HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE OCCIDENTALE, par Bertrand Russell, © 1945

II.1.1 : LE DEVELOPPEMENT RELIGIEUX DES JUIFS

La religion chrétienne, telle qu'elle fut transmise par l'Orient à l'Empire romain, puis par l'Empire romain tardif aux Barbares germains, consistait en trois éléments : premièrement, certaines croyances philosophiques, dérivées principalement de Platon et des Néoplatoniciens, mais aussi pour une part des Stoïques ; deuxièmement, une conception de la morale et de l'histoire dérivée des Juifs ; et troisièmement, certaines théories, plus spécialement se rapportant au salut, qui étaient pour la plus grande part nouvelles dans la chrétienté, bien qu'en partie remontant à l'Orphisme, et aux cultes de même genre au Proche-Orient. Les plus importants des éléments juifs dans la chrétienté me semblent être les suivants :

1. Une histoire sacrée, commençant avec la Création, ayant un lointain terme dans l'avenir, et justifiant pour l'homme de suivre les voies de Dieu.

2. L'existence d'une petite section de l'humanité que Dieu aime plus particulièrement. Pour les juifs, cette section était le Peuple Elu ; pour les chrétiens c'était les élus.

3. Une nouvelle conception de "ce qui est bien" (au sens de vertueux). La vertu de faire l'aumône, par exemple, a été prise par la chrétienté au judaïsme tardif. L'importance attachée au baptême peut provenir de l'Orphisme ou des religions orientales païennes à mystères, mais la philanthropie pratique, en tant qu'élément de la conception chrétienne de la vertu, semble venir des juifs.

4. La Loi. Les chrétiens conservèrent une partie de la loi hébraïque, par exemple le Décalogue, tandis qu'ils rejetèrent ses parties cérémonielles et rituelles. Mais en pratique ils attachaient au Credo à peu près les mêmes sentiments que les juifs attachaient à la Loi. Cela impliquait la doctrine que la croyance correcte est au moins aussi importante que l'action vertueuse, une doctrine qui est essentiellement hellénique. [On se rappelle que chez les Grecs du Ve siècle av jc par exemple, pour chaque homme, le rapport à la loi de la cité était au moins aussi important que le rapport aux dieux.] Ce qui est d'origine hébraïque est le caractère exclusif des élus.

5. Le Messie. Les juifs [les juifs avec une minuscule = les croyants juifs ; les Juifs avec une majuscule = le peuple juif] croyaient que le Messie leur apporterait la prospérité temporelle, et la victoire sur leurs ennemis ici sur terre ; en outre, il restait à venir. Pour les chrétiens [comme il n'y a pas de peuple chrétien, au sens de nation, on utilise exclusivement la minuscule], le Messie était le Jésus historique [si tant est qu'il ait clairement existé, en tant qu'individu distinctement identifié, car Flavius Josèphe, le seul historien crédible de son époque à Jérusalem, ne parle pas d'un individu unique clairement identifié qui aurait été le Christ], qui était aussi identifié avec le Logos de la philosophie grecque ; et ce n'était pas sur terre, mais dans les cieux, que le Messie devait permettre à ses adeptes de triompher de leurs ennemis.

6. Le Royaume des Cieux. L'existence d'un Autre-Monde est une conception que les juifs et les chrétiens, en un certain sens, partagent avec les Platoniciens tardifs, mais elle prend avec eux, une forme beaucoup plus concrète qu'avec les philosophes grecs. La doctrine grecque -- que l'on retrouve dans une grande partie de la philosophie chrétienne, mais pas dans la version populaire de la religion chrétienne -- était que le monde sensible, dans le temps et l'espace, est une illusion, et que, par une discipline intellectuelle et morale, un homme peut apprendre à vivre dans le monde éternel, qui est le seul vrai. La doctrine juive et chrétienne, en revanche, concevait l'Autre-Monde comme n'étant pas métaphysiquement différent de ce monde-ci, mais comme étant notre monde de l'avenir, quand les bons jouiraient de la félicité éternelle et les mauvais souffriraient des tourments éternels. Cette croyance incarnait une psychologie de revanche, qui était intelligible à tous, primaires comme sophistiqués, tandis que les doctrines des philosophes grecs ne l'étaient pas.

Pour comprendre l'origine de ces croyances, nous devons prendre en compte certains faits dans l'histoire juive, vers lesquels nous tournons à présent notre attention.

Eléments d'histoire du peuple juif

Les débuts de l'histoire des Israélites ne peuvent pas être confirmés par d'autres sources en dehors de l'Ancien Testament. Et il est impossible de savoir à quel moment elle cesse d'être purement légendaire. David et Salomon peuvent être acceptés comme des rois qui ont probablement existé réellement [au Xe siècle av jc]. Mais à la date la plus ancienne où nous avons des certitudes historiques [vers la fin du Xe siècle av jc] il y avait déjà les deux royaumes d'Israël et de Judah.


Royaumes d'Israël et de Juda (séparés au Xe siècle avant J.-C., vers -930)

La première personne mentionnée dans l'Ancien Testament pour laquelle il existe d'autres traces historiques, qui la rendent sûre, est Achab, roi d'Israël [entre -874 et -853], qui est mentionné dans un courrier assyrien de -853.

Les Assyriens finalement conquirent le Royaume du Nord [= Israël] en -722, et déplacèrent une grande partie de sa population. Après cette date, seul le royaume de Juda préserva la religion et la tradition israélite. Le royaume de Juda survécut de justesse aux Assyriens, dont la domination s'acheva avec la capture de Ninive par les Babyloniens et les Mèdes en -612 [R. donne -606, mais je donne la date standard actuelle].

Empire Assyrien (-XXVe siècle, -612) Nouvel empire babylonien (= empire chaldéen) (-626, -539)

Mais en -586 Nabuchodonosor II [roi de Babylone entre -605 et -562] captura Jérusalem [qui est dans le royaume de Juda] et emmena une grande partie de la population en captivité à Babylone.

