HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE OCCIDENTALE, par Bertrand Russell, © 1945

III.2.3 : KANT

A. L'IDEALISME ALLEMAND EN GENERAL

La philosophie au XVIIIe siècle était dominée par les empiristes britanniques, dont Locke, Berkeley et Hume sont les représentants principaux. Chez ces hommes, il y avait un conflit, dont eux-mêmes ne semblaient pas être conscients, entre leur tempérament en tant qu'êtres humains et les tendances de leurs doctrines théoriques. Par leur tempérament, c'étaient des hommes soucieux de bonnes relations sociales, en aucun cas des gens assénant leurs opinions de manière impérieuse [contrairement au spécimen examiné dans le chapitre précédent] ; ils ne convoitaient pas le pouvoir ; ils étaient en faveur d'un monde de tolérance où, dans les limites de la loi, chaque homme pouvait agir comme bon lui semble. Ils avaient des caractères agréables, étaient des hommes bienveillants, urbains et d'un commerce aisé.

Mais, tandis que leur tempérament était sociable, leur philosophie théorique conduisait au subjectivisme. Il ne s'agissait pas d'une tendance nouvelle ; elle avait existé depuis l'Antiquité, exprimée de la manière la plus explicite par Saint Augustin ; elle fut remise au goût du jour avec le "cogito" de Descartes, et culmina momentanément avec les monades sans fenêtres de Leibniz. Leibniz pensait que rien ne serait changé dans sa propre expérience même si le reste de l'univers était annihilé ; néanmoins, il se consacra à la tentative de rapprocher les Eglises catholiques et protestantes. Une incohérence similaire s'observe chez Locke, Berkeley et Hume.

Contradiction des empiristes anglais, les impressions proviennent-elles d'un "monde extérieur" ou pas ?

Chez Locke, l'incohérence est encore même dans la théorie. Nous avons vu dans un chapitre précédent que Locke disait, d'une part : "Etant donné que l'esprit, dans toutes ses pensées et tous ses raisonnements, n'a pas d'autre objectif immédiat que ses propres idées, que lui seul contemple ou peut contempler, il est évident que notre connaissance ne porte que sur elles." Mais d'autre part aussi : "La connaissance est la perception de l'accord ou du désaccord entre deux idées." Néanmoins, il soutient que nous avons trois types de connaissance de la vraie existence : intuitive, provenant de nous-mêmes ; démonstrative, provenant de Dieu ; et sensible, provenant des choses qui touchent nos sens. Les idées simples, maintient-il, sont "le produit des choses opérant sur l'esprit d'une manière naturelle". Comment il sait cela, il ne le dit pas ; cela dépasse certainement "l'accord ou le désaccord entre deux idées".

[Noter comme on prête plus d'attention à Leibniz, ou Descartes ou Saint Augustin, qu'au philosophe Tartempion qui parle à la télé une fois par semaine à notre époque, pour la seule raison que les trois premiers sont morts depuis longtemps, et que leur pensée a acquis l'aura des proclamations de prophètes -- même si une partie plus ou moins importante de leurs pensées sont des élucubrations (90% chez Saint-Augustin, 30% chez Descartes, 60% chez Leibniz).]

Berkeley fit un pas important vers la résolution de cette incohérence. Pour lui, il n'existe que les esprits et leurs idées ; le monde extérieur est aboli. Mais il ne voit pas toutes les conséquences des principes épistémologiques qu'il prit chez Locke.

[La position de Berkeley, "qu'il n'existe que des esprits et des idées, et rien d'autre", est plus ou moins irréfutable (cf le livre "L'éléphant est irréfutable" d'Alexandre Vialatte). Mais elle n'empêche pas de faire de la science, ni de communiquer avec les autres -- ce que faisait du reste lui-même Berkeley, avant de se consacrer à l'eau-de-goudron. Il suffit d'accepter que toutes les observations scientifiques sur lesquelles on travaille, construit des modèles, et fait des prévisions, sont des idées.]

S'il avait été totalement cohérent, il aurait nié la connaissance de Dieu et de tous les esprits en dehors du sien. Mais de toutes ces dénégations, il était empêché par ses sentiments en tant que clergyman et qu'être humain sociable.

Solipsisme

Hume ne reculait devant rien pour essayer d'être cohérent sur un plan théorique. Mais il n'éprouvait aucun besoin de rendre sa vie sur un plan pratique conforme à ses théories. Hume niait le Soi, et mettait en doute l'induction et la causalité. Il acceptait l'abolition de la matière par Berkeley, mais pas son remplacement, toujours par Berkeley, par les idées de Dieu. Il est vrai que, comme Locke, il n'admettait pas qu'il existât des idées simples qui n'aient leur origine dans une impression. Et il ne fait pas de doute qu'il imaginait une "impression" comme un état d'esprit directement causé par quelque chose d'extérieur à l'esprit. Mais il ne pouvait pas l'admettre comme une définition du concept d' "impression", puisqu'il remettait en cause la notion de "cause". Je doute que lui ou ses disciples fussent jamais clairement conscients du problème que posaient ainsi les impressions. Manifestement, d'après Hume, une "impression" devait être définie par une qualité intrinsèque la distinguant d'une "idée", puisqu'on n'avait pas le droit de la définir comme étant causée par un phénomène extérieur. Il ne pouvait donc pas non plus déclarer que les impressions nous donnaient une connaissance des choses extérieures à nous, comme s'autorisait à le faire Locke, et, sous une forme modifiée, Berkeley. Il devait, par conséquent, se croire enfermé dans un solipsisme, et ignorant de tout sauf de ses états mentaux et de leurs relations.

[Solipsisme pour un individu = un monde où il n'y a que lui, et même seulement que son esprit, qui éprouve des sensations et a des idées; tout le "reste" n'étant qu'illusion comme pour un spectateur, dans une salle obscure, qui voit projeté sur l'écran un western à grand spectacle avec des indiens, des cowboys, John Wayne un colt de chaque côté, et d'immenses paysages lumineux de l'Ouest, etc.

La principale réfutation du solipsisme, c'est... qu'il n'y a pas de réfutation, mais que ça ne change rien à notre relation au monde. Du reste Berkeley et Hume vécurent comme n'importe quels autres hommes, s'intéressèrent aux gens, aux choses, à leur plaisir, etc.

Le soi-disant problème posé par le solipsisme repose une fois encore sur un usage abusif du verbe exister. Le solipsiste dit : "Il existe bien des sensations et des idées permettant de construire un monde extérieur, comme si ce dernier existait. Mais en réalité ce monde extérieur n'existe pas." La notion d'existence dans ce point de vue, comme dans celui de la plupart des philosophes depuis Platon qui parlent d'un monde des idées qui existe davantage que le monde ici-bas, est confuse et n'apporte rien de plus par rapport à la conception ordinaire.]


Hume, par sa cohérence, montra que l'empirisme, poussé jusqu'à ses conclusions ultimes, conduisait à des résultats que peu d'êtres humains pouvaient se résoudre à accepter, et abolissait, dans le champ scienfique, la distinction entre croyance rationnelle et crédulité. Locke avait anticipé ce danger. Il met dans la bouche de quelqu'un supposé critique de ses idées la phrase suivante : "Si la connaissance consiste en l'accord entre des idées, l'enthousiaste et le sobre sont sur un pied d'égalité." Locke vivant à une époque où les hommes étaient lassés de l'enthousiasme [les décennies précédentes vu avaient la guerre civile, la décapitation du roi, la prise du pouvoir par le puritain Cromwell, la restauration, etc.], ne rencontra aucune difficulté pour persuader ses contemporains de la validité de ses arguments pour répondre à cette critique [c'est-à-dire pour dire que "non, non, c'est le sobre qui a raison"].

Rousseau rejette la raison au profit du coeur, Robespierre

Rousseau, venant à un moment où les gens, à l'inverse, étaient lassés de la raison, remit au goût du jour l' "enthousiasme", et, acceptant la banqueroute de la raison, autorisa le coeur à décider des questions où la tête restait dans le doute. De 1750 à 1794, le coeur parla de plus en plus fort ; enfin Thermidor mit un terme, pour un moment, aux déclarations enflammées et féroces [et à la Terreur qui régna de 93 à 94 sous l'impulsion de Robespierre et du Comité de Salut public], au moins en ce qui concerne la France. Sous Napoléon, le silence fut imposé à la fois au coeur et à la raison.

En Allemagne

En Allemagne, la réaction à l'agnosticisme de Hume prit une forme beaucoup plus profonde et subtile que celle que lui avait donné Rousseau.

Kant (1724-1804), Fichte (1762-1814) et Hegel (1770-1831) développèrent une nouvelle forme de philosophie, conçue afin de protéger la connaissance et la vertu des doctrines subversives de la fin du XVIIIe siècle.

Chez Kant, et plus encore chez Fichte, la tendance subjectiviste qui commença avec Descartes fut élevée jusqu'à de nouveaux sommets; à cet égard, ce n'était tout d'abord pas du tout une réaction contre Hume.

En ce qui concerne le subjectivisme [de Hume et ses suivants], la réaction commença avec Hegel, qui chercha, à travers sa "Science de la Logique", à établir une nouvelle façon de s'échapper de l'homme [enfermé dans son solipsisme] pour revenir au monde.

Tout l'idéalisme allemand a des affinités avec le mouvement romantique. Elles sont évidentes chez Fichte, et encore plus chez Schelling; elles le sont moins chez Hegel.

