HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE OCCIDENTALE, par Bertrand Russell, © 1945

III.2.5 : HEGEL

Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831) représente la culmination du mouvement philosophique allemand qui démarra avec Emmanuel Kant; bien qu'il critiquât souvent Kant, le système de Hegel n'aurait jamais pu voir le jour si celui de Kant n'avait pas existé. Son influence, bien que maintenant sur le déclin, fut considérable, non seulement ni principalement en Allemagne. A la fin du dix-neuvième siècle, les principaux philosophes universitaires, aussi bien en Amérique qu'en Grande Bretagne, était hégéliens. En dehors des milieux de pure philosophie, de nombreux théologiens protestants adoptèrent ses doctrines, et sa philosophie de l'histoire a profondément influencé la théorie politique. Karl Marx, comme chacun sait, fut un disciple de Hegel dans sa jeunesse, et conserva dans son propre système achevé certaines caractéristiques importantes de celui de son premier maître à penser. Même si (comme je le pense moi-même) presque toutes les doctrines de Hegel sont fausses, il conserve une importance qui n'est pas seulement historique, en tant que meilleur représentant d'une certaine sorte de philosophie, qui chez d'autres est moins cohérente et moins complète.

Hegel (né à Stuttgart en 1770) Postes d'enseignement

Sa vie contient peu d'évènements notables. Dans sa jeunesse il fut attiré par le mysticisme, et les vues qu'il élabora plus tard peuvent être regardées, jusqu'à un certain point, comme l'intellectualisation de ce qui était d'abord apparu à son esprit sous forme de vision mystique. Il enseigna la philosophie, d'abord comme Privatdozent [assistant non rémunéré] à Iéna -- il mentionne qu'il termina sa "Phénoménologie de l'Esprit" là-bas la veille de la bataille d'Iéna --, puis à Nuremberg, ensuite comme professeur à Heidelberg (1816-1818), et enfin à Berlin de 1818 à sa mort. Devenu âgé il fut un Prussien patriotique, un serviteur loyal de l'Etat, qui jouissait confortablement de sa prééminence philosophique reconnue; mais dans sa jeunesse il avait détesté la Prusse et admiré Napoléon, au point de se réjouir de la victoire française à Iéna.

La philosophie de Hegel est difficile -- il est, je dois dire, le plus difficile à comprendre de tous les grands philosophes. Avant d'entrer dans les détails, un tableau à grands traits peut s'avérer utile.

Présentation à grands traits de la philosophie de Hegel

De l'intérêt qu'il eut dans sa jeunesse pour le mysticisme, Hegel conserva la croyance en l'irréalité de la séparation; le monde, selon lui, n'est pas une collection d'objets séparés, que ce soit des atomes ou des âmes, qui seraient chacun existant par soi-même.

[On arrive encore à cette idée d' "existence" que les philosophes depuis au moins Platon utilisent à tort et à travers. Pour moi, la question de l' "existence" des choses ne se posent pas, et encore moins leur "séparation" ou pas. On constate simplement que nos sens + notre intellect organisateur de nos perceptions construisent des choses et qu'elles sont séparées. Les philosophes qui s'opposent à ces vues trop vulgaires, cependant, sont même souvent allés jusqu'à dire que Dieu existe, mais pas cet ordinateur sur lequel j'écris ! Ce qu'ils ne semblent pas comprendre c'est qu'il s'agit d'une modification du sens du mot "exister" d'un sens simple et relativement précis, vers un sens vague, confus et mystique. Et c'est une sorte de jeu d'esprit, chaque philosophe ayant "son système". Maintenant nous étudions celui de Hegel.]

L'apparente existence indépendante de chaque chose finie lui semblait être une illusion; rien, dit-il, n'est en définitive complètement réel à part le tout. Il se distinguait de Parménide et Spinoza en ce qu'il concevait le tout, non pas comme une substance simple, mais comme un système complexe, de la sorte qu'on appelle généralement un organisme. La séparation apparente des choses qui semblent composer le monde n'est pas simplement une illusion; chacune de ces choses a un plus ou moins grand degré de réalité, et sa réalité consiste en le fait qu'elle est un aspect du tout, ce qu'elle semble effectivement être quand on la regarde vraiment. Avec cette vue va naturellement de pair le refus de croire en le temps et l'espace en tant que tels, car si on les considère comme complètement réels, alors ils impliquent la séparation et la multiplicité.

Toutes ces idées ont dû lui venir d'abord sous forme d' "intuition" mystique; l'élaboration intellectuelle, qu'il leur a donnée dans ses livres, a dû venir plus tard.

Hegel affirme que le réel est rationnel, et que le rationnel est réel. Mais quand il dit cela il ne veut pas dire par "le réel" ce qu'un empiriste voudrait dire. Il admet, il insiste même sur le fait, que ce qui à un empiriste apparaît comme des faits sont, et doivent être, irrationnels; c'est seulement après que leur caractère apparent a été transformé en les voyant comme des aspects du tout qu'ils sont vus comme rationnels. Néanmoins, l'identification du réel avec ce qui est rationnel conduit inévitablement à une certaine complaisance inséparable de la croyance que "ce qui est, est juste". [Ce qui permettra de justifier les pires abominations politiques.]

Le tout, dans toute sa complexité, est appelé par Hegel "l'Absolu". L'Absolu est spirituel; la vue, selon Spinoza, qu'il a l'attribut de l'extension en même temps que celui de la pensée [ainsi chez Spinoza le "tout" est en gros "Dieu"], est rejetée.

Ouvrages sur la Logique

Deux choses distinguent Hegel des autres hommes qui avaient plus ou moins les mêmes idées métaphysiques. L'une est l'importance accordée à la logique: Hegel pense que la nature de la Réalité peut être déduite de la seule considération qu'elle ne doit pas être self-contradictoire. L'autre caractéristique distinctive (qui est étroitement liée à la première) est le mouvement triadique appelé "dialectique". Ses ouvrages les plus importants sont ses deux livres sur la Logique, et il faut les comprendre si l'on veut appréhender correctement les raisons qui l'ont conduit à ses vues sur d'autres sujets.

La logique, dans la compréhension du monde qu'a Hegel, est la même chose, dit-il, que la métaphysique; c'est quelque chose de tout à fait différent de ce qu'on nomme communément la logique. Son opinion est que n'importe quel prédicat ordinaire [prédicat = qualificatif de qqc, attribut de qqc ; dans "cet homme est confus", "est confus" est le prédicat], si on le considère comme qualifiant toute la Réalité, s'avère être self-contradictoire.

On peut prendre comme exemple grossier la théorie de Parménide, selon laquelle le Un, qui seul est réel, est sphérique. Rien ne peut être sphérique sauf s'il a une frontière [selon Hegel, qui manifestement ne connaissait pas la géométrie non-euclidienne]. Et il ne peut pas avoir de frontière sauf s'ii y a quelque chose (au moins de l'espace vide) en dehors de lui.