L'empire néo-babylonien lui-même tomba en -538 quand Babylone fut prise par Cyrus, roi des Mèdes et des Perses.

Cyrus, en -537, signa un édit autorisant les juifs à rentrer en Palestine. Beaucoup d'entre eux le firent, emmenés par Néhémie et Ezra ; le temple de Jérusalem fut reconstruit, et l'orthodoxie juive commença à se cristallier.

[récap de personnages :

Période de la captivité à Babylone

Pendant la captivité, et mais aussi durant une certaine période avant et après, la religion juive connut une évolution importante.

Passage du polythéisme au monothéisme :

A l'origine, il semble qu'il n'y eut pas de grandes différences, d'un point de vue religieux, entre les Israélites et les autres tribus alentour. Yahvé était, au départ, seulement un dieu tribal qui favorisait les enfants d'Israël, mais ceux-ci ne niaient pas l'existence d'autres dieux, et leurs divers cultes faisaient aussi partie de la tradition. Quand le Premier Commandement impose "Tu n'auras pas d'autre dieu que moi", il dit quelque chose qui était une innovation dans la période juste avant le départ en captivité.

C'est évident d'après plusieurs textes datant des premiers prophètes. Ce sont les prophètes de cette époque [tout début du VIe siècle av jc, c'est-à-dire vers -600 et après, -599, -598] qui ont les premiers enseigné que vénérer des dieux païens était un péché. Pour remporter la victoire dans les incessantes guerres de cette époque, déclaraient-ils, la protection de Yahvé était indispensable ; et Yahvé retirerait sa protection si d'autres dieux étaient aussi honorés. Jérémie et Ezéchiel, plus spécialement, semblent avoir inventé l'idée que toutes les religions sauf une sont fausses, et que Le Seigneur punit l'idolâtrie.

Les critiques des prophètes contre les pratiques "païennes"

Quelques citations illustreront leurs enseignements, et la prévalence des pratiques païennes contre lesquelles ils s'élevaient.

Et maintenant un peu de charabia en anglais, par les érudits anglais pour faire "biblique" (langue d'origine hébreu, araméen ou grec), que je ne prends pas la peine de traduire car ce concept de "traduction" de leur part m'insupporte :

"Seest Thou not what they do in the cities of Judah and in the streets of Jerusalem? The children gather wood, and the fathers kindle the fire, and the women knead their dough, to make cakes to the queen of heaven [Ishtar], and to pour out drink offerings unto other gods, that they may provoke me to anger (Jeremiah VII, 17-18). The Lord is angry about it. And they have built the high places of Tophet, which is in the valley of the son of Hinnom, to burn their sons and their daughters in the fire; which I commanded them not, neither came it into my heart."

[Noter par exemple que ce dernier bout de texte, "neither came it into my heart", ne veut rien dire et est l'objet d'une dispute entre érudits anglais.]

Il y a un passage très intéressant dans Jérémie où il dénonce la pratique de l'idolâtrie par les juifs en Egypte. Il avait lui-même vécu parmi eux pendant un certain temps. Le prophète dit aux réfugiés juifs en Egypte que Yahvé les détruira tous car leurs femmes ont brûlé de l'encens pour les autres dieux. Mais ils refusent de l'écouter, en disant : "We will certainly do whatsoever thing goeth forth out of our own mouth, to burn incense unto the queen of heaven, and to pour out drink offerings unto her, as we have done, we and our fathers, our kings and our princes, in the cities of Judah, and in the streets of Jerusalem; for then had we plenty of victuals, and were well, and saw no evil."

Mais Jérémie les assure que Yahvé a noté leurs pratiques idolâtres, et que des malheurs leur sont arrivés à cause de ça. "Behold, I have sworn by my great name, saith the Lord, that my name shall no more be named in the mouth of any man of Judah in all the land of Egypt. . . . I will watch over them for evil, and not for good; and all the men of Judah that are in the land of Egypt shall be consumed by the sword and by the famine, until there be an end of them."

[On note le système général, employé par les philosophes et les prophètes, pour dire aux autres ce qu'il faut faire et pas faire : ils se recommandent toujours d'une divinité quelconque, dont ils se présentent comme les porte-parole, pour expliquer que cette divinité veut ci ou ça.

On rajoute aussi pour faire bonne mesure que les malheurs qui sont arrivés proviennent de la colère de la divinité.

Mgr Aupetit, archevêque de Paris, a encore fait ça en avril 2019 après l'incendie de Notre-Dame. Dans les médias, il a posé gravement la question : "Qu'est-ce que le Seigneur veut nous dire à travers cette épreuve?" !!! Les imbéciles heureux ont encore de beaux jours devant eux -- et des belles places, comme ce couillon d'archevêque, ou bien comme l'architecte, en charge de Notre-Dame depuis des années, qui a laissé installer tout l'attirail hétérocite dans les combles, lequel a causé l'incendie, puis a pris fermement position contre les irresponsables qui étaient à l'origine du feu... Drame des réseaux de copinage qui promeuvent à des postes de responsablités des incapables...

Revenant aux techniques des prophètes, on peut aussi le cas échéant affirmer qu'on a appris tout ça dans un entretien privé que la divinité nous a accordé. Elle peut avoir apparu à quelque bergère, à Lourdes, l'Île Bouchard, ou Fatima -- mais plus rarement en Tasmanie, ou au pôle Nord.

Il faut alors organiser des danses pour faire venir la pluie, ou bien sacrifier des moutons, quand ce n'est pas des enfants, etc. Il faut aussi en général verser des sommes d'argent aux dirigeants et aux membres du clergé, qui se chargeront de transmettre...

Encore au XXIe siècle dans de nombreuses régions du monde frappées par des cataclysmes -- tremblements de terre, éruptions volcaniques, tsunamis, épidémies, etc. -- la réaction première des populations, et surtout de ceux qui les dirigent et en profitent, est de dire que c'est à cause de tel ou tel comportement qui a déplu aux dieux, et surtout qui a privé les dirigeants de sources de revenus, et leur clergé de son influence.]