Kant, le fondateur de l'idéalisme allemand, n'a quant à lui pas d'importance politique, bien qu'il écrivît quelques essais intéressants sur des sujets de politique. Fichte et Hegel, en revanche, ont tous deux exposé des doctrines politiques, qui eurent, et ont encore, une influence profonde sur le cours de l'histoire. Aucune ne peut être comprise sans une étude préalable de Kant, qui va être le sujet de ce chapitre.

Il y a d'abord, aussi, certaines caractéristiques communes à tous les idéalistes allemands, qui peuvent être mentionnées avant d'entrer dans les détails.

La critique de la connaissance, comme moyen [la connaissance, ou sa critique ??? une fois n'est pas coutume R. est ambigu ; il veut sans doute dire la critique-de-la-connaissance, comme un outil épistémologique formant un tout], la critique de la connaissance, comme moyen d'attendre des conclusions philosophiques, est soulignée par Kant et acceptée par ses disciples.

[Cette idée qu'une critique-de-la-connaissance peut être un outil donnant lui-même accès à des savoirs philosophiques sur le monde, semble un précurseur du matérialisme-dialectique, qui fut l' "outil" intellectuel fondamental des marxistes et des communistes pour atteindre de nouveaux savoirs, et qu'ils imposèrent même à tous les scientifiques, avec menaces de mort pour ceux qui ne voudraient pas l' "utiliser", c'est-à-dire lui rendre hommage, -- même en mathématiques, en physique, ou en biologie....

Mais la "critique-de-la-connaissance" était un outil fumeux des idéalistes qui pensaient au fond qu'il n'y avait que l'esprit qui existait, tandis que le "matérialisme-dialectique", qui était tout aussi fumeux, était un outil des matérialistes qui pensaient au contraire qu'il n'y avait que la matière qui existait.]

Il y a une insistance [chez tous les philosophes idéalistes allemands de la fin du XVIIIe siècle et début du XIXe] sur l'esprit, par opposition à la matière, qui conduit à la fin à l'affirmation que seul l'esprit existe [encore une fois, l'emploi de ce mot "exister" qui devient de plus en plus creux !!!]

Il y a une rejection véhémente de l'éthique utilitarienne, en faveur de systèmes qui sont présentés comme étant démontrés par des arguments philosophiques abstraits.

Il y a une tonalité scolastique [c'est-à-dire des ratiocinations qui se veulent subtiles et démonstratives] qui est absente de la pensée des philosophes français et anglais précédents; Kant, Fichte et Hegel étaient des professeurs d'université, s'adressant à des audiences instruites [et scolaires]; ils n'étaient pas de simples intellectuels éclairés disposant de loisirs et s'adressant à des amateurs. Bien que les conséquences qu'ils entraînèrent furent en partie révolutionnaires, ils n'étaient eux-mêmes pas intentionnellement subversifs [comme plus tard des Engels ou Bakounine]; Fichte et Hegel étaient infiniment soucieux de la défense de l'Etat. La vie de chacun de ces trois philosophes allemand fut exemplaire et universitaire; leurs vues sur les questions de morale étaient strictement orthodoxes. Ils firent des innovations en théologie, mais ils le firent dans l'intérêt de la religion.

Après ces remarques préliminaires, tournons-nous vers l'étude de Kant.

B. PRESENTATION SUCCINCTE DE LA PHILOSOPHIE DE KANT

Emmanuel Kant (1724-1804) est généralement considéré comme le plus grand des philosophes modernes [c'est-à-dire, né après 1700, veut dire ici Russell; noter qu'on écrit aussi parfois son prénom "Immanuel"].

Je ne peux pas, quant à moi, être d'accord avec ce jugement. Mais il serait absurde de ne pas reconnaître sa grande importance.

Kant vécut toute sa vie dans la ville de Koenigsberg ou dans ses environs, en Prusse orientale. Sa vie personnelle fut académique et totalement dénuée d'événements dramatiques, bien que durant son âge adulte Kant connût la guerre de Sept ans (durant une partie de laquelle les Russes occupèrent la Prusse orientale), le partage de la Pologne, la Révolution française, et le début de la carrière de Napoléon.

Carte de l'Europe en 1800
(fin de la Révolution française, début des conquêtes napoléoniennes)

Prusse au XIXe siècle
(conquêtes en 1866 de la Bavière, et en 1871 de l'Alsace-Lorraine)

Durant tout le XIXe siècle, la Pologne n'existait plus.

[La guerre de Sept ans, 1756-1763, est une sorte de deuxième guerre mondiale, après celle de Trente ans, 1618-1648, du siècle précédent. Durant la guerre de Sept ans, il y eut au départ un conflit entre la Prusse de Frédéric II et l'Autriche de Marie-Thérèse au sujet de la Silésie, à la suite de la guerre de Succession d'Autriche, mais aussi un conflit rapidement mondial entre la France et l'Angleterre, qui conduisit à réduire considérablement la place des Français en Amérique du Nord, sauf au Québec, et à la perte de la part française des Indes, sauf cinq comptoirs commerciaux. Il y eut durant cette guerre un fameux renversement des alliances, les Français passant des Prussiens vers les Autrichiens, et les Anglais faisant le chemin inverse. La fin de cette guerre est aussi l'époque de l'avènement de Catherine II en Russie, 1762.]

Influences de Hume et surtout Rousseau

Kant reçut comme éducation la version wolfienne de la philosophie de Leibniz. Mais Kant finit par l'abandonner sous deux influences : Rousseau et Hume. Hume, par sa critique du concept de causalité, le "reveilla de sa torpeur dogmatique" -- c'est du moins ce que dit plus tard Kant. Mais ce réveil ne fut que temporaire, car bientôt Kant inventa un soporifique qui lui permit de se rendormir. Hume, pour Kant, fut seulement un adversaire qu'il fallait réfuter, mais l'influence de Rousseau fut plus profonde. Kant était un homme aux habitudes si régulières que les gens réglaient leurs montres quand ils le voyait passer devant leur porte durant sa promenade. Mais en une occasion son emploi du temps fut bousculé pendant plusieurs jours ; ce fut quand il lut Emile.

[Emile est le traité d'éducation des enfants écrit par Rousseau qui avait abandonné les cinq siens à l'Assistance publique...

Parfois étudier les philosophes les plus célèbres n'est pas très différent d'assister à un spectacle de clowns.

Mais ce sont des clowns inquiétants par l'influence que certains d'entre eux ont sur l'histoire, la politique, l'exaltation de la puissance de l'homme, le totalitarisme, etc.]

Il déclara qu'il avait dû relire les livres de Rousseau plusieurs fois, parce qu'à la première lecture, la beauté du style l'avait empêché d'en absorber toute la substance. Bien qu'il eût été élevé comme un piétiste, c'était un libéral aussi bien en politique qu'en théologie ; il éprouva de la sympathie pour la Révolution française, tant que celle-ci n'atteignit pas la phase de la Terreur ; il croyait en la démocratie. Sa philosophie, comme nous allons voir, permettait de ressentir un appel du coeur, par opposition aux froides injonctions de la raison théorique. On peut dire, sans trop exagérer, que c'est une version pédante du Vicaire savoyard.

[Il faut admettre que ce titre, "Profession de foi du Vicaire savoyard", est une trouvaille littéraire et dénote un grand sens de la langue de la part de Rousseau.]

Le principe de Kant que chaque homme doit être regardé comme une fin en soi est une forme de la doctrine des Droits de l'Homme ; et son amour de la liberté apparaît dans son affirmation (au sujet des enfants autant que des adultes) que "rien n'est plus horrible que de voir les actions d'un homme soumises à la volonté d'un autre homme".

Premiers travaux

Les premiers travaux de Kant portaient davantage sur la science que sur la philosophie. Après le tremblement de terre de Lisbonne, de 1755, il écrivit sur la théorie des tremblements de terre ; il écrivit un traité sur le vent, et un bref essai sur la question de savoir si la raison pour laquelle les vents d'ouest en Europe étaient humides était parce qu'ils avaient dû traverser l'Atlantique. La géographie physique est un sujet pour lequel il éprouva toujours beaucoup d'intérêt.


Fasciné par la catastrophe [de Lisbonne], le jeune Kant collecta toutes les informations qui lui étaient accessibles et les utilisa pour formuler dans trois textes successifs une théorie sur la cause des séismes. Sa théorie, qui reposait sur le mouvement de gigantesques cavernes souterraines remplies de gaz chauds, fut démentie par la science moderne, mais représentait néanmoins la première tentative d’expliquer un tremblement de terre par des facteurs naturels et non surnaturels. Selon Walter Benjamin, le petit livre de Kant sur les séismes « représente probablement les débuts de la géographie scientifique en Allemagne, et très certainement ceux de la sismologie ». (source: wikipedia)

Le plus important de ses travaux scientifiques est son Histoire naturelle générale et théorie du ciel (1755), qui anticipe les hypothèses de Laplace sur les nébuleuses, et propose une explication possible de l'origine du système solaire. Des sections de cet ouvrage ont une sublimité miltonienne. Il a le mérite d'inventer une hypothèse qui s'est avérée fructueuse, mais contrairement à Laplace il n'avance pas d'arguments sérieux en sa faveur. C'est en partie purement fantasmagorique, par exemple dans la doctrine que toutes les planètes sont habitées, et que les planètes les plus éloignées ont les meilleurs habitants -- une vue qui mérite d'être soulignée pour sa modestie de la part d'un habitant terrestre, mais qui n'est soutenue par aucune base scientifique.