[Avec Hegel, on retourne aux délires creux de l'Antiquité jusqu'à la scolastique, que la pensée de Descartes et d'autres avaient commencé à mettre au rencart. En outre Hegel a besoin de changer le sens des mots : logique, sphérique, etc. Il dit, comme le philosophe que je connaissais à la Sorbonne sur la méca quantique, n'importe quoi sur la géométrie. Mais, bon, étudions Hegel, car il a établi certaines bases du Nazisme, comme Platon l'aurait volontiers fait avec la République.]

Par conséquent supposer que l'Univers dans son ensemble est sphérique est self-contradictoire [selon Hegel]. (Cet argument peut être mis en question quand on considère la géométrie non-euclidienne, mais en tant qu'illustration de la pensée de Hegel il va néanmoins nous servir.)

Ou, prenons une autre illustration, encore plus grossière -- bien trop, pour avoir été utilisée par Hegel. Vous pouvez dire, sans contradiction apparente, que M. A est un oncle; mais si vous disiez que l'Univers est un oncle, vous arriveriez à des difficultés. Un oncle est un homme qui a un neveu, et le neveu est une personne séparée de l'oncle; donc un oncle ne peut pas être toute la Réalité.

Dialectique

Cette illustration peut aussi servir d'illustration à la dialectique, qui consiste en la thèse, l'antithèse et la synthèse [et, rajoutent certains, la foutaise]. Tout d'abord nous disons : "La Réalité est un oncle." C'est la thèse. Mais l'existence de l'oncle implique celle d'un neveu. Puisque rien n'existe réellement à part l'Absolu, et que maintenant nous sommes contraints d'accepter l'existence du neveu, nous devons conclure : "L'Absolu est le neveu." C'est l'antithèse. Mais il y a la même objection à cela, qu'il y avait au fait que l'Absolu était l'oncle; par conséquent nous sommes conduits à la vue que l'Absolu est le tout composé de l'oncle et du neveu. C'est la synthèse. [Et la foutaise, c'est le tout.]

Mais cette synthèse est encore insatisfaisante, parce que celui qui est un oncle ne peut l'être que s'il a un frère ou une soeur qui est le parent du neveu. Par conséquent nous sommes conduits à élargir notre univers pour y inclure le frère ou la soeur, avec sa femme ou son mari. De cette manière, dit Hegel, nous sommes poussés, par la seule force de la logique, partant de n'importe quel prédicat sur l'Absolu à la conclusion finale de la dialectique, qui est appelée "l'Idée Absolue". A travers tout ce processus, il y a l'hypothèse implicite que rien n'est vrai sauf si c'est quelque chose caractérisant la Réalité dans son ensemble.

Pour cette hypothèse sous-jacente il y a une base dans la logique traditionnelle, selon laquelle chaque proposition a un sujet et un prédicat [c'est-à-dire dit qqc (le prédicat) à propos de qqc le sujet]. Selon cette vue, chaque fait consiste en quelque chose qui a une certaine propriété. Il s'ensuit que les relations ne peuvent pas être réelles, puisque elle fait intervenir deux choses, pas une seule. "Oncle" est une relation, et un homme peut devenir un oncle sans le savoir. Dans ce cas, d'un point de vue empirique, l'homme n'est pas affecté par le fait de devenir un oncle ; il n'a aucune qualité qu'il n'avait pas avant, si par "qualité" nous comprenons quelque chose de nécessaire pour le décrire lui en tant qu'il est lui-même, indépendamment de ses relations avec d'autres gens ou choses. La seule façon, pour la logique sujet / prédicat, d'éviter cette difficulté est de dire que la vérité n'est pas une propriété de l'oncle considéré tout seul, ou du neveu considéré tout seul, mais du tout composé de oncle-et-neveu. Puisque toute chose, sauf le Tout lui-même, a des relations avec d'autres choses distinctes d'elle, il s'ensuit que rien de tout à fait vrai peut être dit à propos de choses qui ne soient pas le Tout, et qu'en fait seul le Tout est réel [on dirait du Parménide]. Cela découle plus directement du fait que "A et B sont deux choses distinctes", n'est pas une proposition du type sujet-prédicat [bin, si !], et par conséquent, sur la base de la logique traditionnelle, il ne peut pas y avoir de telle proposition. Par conséquent, il ne peut y avoir ne serait-ce que deux choses dans le monde; par conséquent le Tout, considéré comme unité, est seul réel.

L'argument ci-dessus n'apparaît pas explicitement dans Hegel, mais est implicite dans son système, comme il l'est dans celui de nombreux autres métaphysiciens.

Exemples d'emploi de la méthode dialectique par Hegel

Quelques exemples de la méthode dialectique de Hegel peuvent rendre ce qui vient d'être dit plus compréhensible. Il commence l'argument de sa logique avec l'hypothèse que "l'Absolu est Pur Être"; nous faisons l'hypothèse que simplement c'est [i.e. L'Absolu est -- et puis c'est tout], sans lui assigner de qualité particulière. Mais ce qui existe purement sans aucune qualité est pareil que rien; par conséquent nous sommes conduit à l'antithèse: "L'Absolu est Rien". De cette thèse suivie de cette antithèse, nous passons à la synthèse ; l'union de l'Etre et du Non-Etre est le Devenir, et donc nous disons : "L'Absolu est le Devenir". Mais ceci, bien sûr, n'est pas satisfaisant non plus, car il doit y avoir quelque chose qui est en devenir.

[On est quand même en plein délire de jeux de mot, vagues, flous, genre écholalie, sans signification ni intérêt !!!

R. fait bien ressortir le fort caractère mystique de ces "vues" de Hegel.

J'utilise l'adjectif mystique dans le sens suivant : qui est en lien direct avec l'univers et même son créateur éventuel, et donc qui peut proférer des affirmations sans avoir besoin de les justifier, ni même de les structurer avec de la logique.

On a tous de temps à autre le sentiment d'être habité par une connaissance mystique des choses et de l'univers, mais c'est un sentiment passager, puis on revient sur le plancher des vaches, où on doit non seulement réfléchir, mais manger, interagir, discuter, etc.

Au mysticisme, qui est très onirique, je préfère le sentiment océanique qu'on peut avoir de temps en temps quand on a beaucoup travaillé avec sa tête, et que pendant une heure ou deux "tout est clair". Je trouve le sentiment océanique, décrit par Romain Rolland et Jung, beaucoup tangible que les affirmations nébuleuses du mysticisme.]

Dans cette façon de procéder, nos vues sur la Réalité évoluent par constante correction de nos vues erronées précédentes, chacune étant née d'une abstraction indue, en traitant quelque chose de fini et limité.

"The limitations of the finite do not come merely from without; its own nature is the cause of its abrogation, and by its own act it passes into its counterpart." [Ne mérite pas d'être traduit.]