Ezéchiel est également choqué par les pratiques idolâtres des juifs. Le Seigneur, dans une vision, lui montre les femmes à la porte nord du temple qui pleurent pour Tammuz (une déité babylonienne) ; ensuite Il lui montre "des abominations encore plus graves", vingt-cinq hommes à la porte du temple rendant un culte au soleil. Le Seigneur [ma traduction de "the Lord"] déclare : "Therefore will I also deal in fury: mine eye shall not spare, neither will I have pity: and though they cry in mine ears with a loud voice, yet will I not hear them."

Invention de la colère divine et durcissement de l'orthodoxie

L'idée que toutes les religions sauf une sont malveillantes, et que le Seigneur punit l'idolâtrie, a été apparemment inventé par ces prophètes. Les prophètes, dans l'ensemble, étaient farouchement nationalistes, et attendaient avec plaisir le jour où le Seigneur détruirait totalement les "gentils" [= la traduction que j'utiliserai pour "gentiles", c'est-à-dire les non-juifs].

La captivité était expliquée par les prophètes comme résultant de la colère divine. Si Yahvé était tout puissant et les Juifs étaient son Peuple Elu, alors leurs souffrances ne pouvaient s'expliquer autrement que par leur comportement mauvais. L'attitude psychologique est celle de correction paternelle : les Juifs doivent être purifiés par la punition. Sous l'influence de cette croyance, ils développèrent, en exil, une orthodoxie bien plus rigide et bien plus exclusive que celle qui prévalait quand ils étaient indépendants [chez eux en Judée]. Les Juifs qui restèrent en arrière et ne furent pas transplantés à Babylone ne connurent pas d'évolution jusqu'à un tel point de leur religion. Quand Ezra et Néhémie rentrèrent de captivité à Jérusalem, ils furent choqués de trouver que les mariages mixtes avaient été courants, et ils annulèrent tous ces mariages.

Nationalisme farouche et invention d'une décadence par rapport à un passé plus strict (fictif)

Les Juifs se distinguaient des autres nations de l'Antiquité par leur orgueil national opiniâtre. Toutes les autres, quand elles étaient conquises, acquiesçaient en elles-mêmes comme dans leurs démonstrations ; seuls les Juifs conservèrent la croyance en leur prééminence, et la conviction que leurs infortunes étaient dues à la colère de Dieu, parce qu'ils n'avaient pas préservé la pureté de leur foi et de leurs rituels. Les livres historiques de l'Ancien Testament, qui furent principalement compilés après la captivité, donnent une impression trompeuse, puisqu'ils suggèrent que les pratiques idolâtres contre lesquelles s'élevaient les prophètes représentaient une décadence par rapport à une conduite antérieure plus stricte. Cette conduite antérieure plus stricte n'a jamais existé. Les prophètes étaient bien plus innovateurs que ne le donne à penser une lecture non-historique de la Bible.

Certaines choses qui devinrent caractéristiques de la religion juive furent développées, bien que pour une part à partir de sources existantes, durant la captivité. A la suite de la destruction du temple, seul lieu où les sacrifices pouvaient être offerts, les rituels juifs devinrent par la force des choses non-sacrificiels. Les synagogues commencèrent à cette époque, avec des lectures des éléments d'Ecritures qui existaient déjà. L'importance du sabbat fut soulignée à ce moment-là, ainsi que la circoncision comme marque de la judaïté.

Comme nous l'avons déjà vu, c'est seulement durant l'exil que le mariage avec des gentils devint interdit. Toutes les formes d'exclusivité de la religion juive se renforcèrent. "Je suis le Seigneur votre Dieu, qui vous a séparé des autres peuples." "Vous vous comporterez de manière sainte, car moi, le Seigneur votre Dieux suis saint." La Loi est le produit de cette période. Cela a été l'une des principales forces qui préservèrent l'unité nationale.

Deux prophètes nommés Isaïe

Ce qui nous est connu comme le Livre d'Isaïe est le résultat du travail de deux prophètes différents, un avant l'exil, l'autre après. Le second d'entre eux, qui est connu par les élèves en études bibliques comme le Deutéro-Isaïe, est le plus remarquable des prophètes. Il est le premier à rapporter la parole divine suivante : "Il n'y a qu'un seul dieu et c'est moi." Il croit en la résurrection du corps, peut-être dû à une influence perse. Ses prophéties du Messie furent, plus tard, le principal texte de l'Ancien Testament utilisé pour montrer que les prophètes avaient prévu la venue du Christ.


Prophète Isaïe, par Michelange


Utilisation de l'Ancien Testament par les chrétiens pour justifier leurs propres croyances

Dans les arguments des chrétiens contre les païens et les juifs, ces textes de Deutéro-Isaïe ont joué un rôle très important, et pour cette raison je vais citer le plus important d'entre eux. Toutes les nations à la fin seront converties : "Elles refrapperont leurs épées pour en faire des socs de charrues, et leurs lances des crochets pour tailler les arbres ; une nation ne lèvera plus l'épée sur une autre nation, et elle n'apprendra plus l'art de la guerre (Isaïe II, 4).

"Regarde, une vierge portera un enfant, et donnera naissance à un fils, et lui donnera comme nom Immanuel." Isaïe 7-14 Sur ce texte, il y eut une controverse entre les juifs et les chrétiens ; les juifs [qui connaissent normalement mieux l'hébreu que les autres] disaient que la bonne traduction était "une jeune femme portera un enfant", mais les chrétiens pensaient que les juifs mentaient.


Traduction donnée par un auteur juif du passage d'Isaïe 7-14. Texte en hébreu à droite, pour que chacun se fasse sa propre religion. (Cliquer sur l'image pour la voir en plus grand.)

"The people that walked in darkness have seen a great light; they that dwell in the land of the shadow of death, upon them hath the light shined. . . . For unto us a child is born, unto us a son is given: and the government shall be upon his shoulder: and his name shall be called Wonderful, Counsellor, the mighty God, the everlasting Father, the Prince of Peace."

