c'était une religion libre, et qui ne dictait pas ses dogmes à la science.

On est effaré par la nature encore très obscurantiste des arguments des uns et des autres parmi les grands scientifiques au XVIIe siècle, par exemple il faut bien que Dieu existe pour avoir mis les planètes en mouvement...]

Discours de la méthode

J'en viens maintenant aux deux plus importants livres de Descartes, du moins en ce qui concerne la philosophie. Ce sont "Discours de la méthode : Pour bien conduire sa raison, et chercher la vérité dans les sciences" (1637) et "Méditations métaphysiques" (publiées en latin en 1641). Les sujets qu'ils couvrent se chevauchent largement, et il n'est pas nécessaire d'en faire deux recensions séparées

Dans ces deux livres Descartes commence en expliquant la méthode du "doute cartésien", comme on l'a par la suite appelé. Afin d'avoir une base solide pour sa philosophie, il se résout à mettre tout d'abord tout en doute qui se prête au doute. Comme il s'attend à ce que le processus prenne un certain temps, il se résout, entre-temps, à mener sa vie en conformité avec les règles acceptées ; cela évitera d'embarrasser son esprit à cause des conséquences possibles de sa procédure de doute sur la façon pratique de conduire sa vie.

[Bref, voilà un bel argument d'ancien élève des jésuites : je vais réfléchir librement à tout ce qu'il convient de penser et faire ; quoi qu'il en soit je continuerai à vivre selon les croyances et règles communes...]

Il commence en exprimant son scepticisme par rapport aux informations transmises par les sens. Puis-je douter, se demande-t-il, que je suis assis ici, à côté du feu qui brûle dans la cheminée, vêtu d'une robe de chambre ? Oui, car il m'est arrivé de rêver que j'étais là quand en fait j'étais nu dans mon lit. (Les pyjamas et même les chemises de nuit n'avaient pas encore été inventés.) En outre les fous ont parfois des hallucinations, c'est pourquoi on ne peut pas exclure que ce soit mon cas en ce moment.

Les rêves, cependant, comme les peintres, nous présentent seulement des copies de choses réelles, au moins en ce qui concerne leurs composants. (Vous pouvez rêver à un cheval ailé, mais seulement car vous avez déjà vu des chevaux et aussi des ailes.) Par conséquent, la nature corporelle en général, au sens de faisant intervenir des choses matérielles comme les dimensions dans l'espace, la grandeur et le nombre, est moins facile à mettre en question que les croyances au sujet de choses en particulier.

L'arithmétique et la géométrie, qui ne sont pas concernées par des choses en particulier, sont par conséquent aussi plus certaines que la physique ou l'astronomie ; elles sont vraies même pour des choses rêvées, qui ne sont pas différentes des choses réelles en ce qui concerne les nombres et les extensions spatiales.

[On voit que Descartes, tout en étant un grand esprit qui a fait avancer la science et la philosophie de son époque, est aussi un homme de son temps, en ce sens que son discours est encore profondément empreint d'une tonalité scolastique, c'est-à-dire la prétention à présenter des sortes de "raisonnements irréfutables" fondés sur les prémisses les plus floues.]

Même en ce qui concerne l'arithmétique et la géométrie, cependant, le doute est possible. Il se peut que parfois Dieu me fasse me tromper quand je compte le nombre de côtés d'un carré ou que je cherche le résultat de 2 + 3. Peut-être est-il incorrect, même en imagination, d'attribuer des telles erreurs à l'influence de Dieu ; il peut aussi y avoir un démon malveillant, qui emploie tout son art et toutes sa puissance pour m'induire en erreur. S'il y a un tel démon, il se peut que tout ce que je vois ne soit que le résultat de ses artifices et maléfices pour tromper ma crédulité.

Je pense donc je suis

Il reste, cependant, quelque chose dont je ne peux pas douter ; aucun démon, aussi malin soit-il, ne pourrait me tromper si je n'existais pas. Il est possible que je n'ai pas de corps : c'est peut-être une illusion. Mais la pensée est différente.

[On est là encore dans une "philosophie" pré-moderne, un mélange d'affirmations, de raisonnements pseudo-rigoureux sur des prémisses floues, et surtout l'usage du mot exister, à tort et à travers, sans que cela soit autre chose que "j'existe car j'existe". Descartes -- et c'est naturel -- apparaît quasi médiéval par rapport à ses successeurs. La même chose sera vraie de Newton -- qui n'est pas abordé dans ce livre, car c'est avant tout un livre de philosophie.]