Importance, selon Hegel, de la dialectique

Le processus [dialectique], selon Hegel, est essentiel pour comprendre le résultat [auquel on parvient]. Toute nouvelle étape du raisonnement dialectique contient toutes les étapes précédentes, en quelque sorte en solution [comme du sucre dans l'eau]; aucune n'est complètement dépassée, mais trouve sa propre place en tant que moment dans le Tout. Il est par conséquent impossible d'atteindre la vérité sauf en traversant toutes les étapes de la dialectique.

[L'ambition de Hegel n'était pas moins que de refondre le processus de la pensée logique pour établir des vérités. C'est pourquoi ses ouvrages principaux s'intitulent Logique.

Il avait l'ambition d'être une sorte de super-Aristote-super-Parménide, balayant Aristote et même toute la scolastique, avec sa nouvelle façon de "réfléchir" de manière dialectique avec thèse, antithèse, synthèse.

Que ce soit flou, n'était pas un défaut, mais au contraire une marque de la profondeur des vues de Hegel.

Les communistes se sont emparés de la dialectique de Hegel, et en ont fait le matérialisme dialectique, qui insistait à la fois sur l'importance du "matériel" par rapport aux "idées" des idéalistes -- d'où la vérité du communisme, des usines et des kolkhozes, et du pouvoir des Bolcheviks. Et aussi l'organe de propagande "la Pravda".]

La connaissance comme un tout a son propre mouvement triadique. Elle commence par la perception par les sens, dans laquelle il y a juste la prise de conscience de l'objet. Ensuite, à l'aide du scepticisme par rapport au message brut des sens, elle devient purement subjective. Enfin, elle atteint l'étape de l'auto-connaissance, dans laquelle sujet et objet ne sont plus distincts. Donc [beaucoup de donc, et de par conséquent, saupoudrés dans un torrent de bouts de phrases flottant sans grand lien avec quoi que ce soit], donc l'auto-conscience est la forme la plus haute de la connaissance.

[On note que les philosophes utilisent des catégories toujours simplistes :

- le plus élevé
- infini
- exister
- ensemble, séparément
- dedans, dehors

- avant, après
- mieux, moins bien (jugé par qui ? en général par le philosophe)
- etc.]


Cela, bien sûr, est le cas dans le système de Hegel, car la plus haute forme de connaissance doit être celle possédée par l'Absolu, et comme l'Absolu est le Tout, il n'y a rien en dehors de lui pour lui à connaître.

Raison et réalité, selon Hegel

Dans la meilleure réflexion, selon Hegel, les pensées deviennent fluides et fusionnent. La vérité et l'erreur ne sont pas des opposés clairement définis, comme on le croit communément; rien n'est totalement faux, et rien de ce que nous pouvons savoir n'est totalement vrai. "Nous pouvons savoir d'une façon qui est fausse." C'est ce qui se passe quand nous attribuons une véracité absolue à des éléments d'information séparés d'un ensemble. Une question comme "Où est né César?" a une réponse simple, qui est vraie en un sens, mais pas dans un sens philosophique. Pour la philosophie, "la vérité est un tout", et rien de partiel n'est vrai.

[C'est bien joli de dire ça, mais ça n'avance à rien d'utile. En outre quand ça engendre le matérialisme dialectique, ça devient l'instrument intellectuel bidon justifiant les pires affirmations politiques --" j'ai raison et je vais vous envoyer en camp !" -- et les pires totalitarismes.]

"La raison, dit Hegel, est la certitude consciente d'être toute la réalité." Cela ne veut pas dire qu'un homme séparé est toute la réalité; dans sa "qualité d'être séparé" il n'est pas totalement réel, mais ce qui est réel en lui est sa participation à la Réalité dans son ensemble. Cette participation s'accroît en proportion de la rationalité dont nous faisons preuve.

[On est dans les pires affirmations floues et délirantes à la Platon ou Aristote, où surnagent des éléments qui attirent plus ou moins l'attention, mais en moins clair encore.]

L'Absolu

L'Idée Absolue, avec laquelle s'achève la Logique, est quelque chose comme le Dieu d'Aristote. Il est pensé pensant à lui-même. Clairement l'Absolu ne peut pas penser à autre chose qu'à lui-même, puisqu'il n'y a rien d'autre, sauf nos façons partielles et erronées d'appréhender la Réalité. On nous dit que l'Esprit est la seule réalité, et que sa pensée est reflétée dans lui-même par l'auto-conscience. Les phrases de Hegel avec lesquelles l'Idée Absolu est définie sont très obscures.

[On comprend mieux que Hegel soit essentiellement un mystique, c'est-à-dire quelqu'un qui se croit en "prise directe" avec l'univers, Dieu, et tout ce qui est une source première de vérité. Il n'a pas besoin de faire l'effort d'organiser sa pensée, car il est la pensée primordiale ou en tout cas son prophète immédiat.

Encore une fois c'est de la philosophie antique dans ce qu'elle avait de plus délirant et obscur.

Ce qui est curieux c'est qu'une grande partie des philosophes universitaires soient devenus "hégéliens".

Mais après tout, ils sont devenus dans l'ordre, platoniciens, aristotéliciens, augustiniens, averroïstes, scolastiques, etc. Ce sont d'éternels suiveurs de celui qui à chaque époque parvient à se faire passer pour le plus intelligent, généralement grâce à son obscurité.

Comme me disait mon ami Joël C. dans les années 1980, Bergson est bien oublié car il était trop clair.]

Wallace les traduit ainsi :

"The Absolute Idea. The Idea, as unity of the Subjective and Objective Idea, is the notion of the Idea--a notion whose object (Gegenstand) is the Idea as such, and for which the objective (Objekt) is Idea--an Object which embraces all characteristics in its unity."

L'original en allemand est même encore plus difficile. La définition allemande est :: "Der Begriff der Idee, dem die Idee als solche der Gegenstand, dem das Objekt sie ist." Sauf que chez Hegel, Gegenstand et Objekt sont synonymes.

Le coeur de la question est, cependant, plutôt moins compliqué que ne le présente Hegel. L'Idée Absolue est la pensée pure pensant à la pensée pure. C'est tout ce que fait Dieu depuis le début des âges -- en vérité un Dieu des professeurs. Hegel poursuit en disant : "Cette unité est par conséquent l'absolue et entière vérité, l'Idée qui pense à elle-même."

Aspect singulier de la philosophie de Hegel : histoire et dialectique

J'arrive maintenant à un aspect singulier de la philosophie de Hegel, qui la distingue de celles de Platon, Plotin ou Spinoza. Bien que dans la réalité ultime le temps n'existe pas, et que le temps soit juste une illusion engendrée par notre incapacité à appréhender le Tout, cependant le processus temporel a une relation intime avec le processus purement logique de la dialectique.

L'histoire du monde, en fait, a avancé à travers les catégories, depuis le Pur Être en Chine (dont Hegel ne savait rien à part qu'elle existait) jusqu'à l'Idée Absolue, qui semble avoir été réalisée presque, sinon tout à fait, parfaitement dans l'Etat prussien.