Le plus prophétique apparamment de ces passages est le chapitre 53, qui contient les textes familiers suivants : "He is despised and rejected of men; a man of sorrows, and acquainted with grief. . . . Surely he hath borne our griefs, and carried our sorrows. . . . But he was wounded for our transgressions, he was bruised for our iniquities: the chastisement of our peace was upon him; and with his stripes we are healed. . . . He was oppressed, and he was afflicted, yet he opened not his mouth: he is brought as a lamb to the slaughter, and as a sheep before her shearers is dumb, so he openeth not his mouth."

Traduction donnée par https://www.aelf.org/bible/Is/53

03 Méprisé, abandonné des hommes, homme de douleurs, familier de la souffrance, il était pareil à celui devant qui on se voile la face ; et nous l’avons méprisé, compté pour rien.

04 En fait, c’étaient nos souffrances qu’il portait, nos douleurs dont il était chargé. Et nous, nous pensions qu’il était frappé, meurtri par Dieu, humilié.

05 Or, c’est à cause de nos révoltes qu’il a été transpercé, à cause de nos fautes qu’il a été broyé. Le châtiment qui nous donne la paix a pesé sur lui : par ses blessures, nous sommes guéris.

06 Nous étions tous errants comme des brebis, chacun suivait son propre chemin. Mais le Seigneur a fait retomber sur lui nos fautes à nous tous.

07 Maltraité, il s’humilie, il n’ouvre pas la bouche : comme un agneau conduit à l’abattoir, comme une brebis muette devant les tondeurs, il n’ouvre pas la bouche.

L'inclusion des "gentils" dans le salut ultime [au sens de sauvetage des âmes] est explicite : "And the gentiles shall come to thy light, and kings to the brightness of thy rising."

[La traduction du même passage hébreu, donnée par aelf.org, est "Les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore." Isaïe, 60-3

Où l'on voit que l'on peut lire plus ou moins ce qu'on veut dans les Livres des Prophètes.

Comme je le dis souvent à mes interlocuteurs dans un cadre épistémologique beaucoup général :

"On pense en général qu'on croit ce que l'on voit. Mais en réalité c'est l'inverse." ]

Fin de l'influence historique des Juifs

Après Ezra et Néhémie, les Juifs pour un temps disparaissent de l'histoire. L'Etat juif survécut comme une théocratie mais son territoire était très restreint -- seulement un rayon d'une vingtaine de kilomètres autour de Jérusalem, selon Bevan. Après Alexandre, ça devint un territoire disputé entre les Ptolémées et les Séleucides. Cela impliqua, cependant, rarement des combats dans le territoire juif même, et laissa les Juifs, pour un temps, libres de pratiquer leur religion.

Leurs maximes morales, à cette époque, sont exposées dans l'Ecclésiaste, probablement écrit vers -200. Jusqu'à récemment, ce livre n'était connu que dans sa version en grec ; c'est la raison pour laquelle il était rejeté dans l'Apocryphe. Mais un manuscrit en hébreu a été récemment découvert [R. écrit au début des années 1940], à certains égards différent du text grec qui se trouve dans notre version de l'Apocryphe. La moralité enseignée est d'une nature pratique. La réputation auprès des voisins est considérée comme importante. L'honnêteté est la meilleure attitude car elle est utile pour avoir Yahvé de notre côté. La pratique de l'aumône est recommandée. Le seul signe d'influence grecque est la haute estime dans laquelle est tenue la médecine.

Les esclaves ne doivent pas être traités avec trop de bonté. "Le foin, le baton, et le bât, sont pour l'âne : et le pain, la correction, et le travail, pour le servant... Mettez-le au travail, à une tâche adaptée pour lui ; s'il n'est pas obéissant, imposez-lui des contraintes plus fortes" (XXIII, 24, 28). "En même temps, rappelez-vous que vous avez payé une somme d'argent pour lui, et que s'il s'échappe vous perdrez votre argent ; cela met une limite à la sévérité profitable (ibid., 30, 31). Les filles sont une grande source d'anxiété ; apparemment à l'époque de l'Ecclésiaste elles avaient des conduites très immorales (XLII, 9-11). Et il a une opinion très mauvaise des femmes : "Des vêtements viennent les mites, et des femmes la mauvaiseté" (ibid., 13). C'est une erreur d'être joyeux avec vos enfants ; la bonne conduite est de "leur faire courber l'échine dès leur jeunesse" (VII, 23, 24).

Dans l'ensemble, tel Caton l'Ancien, il représente la moralité d'un homme menant ses affaires, et celle-ci est montrée sous un jour peu attrayant.

Le bouleversement séleucide

Cette tranquille existence, avec la confortable conviction de détenir la vérité, fut brutalement interrompue par le roi séleucide Antiochus IV, qui était déterminé à helléniser toutes ses possessions. En -175, il établit un "gymnasium" [= lycée] à Jérusalem, et apprit aux jeunes hommes à porter des chapeaux grecs et a pratiquer les exercices physiques. Dans cette entreprise, il fut aidé par un Juif hellénisé du nom de Jason, dont il fit un grand prêtre. L'aristocratie sacerdotale était devenue moins orthodoxe, et avait ressenti une attirance pour la civilisation grecque ; mais ilsi avaient un opposant véhément en le parti "Hasidim" (signifiant "sacré"), qui était fortement implanté dans la population rurale. (C'est sans doute de là qu'est partie la secte des Esseniens, dont les doctrines semblent avoir influencé la chrétienté primitive. Voir Oesterley and Robinson, History of Israel, Vol. II, p. 323 ff. Les Pharisiens descendent aussi d'eux.)

Quand, en -170, Antiochus fit la guerre en Egypte, les Juifs se rebellèrent. Sur quoi, Antiochus prit la vaisselle sacrée du Temple, et la remplaça par une image du Dieu. Il identifia Yahvé avec Zeus, suivant une pratique qui avait réussi partout ailleurs. (Certains Juifs d'Alexandrie ne virent pas d'objection à cette identification. Voir Letter of Aristeas, 15, 16.) Il se résolut à extirper la religion juive, et à stopper la circoncision et l'observation des lois relatives à la nourriture. A tout cela Jérusalem se soumit, mais en dehors de Jérusalem les Juifs résistèrent farouchement.