A une époque où les arguments des sceptiques le troublaient davantage qu'auparavant, et que plus tard, il écrivit un curieux ouvrage intitulé Les Rêves d'un voyant-des-esprits, illustrés par les rêves de la métaphysique (1766). Le voyant-des-esprits est Swedenborg, dont le système mystique avait été présenté au monde dans un énorme ouvrage, qui se vendit à quatre exemplaires, trois à des acheteurs non identifiés et le quatrième à Kant. Kant, à moitié pour plaisanter et à moitié sérieusement, suggère que le système de Swedenborg, qu'il qualifie de fantastique, ne l'est peut-être pas plus que la métaphysique orthodoxe. Il n'est cependant pas totalement critique de Swedenborg. Le côté mystique de Kant, qui était tangible même s'il apparaît peu dans ses écrits, admirait Swedenborg, qu'il appelle "très sublime".

Comme tout le monde à son époque, il écrivit un traité sur le beau et le sublime. La nuit est sublime, le jour est beau; la mer est sublime, la terre est belle; l'homme est sublime, la femme est belle, et caetera.

L'Encyclopédie Britannique remarque que "étant donné qu'il ne se maria jamais, il conserva les habitudes studieuses de sa jeunesse". Je me demande si l'auteur de cet article est un célibataire ou un homme marié.

La Critique de la Raison pure (1781) : a1) propositions "analytiques" [i.e. strictement logiques] et propositions "synthétiques" [les autres] ; a2) propositions "a priori" et propositions "empiriques"

Le livre de Kant le plus important est La Critique de la Raison pure (1ère édition, 1781 ; 2ème édition 1787). Le but de l'ouvrage est de prouver que, bien qu'aucune de nos connaissances ne puisse transcender l'expérience, notre connaissance est cependant pour une part a priori, et pas inférée inductivement de l'expérience. La part de notre connaissance qui est a priori embrasse, selon Kant, non seulement la logique, mais beaucoup de choses qui ne peuvent pas être incluses dans la logique, ni déduites d'elle.

Il sépare deux distinctions qui, chez Leibniz, se confondent. D'une part il y a une distinction entre les propositions "analytiques" et les propositions "synthétiques"; d'autre part, il y a une distinction entre les propositions "a priori" et les propositions "empiriques". Il nous faut dire un mot de chacune de ces distinctions.

propositions "analytiques" et propositions "synthétiques"

Une proposition "analytique" est une proposition dans laquelle le prédicat [c'est-à-dire ce qui est dit de quelque chose] est une partie du sujet ; par exemple un "homme grand est un homme", ou "un triangle équilatéral est un triangle". De telles propositions découlent de la loi qui élimine les contradictions ; maintenir qu'un homme grand n'est pas un homme serait une contradiction.

[En théorie élémentaire des ensembles, qui représente la logique, c'est la proposition suivante : considérons un ensemble A qui est inclus dans un ensemble B ; alors si p est un élément de A, p est un élément de B. C'est n'est pas la démonstration de l'hypothèse de Riemann !]

Une proposition "synthétique" est une proposition qui n'est pas analytique. Toutes les propositions que nous savons être vraies seulement par l'expérience sont synthétiques. Nous ne pouvons pas, par une simple analyse des concepts, découvrir que "mardi était pluvieux" ou "Napoléon était un grand général". Mais Kant, contrairement à Leibniz et à tous les autres philosophes qui l'ont précédé, n'admet pas l'inverse, c'est-à-dire il n'admet pas que toutes les propositions synthétiques ne soient connues que par l'expérience. Cela nous conduit à la seconde des distinctions mentionnées plus haut.

propositions "a priori" et propositions "empiriques"

Une proposition "empirique" est une proposition que nous ne pouvons savoir être vraie qu'à l'aide de la perception par les sens, soit les nôtres ou ceux de quelqu'un d'autre dont nous acceptons le témoignage. Les faits historiques et géographiques sont de cette sorte; de même que les lois scientifiques, chaque fois que notre connaissance de leur véracité découle de données d'observation [par exemple, un cheval peut se croiser avec une ânesse ; cela donne un animal appelé bardot]. Une proposition "a priori", d'un autre côté, est une proposition, bien qu'elle puisse avoir son origine dans l'expérience, qui est vue, quand nous la connaissons, comme ayant une autre base que l'expérience. Un enfant qui apprend l'arithmétique peut être aidé dans son apprentissage par la constatation que deux billes et encore deux autres billes donnent un groupe de quatre billes. Mais quand il a maîtrisé la proposition "deux et deux font quatre", il n'a plus besoin de confirmation expérimentale.

[Ce genre d' "explication" dont Russell est coutumier -- et là il ne se contente pas d'expliquer ce que pense Kant, je crois, il explique ce qu'il croit lui-même sur "deux et deux font quatre" -- m'a toujours laissé de marbre. Ce sont des enfantillages ou des ratiocinations scolastiques.

Deux et deux font quatre est une règle de l'arithmétique. Elle ne se prête pas réellement à une "démonstration", même si R. et quelques autres avant et après lui ont cherché à le "démontrer". En tout cas une "démonstration" que deux et deux font quatre ne conduit pas à des compréhensions intéressantes, hormis peut-être l'axiome de récurrence. C'est-à-dire : une proposition vraie pour n=1, et dont on peut montrer que si elle est vraie pour n alors elle vraie pour n+1, une telle proposition sera vraie pour tous les n. Autrement dit il n'y a pas d'îlots séparés dans les nombres entiers.]

La proposition [deux et deux font quatre] présente un caractère de certitude que l'induction ne peut jamais donner à une loi générale. Toutes les propositions des mathématiques pures sont en ce sens a priori.

Point de vue de Hume sur la loi de causalité, et problème de Kant sur les jugements synthétiques

Hume avait démontré que la loi de causalité n'est pas analytique [c'est-à-dire ne peut pas être démontrée par de la pure logique], et en avait déduit que nous ne pouvons pas être sûrs qu'elle est vraie. Kant accepta la vue qu'elle est synthétique, mais il maintint néanmoins qu'elle est connue a priori. Il maintint que l'arithmétique et la géométrie sont synthétiques, mais sont aussi a priori. Il fut ainsi conduit à formuler le problème comme ceci :

Les jugements synthétiques sont-ils a priori possibles ?

["Jugement synthétique" est la terminologie kantienne pour dire "idée résultant de l'observation, et qui ne peut pas découler seulement de la logique".

"A priori" à l'inverse veut dire, chez Kant, quelque chose qui n'a pas besoin de confirmation par l'expérience pour être vrai.]

La réponse à cette question, et toutes les conséquences de cette réponse, constituent le thème principal de La Critique de la Raison pure.

La Critique de la Raison pure : b) réponse à la question "comment les jugements synthétiques sont-ils a priori possibles ?

Kant avait une grande confiance dans la solution qu'il apporta à ce problème. Il avait passé 12 ans [sans rien publier pendant 11 ans] à la chercher, mais cela ne lui prit que quelques mois pour rédiger son gros ouvrage après que sa théorie eut pris forme. Dans la préface à la première édition il écrit : "Je crois pouvoir dire qu'il n'y a plus un seul problème métaphysique auquel une solution n'ait été trouvée, ou au minimum en vue de la solution duquel une clé n'ait été fournie." Dans la préface à la seconde édition, il se compare à Copernic, et écrit qu'il a effectué une révolution copernicienne en philosophie.

Selon Kant, le monde extérieur ne cause que la matière brute des sensations, mais notre équipement mental organise cette matière dans l'espace et le temps, et fournit les concepts grâce auxquels nous comprenons notre expérience -- concepts que Kant appelle des "catégories".

[Si c'est effectivement la pensée de Kant -- et généralement Russell apparaît fiable et clair pour exposer les idées des philosophes --, alors je suis totalement d'accord avec Kant, au moins sur ces points concernant "le monde extérieur", "les sensations brutes", "l'organisation qu'y apporte notre intellect", etc.

C'est, exprimé légèrement différemment, l'idée que nous ne faisons que construire des modèles mentaux des observations brutes que nous percevons.

Penser que l'univers est lui-même comme nos modèles le décrivent est faire du Réalisme naïf. Et de toute façon cela accorde un sens trop fort au mot "exister".

La "nature" de cet univers qui nous fournit des sensations reste mystérieuse. Surtout, la question n'a sans doute pas de sens. Les processus de connaissance de notre part sont aussi mystérieux.

Le solipsisme plus ou moins extrême de Berkeley ou Hume n'est pas réfutable, il est juste sans intérêt.]

L'espace et le temps, d'après Kant (et aussi d'après moi), ne sont pas des caractéristiques intrinsèques de l'univers, mais des structures mentales pour organiser les perceptions

L'espace et le temps sont subjectifs. Ce sont des instruments dans notre boîte à outils de perception.

[R. présente la pensée de K. -- aujourd'hui on nuance en disant : ce sont des instruments dans notre boîte à outils utilisée pour organiser nos perceptions].

Mais précisément à cause de cela, nous pouvons être assurés que quel que soit ce dont nous faisons l'expérience, cela montrera des caractéristiques appartenant à la géométrie et à la science du temps. Si vous portiez constamment des verres bleutés, vous pourriez être sûrs de toujours tout voir bleu (ce n'est pas une illustration de Kant).

[C'est une illustration de Russell. Et elle n'est pas très bonne. Car elle suggère que notre esprit modifie la réalité en plaquant dessus la géométrie. Or ce n'est pas ce que veut dire Kant.]

De même, puisque vous portez tout le temps des lunettes "produisant une vision dans l'espace" dans votre esprit, vous pouvez être assuré de toujours tout voir prenant place dans un espace. Ainsi la géométrie est un a priori dans le sens qu'elle doit être vraie de toute chose perçue. Mais nous n'avons aucune raison de supposer qu'une chose analogue est vraie des choses elles-mêmes. Nous ne faisons pas l'expérience des choses elles-mêmes.