"Même quand je voudrais penser que tout est faux, il est nécessaire que moi, sujet pensant, soit quelque chose ; et remarquant que cette vérité, 'Je pense, donc je suis', était tellement solide et certaine que toutes les autres suppositions les plus extravagantes des sceptiques ne pouvaient pas la renverser, j'ai jugé que je pouvais l'accepter sans réserves comme le premier principe de la philosophie que je recherchais." (retraduit de l'anglais).

La citation originelle de Descartes en français: (et sa suite)

"Je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi qui le pensais fusse quelque chose; et remarquant que cette vérité : je pense, donc je suis, était si ferme et si assurée que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques ne pouvaient l 'ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir sans scrupule pour le premier principe de la philosophie que je cherchais.

Puis, examinant avec attention ce que j'étais, et voyant que je pouvais feindre que je n'avais aucun corps et qu'il n'y avait aucun monde ni aucun lieu où je fusse, mais que je ne pouvais pas feindre pour cela que je n'étais point, et qu'au contraire, de cela même que je pensais à douter de la vérité des autres choses, il suivait très évidemment et très certainement que j'étais, au lieu que, si j'eusse seulement cessé de penser, encore que tout le reste de ce que j'avais jamais imaginé eût été vrai, je n'avais aucune raison de croire que j'eusse été, je connus de là que j'étais une substance dont toute l'essence ou la nature n'est que de penser, et qui pour être n'a besoin d'aucun lieu ni ne dépend d'aucune chose matérielle; en sorte que ce moi, c'est-à-dire l'âme par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement distincte du corps, et même qu'elle est plus aisée à connaître que lui, et qu'encore il ne fût point, elle ne laisserait pas d'être tout ce qu'elle est."

Descartes, Discours de la méthode, IVe partie

Fin de la citation

L'argument ci-dessus, 'Je pense, donc je suis' (cogito ergo sum), est connu sous le nom de "cogito de Descartes", et le processus par lequel on l'atteint est appelé "le doute cartésien".

[Le "cogito ergo sum" n'est pas très différent de l'emploi à tort et à travers d'exister par les Grecs ; le ergo n'a rien à faire s'il n'y a pas un schéma axiomatique et logique initial.]

La citation de Descartes ci-dessus est le noyau de la théorie de la connaissance de Descartes, et contient ce qui est le plus important dans sa philosophie. La plupart des philosophes depuis Descartes ont attaché de l'importance à la théorie de la connaissance, et leur préoccupation à ce sujet est largement due à lui.

"Je pense, donc je suis" affirme que l'esprit est plus certain que la matière, et mon esprit (pour moi) est plus certain que celui des autres. [On n'est jamais très loin du solipsisme.]

Il y a donc, dans toute la philosophie dérivée de Descartes, 1) une tendance au subjectivisme, et 2) une tendance aussi à considérer la matière comme quelque chose de connaissable -- si on peut la connaître -- seulement par inférence à partir de ce qui est connu de l'esprit.

Ces tendances existent toutes deux dans l'idéalisme des philosophes du Continent et dans l'empirisme britannique -- dans le premier sous une forme triomphante, dans le second en exprimant des regrets.

Il y a eu, ces derniers temps [écrit dans les années 1940], une tentative pour s'échapper du subjectivisme à l'aide d'une philosophie connue sous le nom d'instrumentalisme. Mais je ne vais pas en parler maintenant. A cette exception près, la philosophie moderne a très largement accepté la formulation de ses problèmes sous la forme que lui a donnée Descartes, tout en rejetant ses solutions.

Saint Augustin avait déjà dit quelque chose proche du "cogito ergo sum"

Le lecteur et la lectrice se souviennent que Saint Augustin avait proposé un argument très similaire au cogito. Il ne lui avait cependant pas donné la même importance que Descartes, et le problème qu'il a pour objectif de résoudre n'occupait qu'une petite partie de ses cogitations.

[Quelques formulations du problème : "Quelle est la nature de toutes ces perceptions que je ressens?", "Qu'est-ce qui existe en dehors de moi?", "Qu'est-ce que le monde en dehors de moi?", "Y a-t-il quelque chose qui survivra à ma mort, ou bien tout cela est-il une illusion qui s'éteindra quand je m'éteindrais?", "Y a-t-il un univers sans les hommes?"]

L'originalité de Descartes, par conséquent, doit être reconnue, bien qu'elle soit moins dans l'invention de l'argument que dans la reconnaissance de son importance.