La révolte des Maccabées

L'histoire de cette période est racontée dans le Premier Livre des Maccabées. Le premier chapitre raconte comment Antiochus décréta que tous les habitants de son royaume devaient former un seul peuple, et abandonner leurs lois propres. Tous les païens obéirent, et nombre d'Isaélites aussi, bien que le roi commandât de rendre le sabbat profane, de pratiquer des sacrifices avec du porc, et de ne plus circoncire leurs enfants. Ceux qui désobéissaient étaient condamnés à mort. Beaucoup, cependant, résistèrent. "Ils mirent à mort certaines femmes, qui avaient fait circoncire leurs enfants. Et ils pendirent les enfants par le cou, et saccagèrent leurs maisons, et tuèrent ceux qui les avaient circoncis. Cependant ["howbeit" écrivent les anglicistes à la noix !!!] beaucoup en Israël étaient tout à fait résolus à ne pas manger eux-mêmes de nourriture violant la règle mosaïque. Ils choisirent alors de plutôt mourir, et de ne pas se corrompre avec une telle nourriture, et de ne pas profaner les lois : et donc ils moururent."

C'est à cette époque que la doctrine de l'immortalité se répandit parmi les Juifs. On pensait jusqu'alors que la vertu était récompensée sur terre ; mais les persécutions qui frappaient les plus vertueux rendirent évident que ce n'était pas le cas. Afin de sauvegarder le principe de la justice divine, il devint par conséquent nécessaire de croire en des récompenses et des punitions dans l'Au-Delà. Cette doctrine ne fut pas universellement acceptée par les Juifs ; au temps du Christ, les Sadducéens la rejetaient toujours. Mais à ce moment-là ils formaient un petit parti, et plus tard tous les Juifs crurent en l'immortalité.

La révolte contre Antiochus fut menée par Judas Maccabée, un chef militaire capable, qui d'abord reprit Jérusalem (-164), puis s'embarqua dans une stratégie agressive. Parfois il tuait tous les mâles, parfois il les circoncisait de force. Son frère Jonathan, qui fut nommé grand prêtre, fut autorisé à occuper Jérusalem avec une garnison, et à conquérir une partie de la Samarie, acquérant Jaffa et Acra. Il négocia avec Rome, et parvint à obtenir une complète autonomie. Les membres de sa famille furent des grands prêtres jusqu'au roi Hérode, sont connus sous le nom de dynastie hasmonéenne.

[La révolte des Maccabées prend place peu après l'époque de la guerre antiochique, c'est-à-dire la conquête de la Grèce et du royaume séleucide par Rome. La conquête du royaume ptolémaïque viendra un peu plus tard.]


régions d'Israël

Durant toutes les persécutions de ce temps que subirent et auxquelles résistèrent les Juifs, ils firent preuve d'un immense héroïsme, bien que ce soit pour défendre des choses qui ne nous paraissent pas importantes, comme la circoncision et le mal qu'il y a à manger du porc.

Les persécutions des Maccabées

La période des persécutions par Antiochus IV a joué un rôle crucial dans l'histoire des Juifs. Les Juifs de la Diaspora, à ce moment-là [première diaspora dans les siècles avant jc, principalement à Alexandrie], étaient devenus de plus en plus hellénisés ; les Juifs de Judée étaient peu nombreux ; même parmi eux les riches et puissants étaient tentés d'acquiescer aux innovations grecques. Sans la résistance héroïque des Hasidims, la religion juive aurait pu aisément disparaître. Si cela avait eu lieu, ni la chrétienté ni l'islam n'auraient pu exister dans une forme comme celle qu'ils prirent. Townsend, dans son introduction à la traduction du Quatrième Livre des Maccabées, dit :

"Il a, à juste titre, été dit que si le judaïsme en tant que religion avait péri sous Antiochus, les fondations du christianisme auraient fait défaut ; c'est ainsi que le sang des martyrs maccabées, qui sauvèrent le judaïsme, en définitive devinrent les graines de l'Eglise. Par conséquent étant donné que non seulement la chrétienté mais aussi l'islam dérivent leur monothéisme d'une source juive, il se peut bien que le monde d'aujourd'hui doive jusqu'à l'existence du monothéisme à la fois en Orient et en Occident aux Maccabées." (The Apocrypha and Pseudepigrapha of the Old Testament in English. Edited by R. H. Charles. Vol. II, p. 659.)

[Russell s'emballe un peu. On peut dire ce qu'il dit de centaines d'évènements charnière dans l'histoire. Si les Romains n'avaient pas battu Hannibal, si Cyrus n'avait pas fait tomber les Babyloniens, si Xerxès avait remporté les guerres médiques, si etc. la face du monde en eût été changée.]