[Effectivement, la question même de savoir quelle est la nature ou quelle est la forme des "choses elles-mêmes" n'a pas de sens dans cette façon -- que j'approuve -- de comprendre la perception.]

L'espace et le temps, dit Kant, ne sont pas des concepts; ce sont des formes d' "intuition". (Le mot allemand est "Anschauung" qui veut littéralement dire "regarder" ou "voir". Le mot "intuition", bien que ce soit la traduction généralement utilisée, n'est pas tout à fait satisfaisante.)

[Là on rentre dans des distinctions scolastiques avec lesquelles je ne suis pas d'accord. Dire que l'espace et le temps ne sont pas des concepts soit est absurde, soit a un sens avec une signification différente du mot "concept" que celle habituelle.

"Anschauung" est un beau mot allemand -- ça fait toujours joli dans des considérations philosophiques. Mais il ne veut rien dire de plus que : "bin, on le voit bien !" Car malgré sa sophistication formelle, la philosophie de Kant n'est pas plus intelligente que celle des clients du Café du Commerce.

Et du reste, les concepts de temps et d'espace ont été profondément refondus quand il a fallu admettre qu'on ne pouvait pas distinguer ce qui se passe dans deux environnements en déplacement à vitesse constante l'un par rapport à l'autre -- on ne peut pas savoir, dans un wagon sans fenêtre, s'il roule ou pas -- et que la vitesse de la lumière est une constante de la physique.

Paradoxalement, les systèmes philosophiques des idéalistes sont moins sophistiqués que ceux des pragmatiques. Les premiers font toujours des contorsions pour s'éloigner de la matière, et rester dans leur empyrée des idées, parce que, en réalité, la matière c'est plus compliqué que les idées.

En 1800, ou en 2000, les idéalistes sont des retardataires, qui s'accrochent à leur monde des idées, comme d'autres au Bon Dieu, ou au Père Noël.]

Les douze catégories kantiennes

Il y a aussi, cependant, des concepts a priori; ce sont les douze "catégories", que Kant dérive des formes du syllogisme. Les douze catégories sont divisées en quatre sous-ensembles de trois :
(1) les catégories relatives à la quantité : unité, pluralité, totalité,
(2) les catégories relatives à la qualité : réalité, négation, limitation,
(3) les catégories relatives à la relation : substance-et-accident, cause-et-effet, réciprocité,
(4) les catégories relatives à la modalité : possibilité, existence, nécessité.

Elles sont subjectives dans le même sens que l'espace et le temps sont subjectifs -- c'est-à-dire, notre constitution mentale est ainsi faite qu'elles sont applicables tout ce dont nous faisons l'expérience, mais il n'y a pas de raison de supposer qu'elles sont applicables aux choses elles-mêmes. [Du reste si Kant suit Hume, la notion de causalité est purement humaine et pas dans l'univers lui-même.]

En ce qui concerne la cause, cependant, il y a une contradiction, car les choses en elles-mêmes sont considérées par Kant comme étant les causes des sensations. Et le libre travail organisateur de l'esprit est considéré par lui comme étant la cause de notre "perception organisée" de l'espace et du temps. Cette contradiction n'est pas une étourderie, mais une partie essentielle de son système.

[Donc, d'après Kant, il y a des a priori qui ne sont pas des concepts : ce sont l'espace et le temps. Et il a des a priori qui sont des concepts : ce sont ses douze catégories -- qui sont encore plus vagues que les typologies d'Aristote...]

Erreurs auxquelles conduit, d'après Kant, une mauvaise utilisation de l'espace, du temps et des catégories

Une partie importante de La Critique de la Raison pure est consacrée à montrer les erreurs vers lesquelles nous conduit l'application de l'espace et du temps ou des catégories à des choses qui ne proviennent pas de l'expérience. Quand on fait cela, soutient Kant, nous sommes piégés par des "antinomies" -- c'est-à-dire, par des propositions mutuellement contradictoires qui semblent toutes démontrables. Kant donne quatre telles antinomies, chacune consistant en une thèse et une antithèse.

Dans la première antinomie, la thèse dit : "Le monde a un début dans le temps, et est limité dans l'espace." L'antithèse dit : "Le monde n'a pas de début dans le temps, ni de limite dans l'espace; il est infini dans le temps et dans l'espace."

La seconde antinomie démontre que toute substance composite à la fois est faite de parties élémentaires, et n'est pas faite de parties élémentaires.

La thèse de la troisième antinomie maintient qu'il y a deux sortes de causalité, l'une qui découle des lois de la nature, l'autre qui découle de la liberté [humaine] ; l'antithèse maintient qu'il n'y a qu'une sorte de causalité, et que c'est une loi de la nature.

La quatrième antinomie démontre qu'il y a, et qu'il n'y a pas, un Etre absolument nécessaire.

Cette partie de la Critique a profondément influencé Hegel, dont la dialectique procède directement et totalement de la discussion des antinomies par Kant.

 

[18 janvier 2010. Je résume les idées de Kant telles que je les comprends, qui sont, avec quelques adaptions, très modernes ;

1) si l'univers a une structure en soi (si cela a un sens), "indépendamment des hommes", elle nous est totalement inaccessible

2) nous avons des perceptions brutes, dont nous avons conscience dans notre tête, que nous organisons, avec des idées synthétiques et d'autres analytiques, et des idées a priori et d'autre empiriques.

3) Kant fait des distinctions subtiles entre ces quatre, là où ses prédécesseurs voyaient une simple dichotomie, et disaient :

-- synthétique = empirique = provenant directement de l'expérience (et qui ne peut pas être su autrement)

-- analytique = a priori = en gros câblé dans le cerveau, indépendamment des expériences (= logique)

Par simplicité conservons seulement la dichotomie simple.

4) nous construisons des modèles dans notre tête, à l'aide d'idées empiriques et d'outils a priori, pour organiser nos perceptions

5) il y a douze structures fondamentales dans notre tête (notez que ce n'est pas treize ni dix-sept ; ce beau nombre douze est suspect comme la fin du travail de Dieu, décrit par Ussher, qui est tombé un samedi soir, ainsi le monde a été fini de créer un dimanche...), douze structures que Kant appelle des Catégories, qui sont a priori, et qui font partie de ces outils

6) nous avons aussi une connaissance du temps et de l'espace, que Kant, pour des raisons que j'ignore, ne classe pas dans les Catégories

Tout cela n'est pas exempt de ratiocinations, mais est grosso modo raisonnable.

Deux questions que Kant n'aborde pas, ni ses suivants je crois :

-- il semble, au XXIe siècle, que le lien entre la conscience de l'homme et le reste de l'univers soit plus riche et complexe que simplement celle entre un observateur et une chose observée

-- Kant ne semble pas vouloir admettre que nos conceptions de l'espace et du temps, ainsi que toutes ses catégories, sont le résultat de l'expérience de dizaines de milliers de générations d'hommes (Homo Sapiens et avant), et sont partagée aussi par d'autres animaux supérieurs (mammifères, certains oiseaux, etc.).

Il nous faut construire un nouveau paradigme décrivant, sinon "expliquant", la présence de l'homme conscient dans l'univers, et la relation entre les deux.]

Démolition des preuves purement intellectuelles de l'existence de Dieu

Dans un passage célèbre, Kant s'attache à démolir toutes les preuves purement intellectuelles de l'existence de Dieu. Il précise néanmoins clairement qu'il a d'autres raisons de croire en Dieu, qu'il présentera plus tard. Elles sont exposées dans la Critique de la Raison pratique (1788). Mais pour ce qui nous concerne, pour l'instant, son but est purement négatif.

Il y a, dit-il, seulement trois preuves de l'existence de Dieu par la raison pure; ce sont
-- la preuve ontologique,
-- la preuve cosmologique,
-- et la preuve physico-théologique.

la preuve ontologique

La preuve ontologique, telle qu'il la présente, définit Dieu comme le ens realissimum, l'être le plus réel; c'est-à-dire, le sujet de tous les prédicats qui sont de nature absolue. Ceux qui pensent que cette preuve est valide soutiennent que, puisque "existence" est un de ces prédicats, ce sujet, dont on vient de parler, doit avoir le prédicat "existence", c'est-à-dire doit exister. Kant object que l'existence n'est pas un prédicat. Une centaine de thalers que j'imagine simplement dans ma tête, dit-il, ont tous les mêmes prédicats que cent thalers réels.

la preuve comologique

La preuve cosmologique dit : si quoi que ce soit existe, alors un Etre absolument nécessaire doit exister ; maintenant je sais que j'existe ; donc l'Etre absolument nécessaire existe, et il doit être le ens realissimum [on a peine à croire que ces philosophes se prenaient tout le temps au sérieux, et n'éclataient jamais de rire, au moins entre eux, en admettant que leurs réflexions étaient de l'air chaud]. Kant maintient que la dernière étape de cet argument n'est autre que l'argument ontologique repris sous une forme à peine modifiée, et donc il est réfuté de la même façon.

[L'un des nombreux problèmes de ce type de philosophie -- hormis qu'elle se présente comme cherchant honnêtement sans a priori, alors qu'elle cherche en réalité à prouver des choses préétablies, dont Dieu ici -- est qu'elle utilise le langage au-delà des limites de ses possibilités.]

la preuve physico-théologique

La preuve physico-théologique est l'argument familier du dessein intelligent, mais avec des oripeaux métaphysiques. Cette preuve maintient que l'univers montre un ordre qui est l'évidence d'un but. Cet argument est traité par Kant avec respect, mais il souligne que, au mieux, il prouve qu'il y a un Architecte, pas un Créateur, et n'est donc pas une preuve satisfaisante de l'existence de Dieu. Il conclut que "la seule théologie raisonnable qui soit possible est celle fondée sur les lois morales ou qui cherche un guide dans ces lois".