Je ne peux voir aucune justification, sur la base de sa métaphysique, pour la vue de Hegel selon laquelle l'histoire du monde répète les transitions de la dialectique; pourtant c'est la thèse qui est développée dans sa Philosophie de l'Histoire.

C'était une thèse intéressante, conférant unité et sens aux révolutions dans les affaires humaines.

Mais comme les autres théories de l'histoire, elle demandait, pour être rendue plausible, quelques distorsions par rapport aux faits, et une considérable ignorance.

Hegel, comme Marx et Spengler après lui, avaient ces qualifications.

Il est étrange qu'un processus qui est présenté comme cosmique, ait dû avoir lieu sur notre planète, et plus spécialement près de la Méditerranée.

Il n'y a pas non plus de raison, si le temps n'existe pas dans la réalité, pour que les parties ultérieures du processus incorpore des parties antérieures, sauf si on adopte le point de vue blasphématoire selon lequel l'univers était en train d'absorber progressivement la philosophie de Hegel.

Le processus temporel, d'après Hegel, et l'histoire

Le processus temporel, d'après Hegel, va de l'imperfection vers la perfection, dans un sens éthique autant que logique. De fait, ces deux sens sont, pour lui, en réalité indissociables, car la perfection logique consiste à être un tout dont la trame est serrée, sans bords effilochés, sans parties indépendantes, mais unifié, comme un corps humain, ou mieux encore comme un esprit raisonnable, dans un corps dont les parties sont interdépendantes et toutes travaillant à un même but; et cela consiste aussi en la perfection éthique.

Quelques citations éclaireront la théorie de Hegel :

"Comme Mercure, qui est le conducteur des âmes, l'Idée est, en vérité, le conducteur des peuples et du monde; l'Esprit, c'est-à-dire la volonté rationnelle et nécessaire de ce conducteur, est et a été le principe directeur des évènements dans l'histoire du monde. Se familiariser avec l'Esprit, dans sa fonction de guide, est l'objet du notre présent ouvrage."

[C'est un langage de gourou, mais avec onctuosité, là où les gourous sont généralement plus violents verbalement, et, quand ils en ont la possibilité, physiquement.]

"La seule pensée que la philosophie apporte avec elle à la contemplation de l'histoire est la simple conception de la Raison; la conception que la Raison est le souverain du monde; que l'histoire du monde, par conséquent, nous montre un processus rationnel. Ces conviction et intuition sont une hypothèse dans le domaine de l'histoire en tant que telle. Mais dans le domaine de la philosophie ce n'est pas une hypothèse. Là on peut les prouver par la connaissance spéculative; on peut prouver que la Raison -- et ce terme lui-même peut nous suffire, sans investiguer la relation entre l'univers et l'Être divin -- est Substance, autant que Puissance infinie; son propre matériau infini qui est le soubassement de toute la vie naturelle et spirituelle qu'il engendre, mais aussi la Forme infinie, qui met tout ça en mouvement. La Raison est la substance de l'univers."

[Beaucoup de "raison", "souverain", "infini", "Dieu", "substance", mais aussi "Puissance infinie"...

On s'approche du moment où le philosophe qui, depuis Platon, pense détenir la connaissance infinie, et connaître le pouvoir infini de Dieu, et même ses volontés infinies, va confier à un bras exécutif le boulot de mettre en oeuvre sur terre la volonté infinie de Dieu, transmise par le philosophie infiniment intelligent, dans un système politique infiniment totalitaire, et rendant, sauf pour une élite favorisée (par les dieux), le peuple infiniment misérable.]

"That this 'Idea' or 'Reason' is the True, the Eternal, the absolutely powerful essence; that it reveals itself in the world, and that in that world nothing else is revealed but this and its honour and glory--is the thesis which, as we have said, has been proved in philosophy, and is here regarded as demonstrated."

"The world of intelligence and conscious volition is not abandoned to chance, but must show itself in the light of the self-cognizant Idea."

This is "a result which happens to be known to me, because I have traversed the entire field."

Toutes ces citations sont tirées de l'introduction à ses Leçons sur la philosophie de l'histoire.

L'Esprit

L'Esprit, et le cours de son développement, est l'objet substantiel de la philosophie de l'histoire. La nature de l'Esprit peut être comprise en la mettant en contraste avec son opposé, c'est-à-dire la Matière.

[Noter comme la philosophie est préoccupée par "la nature de ceci ou cela", "quelle est la nature de l'esprit?", "quelle est la nature de l'univers, du temps, de l'espace, etc."

C'est une question creuse, qui consiste à plaquer sur des concepts déjà eux-mêmes au fondement des choses, un mode pensée qui s'applique seulement à des objets de tous les jours. Par exemple "la nature" d'un repas est de nous fournir de l'énergie et des éléments pour la construction et la maintenance de notre corps; ou bien "la nature" de l'école est de fournir de l'instruction aux élèves; c'est dans la "nature" des vrais dirigeants d'être des personnalités fortes, etc.

Mais la "nature" de l'esprit est un concept creux, qui dénote seulement la superficialité d'une bonne partie de la philosophie, sous des apparences profondes. Dans ces cas-là, elle s'en tire en étant obscure, comme Hegel. Malheureusement pour lui, ses idées politiques découlant de sa pensée obscure révèlent le simplisme fondamental de cette dernière, et son extrême dangerosité.]

L'essence de la matière est la gravité [dit Hegel]; l'essence de l'esprit est la liberté.

[On pourrait dire aussi, l'essence de la matière est l'extension, est la tangibilité, est le fait que ça prend de la place, etc. Et l'essence de l'esprit est de percevoir, de réfléchir. La "liberté" de l'esprit n'est pas frappante chez la plupart des gens.]

La matière est en-dehors d'elle-même, tandis que l'esprit est au centre de lui-même [ce sont des descriptions fantaisistes, particulièrement pauvres].

"L'esprit est l'existence contenue dans elle-même." Si ce n'est pas clair, on trouvera peut-être que l'explication suivante illumine la pensée de Hegel :

"Mais qu'est-ce que l'Esprit? C'est l'infini homogène et immuable -- pure Identité -- qui dans sa seconde phase se sépare de lui-même et rend ce second aspect son propre opposé polaire, c'est-à-dire pour et dans Lui-même par opposition à l'Universel."

Les trois phases du développement de l'Esprit : les Orientaux, les Grecs et les Romains, et les Allemands.

Dans le développement historique de l'Esprit, il y a eu trois phases principales : les Orientaux, les Grecs et les Romains, et les Allemands. "L'histoire du monde est la discipline [au sens de contrôle] de la volonté indisciplinée, la contraignant à obéir à un principe universel et lui conférant la liberté subjective. L'Orient savait, et jusqu'à aujourd'hui sait encore, qu'Un est libre ; le monde gréco-romain, que certains sont libres : le monde germanique sait que Tous sont libres." [C'est du discours de gourou qui n'a pas pour but d'être compris, mais de préparer les esprits à un totalitarisme platonicien.]