Edification de la philosophie de Descartes sur son principe fondateur

Ayant maintenant établi une fondation ferme pour sa philosophie, Descartes s'attèle à la tâche de réédifier l'édifice de la connaissance. Le "je" dont il a donné la preuve de l'existence a été déduit du fait que "je pense", par conséquent j'existe quand et seulement quand je pense. Si je cessais de penser, il n'y aurait plus d'évidence [pour moi] de mon existence. Je suis une chose qui pense, une substance dont toute la nature ou essence consiste à penser, et qui n'a pas besoin d'endroit ou de choses matérielles pour son existence. L'âme, par conséquent, est totalement distincte du corps et est plus facile à connaître que le corps ; elle serait ce qu'elle est même s'il n'y avait pas de corps.

Descartes se demande ensuite : pourquoi le cogito est-il aussi évident? Il conclut que c'est seulement parce que c'est clair et distinct. Il adopte en conséquence comme règle générale le principe : Toute les choses que nous concevons très clairement et très distinctement sont vraies. Il admet, cependant, qu'il y a parfois des difficultés à savoir ce que ces choses sont.

"Penser" est employé par Descartes dans un sens très large. Une chose qui pense, dit-il, est une chose qui doute, comprend, conçoit, affirme, dénie, veut, imagine, et ressent -- car les sentiments, comme ils apparaissent dans les rêves, sont une forme de pensée. Puisque la pensée et l'esssence de l'esprit, l'esprit doit toujours penser, même dans le sommeil profond.

[On note que ces différentes affirmations sont du domaine des modèles et postulats. L'emploi de "donc" est faiblard, pour revenir toujours et toujours en philosophie à la prétention qu'on applique la logique. Enfin, les différentes affirmations de Descartes autour du "je pense donc je suis", éclairent peut-être un peu, si l'on compare la connaissance qu'elles semblent donner à ce qu'elle était du temps de la théocratie dogmatique et coercitive ; mais elles ne permettent pas de prévoir quoi que ce soit. Tout au plus permettent-elles de se sentir plus légitime dans l'élaboration de principes stoïciens de vie : respect des autres et de soi, tolérance, capacité à endurer l'adversité, néoplatonisme modéré, etc. ; et, si l'on veut, croyance en le libre-arbitre humain, et le déterminisme divin ; mais ce sont juste des mots. La philosophie cartésienne continue à tâtonner dans le noir.]

Qu'est-ce que connaître quelque chose ? L'exemple du morceau de cire

Descartes maintenant reprend la question de notre connaissance des corps matériels. Il prend comme exemple un morceau de cire d'abeille. Certaines choses sont apparentes à nos sens : cela a le goût de miel, cela a une senteur fleurie, cela a une certaine couleur, taille, forme, c'est dur et froid, et si on tape dessus cela émet un son. Mais si vous l'approchez d'un feu, ces qualités changent, bien que la cire soit toujours là ; par conséquent ce qui apparaît aux sens n'était pas la cire elle-même.

[Quand j'étais lycéen, les profs de philo faisaient tout un plat de cet exemple du morceau de cire -- "si tous ses aspects peuvent changer, qu'est-ce qui définit que 'c'est un morceau de cire'?". Aujourd'hui, avec la méthode des modèles de la réalité, ce n'est plus une question pertinente. L'esprit conceptualise des choses à partir des perceptions ; et on conceptualise un morceau de cire comme une entité matérielle pouvant avoir de multiples formes. Tant que c'est utile, on conserve ce concept. De même, un nuage d'étourneaux est un concept utile tant que les étourneaux forment un nuage, plus ensuite. Ici les étourneaux sont assimilables aux molécules -- qu'on ne connaissait pas à l'époque de Descartes, même s'il y avait eu Démocrite. Mais on peut appliquer le même genre de conceptualisation à un orage, un mouvement de foule, de la musique, des "formes" quelconques qui apparaissent de manière temporaire. Les concepts ne sont pas nécessairement matériels.]

La cire elle-même est constituée par l'extension [au sens de volume dans l'espace], la flexibilité, et le mouvement, qui sont compris par l'esprit, pas par l'imagination qui voit. La chose qui est la cire ne peut pas elle-même être sensible, puisqu'elle participe également à toutes les apparences que la cire prend pour les sens.

La perception de la cire "n'est pas une vision ou un toucher ou une imagination qui voit, mais une inspection de l'esprit". Je ne vois pas la cire, pas plus que je vois des hommes dans la rue quand je vois des chapeaux et des manteaux [par exemple, d'un balcon quand je vois juste des parapluies qui se déplacent]. "Je comprends seulement par le pouvoir du jugement, qui réside dans mon esprit, ce que j'ai croyais voir avec mes yeux."