Les Maccabées eux-mêmes, cependant, par la suite ne furent pas admirés par les autres Juifs, car leur famille, contenant de nombreux grands prêtres, adopta, après leur succès, une politique d'ouverture au monde et d'accommodement. L'admiration était limitée aux martyrs. Le Quatrième Livre des Maccabées, écrit probablement à Alexandrie à l'époque du Christ, illustre ce point ainsi que d'autres points intéressants. En dépit de son titre, il ne mentionne nulle part les Maccabées, mais relate le courage extraordinaire d'un vieil homme et ensuite de sept jeunes frères qui tous furent d'abord torturés puis furent brûlés par Antiochus, tandis que la mère, qui était présente, les exhortait à rester fermes. Le roi, au début, chercha à les gagner à lui par l'amitié, leur disant que s'ils consentaient seulement à manger du porc, il leur accorderait des faveurs, et s'assurerait qu'ils aient de belles carrières. Quand ils refusèrent, il leur montra les instruments de torture. Mais ils restèrent inflexibles, lui disant qu'il subirait lui-même les tourments éternels après la mort, tandis qu'eux accèderaient à la félicité éternelle. [On a noté que la croyance en la vie dans l'au-delà était relativement récente dans les croyances juives, résultant de la concomittance des malheurs d'Israël et de la conviction que Yahvé était néanmoins tout puissant.] L'un après l'autre, en présence chacun des autres et de leur mère, ils furent d'abord exhortés à manger du porc, ensuite, quand ils refusèrent, torturés et tués. [Il me semble vraisemblable que cette histoire tienne plus de la propagande que de la vérité -- comme les exploits de Stakanov durant la période soviétique -- et qu'elle fût destinée à édifier les foules. Les chrétiens ont aussi de nombreuses histoires de martyrs -- quoiqu'un homme de lettres romain, dont le nom m'échappe [Tacite ? ou Pline le Jeune ?], par ailleurs en charge des persécutions eût souligné leur extraordinaire courage et tenue morale selon leurs convictions.] A la fin, le roi se tourna vers ses soldats et leur dit qu'il espérait qu'ils tireraient profit d'un tel exemple de courage [toujours cette idée de convaincre d'autres gens de mourir car "ils y gagneraient qqc"... et celui qui exhorte aussi... cf. hauts gradés de la Première Guerre mondiale, planqués à Paris, qui exhortaient les soldats à aller se faire tuer sur le front... pour y gagner la gloire... et qui menaçaient les pacifistes de mort...]. Cette histoire est bien sûr embellie par la légende, mais il est historiquement établi que les persécutions furent sévères et endurées avec héroïsme ; et aussi que les principaux points de controverse étaient la circoncision et la non-consommation de porc [cela rappelle le port du foulard par les jeunes filles musulmanes dans la société française contemporaine].

Ce livre est intéressant à un autre titre. Bien que l'auteur soit manifestement un juif orthodoxe, il emploie le langage de la philosophie stoïcienne, et il lui importe de montrer que les Juifs vivaient en accord total avec les préceptes stoïciens. Le livre débute avec cette phrase :

"Philosophique au plus haut degré est la question que je propose de discuter ici, à savoir si la Raison Inspirée est le guide suprême de nos passions ; et sur son aspect philosophique je vous invite à prêter la plus grande attention."

Juifs d'Alexandrie

Les Juifs d'Alexandrie acceptaient, en philosophie, d'apprendre des Grecs, mais ils adhéraient avec une ténacité extraordinaire à la Loi mosaïque, particulièrement en ce concernait la circoncision, l'observation du sabbat, et l'abstinence du porc et des autres nourritures impropres [= non "casher"]. De l'époque de Néhémie jusqu'à la chute de Jérusalem en +70, l'importance qu'ils attachèrent à la Loi alla en s'accroissant. Ils ne toléraient plus les prophètes qui avaient quoi que ce soit de nouveau à dire. Ceux parmi eux qui éprouvaient le besoin d'écrire dans le style des prophètes prétendaient qu'ils avaient découvert un vieux livre, par Daniel ou Solomon ou quelqu'autre ancien aux peaux d'âne impeccables. Leurs singularités rituelles maintenaient la cohésion de leur nation, mais l'importance croissante attachée à la Loi détruisit toute originalité et les rendit intensément conservateurs. Cette rigidité rend la révolte de Saint-Paul contre la domination de la Loi tout à fait remarquable. [Saint-Paul était un Juif et par ailleurs citoyen romain.]

Le Livre d'Enoch et le Nouveau Testament


Livre d'Enoch, traduit de
la version éthiopienne

Le Nouveau Testament, cependant, n'est pas aussi complètement nouveau que pourraient le penser ceux qui ne connaissent rien de la littérature juive de l'époque juste avant la naissance du Christ. La ferveur prophétique n'était en aucune manière morte, bien qu'elle dût -- comme on l'a vu -- adopter le subterfuge de la pseudonymité pour être prise en considération. Du plus grand intérêt à cet égard est le livre d'Enoch, un travail composite, dû à divers auteurs, le plus ancien datant d'un peu avant l'époque des Maccabées, et le plus tardif d'environ -64. La plus grande partie de l'ouvrage prétend relater les visions apocalyptiques du patriarche Enoch. Il joue un rôle très important pour le côté du judaïsme qui se transforma en le christianisme. Il était familier aux auteurs du Nouveau Testament ; Saint Jude considère qu'il est effectivement de la plume d'Enoch. Les premiers Père chrétiens, par exemple Clément d'Alexandrie et Tertullien, le traitaient comme un texte canonique ; mais Jérôme et Augustin le rejetèrent. Il tomba, par conséquent, dans l'oubli, et fut perdu jusqu'au début du XIXe siècle quand trois manuscrits du Livre d'Enoch, rédigés en éthiopien, furent retrouvés en Abyssinie. Depuis lors, des manuscrits de certaines parties furent retrouvées aussi, rédigées en grec ou en latin. Il semble qu'il ait été à l'origine écrit en partie en hébreu et en partie en araméen.

Ses auteurs étaient des membres des Hasidims et de leurs successeurs les Pharisiens. Il dénonce les rois et les princes, voulant dire la dynastie hasmonéenne et les Sadduccéens. Il influença la doctrine du Nouveau Testament, en particulier en ce qui concerne le Messie, Sheol (l'enfer) et la démonologie.

Le livre consiste principalement en des "paraboles", qui sont plus cosmiques que celles du Nouveau Testament. Il y a des visions du ciel et de l'enfer, du Jugement dernier, et ainsi de suite ; cela rappelle le premier des deux Livres du Paradis perdu là où la qualité littéraire est bonne, et le Livre des Noires Prophéties là où elle est inférieure.

Il y a un expansion de la Genèse VI, 2, 4, qui est curieuse et prométhéenne. Les anges ont enseigné la métallurgie aux hommes, et furent punis pour avoir révélé des "secrets éternels". Ils étaient aussi cannibales. Les anges qui avaient fauté devenaient des dieux païens, et leurs femmes devenaient des sirènes ; mais à la fin ils étaient punis avec les tourments éternels.