On pourrait penser [en suivant la "pensée" de Hegel] que la démocratie serait la forme appropriée de gouvernement où tout le monde serait libre, mais ce n'est pas le cas. La démocratie et l'aristocratie l'une comme l'autre appartiennent à l'étape où certains sont libres ; le despotisme à celle où un est libre ; et la monarchie à celle où tous sont libres.

La liberté, selon Hegel

Ce point de vue est lié au sens très étrange dans lequel Hegel utilise le mot "liberté". Pour lui (et jusque-là on peut partager son point de vue) il n'y a pas de liberté sans loi ; mais il a tendance à renverser cette idée, et à soutenir que là où il y a loi, il y a liberté.

[Dans un cas l'ensemble "Liberté" est contenu dans l'ensemble "Loi". Dans l'autre cas c'est l'ensemble "Loi" qui est contenu dans l'ensemble "Liberté". Ce n'est pas la même chose.]

Ainsi "la liberté", pour lui, ne signifie pas beaucoup plus que le droit d'obéir à la loi.

[Il y a vingt-cinq ans, mon ex-ami FG, qui parlait énormément avec beaucoup d'autorité, car il savait intimider ses interlocuteurs par l'apparente puissance de sa réflexion et l'apparente étendue de sa culture, m'avait un jour expliqué cela à propos de Hegel dans un quasi verbatim des phrases précédentes.. Mais il n'avait pas dit que c'était une analyse de Russell -- qu'il était sans doute en train de lire -- qu'il citait servilement.]

Comme on pouvait s'y attendre, il assigne le rôle le plus élevé aux Allemands dans le développement terrestre de l'Esprit. "L'esprit allemand est l'esprit du monde nouveau. Son but est la réalisation de la Vérité absolue comme la self-détermination illimitée de la liberté -- cette liberté qui a son propre absolu extrait d'elle-même comme but."

C'est une variété de liberté extrêmement subtile. Cela ne veut pas dire que vous aurez la possibilité de ne pas être dans un camp de concentration. Cela n'implique pas la démocratie, ou la liberté de la presse. La liberté de la presse, dit Hegel, ne consiste pas en la liberté d'écrire ce qu'on veut ; cette vision est grossière et superficielle. Par exemple ne doit pas être autorisée à présenter des aspects critiquables du gouvernement ou de la police.

La liberté, selon Hegel, n'implique aucun des concepts clés des Libéraux en la matière, que Hegel rejette avec mépris. Quand L'Esprit édicte des lois, il le fait librement.

Dans notre vision de béotiens, il pourrait nous sembler que l'Esprit qui édicte les lois est incarné par le monarque, et que l'Esprit à qui des lois sont imposées est incarné dans ses sujets. Mais du point de vue de l'Absolu, la distinction entre monarque et sujets, comme toutes les autres distinctions, est illusoire. Et quand un monarque envoie en prison un sujet qui a une pensée trop libérale, c'est encore l'Esprit qui agit librement sur lui-même.

Hegel tresse une couronne à Rousseau pour avoir distingué la volonté générale de la volonté de tous.

Nous sommes invités à comprendre que le monarque incarne la volonté générale, tandis qu'une majorité parlementaire n'incarne que la volonté de tous. Une doctrine très commode.

Histoire de l'Allemagne, selon Hegel

L'histoire de l'Allemagne est divisée par Hegel en trois périodes: la première, jusqu'à Charlemagne; la seconde, de Charlemagne à la Réforme; la troisième, depuis la Réforme. Ces trois périodes se caractérisent, selon lui, comme étant, respectivement, le Royaume du Père, le Royaume du Fils, et le Royaume du Saint-Esprit. Il semble un peu étrange que le Royaume du Saint-Esprit ait commencé par les sanglantes et abominables atrocités commises lors de la "Guerre des Paysans allemands" (1524-1526), mais Hegel, naturellement, ne mentionne pas un incident aussi trivial. En effet, il fait pour cette époque-là, comme on pourrait s'y attendre, surtout des louanges à Machiavel..

L'interprétation par Hegel de l'histoire depuis la chute de l'Empire romain est en partie l'effet [de ce qui s'est passé avant lui], et en partie la cause [pour la période après Hegel], de l'enseignement de l'histoire dans les écoles allemandes. En Italie et en France, bien qu'il y ait eu une admiration romantique pour les Allemands, de la part de quelques individualités du passé comme Tacite ou Machiavel, ils ont surtout été vus comme les auteurs des invasions "barbares" [principalement au Ve siècle après jc] et les ennemis de l'Eglise, d'abord avec les grands empereurs du Saint-Empire qui combattirent le pape, ensuite avec les dirigeants de le Réforme. Jusqu'au XIXe siècle les nations latines regardaient de haut les Allemands qu'elles considéraient comme une civilisation inférieure. Les Protestants allemands avaient naturellement une vision différente. Ils regardaient les Romains tardifs comme alanguis, et considéraient la conquête allemande de l'Empire d'occident comme une étape essentielle dans sa rejuvénation. Dans le conflit entre l'Empire et la Papauté au Moyen Âge, ils avaient adopté le point de vue gibelin: jusqu'à aujourd'hui, les écoliers allemands reçoivent un enseignement invitant à une admiration sans borne pour Charlemagne et Barberousse. Dans les temps qui suivirent la Réforme, la faiblesse et la désunion politique allemande étaient déplorées. C'est pourquoi l'essor progressif de la Prusse fut bien accueilli, car il donnait une nouvelle force à l'Allemagne sous la direction protestante prussienne, et non la direction catholique affaiblie autrichienne. Hegel, quand il philosophait sur l'histoire, avait à l'esprit des gens comme Théodoric, Charlemagne, Barberousse, Luther, Frédéric le Grand. Il doit être compris à la lumière de leurs exploits, et à la lumière aussi de la récente humiliation de l'Allemagne par Napoléon.

Il y a tant qui est sujet de gloire dans l'histoire [ancienne] de l'Allemagne qu'on peut s'attendre à trouver en elle l'incarnation de l'Idée Absolue, au-delà de laquelle aucun développement ultérieur n'est possible.

[On note comme cette Idée Absolue, à la teinte platonicienne, est mystique et vague et creuse et idiote. Elle irrigue cependant les "travaux" de Hegel, qui l'ont conduit à glorifier la Prusse, l'Etat prussien, l'homme allemand, et ont jeté les bases pour la philosophie de l'homme supérieur de Nietzsche et fourni les soubassements "intellectuels" de l'idéologie nazi.

Ci-dessous Russel nuance cependant les vues de Hegel. Et mon commentaire ci-dessus concerne davantage l'esprit prussien en général que celui de Hegel en particulier.]