[Excellent : Descartes introduit donc la méthode des modèles conceptuels de la réalité !]

La connaissance par les sens est confuse, et partagée avec les animaux ; mais maintenant j'ai débarrassé la cire de ses oripeux, et je la perçois mentalement nue. De ce que je vois avec mes sens les diverses apparences de la cire, ma propre existence est confirmée avec certitude, mais pas celle de la cire.

La connaissance des choses extérieures doit être nécessairement une connaissance par l'esprit, pas par les sens.

Différentes sortes d'idées

Cela conduit à une considération des différentes sortes d'idées. L'erreur la plus courante, explique Descartes, est de penser que mes idées sont comme les choses externes. (Le mot "idée" inclut les perceptions sensorielles, dans l'emploi qu'en fait Descartes.) Les idées semblent être de trois sortes :
1) celles qui sont innées,
2) celles qui sont étrangères et viennent de l'extérieur,
3) celles qui sont inventées par moi.

Les idées de la deuxième variété, nous avons tendance à les considérer comme des objets comme les autres provenant du monde extérieur. Nous supposons cela, en partie parce que la nature nous enseigne de penser ainsi, en partie parce que de telles idées nous arrivent indépendamment de notre volonté (c'est-à-dire, qu'elles nous viennent par les sensations), et il semble donc raisonnable de supposer qu'une chose externe imprime son impersonnification en moi.

Mais sont-ce de bonnes raisons ? Quand je parle d'être "instruit pas la nature", en l'occurrence, je veux seulement dire que que j'ai une certaine inclination à la croire, pas que je la vois [la nature ou l'idée] par une lumière naturelle. Ce que je vois par une lumière naturelle [c'est-à-dire ce que je perçois par les sens] ne peut pas être nié, mais une simple inclination peut être vers ce qui est faux [dans ces explications de la pensée de Descartes, Russell est laborieux !]. Et pour ce qui concerne les idées qui viennent involontairement des sens, il n'y a pas de question, car les rêves sont involontaires bien qu'ils viennent de l'intérieur de notre esprit. Les raisons qui conduisent à penser que les idées [de type 2] viennent de l'extérieur ne sont donc pas concluantes.

En outre, il y a parfois deux idées différentes du même objet extérieur, par exemple, le soleil tel qu'il apparaît aux sens et le soleil auquel croient les astronomes. Ils ne peuvent pas être tous les deux comme le soleil, et la raison indique que celui qui vient directement de l'expérience est moins comme le vrai soleil que l'autre. [C'est jésuitique ! Il n'y a pas de contradiction entre le soleil des astronomes et le soleil des estivants.]

Mais ces considérations ne suffisent pas à écarter les arguments des sceptiques qui jettent un doute sur l'existence du monde extérieur [les purs subjectivistes, que nous rencontrerons plus tard ; et même les fous piégés dans leur solipsisme]. Cela ne peut être fait [écarter les doutes] qu'en commençant par prouver l'existence de Dieu.

[Ça faisait longtemps qu'on ne l'avait pas invoqué celui-là !]

Preuve de l'existence de Dieu par Descartes, et, par voie de conséquence, capacité de l'homme à connaître la vérité sur les choses (car Dieu ne peut pas être trompeur...)

Les preuves par Descartes de l'existence de Dieu ne sont pas très originales ; dans l'ensemble elles proviennent de la philosophie scolastique. Elles furent mieux exposées par Leibniz, et je vais les omettre jusqu'à notre chapitre sur Leibniz.

Quand l'existence de Dieu a été prouvée, le reste suit aisément. Puisque Dieu est bon, Il n'agira pas comme le démon mal intentionné et trompeur, que Descartes a imaginé pour servir de base au doute. Maintenant Dieu m'a donné une telle propension à croire aux corps matériels qu'Il serait un trompeur si ces corps n'existaient pas ; donc les corps matériels existent.

[Après avoir presque introduit la méthode de modèles conceptuels, Descartes retombe dans la pire scolastique !]

Dieu doit, en outre, m'avoir donné la faculté de corriger les erreurs. J'utilise cette faculté quand j'emploie le principe que ce qui est clair et distinguable est vrai [un principe digne d'un comptoir de café !]. Cela me permet de connaître les mathématiques, et la physique aussi, si je me rappelle que je dois connaître la vérité sur les objets par l'esprit seulement, pas par l'esprit et le corps conjointement.