La raison pure, ses possibilités, ses limites, et ce à quoi elle doit servir

Dieu, la liberté, et l'immortalité, dit-il, sont trois "idées de la raison". Mais, bien que la raison pure nous conduise à formuler ces idées, elle ne peut pas prouver par elle-même leur réalité. L'importance de ces idées est pratique, c'est-à-dire, liée à la morale. L'utilisation purement intellectuelle de la raison conduit à des erreurs ; son seul usage correct a pour but des considérations morales.

L'utilisation pratique de la raison est développé brièvement vers la fin de la Critique de la Raison pure, et de manière plus étoffée dans la Critique de la Raison pratique (1786). L'argument est que la loi morale exige une justice, c'est-à-dire, un bonheur proportionnel à la vertu. [C'est du stoïcisme réchauffé.]

Seule la Providence peut nous assurer de cela. Et elle ne l'a manifestement pas fait dans cette vie-ci. Par conséquent il y a un Dieu et une vie future. [Là c'est carrément de l'Anaximandre, mâtiné d'orphisme, c'est-à-dire de morale].

Et il doit y avoir la liberté [le libre-arbitre], car sinon il n'y aura pas de vertu.

Système éthique

Le système éthique de Kant, exposé dans son livre "Métaphysique et Morale" (1785), a une importance historique considérable. Ce livre contient la notion d' "impératif catégorique", qui, au moins en tant qu'expression de langage, est familière en dehors des cercles de philosophes professionnels.

Comme on pouvait s'y attendre, Kant n'a que faire de l'utilitarianisme, ni d'une quelconque doctrine qui donne à la morale un objectif pratique en dehors d'elle-même.

[On voit que les philosophes anglais du XVIIIe siècle sont pragmatiques et empiriques, même quand ils se marrent avec un solipsisme extrême, tandis que ceux du Continent sont encore des idéalistes, dans la tradition de Platon, la Scolastique et Descartes.

Les idéalistes font une distinction fondamentale entre le monde de la matière et le monde des idées. Ils considèrent que ce sont deux mondes distincts. Ils considèrent que le seul digne de leur attention est celui des idées, et que celui-ci se prolonge après la mort. Ils reconnaissent un vague intérêt au monde de la matière, et en particulier qu'il y a un lien entre le monde de la matière et le monde des idées. Ils font des contorsions pour admettre du bout des lèvres que la matière a une influence sur les idées (les idées d'origine empirique), et constatent avec étonnement que les idées ont une influence sur la matière (je peux décider de bouger mon bras, et ensuite il bouge). Kant est à cet égard un total idéaliste. Et cet idéalisme, même s'il trouve des applications un peu par hasard dans la science moderne, est fondamentalement retardataire, remontant à Platon et l'orphisme.

Une fois de plus la civilisation anglaise apparaît, au XVIIIe siècle, plus avancée que celle du Continent, de la même façon qu'en 1450, c'était le Nord de l'Italie qui était plus avancé que le reste de l'Europe.]

Kant veut, dit-il lui-même, "une métaphysique et une morale, qui ne soit pas mélangées avec la moindre théologie ou physique ou hyperphysique". Tous les concepts moraux, continue-t-il, ont leur origine dans la raison a priori.

[Je suis en profond désaccord avec cette idée. Pour moi la morale n'est qu'un corps de préceptes issus de millénaires de vie en société, qui ont montré qu'ils garantissaient (un peu) une vie sociale viable, alors que leur violation détruisait la société.

C'est pourquoi il est immoral de coucher avec la femme du voisin, mais pas avec son chien.

Je suis en cela, comme en beaucoup d'autres choses plus proche des Anglais que du Continent. Et une observation qui me consterne depuis longtemps, car je suis Français, est que Wikipedia en anglais est riche, utile, bien organisé, souple, acceptant les modifs, tandis que Wikipedia en français est pompeux, doctrinaire, à la pensée souvent mal organisée, n'acceptant pas les modifs, et sous la surveillance de chiens de garde. Ce n'est pas de ma faute si cela est l'exact parallèle de la supériorité de la civilisation anglo-saxonne au XXIe siècle comparée à la civilisation française.

Dans le temps, je le répète, c'était la civilisation de l'Italie du Nord qui était celle supérieure. Cette supériorité anglaise n'a rien de divin (contrairement à la supériorité d'Israël par exemple, ou, dans une moindre mesure, de la France). Elle est simplement le produit des coutumes anglo-saxonnes de la deuxième moitié du premier millénaire, mélangées aux Normands ; l'absence de monarchie absolue ; et d'une manière générale, entre le réalisme pratique et l'idéalisme déconnecté, la préférence pour le premier.]

La morale existe seulement quand un homme agit avec un sens du devoir ; il n'est pas suffisant que l'acte soit tel que le devoir le prescrit. Le vendeur qui est honnête par self-intérêt, ou l'homme qui est gentil par une pulsion bienveillante, ne sont pas vertueux. L'essence de la moralité est d'être dérivée du concept de loi ; car, bien que tout dans la nature se déroule selon des lois, seul un être rationnel a le pouvoir d'agir selon l'idée d'une loi, c'est-à-dire la Volonté.

[Il faut bien se rendre compte que toutes ces "explications" de Kant sont du wishful thinking, prendre ses désirs et ses élucubrations pour des réalités. Et quand les explications s'affaiblissent encore un peu plus, on met des majuscules.]

L'idée d'un principe objectif, dans la mesure où il est à l'origine de la volonté, est appelé le commandement de la raison, et la formulation du commandement est appelé un impératif.

Les impératifs

Il y a deux sortes d'impératifs : l'impératif hypothétique, qui dit "Vous devez faire ceci ou cela si vous souhaitez atteindre tel ou tel objectif" ; et l'impératif catégorique, qui dit qu'une certaine sorte d'action est objectivement nécessaire, sans considération pour un but quelconque. L'impératif catégorique est synthétique et a priori.

[C'est plus ou moins une contradiction de la part de Kant, puisque synthétique veut dire, dans la terminologie kantienne, "qui résulte de considérations empiriques", et a priori veut dire "qui est dans l'esprit humain avant toute considération empirique".

Peut-être veut-il dire qu'un impératif catégorique est un fait observé câblé dans l'esprit humain, qui n'est pas justifié par la nature, ni la logique...

Mais, bon, comme de toute façon Kant s'aventure dans des territoires qu'il ne connaît pas, la psychologie humaine, où il émet des prononcements presque aussi bêtes que ceux d'Aristote-- se rappeler de même que Kant expliquait les tremblements de terre par des poches d'air chaud dans des cavernes sous terre -- et qu'il maltraite le langage aux limites de ses possibilités, tout cela est dérisoire.

Malheureusement il y a encore des quantités de gogos et de cuistres pour qui Kant est l'un des plus grands esprits qui aient jamais existé.]

Le caractère de l'impératif catégorique est déduit par Kant du concept de loi.

"Si je pense à un impératif catégorique, je sais d'emblée ce qu'il contient.

For as the imperative contains, besides the Law, only the necessity of the maxim to be in accordance with this law, but the Law contains no condition by which it is limited, nothing remains over but the generality of a law in general, to which the maxim of the actions is to be conformable, and which conforming alone presents the imperative as necessary. Therefore the categorical imperative is a single one, and in fact this: Act only according to a maxim by which you can at the same time will that it shall become a general law."

[Les faux grands esprits pensent que certaines de leurs pensées, particulièrement ardues, exigent des phrases de trois kilomètres pour être exprimées.

On se rappelle aussi que Kant fait usage du concept de "Anschauung" pour justifier certaines de ses déclarations sur l'espace et le temps. Or "Anschauung" ça ne veut rien dire de plus que : "bin, on voit bien !"

Il faut reconnaître à Russell qu'il utilise très peu les phrases très longues, et que sa pensée est toujours claire.]

Autrement dit : "Agissez comme si la maxime qui a guidé votre action devait devenir par votre volonté une loi générale de la nature."

[On note qu'il s'agit d'une explication / injonction de Kant de la même farine que les pires "explications" des socratiques.]

Kant donne en illustration du fonctionnement de l'impératif catégorique le fait que c'est mal d'emprunter de l'argent, parce que si nous essayions tous de le faire, il n'y aurait plus d'argent à emprunter.

[Les considérations de Kant sur la monnaie sont beaucoup plus bêtes que celles de Copernic, Law ou Hume. Kant en est encore à considérer la monnaie comme une certaine quantité de richesses répartie au sein d'une communauté, comme de l'or ou un trésor. Il ne comprend pas qu'il s'agit de relations d'engagement des uns envers les autres, et qu'il n'y a pas de limite à leur volume. Et il ne comprend pas comment ça marche. Mais ça ne l'empêche pas d'utiliser sans désemparer sa "compréhension" de la monnaie comme illustration d'autres âneries de sa part.]

On peut de même montrer que le vol et le meurtre sont condamnés par des impératifs catégoriques. Mais il y a certains actes que Kant jugeraient certainement mauvais qui ne peuvent pas être condamnés en vertu de ses principes, par exemple le suicide ; il serait tout à fait possible pour un homme souffrant de dépression de souhaiter que tout le monde se suicide. La maxime de Kant semble, en fait, offrir un critère nécessaire mais non suffisant de vertu.