Mais ce n'est pas le point de vue de Hegel. Au contraire, il dit que l'Amérique est la terre d'avenir, "où, dans les âges qui sont devant nous, le fardeau de l'histoire du monde se révèlera -- peut-être (ajoute-t-il de manière caractéristique) dans une compétition entre l'Amérique du Nord et l'Amérique du Sud".

[En fait Hegel dit n'importe quoi -- comme tout mystique qui se respecte.]

Il semble penser que tout ce qui est important prend la forme de la guerre. Si on lui suggérait que la contribution de l'Amérique à l'histoire du monde pourrait être le développement d'une société sans extrême pauvreté, il ne serait pas intéressé. Au contraire, il dit que, jusqu'à présent il n'y a pas de réel Etat en Amérique, car un réel Etat exige une division des classes entre riches et pauvres.

Le génie des nations, et les héros, selon Hegel

Les nations, chez Hegel, jouent le même rôle que les classes chez Marx. Le principal développement historique, dit-il, est le génie national. A chaque époque, il y a une nation qui est chargée de la mission de conduire le monde à travers l'étape de la dialectique qu'elle a atteinte. A notre époque, bien sûr, cette nation est l'Allemagne. Mais en plus des nations, nous devons aussi prendre en compte les individus importants dans l'histoire du monde; ce sont les hommes dans les buts desquels sont incarnées les transitions dialectiques qui doivent avoir lieu à leur époque. Ces hommes sont des héros, et ont le droit de se comporter d'une manière contraire aux règles générales de la morale. Alexandre, César et Napoléon sont donnés comme exemple. Je doute que dans l'esprit de Hegel un homme puisse être un "héros" sans être un conquérant militaire.

Glorification de l'Etat

L'insistance de Hegel sur les nations, en même temps que sa conception très particulière de la "liberté" explique sa glorification de l'Etat -- un aspect très important de sa philosophie politique, vers laquelle nous devons à présent tourner notre attention. Sa philosophie de l'Etat est développée à la fois dans la Philosophie de l'Histoire et dans sa Philosophie de la Loi. Elle est dans l'ensemble compatible avec sa métaphysique en général, mais elle n'en est pas une conséquence nécessaire; en certains points cependant -- par exemple en ce qui concerne les relations entre Etats -- son admiration pour l'Etat national va si loin qu'elle en devient incohérente avec sa préférence générale pour les tous par opposition aux parties.

La glorification de l'Etat démarre, en ce qui concerne l'époque moderne, avec la Réforme. Sous l'Empire romain, l'empereur était déifié, et l'Etat par conséquent revêtait un caractère sacré; mais les philosophes du Moyen Âge, à quelques exceptions près, étaient des ecclésiastiques, et par conséquent plaçaient l'Eglise au-dessus de l'Etat. Luther, trouvant un soutien chez les princes protestants, commença la pratique opposée; l'Eglise luthérienne, dans l'ensemble était érastrienne [= reconnaissant la supériorité de l'Etat sur l'Eglise même en matière ecclésiastique]. Hobbes, qui politiquement était un protestant, développa la doctrine de la suprématie de l'Etat, et Spinoza, dans l'ensemble, était d'accord avec lui. Rousseau, comme nous l'avons vu, pensait que l'Etat ne devait pas tolérer d'autres organisations politiques. Hegel était véhémentement protestant, d'obédience luthérienne; l'Etat prussien était une monarchie absolue érastrienne. On penserait que ces raisons seraient suffisantes pour que Hegel valorise hautement l'Etat; mais, malgré cela il couvre des pages et des pages pour le détailler.

On nous explique dans la Philosophie de l'Histoire que "l'Etat est l'incarnation existante aujourd'hui de la vie morale", et que toute la réalité spirituelle que possède un homme est possédée par lui à travers l'Etat.

[On note ainsi une fascination proche de la transe, par Hegel pour l'Etat. Il est fasciné par les aspects théoriques politiques de l'Etat, mais aussi par sa force. Tout cela prépare le terrain pour le nazisme.]

"Car la réalité spirituelle de l'homme consiste en ceci, que sa propre essence -- la Raison -- est objectivement présente à lui, qu'elle possède une existence objective immédiate pour lui... Car la vérité est l'unité de la Volonté universelle et objective, et l'universel se trouve dans l'Etat, dans ses lois, ses arrangements universels et rationnels. L'Etat est l'Idée Divine en tant qu'elle existe sur terre." Et aussi : "L'Etat est l'incarnation de la liberté rationnelle, réalisant et reconnaissant lui-même dans une forme objective... L'Etat est l'Idée de l'Esprit dans la manifestation externe de la Volonté humaine et dans la Liberté."

Philosophie de la loi et de l'Etat

La philosophie de la loi, dans la partie sur l'Etat, expose la même doctrine un peu plus complètement. "L'Etat est la réalité des idées morales -- l'esprit moral, en tant que volonté visible substantielle, évidente à elle-même, qui pense à connaît elle-même, et accomplit ce qu'elle sait pour autant qu'elle le sait." L'Etat est rationnel dans et pour lui-même. Si l'Etat existait seulement pour les intérêts des individus (comme le soutiennent les Libéraux), un individu pourrait ou non être un même de l'Etat.

[Oh, oh, ça c'est le début d'une rhétorique sophiste : on pose une ligne de raisonnement logique comme étant évidente (si l'Etat existait seulement pour... alors...), puis on montre que sa conséquence est absurde (on pourrait ne pas faire partie de l'Etat), donc l'Etat n'est pas fait pour protéger les intérêts des individus...]

Il a cependant une relation tout à fait différente à l'individu : puisque c'est l'Esprit objectif, l'individu a seulement l'objectivité, la vérité et la moralité, dans la mesure où il est membre de l'Etat, dont le vrai contenu et but est l'union en tant que telle.

[Avec Hegel on s'éloigne de la rationalité des XVIIIe et XVIIe siècles, et même de celle de la scolastique. On retourne aux prononcements amphigouriques plus ou moins illuminés des Antiques. Et même là il me semble qu'on les dépasse dans l'obscur et le dingue, car ils cherchaient à être clairs -- ce qui n'est pas le cas de Hegel. C'est un gourou allumé de la pire espèce, en transe devant l'Etat, l'Etat, l'Etat (prussien).]

Il est admis [par Hegel] qu'il peut y avoir de mauvais Etats, mais ceux-ci seulement existent et n'ont pas de vraie réalité, tandis que l'Etat rationnel [lire prussien] est infini en lui-même.