Partie constructive de la théorie de la connaissance de Descartes

La partie constructive de la théorie de la connaissance de Descartes est beaucoup moins intéressante que sa partie destructive, vue précédemment [le doute, les sens, l'esprit, etc.] Elle utilise toutes sortes de maximes scolastiques, comme par exemple qu'un effet ne peut pas être plus parfait que sa cause.

Ces maximes ont pour des raisons inconnues traversé les étapes initiales du doute cartésien.

Aucune raison n'est donnée pour accepter ces maximes, bien qu'elles soient certainement beaucoup moins évidentes-par-elles-mêmes que le "j'existe car je pense", qui est pourtant l'objet de beaucoup de démonstrations avec force tambours et trompettes par Descartes. Le Théétète de Platon, et les ouvrages de Saint Augustin et Saint Thomas d'Aquin contiennent déjà la plupart des aspects constructifs de la théorie de connaissance exposés dans les Méditations de Descartes.

Conclusion

La méthode du doute systématique, bien que Descartes lui-même ne l'appliquât qu'avec peu d'entrain, a été d'une grande importance philosophique.

[Protagoras, puis les Sceptiques (Pyrrhon d'Élis et son école) avaient déjà tracé le chemin !

Pour moi le plus important chez Descartes est qu'avec son morceau de cire, il a commencé à introduire la création libre de concepts, qui est à la base de la science et de la connaissance modernes, et que les Nominalistes avaient commencé à entrevoir.

Les présocratiques avaient déjà introduit des "concepts libres", mais ils étaient trop fantaisistes, pas assez concernés par l'exigence de conformité avec les observations, et de capacité à prédire. Mais ils avaient le mérite d'être les premiers penseurs occidentaux libres de superstition.

Ensuite la pensée occidentale a été étranglée et étouffée pendant près de 2000 ans par Platon et Aristote.]

Il est clair, en stricte logique, qu'on ne peut pas arriver à des résultats positifs si on ne met pas une limite au scepticisme. S'il doit y avoir des connaissances à la fois logiques [i.e. créées par l'esprit] et empiriques [venant des perceptions sensorielles], il doit même y avoir deux types de limites : les faits indubitables [Einstein qui répondait à un sceptique sur l'existence du monde extérieur "a-t-il déjà reçu un caillou sur la tête?"], et les principes d'inférence indubitables. [Il n'est pas clair si R. fait référence à la déduction ou à l'induction, "inference" en anglais pouvant signifier les deux. Parmi les principes logiques déductifs indubitables : on ne pplutot eut pas avoir à la fois A et non A, donc si on a A, on n'a pas non A; parmi les principes d'induction : si on observe qqc il doit (en général) y avoir une cause, qu'on peut expliquer en formulant un modèle hypothétique, en cohérence avec les faits d'observation.]

Pour Descartes les faits indubitables sont ses propres pensées -- utilisant le mot "pensée" dans son acception la plus large. "Je pense" est son ultime prémisse. Ici le mot "je" est en réalité illégitime ; Descartes devrait avoir pour ultime prémisse "il y a des pensées". Le mot "je" est grammaticalement commode. [R. retourne au "philosophisme" le plus insipide et inepte de ses études, où on mettait en doute même la signification de "je".]

Le mot "je" est grammaticalement commode, mais il ne décrit pas une donnée d'observation. Quand Descartes poursuit en disant "je suis une chose qui pense", il est déjà en train d'utiliser la boîte à outil des catégories transmises par la scolastique. Nulle part ne prouve-t-il que des pensées nécessitent un penseur ; et il n'y a aucune raison d'en faire l'hypothèse, sauf dans un sens grammatical.

La décision, cependant, par Descartes de considérer les pensées plutôt que les objets extérieurs comme les certitudes empiriques premières était un pas philosophique très important, et a eu une influence considérable sur toute la philosophie ultérieure.

A deux autres égards la philosophie de Descartes est importante. D'abord : elle acheva, ou presque acheva, la construction du dualisme esprit vs matière qui avait démarré chez Platon, et avait été développé, en grande partie pour des raisons religieuses, par la philosophie catholique.

[La religion chrétienne, et le Dieu auquel elle se réfère, étant des forces sociales coercitives s'appliquant avec d'autant plus d'efficacité qu'elles prennent le contrôle des esprits -- à l'aide du péché, de la damnation, etc. -- il fallait faire une distinction entre l'esprit et le reste. Même si l'Eglise n'hésitait pas à employer des moyens matériels de coercition aussi.