[Russell se met à argumenter contre Kant avec l'outil qu'il considère sa propriété personnelle, la logique élémentaire, comme il le faisait contre Parménide. Cela suggère, au minimum, que Kant est en réalité un philosophe de la plus ancienne variété, qui émet des prononcements lapidaires sur les choses, sans même se soucier grandement de logique.]

Pour obtenir un critère suffisant, nous devons abandonner le point de vue purement formel de Kant, et prendre en compte les effets des actions. Kant, cependant, déclare avec insistance que la vertu ne dépend pas du résultat visé par l'action, mais seulement du principe dont la vertu est elle-même un résultat.

[Sans être exactement la même idée, ça rappelle le stoïcien qui n'est pas vertueux pour faire le bien, mais qui fait le bien pour être vertueux.]

Et si on est d'accord avec Kant sur ce point, alors rien de plus concret que sa maxime n'est possible.

Bien qu'aucune nécessité logique ne montre que son principe doive avoir cette conséquence, Kant maintient que nous devons agir de telle sorte que nous traitions chaque homme comme une fin en soi.

On peut considérer ce principe comme la forme abstraite de la doctrine des droits de l'homme, et il offre le flanc aux mêmes objections. Si on le prenait au sérieux, il rendrait impossible de prendre une décision quand les intérêts de deux personnes sont en conflit. Les difficultés sont particulièrement évidentes en philosophie politique, qui exige quelques principes, comme par exemple la préférence pour le choix de la majorité, ce qui implique forcément que de temps à autre les intérêts de certains soient sacrifiés à ceux d'autres. S'il doit y avoir une éthique de gouvernement, la fin du gouvernement [au sens de but] du gouvernement doit en faire partie, et la seule fin compatible avec la justice est le bien de la communauté.

On peut cependant interpréter le principe de Kant comme voulant dire non pas que chaque homme est une fin en soi, mais que tous les hommes doivent être considérés comme égaux dans la détermination des actions qui vont en affecter un grand nombre. Ainsi interprété, le principe peut être regardé comme offrant une base éthique pour la démocratie. Dans cette interprétation, il ne prête plus le flanc à l'objection mentionnée précédemment.

Traité "Vers la Paix perpétuelle" (1795)

La vigueur et la fraîcheur de l'esprit de Kant dans son vieil âge apparaissent dans son traité "Vers la Paix perpétuelle" (1795). Dans cet ouvrage il défend l'idée d'une fédération d'Etats libres, liés entre eux par un "covenant" [= une sorte de traité avec des connotations morales voire mystiques] interdisant la guerre. La raison, dit-il, condamne sans réserver la guerre, que seul un gouvernement international peut empêcher. La constitution civile des Etats participants devrait, dit-il encore, être "républicaine", mais il définit ce mot comme voulant dire que l'exécutif et le législatif doivent être séparés. Il ne veut pas dire qu'il ne doit pas y avoir de roi ; en fait, il dit que le meilleur moyen d'avoir un gouvernement parfait est sous une monarchie. Ecrivant à l'époque où la Terreur ravageait la France, il est méfiant envers la démocratie ; il dit que c'est forcément un despotisme puisque la démocratie établit un pouvoir exécutif. "Le 'peuple dans son ensemble', comme on dit, qui prend les mesures de gouvernement, n'est pas réellement l'ensemble du peuple, mais seulement la majorité : c'est pourquoi ici la volonté universelle est en contradiction avec elle-même et avec les principes de la liberté." La formulation montre l'influence de Rousseau, mais l'idée importante d'une fédération mondiale comme méthode pour assurer la paix ne vient pas de Rousseau.

Depuis 1933, à cause de ce traité Kant est tombé en disgrâce dans son propre pays.

C. LA THEORIE DE KANT DE L'ESPACE ET DU TEMPS

[Encore un exemple où les philosophes s'emparent des découvertes scientifiques, en l'occurrence celles de Newton, et dissertent dessus, au lieu de suivre la science, qui a ensuite largement dépassé la dichotomie entre espace et temps !

C'est un peu comme la métaphysique, d'Aristote à Leibniz, qui cherche à des donner des explications sur l'univers, pourquoi il est là, pourquoi il y a un espace et un temps, pourquoi ll y a des hommes... En ce qui concerne "pourquoi il y a un univers ?" on n'est pas allé très loin, au-delà de ce qu'en anglais on appelle du "wishful thinking". Mais en ce qui concerne l'espace et le temps, ces philosophes sombrent tout de suite dans le ridicule, car ils confondent observation et réflexion scientifiques avec leurs élucubrations éthico-moralisantes.]


La partie la plus importante de la Critique de la Raison pure est la doctrine de l'espace et du temps. Dans cette section je me propose de procéder à un examen critique de cette doctrine.

Expliquer la théorie de Kant de l'espace et du temps n'est pas chose facile, car elle-même n'est pas claire. Elle est exposée dans la Critique de la Raison pure et dans les Prolégomènes ; la seconde exposition est plus facile à suivre, mais elle est moins complète que dans la Critique. Je vais d'abord essayer de présenter la théorie, la rendant aussi plausible que je peux ; puis j'en aborderai la critique.

Kant soutient que les objets immédiats de la perception sont en partie dus à des choses extérieures, et en partie à notre propre appareil de perception. Locke avait habitué le monde avec l'idée que les qualités secondaires -- couleurs, sons, odeurs, etc. -- sont subjectives, et n'appartiennent pas à l'objet en soi. Kant, comme Berkeley et Hume, quoique pas exactement de la même façon, va plus loin, et déclare que les qualités primaires sont elles aussi subjectives.

La plupart du temps, Kant ne remet pas en question le fait que nos sensations aient des causes, qu'il appelle "les choses-en-soi" ou le "noumène". Ce qui nous apparaît dans la perception, qu'il appelle le "phénomène", consiste en deux parties : celle qui est due aux objets, qu'il appelle "sensations", et celle qui est due à notre appareil de perception, qui, dit-il, cause le flot brut d'impulsions d'origine externe ["the manifold" dans le texte anglais de Russell] d'être organisé avec certaines relations. Cette dernière partie, il la nomme la "forme du phénomène". Cette partie n'est pas elle-même une sensation, et par conséquent ne dépend pas des caractéristiques accidentelles [contingentes dirait Sartre] de l'environnement ; elle reste toujours la même chose, puisqu'on la transporte avec nous, et elle est a priori dans le sens qu'elle ne dépend pas de l'expérience.

Une pure forme de sensibilité est appelée "pure intuition" (Anschauung) ; il y a deux telles formes, ce sont l'espace et le temps, l'une pour les sens extérieurs, l'autre pour les sens intérieurs. Afin de prouver que l'espace et le temps sont des formes a priori, Kant a deux classes d'arguments, l'une des classes est métaphysique, l'autre classe est épistémologique, ou, comme il l'appelle, transcendantale. La première classe d'arguments provient directement de la nature de l'espace et du temps, la seconde indirectement des possibilités offertes par les mathématiques pures. Les arguments pour l'espace sont exposés de manière plus complète que ceux sur le temps, parce qu'il pense que les seconds sont essentiellement les mêmes que les premiers.

Les arguments métaphysiques

En ce qui concerne l'espace, les arguments métaphysiques sont au nombre de quatre.

1. L'espace n'est pas un concept empirique, extrait de nos expériences sur le monde extérieur, car l'espace est présupposé quand on relie nos sensations à quelque chose d'externe, et l'expérience de l'extériorité n'est possible qu'à travers la présentation de l'espace.

2. L'espace est une présentation nécessaire a priori, qui est sous-jacente à toutes les perceptions du monde extérieur ; car nous ne pouvons pas imaginer qu'il n'y ait pas d'espace, bien que nous puissions imaginer un espace sans rien dedans.

3. L'espace n'est pas un concept discursif ou général des relations entre les choses en général, car il n'y a qu'un espace, dont ce que nous appelons des "espaces" sont des parties, pas des instances.

4. L'espace est présenté comme étant infini en magnitude, et comme contenant dans lui-même toutes les parties de l'espace ; cette relation est différente du concept d'instances, et par conséquent l'espace n'est pas un concept mais une Anschauung.

[Il n'est pas nécessaire de rappeler que la science entre 1890 et 1910 a balayé ces tentatives de descriptions de l'espace, une fois de plus tirées du cerveau du philosophe avec un minimum d'observations (au sens de très peu d'observations, une quantité très insuffisante d'observations), par des concepts à la fois bien plus clairs et bien plus extraordinaires.]

Les arguments transcendantaux : l'espace

L'argument transcendantal concernant l'espace est dérivé de la géométrie. Kant soutient que la géométrie euclidienne nous est connue a priori, bien qu'elle soit synthétique, c'est-à-dire pas déductible de la logique seule.

[Cette idée de connaissance a priori, à laquelle Kant souvent s'accroche, et dont ferait partie la géométrie euclidienne est encore un exemple de l'appropriation par les philosophes des connaissances de leur temps, ou de temps passés, pour "raisonner" comme des cloches sur eux (on se rappelle du philosophe de la Sorbonne qui se demandait gravement si on n'observait pas la relation d'incertitude d'Heisenberg dans la vie de tous les jours). Il s'agit d'une forme d'imposture.

En outre, la science continue à avancer pendant que les philosophes commentent et expliquent ce qu'elle a trouvé. Et souvent ils n'ont pas fini d'expliquer une chose, que la science l'a remise en cause, modifiée, améliorée, etc.

Ainsi la géométrie non-euclidienne, développée par Lobatchevski et Bolyai, n'est ni plus ni moins "un a priori synthétique" que la géométrie euclidienne.]