Similitudes et différences avec la pensée de Saint Augustin et ses successeurs catholiques

On observera que les revendications de Hegel pour l'Etat sont très proches de ce que Saint-Augustin et ses successeurs catholiques revendiquaient pour l'Eglise. A deux égards, cependant, les revendications de l'Eglise sont plus raisonnables que celles de Hegel. D'abord, l'Eglise n'est pas une association provenant du hasard de la géographie, mais un corps unifié par une croyance commune, dont ses membres estiment l'importance suprême ; elle est en cela dans son essence même l'incarnation de ce que Hegel appelle l' "Idée". Ensuite, il n'y a qu'une seule Eglise catholique, tandis qu'il y a plusieurs Etats. Quand chaque Etat, en relation avec ses sujets, est présenté comme aussi absolu que le fait Hegel, il est difficile de trouver un quelconque principe philosophique [lire "fondé sur un sentiment gréco-judéo-chrétien de la justice"] par lequel réguler les relations entre les différents Etats. En fait, arrivé à ce point de sa doctrine Hegel abandonne son discours philosophique, pour retomber sur l'état de nature et la guerre hobbésienne de tous contre tous.

[Une chose qui frappe chez Hegel, c'est l'autosuggestion, d'origine mystique, qui lui donne une conviction très forte d'avoir raison. Il est fasciné par la notion d'Etat, qui n'est pas simplement la souveraineté hobbésienne donné à un corps constitué pour le gouverner. Hegel est fasciné par une notion plus forte et coercitive de l'Etat. Il emploie à tort et à travers les mots Absolu, Infini, Immuable, etc. pour dire "j'ai raison, car c'est la volonté de l'Absolu, dont je suis le porte-parole", etc. Et naturellement cela sert de terreau ou de justification pour un Etat totalitaire qui a existé : l'Etat nazi, après l'Etat prussien.]

L'Etat dans tous ses états chez Hegel, justification supérieure de la guerre (pas seulement pour protéger les citoyens)

L'habitude de parler de l' "Etat", comme s'il y en avait un seul, est source de méprise tant qu'il n'y a pas d'Etat mondial. Le devoir étant, pour Hegel, seulement une relation de l'individu à son Etat, aucun principe ne survit par lequel moraliser les relations entre Etats. Hegel reconnaît ce point.

Dans les relations externes, dit-il, l'Etat est un individu, et chaque Etat est indépendant par rapport aux autres [grosse découverte de Hegel !]. "Etant donné que dans cette indépendance réside l'existence de l'être-pour-soi de l'esprit réel, c'est la première liberté et le plus grand honneur d'un peuple." Il poursuit en s'opposant à une quelconque sorte de League des Nations [écrit juste avant la création en 1945 des Nations Unies, qui ont remplacé la défunte League des Nations des années 1920] en vertu de laquelle l'indépendance des Etats séparés pourrait être limitée.

Le devoir d'un citoyen est entièrement limité (pour ce qui concerne les relations externes de l'Etat) au soutien de l'individualité substantielle et l'indépendance et la souveraineté de son propre Etat.

Il s'ensuit que la guerre n'est pas totalement un mal, ou quelque chose que nous devrions chercher à abolir. Le but de l'Etat n'est pas seulement de protéger la vie et les possessions de ses citoyens, et ce fait fournit la justification morale de la guerre, qui ne doit pas être vue comme un mal absolu ou comme un accident, ou comme trouvant sa cause dans des choses qui ne devraient pas être.

Hegel ne veut pas seulement dire que, dans certaines situations, une nation, avec tout le sens de la justice possible, ne peut néanmoins pas entrer en guerre [tout simplement si elle est vicieusement attaquée]. Il veut dire bien plus que cela [il trouve un rôle positif à la guerre, même quand elle est injustifiée]. Il est opposé à la création d'institutions -- comme un gouvernement mondial -- qui empêcheraient de genre de situations de se développer [une tension, en réalité soluble, qui conduit à la guerre], car il pense que c'est une bonne chose qu'il y ait de temps en temps la guerre [un peu comme des oursons qui jouent pour se développer le caractère]. [Evidemment il ne prévoit pas de mourir dedans, juste de la chair à canon.]

La guerre, dit-il, est la situation dans laquelle nous comprenons la vanité des choses et des biens temporels. (Cette vue est à l'opposé de la théorie selon laquelle toutes les guerres ont des causes économiques.) La guerre a une vertu morale positive : "La guerre a le mérite supérieur que grâce à elle la santé morale des peuples est préservée dans leur indifférence envers la stabilisation de déterminations finies." [= dans la guerre les peuples abandonnent les considérations matérielles qui les abaissent.]

La paix est la sclérose; la Sainte-Alliance [de 1815], et le projet de Kant de Ligue pour la Paix, sont des erreurs, parce que une famille d'Etats a besoin d'un ennemi. Les conflits entre Etats ne peuvent être tranchés que par la guerre; les Etats étant les uns vis-à-vis des autres dans l'état de nature, leurs relations ne sont ni légales ni morales. Leurs droits trouvent leur réalité dans leurs volontés particulières, et l'intérêt de chaque Etat est sa propre loi ultime. Il n'y a pas de contraste entre la morale et la politique, parce que les Etats ne sont pas soumis aux lois morales ordinaires.

Telle est la doctrine de Hegel de l'Etat -- une doctrine qui, si elle est acceptée, justifie toutes les tyrannies internes et toutes les agressions externes qu'on puisse imaginer.

[Oui !!!]

Les contradictions dans la pensée de Hegel

La force de son biais apparaît dans le fait que sa théorie est en grande partie incohérente avec sa propre métaphysique, et que les incohérences sont du genre à justifier la cruauté et le brigandage international.

On peut pardonner à un homme si la logique [de sa doctrine] le pousse regrettablement à atteindre des conclusions qu'il déplore; mais on ne peut pas lui pardonner de s'éloigner de sa propre logique pour devenir libre d'encourager le crime.

La logique de Hegel le conduisit à croire qu'il y a plus de réalité ou d'excellence (les deux sont pour lui synonymes) dans les tous que dans leurs parties, et que le tout a une réalité et une excellence d'autant plus grandes qu'il est plus organisé [= structuré]. Cela le justifiait dans sa préférence pour un Etat plutôt qu'une collection anarchique d'individus, mais cela aurait dû également le conduire à préférer un Etat mondial à une collection anarchique d'Etats.

Au sein de l'Etat, sa philosophie générale aurait dû le conduire à éprouver plus de respect pour l'individu qu'il en éprouvait, car les tous dont s'occupe sa Logique ne sont pas la même chose que le Un de Parménide, ou même que le Dieu de Spinoza: chez Hegel ce sont des tous dans lesquels l'individu ne disparaît pas, mais acquiert une plus grande réalité à travers sa relation harmonieuse avec un organisme plus vaste.

[Les Tous de Hegel sont complexes, faits de parties organisées, là où le Tout de Parménide est simple et en quelque sorte homogène, sans parties.

Ce sont naturellement des descriptions plus ou moins délirantes de la réalité, dans une vision mystique, globale, vivante, ou divine, de l'organisation que, par la force des choses, est le monde.

Par certains aspects, mais sans les côtés inquiétants ni simplistes de Hegel ou Parménide, la Gaïa de Lovelock est aussi une forme de Tout mystique.]