Pour moi, Dieu (celui des chrétiens ou des musulmans, en particulier) est avant tout un concept sociologique : une façon de proclamer son adhésion à une certaine forme de société, à ses croyances et à ses règles. Quand on dit que Dieu a voulu ceci ou cela, on veut dire "dans notre communauté, la règle est que... ceci ou cela". Pas besoin d'un vieux sage barbu, plus ou moins bienveillant, assis sur un nuage, et jetant un oeil de temps à autre sur sa créature, pour cela.]

Si l'on ignore les curieuses transactions qui se déroulent dans la glande pinéale, qui par la suite furent abandonnées par les disciples de Descartes, le système cartésien présente deux mondes parallèles mais indépendants, celui de l'esprit et celui de la matière, chacun pouvant être étudié sans référence à l'autre.

Que l'esprit n'a pas d'action sur le corps était une idée nouvelle, exprimée explicitement par Geulincx, mais qui est implicite chez Descartes. [On notera qu'elle est parfaitement inacceptable à un esprit moderne.]

Elle avait l'avantage de rendre possible de dire que le corps n'a pas d'action sur l'esprit non plus [On ne voit pas bien la logique, mais pourquoi pas vu qu'on est de toute façon dans un délire séparant de manière étanche le spirituel et le matériel].

Il y a une longue discussion dans les Méditations sur la question de savoir pourquoi l'esprit éprouve de la "tristesse" quand le corps a soif. La réponse cartésienne correcte est que le corps et l'esprit sont deux horloges telles que quand l'une indique "soif" l'autre indique "tristesse" [on a vu plus haut cet argument tiré par les cheveux de Geulincx, et surtout ne faisant rien avancer du tout].

D'un point de vue religieux, cependant, cette théorie a un grave défaut ; cela m'amène au second aspect important du cartésianisme que je mentionnais plus haut.

[J'ai l'impression que tous les chapitres de R. ont d'abord été donnés sous forme de conférences ou de leçons avant d'être écrits. Il faut l'adrénaline d'un cours devant une audience pour sortir de ses tripes tous ces arguments, quitte à ensuite les arranger pour les rendre plus lisibles.

Il me paraît difficile d'avoir une telle puissance d'exposition en robe de chambre à sa table de travail dans le silence de son cabinet. Mais peut-être me trompé-je.

C'est dans des cours que j'ai élaboré mes leçons de compta et de finance. Mais c'est à ma table de travail que j'ai fabriqué celles de maths.]

Dans toute la théorie du monde matériel, le cartésianisme est rigidement déterministe [comme le stoïcisme]. Les organismes vivants, autant que la matière inerte, sont gouvernés par les lois de la physique ; on n'a plus besoin comme dans la philosophie aristotélicienne d'une entéléchie ou d'une âme pour expliquer la croissance des organismes vivants et les mouvements des animaux.

Descartes lui-même s'autorisait une petite exception : l'âme humaine pouvait, par sa volonté, modifier la direction, quoique pas la quantité de mouvement, des esprits animaux. Ceci, cependant, était contraire à l'esprit de son système, et s'avéra en contradiction avec les lois de la mécanique ; ce fut par conséquent abandonné.

La conséquence fut que tous les mouvements de la matière étaient déterminés par les lois de la physique, et, dû au parallélisme, les évènements mentaux devaient être également déterminés.

C'est pourquoi les Cartésiens avaient des difficultés avec le libre-arbitre |les Stoïciens ne s'embarrassaient pas de telles arguties, dont on a vu qu'elles sont chez Descartes des héritières directes de la scolastique].

Et pour ceux qui prêtaient davantage d'attention à la science de Descartes qu'à sa théorie de la connaissance, il n'était pas difficile de poursuivre le raisonnement selon lequel les animaux sont des automates : pourquoi ne pas dire la même chose de l'homme, et simplifier le système en le rendant conforme au matérialisme? Ce pas fut franchi au XVIIIe siècle.

Il existe chez Descartes un dualisme non résolu entre ce qu'il apprit de la science de son temps et la scolastique qui lui fut enseignée à la Flèche. Cela le conduisit à des incohérences, mais cela fut aussi fructueux pour produire des idées qu'un philosophe strictement logique n'aurait pas pu produire. L'exigence de cohérence aurait simplement fait de lui le fondateur d'une nouvelle scolastique, tandis que les incohérences qu'il y a chez lui ont fait de lui la source de deux importantes mais divergentes écoles de philosophie.