Les preuves géométriques, considère-t-il, dépendent des figures ; nous pouvons voir, par exemple, que, étant donné deux lignes droites qui se coupent à angle droit, une seule troisième ligne droite [dans l'espace par rapport au plan déterminé par les deux premières], passant par leur intersection, peut former un angle droit avec la première et aussi avec la seconde.

[Ce point de vue, drapé dans l'autorité du philosophe obscur, mais en réalité naïve, et faisant force usage de Anschauung (= "bin, on voit bien"), a été balayé par Hilbert dans son traité sur les fondements de la géométrie écrit à la fin du XIXe siècle.]

Cette connaissance, pense-t-il, n'est pas dérivée de l'expérience. Mais la seule façon pour mon intuition de pouvoir anticiper ce qui va être trouvé dans l'objet est si elle [mon intuition ?, ou il, l'objet ?] contient seulement la forme de ma sensibilité, précédant dans ma subjectivité toutes les impressions tangibles.

[Les philosophes, quand ils triturent le langage à ses limites, et deviennent très obscurs, pensent que c'est le prix à payer afin de pouvoir exprimer les idées "très complexes" qu'ils pensent avoir.

Ils ne savent pas que la science, contrairement à eux, même quand elle est complexe, est toujours en définitive très claire.

Pour apprécier à sa juste valeur les capacités scientifiques de Kant, dont il parle tant implicitement, puisqu'il prétend même se placer encore au-dessus pour décrire de quoi est faite la science, il faut se rappeler qu'il expliquait les tremblements de terre par des poches d'air chaud sous terre... Des esprits charitables ont dit qu'il avait lancé la science des tremblements de terre.]

Les objets des sens doivent obéir à la géométrie, parce que la géométrie s'occupe de la façon dont nous percevons, et par conséquent nous ne pouvons pas percevoir autrement. Cela explique pourquoi la géométrie, bien que synthétique, est a priori et apodictique.

Les arguments transcendantaux : le temps

Les arguments concernant le temps sont essentiellement les mêmes, sauf que l'arithmétique remplace la géométrie, avec l'idée que compter prend du temps.

Examen critique de ces arguments

Examinons ces arguments un par un.

Le premier des arguments métaphysiques concernant l'espace dit : "L'espace n'est pas un concept empirique issu des expériences externes. Car, afin qu'on puisse parler de certaines sensations comme étant extérieures à moi (c'est-à-dire, ayant leur origine à des positions dans l'espace différentes de là où je me trouve), et afin que je puisse les percevoir comme étant elles-mêmes à des postions distinctes mais éventuellement proches les unes des autres, et ainsi pas seulement différentes, mais en des endroits différents, la présentation de l'espace doit déjà donner la fondation (zum Grunde liegen)." Par conséquent, l'expérience n'est possible que présentée dans un cadre spatial qui la précède.

[Comme d'habitude, ce "par conséquent" du philosophe, et utilisé par Russell est abusif. Il n'y a aucune nécessité pour une "existence" a priori de l'espace dans nos cadres de pensée.

L'esprit humain, comme l'esprit des animaux supérieurs, a peu à peu élaboré la notion d'espace dans lequel tout prend place, de la même façon qu'il se construit de nombreuses autres représentations quand il est dans un univers nouveau, nouveau pays, nouvelle ville, nouveau travail, nouveau groupe de gens, pour y évoluer et agir. Parfois ces nouvelles représentations "marchent" bien parfois non. Mais elles ne sont pas plus justes ou fausses que la physique qui elle-même refonde de temps en temps ses cadres.

Leibniz a eu le mot le plus profond sur la question : "L'espace est une manière de décrire des relations."]

La phrase "en dehors de moi (c'est-à-dire, dans un endroit différent de là où je me trouve)" présente des difficultés. En tant que chose-en-soi, je ne suis nulle part, et rien n'est "spatialement" en dehors de moi ; on ne peut dire la phrase que pour mon corps en tant que phénomène. Ainsi tout ce que cela peut vouloir dire est ce qui est dit dans la deuxième partie de la phrase, c'est-à-dire que je perçois différents objets placés en différents endroits. L'image qui vient à l'esprit est celle de la personne chargée du vestiaire qui range les manteaux sur différents cintres ; les cintres doivent déjà exister, mais c'est la subjectivité de la personne en charge du vestiaire qui dispose les manteaux.

[Bof, à part que ça rappelle que R. est un membre de la haute société, cette image n'est pas convaincante, ni pour abonder dans le sens de Kant, ni pour le contredire.]

Il y a là, comme à travers toute la théorie de Kant de la subjectivité de l'espace et du temps, une difficulté qu'il ne semble avoir jamais ressentie.

Qu'est-ce qui me pousse à arranger les objets que je perçois d'une façon plutôt que d'une autre? Pourquoi, par exemple, je vois toujours les yeux des gens au-dessus de leur bouche et pas en dessous? Selon Kant, les yeux et la bouche existent comme des choses en elles-mêmes, et sont sources de mes perceptions séparées, mais rien en elles, toujours d'après Kant, ne correspond à la disposition spatiale qui existe dans ma perception.

Mettez cela en contraste avec la théorie physique des couleurs. Nous ne supposons pas que dans la matière il y a des couleurs dans le même sens que nous voyons des couleurs, mais nous pensons aux couleurs [quand on est physicien] comme à des rayons de lumière de différentes longueurs d'onde. Comme les ondes, toutefois, font intervenir le temps et l'espace, elles ne peuvent pas, si l'on suit Kant, être des ondes qui causent nos perceptions.

Si à l'inverse l'espace et le temps de nos perceptions ont des contreparties dans le monde de la matière, comme la physique en fait l'hypothèse, alors la géométrie est applicable à ces contreparties, et l'argument de Kant s'effondre.

Kant soutient que l'esprit met de l'ordre dans le matériau brut des sensations, mais ne pense jamais qu'il soit nécessaire de dire pourquoi il l'ordonne d'une façon plutôt que d'une autre.

[Bin, la raison est simple : dans certains modèles ça marche, dans d'autres non. Le choix du modèle de description des perceptions brutes n'est pas arbitraire.

Il y en a qui marchent et d'autres qui ne marchent pas. Le principal qui marche devient peu à peu "la réalité", comme un "bureau sur un écran d'ordinateur" devient peu à peu un bureau tout court.

Cela n'empêche pas que ce "bureau d'ordinateur" est juste une organisation, en l'occurrence pour les perceptions, et non pas des perceptions, mais ça revient au même.]

En ce qui concerne le temps, la difficulté est encore plus grande, à cause de l'apparition de la causalité. Je perçois un éclair avec d'entendre le tonnerre; une chose-en-soi A a causé par perception de l'éclair, et une autre chose-en-soi B a causé ma perception du tonnerre, mais A n'a pas eu lieu avant B, puisque le temps n'existe, d'après Kant, que comme organisation de nos perceptions. Pourquoi, alors, les deux phénomènes hors du temps A et B produisent-ils des effets à des temps différents? Ce doit être totalement arbitraire si Kant a raison, et il ne doit pas y avoir de relation entre A et B correspondant au fait que la perception causée par A est antérieure à celle causée par B.

[On n'est pas loin de la scolastique; mon commentaire s'applique à Kant, mais aussi à Russell.]

Le second argument métaphysique maintient qu'il est possible d'imaginer un espace dans lequel il n'y a rien, mais impossible d'imaginer un univers sans espace [un peu comme il est difficile d'imaginer l'univers avant le Big Bang, car dans la théorie standard le Big Bang a aussi créé le temps].

Il me semble qu'aucun argument sérieux ne peut être fondé sur ce qu'on peut ou ne peut pas imaginer; mais je m'élève fermement contre l'idée qu'on puisse imaginer un espace sans rien dedans.

[On est là encore dans la scolastique. En maths on imagine constamment des espaces euclidiens ou autre sans rien dedans. On imagine des plans avec ou sans repère, etc.]

Vous pouvez imaginer regarder le ciel par une nuit noire et nuageuse [on ne voit rien], mais vous êtes quand même dans l'espace, et vous pouvez imaginer les nuages que vous ne voyez pas. L'espace de Kant est absolu, comme celui de Newton, et pas seulement un système de relation [comme chez Leibniz]. Mais je ne vois pas comment imaginer un espace sans rien dedans.

Le troisième argument métaphysique dit : "L'espace n'est pas une figure discursive, ou, comme on dit, un concept général des relations entre les choses en général, mais une pure intuition. Car, tout d'abord, on ne peut imaginer (sich vorstellen) un endroit unique, et si nous parlons d' "espaces" nous voulons seulement dire des parties d'un seul grand espace. Et ces parties ne peuvent pas précéder le tout comme étant ses parties... mais ne peuvent être pensées que comme faisant partie du tout. Il (l'espace) est essentiellement unique, tout ce qui est varié en lui 'rests solely on limitation' [?]" De cela, Kant conclut que l'espace est une intuition a priori.

[Bon, c'est la thèse de Kant : "L'espace n'est pas dans la réalité. Ce n'est pas non plus quelque chose de 'synthétique' qui découle forcément de la réalité (comme Napoléon est un grand général). Ce n'est pas non plus une des douze catégories a priori de Kant. C'est une 'intuition' fondamentale que l'homme a dans l'esprit, qui lui permet d'organiser les perceptions."

C'est soit évident, soit faux. Mais ce n'est pas profond, et ça n'apporte rien ni au scientifique, ni à l'homme ordinaire.

Le scientifique comme l'homme ordinaire dit "bin, ça marche". Le scientifique, comme Einstein, ou Poincaré, ou Minkowski, raffine de temps en temps cette notion d'espace, ou d'espace-temps.]