Un Etat dans lequel l'individu est ignoré [ce qui est la conception hégélienne d'un Etat] n'est pas un modèle à petite échelle de l'Absolu hégélien [lequel est complexe, fait de parties].

Nor is there any good reason, in Hegel's metaphysic, for the exclusive emphasis on the State, as opposed to other social organizations. I can see nothing but Protestant bias in his preference of the State to the Church. Moreover, if it is good that society should be as organic as possible, as Hegel believes, then many social organizations are necessary, in addition to the State and the Church. It should follow from Hegel's principles that every interest which is not harmful to the community, and which can be promoted by cooperation, should have its appropriate organization, and that every such organization should have its quota of limited independence. It may be objected that ultimate authority must reside somewhere, and cannot reside elsewhere than in the State. But even so it may be desirable that this ultimate authority should not be irresistible when it attempts to be oppressive beyond a point.

Conclusion sur Hegel

This brings us to a question which is fundamental in judging Hegel's whole philosophy. Is there more reality, and is there more value, in a whole than in its parts? Hegel answers both questions in the affirmative. The question of reality is metaphysical, the question of value is ethical. They are commonly treated as if they were scarcely distinguishable, but to my mind it is important to keep them apart. Let us begin with the metaphysical question.

The view of Hegel, and of many other philosophers, is that the character of any portion of the universe is so profoundly affected by its relations to the other parts and to the whole, that no true statement can be made about any part except to assign its place in the whole. Since its place in the whole depends upon all the other parts, a true statement about its place in the whole will at the same time assign the place of every other part in the whole. Thus there can be only one true statement; there is no truth except the whole truth. And similarly nothing is quite real except the whole, for any part, when isolated, is changed in character by being isolated, and therefore no longer appears quite what it truly is. On the other hand, when a part is viewed in relation to the whole, as it should be, it is seen to be not self-subsistent, and to be incapable of existing except as part of just that whole which alone is truly real. This is the metaphysical doctrine.

The ethical doctrine, which maintains that value resides in the whole rather than in the parts, must be true if the metaphysical doctrine is true, but need not be false if the metaphysical doctrine is false. It may, moreover, be true of some wholes and not of others. It is obviously true, in some sense, of a living body. The eye is worthless when separated from the body; a collection of disjecta membra, even when complete, has not the value that once belonged to the body from which they were taken. Hegel conceives the ethical relation of the citizen to the State as analogous to that of the eye to the body: in his place the citizen is part of a valuable whole, but isolated he is as useless as an isolated eye. The analogy, however, is open to question; from the ethical importance of some wholes, that of all wholes does not follow.

The above statement of the ethical problem is defective in one important respect, namely, that it does not take account of the distinction between ends and means. An eye in a living body is useful, that is to say, it has value as a means; but it has no more intrinsic value than when detached from the body. A thing has intrinsic value when it is prized for its own sake, not as a means to something else. We value the eye as a means to seeing. Seeing may be a means or an end; it is a means when it shows us food or enemies, it is an end when it shows us something that we find beautiful. The State is obviously valuable as a means: it protects us against thieves and murderers, it provides roads and schools, and so on. It may, of course, also be bad as a means, for example by waging an unjust war. The real question we have to ask in connection with Hegel is not this, but whether the State is good per se, as an end: do the citizens exist for the sake of the State, or the State for the sake of the citizens? Hegel holds the former view; the liberal philosophy that comes from Locke holds the latter. It is clear that we shall only attribute intrinsic value to the State if we think of it as having a life of its own, as being in some sense a person. At this point, Hegel's metaphysic becomes relevant to the question of value. A person is a complex whole, having a single life; can there be a super-person, composed of persons as the body is composed of organs, and having a single life which is not the sum of the lives of the component persons? If there can be such a super-person, as Hegel thinks, then the State may be such a being, and it may be as superior to ourselves as the whole body is to the eye. But if we think this super-person a mere metaphysical monstrosity, then we shall say that the intrinsic value of a community is derived from that of its members, and that the State is a means, not an end. We are thus brought back from the ethical to the metaphysical question. The metaphysical question itself, we shall find, is really a question of logic.

Conclusion dépassant Hegel

The question at issue is much wider than the truth or falsehood of Hegel's philosophy; it is the question that divides the friends of analysis from its enemies. Let us take an illustration. Suppose I say "John is the father of James." Hegel, and all who believe in what Marshal Smuts calls "holism," will say: "Before you can understand this statement, you must know who John and James are. Now to know who John is, is to know all his characteristics, for apart from them he would not be distinguishable from any one else. But all his characteristics involve other people or things. He is characterized by his relations to his parents, his wife, and his children, by whether he is a good or a bad citizen, and by the country to which he belongs. All these things you must know before you can be said to know whom the word 'John' refers to. Step by step, in your endeavour to say what you mean by the word 'John,' you will be led to take account of the whole universe, and your original statement will turn out to be telling you something about the universe, not about two separate people, John and James."

Now this is all very well, but it is open to an initial objection. If the above argument were sound, how could knowledge ever begin? I know numbers of propositions of the form "A is the father of B," but I do not know the whole universe. If all knowledge were knowledge of the universe as a whole, there would be no knowledge. This is enough to make us suspect a mistake somewhere.

The fact is that, in order to use the word "John" correctly and intelligently, I do not need to know all about John, but only enough to recognize him. No doubt he has relations, near or remote, to everything in the universe, but he can be spoken of truly without taking them into account, except such as are the direct subject-matter of what is being said. He may be the father of Jemima as well as of James, but it is not necessary for me to know this in order to know that he is the father of James. If Hegel were right, we could not state fully what is meant by "John is the father of James" without mentioning Jemima: we ought to say "John, the father of Jemima, is the father of James." This would still be inadequate; we should have to go on to mention his parents and grandparents, and a whole Who's Who. But this lands us in absurdities. The Hegelian position might be stated as follows: "The word 'John' means all that is true of John." But as a definition this is circular, since the word "John" occurs in the defining phrase. In fact, if Hegel were right, no word could begin to have a meaning, since we should need to know already the meanings of all other words in order to state all the properties of what the word designates, which, according to the theory, are what the word means.

To put the matter abstractly: we must distinguish properties of different kinds. A thing may have a property not involving any other thing; this sort is called a quality. Or it may have a property involving one other thing; such a property is being married. Or it may have one involving two other things, such as being a brother-in-law. If a certain thing has a certain collection of qualities, and no other thing has just this collection of qualities, then it can be defined as "the thing having such-and-such qualities." From its having these qualities, nothing can be deduced by pure logic as to its relational properties. Hegel thought that, if enough was known about a thing to distinguish it from all other things, then all its properties could be inferred by logic. This was a mistake, and from this mistake arose the whole imposing edifice of his system. This illustrates an important truth, namely, that the worse your logic, the more interesting the consequences to which it gives rise.