[Il est curieux de noter que parce que quelques allumés hassidims aux IIe et Ier siècles avant jc ont complété les livres des prophètes avec leurs propres délires, en prétendant avoir retrouvé de vieux ouvrages, cela a aussi influencé la pensée religieuse occidentale quand on a retrouvé leurs propres livres.

L'homme a vraiment besoin de croire, et si ce à quoi il croît a un caractère ancien, grec antique, romain à la rigueur (si c'est Cicéron) ou juif, alors c'est forcément vrai.]

Il y a des descriptions du ciel et de l'enfer de grande qualité littéraire. Le Jugement Dernier est rendu par "le Fils de l'Homme, qui connaît la justice" et qui siège sur le trône de Sa gloire. Certains gentils, à la fin, se repentiront et seront pardonnés ; mais la plupart des gentils, et tous les Juifs hellénisants, souffriront la damnation éternelle, car ceux qui sont droits prieront pour la vengeance, et leur prière sera entendue.

Il y a une section sur l'astronomie, où nous apprenons que le soleil et la lune ont des chariots tirés par le vent, que l'année consiste en 364 jours, que le péché humain pousse les corps célestes à s'écarter de leur trajectoire, et que seul le vertueux peut connaître l'astronomie. Les étoiles qui tombent sont des anges déchus, et sont punies par les sept archanges.

[Ce genre de délire de prophète allumé, qu'on lit dans le Livre d'Enoch, est intéressant non pas en tant que tel, mais parce qu'il y en a encore autant aujourd'hui. Je suis toujours frappé par les gens qui aujourd'hui disent : "Oh mais tout ça ce sont des croyances du passé. Il faut les replacer dans leur contexte." Les "contextes" ont bon dos ! "Aujourd'hui il n'y a plus de prophète de ce genre en liberté. Les derniers sont dans des asiles de fous." Je récuse ce point de vue. Il y a encore des quantités de gourous, auto-proclamés officiellement ou bien simplement qui exercent une forte influence sur leur entourage, qui continuent à répandre ce genre de délire, avalé par les simples d'esprits qui forment la majorité de l'espèce humaine -- les types I de Bachelard.]

Ensuite vient l'histoire sacrée. Jusqu'aux Maccabées, elle suit les descriptions donnée par la Bible dans ses portions correspondant aux mêmes époques. Ensuite elle suit principalement l'histoire factuelle. Après cela, l'auteur s'avance dans l'avenir : la Nouvelle Jérusalem, la conversion du reste des gentils, la résurrection des vertueux, et le Messie.

Il y a beaucoup de punitions des pécheurs et de récompenses des justes [autre traduction de "righteous"], qui ne manifestent jamais aucune attitude de pardon chrétien vis-à-vis des pécheurs. "Que ferez-vous, pécheurs, et où vous échapperez-vous lors de ce jour du jugement, quand vous entendrez la voix de la prière du juste ?" "Le péché n''a pas été envoyé sur terre, mais l'homme l'a créé lui-même." Les péchés sont comptabilisés dans les cieux. "Vous, pécheurs, serez damnés pour l'éternité, et n'aurez aucune paix." Les pécheurs peuvent être heureux toute leur vie, et même à la mort, mais leurs âmes descendent dans Sheol, où elles souffriront "l'obscurité et les chaînes et les flammes." En ce qui concerne les justes, "moi et mon Fils seront unis à elle pour l'éternité."

Les derniers mots du livre sont : "To the faithful he will give faithfulness in the habitation of upright paths. And they shall see those who were born in darkness led into darkness, while the righteous shall be resplendent. And the sinners shall cry aloud and see them resplendent, and they indeed will go where days and seasons are prescribed for them."

[J'ai développé au cours des années une grande allergie à ce genre de charabia, ce qui m'empêche d'en donner une traduction utile au lecteur.

Voici la traduction par l'Abbé MIgne :

"Il donnera à ces fidèles une demeure fortunée ; quant à ceux qui sont nés dans les ténèbres, ils se verront précipités dans les ténèbres, pendant que les justes jouiront d’un bonheur sans mesure. Les pécheurs en les voyant pousseront des cris de désespoir, tandis que les justes vivront dans la splendeur et la gloire, et n’éprouveront à jamais la vérité des promesses d’un Dieu qu’ils ont aimé."]

La notion de péché chez les juifs et les chrétiens

Les juifs, comme les chrétiens, pensaient beaucoup au péché, mais peu d'entre eux se pensaient eux-mêmes comme des pécheurs. L'attitude consistant à se considérer soi-même comme pécheur était, dans l'ensemble, une innovation chrétienne, introduite par la parabole du Pharisien et du publicain ; et elle fut présentée comme une vertu par le Christ dans sa dénonciation des Scribes et des Pharisiens. Les chrétiens s'efforcaient de pratiquaient l'humilité chrétienne ; les juifs, en général, non.

Il y a, cependant, d'importantes exceptions parmi les juifs orthodoxes juste avant l'époque du Christ. Prenez, par exemple, "Les Testaments des Douze Patriarches", écrit entre -109 et -107 par un Pharisien qui admirait Jean Hyrcan, un grand prêtre de la dynastie hasmonéenne. Ce livre, dans la forme où il nous est parvenu, contient des interpolations chrétiennes, mais celles-ci concernent les dogmes. Quand on les enlève, l'enseignement éthique qui demeure est très similaire à celui des Evangiles. Comme le dit le révérend Dr. R. H. Charles : "Le sermon sur la montagne reflète à plusieurs endroits l'esprit et même parfois reproduit les mêmes phrases de notre texte [des Testaments des Douze Patriarches] : de nombreux passages des Evangiles montre des traces aussi, et Saint Paul semble avoir utilisé le livre comme vademecum" (The Apocrypha and Pseudepigrapha of the Old Testament in English. Edited by R. H. Charles. pp. 291-2). Nous trouvons dans ce livre des préceptes comme les suivants :

"Love ye one another from the heart; and if a man sin against thee, speak peaceably to him, and in thy soul hold not guile; and if he repent and confess, forgive him. But if he deny it, do not get into a passion with him, lest catching the poison from thee he take to swearing, and so then sin doubly. . . . And if he be shameless and persist in wrong-doing, even so forgive him from the heart, and leave to God the avenging."