Le fond de cet argument est le déni de la pluralité de l'espace lui-même. Ce que nous appelons "espaces" ne sont ni des instances d'un concept général, ni des parties d'un agrégat. Je ne sais pas exactement ce que c'est, d'après Kant; quel est leur statut logique; mais quoi qu'il en soit les "espaces" sont logiquement subséquents à l' "espace".

Pour ceux qui, comme presque tous les modernes, adoptent une vue relationnelle de l'espace, cet argument devient impossible à affirmer, puisque ni l' "espace" ni les "espaces" ne peuvent survivre comme des choses substantielles de la nature.

Le quatrième argument métaphysique cherche principalement à montre que l'espace est une intuition, pas un concept.

[Une différence qui n'existe pas dans mon esprit.]

Sa prémisse est "l'espace est imaginé (pour 'présenté', 'vorgestellt') comme une magnitude infinie donnée". C'est la vue d'une personne vivant dans un pays plat, comme Koenigsberg; je ne vois pas comment un habitant d'une vallée alpine pourrait l'adopter. Il est difficile de voir comment quoi que ce soit puisse être "donné". J'aurais pensé qu'il est évident que la partie de l'espace qui est donnée et celle qui est peuplée d'objets qu'on peut percevoir, et que pour les autres parties nous devons nous satisfaire du sentiment qu'on peut s'y déplacer. Et, si un argument aussi vulgaire peut être mentionné, les astronomes modernes pensent que l'espace n'est peut-être pas infini, qu'il est, en trois dimensions, comme la surface de la terre l'est en deux.

L'argument transcendantal (ou épistémologique), qui est exposé le mieux dans les Prolégomènes, est plus clair que les arguments métaphysiques, et est aussi plus facile à réfuter. La "géométrie", comme nous le savons, est un mot recouvrant des disciplines différentes. D'une part il existe la géométrie pure, qui déduit des conséquences des axiomes, sans se préoccuper de savoir si les axiomes sont "vrais"; elle ne contient rien qui n'appartiennent pas à la logique, et elle n'est pas "synthétique" [dans le sens couillon de Kant], et elle n'a pas besoin de figures, comme celles qu'on voit dans les manuels scolaires. D'autre part, il y a la géométrie qui est une branche de la physique, telle qu'elle apparaît par exemple dans la théorie de la relativité générale; c'est une science empirique, dans laquelle les axiomes sont inférés à partir de mesure, et qui sont différents de ceux d'Euclide.

Ainsi, des deux sortes de géométrie, l'une est a priori (celle des manuels scolaires), l'autre est synthétique (celle de la relativité générale).

Cela règle son compte à l'argument transcendantal.

Critique plus générale de l'espace et du temps chez Kant

Essayons maintenant de considérer les questions soulevées par Kant concernant l'espace d'un point de vue plus général. Si nous adoptons la vue, adopté par les physiciens, que nos perceptions ont des causes externes qui sont (dans un certain sens) matérielles nous sommes conduits à la conclusion que toutes les qualités tangibles dans les perceptions sont différentes de celles dans leurs causes "considérées en elles-mêmes", mais qu'il existe une certaine similarité structurelle entre le système des perceptions et celui des causes "en elles-mêmes". Il y a, par exemple, une corrélation entre les couleurs (telles qu'on les perçoit) et les longueurs d'onde (telles qu'inférées par les physiciens). De même, il doit y avoir une corrélation entre l'espace en tant qu'ingrédient de nos perceptions et l'espace en tant qu'ingrédient dans le système "en soi" des causes "en elles-mêmes" [c'est-à-dire que nous ne pouvons que percevoir, dans le meilleur des cas].

[Noter que cette distinction, qui remonte à Berkeley et Hume -- mais eux étaient encore plus radicaux, disant que le monde "externe", "en soi", etc. n' "existe" pas --, entre le monde reconstruit à partir des perceptions et le "vrai" monde "en soi" d'où elles proviennent, ne change rien.

On ne vit et ne travaille, intellectuellement et donc pratiquement, que dans le monde reconstruit à partir de nos perceptions. Et on peut aussi bien l'appeler "la Réalité". C'est pour cela que la critique du Réalisme naïf est toujours délicate et difficile.

La seule bonne critique du Réalisme naïf est celle qui dit qu'il ne faut pas prendre les apparences pour argent comptant, et plus précisément que notre reconstruction du monde dans un espace-temps, etc. est toujours provisoire. Il peut y avoir des nouveautés apportées par la science, comme par exemple l'intrication, qui sont stupéfiantes et néanmoins "qui marchent" comme n'importe quelle autre hypothèse qui marche.]

Tout ceci repose sur la maxime "même cause, même effet", et sa contraposée, "différents effets, différentes causes". [On a connu Russell plus incisif dans sa critique d'un philosophe.] Ainsi, par exemple, quand une perception visuelle A apparaît à la gauche d'une perception visuelle B, nous supposeront qu'il y a une relation correspondante entre la cause de A et la cause de B.

Nous avons, sur cette vue, deux espaces, un subjectif et un objectif, un connu par l'expérience et l'autre simplement hypothétisé. Mais il n'y a pas de différence, à cet égard, entre l'espace-temps et les autres aspects de la perception, comme les couleurs ou les sons. Toutes les choses, dans leur forme subjective, sont connues empiriquement ; toutes, dans leur forme objective, sont hypothétisées à l'aide du principe de causation [les "vraies" choses "causent" leurs apparences dans la perception]. Il n'y a pas de raison de considéré notre connaissance de l'espace d'une quelconque façon différentes de notre connaissance de la couleur ou du son ou de l'odeur. [Kant, lui, disait : "il faut avoir l'idée d'un espace avant toute autre chose, pour y loger ensuite nos perceptions des objets. Donc la notion d'espace est une 'intuition' a priori".]

En ce qui concerne le temps, l'affaire est différente, puisque, si nous adhérons à la croyance des causes "en soi" non perçues "en elles-mêmes" de nos perceptions, le temps objectif doit être identique au temps subjectif. Sinon, nous rencontrons les difficultés déjà mentionnées, quand nous avons parlé des éclairs et du tonnerre. Ou bien prenez un cas comme le suivant : vous entendez un homme parler, vous lui répondez, et il vous entend. Son discours, et son écoute de votre réponse, sont tous deux, en ce qui vous concerne, dans le monde non perçu [c'est-à-dire le monde "en soi" qui cause les perceptions] ; et dans ce monde son discours précède son écoute de votre réponse. En outre, son discours précède votre écoute dans le monde objectif de la physique ; votre écoute précède votre réponse dans le monde subjectif construit avec les perceptions ; et votre réponse précède son écoute dans le monde objectif de la physique. Il est clair que la relation "précède" doit être la même dans toutes ces propositions. Donc, bien qu'on puisse défendre que l'espace perçu est subjectif, on ne peut pas en dire autant du temps; celui objectif hypothétisé et celui perçu doivent être les mêmes [à cause de l'exemple laborieux de la séquence des évènements exposée par Russell].

Les arguments ci-dessus font l'hypothèse, comme la fait Kant, que les perceptions sont causées par "les choses en elles-mêmes", ou, comme nous devrions dire, par les évènements du monde physique. Cette hypothèse, cependant, n'est en aucun cas nécessaire. [Oui !!!]

Si nous l'abandonnons, les perceptions cessent d'être dans un sens important "subjectives", puisque il n'y a plus rien avec quoi les mettre en contraste.

Les "choses en soi" étaient un élément maladroit et malcommode de la philosophie de Kant, et furent abandonnées par ses successeurs immédiats. Ceux-ci tombèrent carrément dans une forme d'absolutisme.

Les incohérences de Kant étaient telles qu'il était inévitable que les philosophes qui furent influencés par lui devaient rapidement évoluer soit vers l'empirisme soit vers l' "absolutisme" [le mot que Russell emploie pour dire solipsisme, mais solipsisme dans le sens particulier de "être convaincu d'avoir raison de manière absolue"].

Il se trouve, en fait, que c'est dans cette deuxième direction que la philosophie allemande évolua après la mort de Hegel.

Le successeur immédiat de Kant, Johann Gottlieb Fichte (1762-1814), abandonna "les choses en elles-mêmes", et poussa le subjectivisme à un point il apparaît comme une forme de dérangement mental. Il soutient que l'Ego est la seule chose qui existe en définitive. Et il existe car il en fait l'hypothèse lui-même [une variante de Hume, Berkeley, et même Descartes "cogito ergo sum"]. Le non-Ego, qui a une réalité subordonnée, existe aussi car l'Ego en fait aussi l'hypothèse.

Fichte n'est pas important comme pure philosophe, mais il l'est en tant que théoricien du Nationalisme allemand, par son "Discours à la Nation allemande" (1807-1808), qui avait pour but de stimuler la résistance des Allemands à Napoléon après la bataille d'Iéna.

L'Ego en tant que concept métaphysique devint facilement confondu avec les aspects empiriques dans la doctrine de Fichte ; puisque l'Ego était allemand, il s'ensuivait que les Allemands étaient supérieurs à toutes les autres nations. "Avoir du caractère et être Allemand, disait Fichte, est indiscutablement la même chose." Sur ces bases il construisit toute une philosophie du nationalisme totalitaire, qui a eu une grande influence en Allemagne.

Son successeur immédiat, Friedrich Wilhelm Joseph von Schelling (1775-1854), était plus aimable, mais pas moins subjectif. Il fut très proche des romantiques allemands ; sur le plan philosophique, bien que célèbre en son temps, il n'est pas important. Le développement important à partir de la philosophie de Kant fut celle de Hegel.