("Aimez-vous les uns les autres du fond du coeur ; et si un homme pèche contre toi, parle-lui paisiblement, et ne garde pas de rancune ; et s'il se repentit et se confesse, pardonne-lui. Mais s'il ne veut pas, ne laisse pas la colère t'envahir, de crainte qu'il n'absorbe du poison de toi et se mette à jurer encore davantage, et alors pèche doublement... Et s'il est sans vergogne et persiste dans ses mauvaises actions, même dans ce cas pardonne-lui du fond du coeur, et laisse à Dieu le soin de la vengeance.")

Le Dr Charles est de l'opinion que le Christ a dû être familier avec ce passage. Nous trouvons aussi :

"Love the Lord and your neighbour."

"Love the Lord through all your life, and one another with a true heart."

"I loved the Lord; likewise also every man with all my heart."

Il faut comparer ces phrases [issues des Testaments des Douze Patriarches] avec celles qu'on trouve dans Matthieu XXII, 37-39. Il y a une réprobation de toute haine dans les "Testaments des Douze Patriarches" ; par exemple :

"Anger is blindness, and does not suffer one to see the face of any man with truth."

"Hatred, therefore, is evil; for it constantly mateth with lying."

L'auteur de ce livre, comme on peut s'y attendre, pense que non seulement les juifs, mais tous les gentils, seront sauvés.

Les "Testaments des Douze Patriarches" est un ouvrage pharisien qui préfigure les Evangiles avec deux siècles d'avance, mais ensuite les pharisiens se sclérosèrent et leur édifiante doctrine passa chez les chrétiens

Les chrétiens ont appris par les Evangiles à penser du mal des Pharisiens, cependant l'auteur de ce livre est un Pharisien, et il enseignait, comme nous venons de le voir, exactement les mêmes maximes que celles que nous considérons comme distinctement part de l'enseignement du Christ. L'explication, cependant, n'est pas difficile. Tout d'abord, il a dû être même à son époque un Pharisien exceptionnel ; la doctrine plus courante devrait être, sans l'ombre d'un doute, celle du Livre d'Enoch. Deuxièmement, nous savons que tous les mouvements intellectuels ont tendance à se scléroser au cours du temps; qui pourrait inférer les principes de Jefferson à partir de ceux du D.A.R. ? Troisièmement, nous savons, en ce qui concerne les Pharisiens en particulier, que leur dévotion à la Loi, comme étant la vérité finale et définitive, mit bientôt fin à toute pensée et sentiment fraîs et vivant parmi eux. Comme le dit le Dr Charles :

"Quand le pharisianisme, rompant avec les anciens idéaux de son parti, se consacra à des intérêts et mouvements politiques, et en même temps s'abandonna à une étude de plus en plus littérale de la Loi, il cessa rapidement d'offrir de la place pour le développement d'un système aussi édifiant sur le plan éthique que celui des Testaments (des douze patriarches). C'est ainsi que les vrais successeurs des premiers Hasids et de leur enseignement quittèrent le judaïsme et pour trouver naturellement refuge au sein de la chrétienté primitive."

Marc Antoine, le roi Hérode, la diaspora de +70 et la suite

Après une période de gouvernement par les Grands Prêtres, Marc-Antoine fit de son ami Hérode le roi des Juifs [= Hérode le Grand (-73, -37, -4, dates de naissance, début de règne et mort)]. Hérode était un joyeux aventurier, souvent au bord de la faillite, habitué de la société romaine, et très éloigné de la piété juive. Sa femme était de la famille des Grands Prêtres, mais lui était un Iduméen, ce qui en soi était déjà suffisant pour en faire un objet de suspicion de la part des Juifs. Il était habile pour s'adapter aux circonstances, et il déserta promptement Antoine quand il devint évident que c'était Octave [le futur empereur Auguste] qui allait gagner. Cependant, il fit de grands efforts pour se concilier les Juifs. Il reconstruisit le Temple, bien qu'il le fît dans un style hellénistique, avec une colonnade corinthienne ; mais il plaça au-dessus de la porte principale une grande aigle dorée, ce faisant violant le deuxième commandement. Quand la rumeur se répandit qu'il était en train de mourir, les Pharisiens retirèrent l'aigle ; alors lui, pour se venger, en fit mettre un grand nombre à mort. Il mourut en -4, et peu après sa mort les Romains abolirent la royauté, mettant à la tête de la Judée un procurateur. Ponce Pilate, qui devint procurateur en +26, manquait de tact et fut rapidement limogé.

En +66, les Juifs, emmenés par le parti des Zélotes, se rebellèrent contre Rome. Ils furent défaits, et Jérusalem capturée en +70. Le Temple fut détruit, et seulement quelques Juifs restèrent en Judée.

[+70 est la date de la grande Diaspora, mais comme on l'a vu, il y avait déjà au cours des siècles bcp de Juifs qui étaient partis vivre ailleurs, principalement à Alexandrie, mais aussi ailleurs, voir ci-dessous.]

Les Juifs de la Diaspora avaient commencé à jouer un rôle important [dans l'histoire de leur peuple] depuis déjà des siècles. Les Juifs avaient été à l'origine un peuple presque totalement agricole, mais ils apprirent le commerce auprès des Babyloniens durant la captivité. Beaucoup d'entre eux demeurèrent à Babylone après le temps d'Ezra et Néhémie, et parmi eux certains étaient très riches. Après la fondation d'Alexandrie, un grand nombre de Juifs s'installèrent dans cette ville ; un quartier spécial leur était assigné, pas en tant que ghetto, mais afin de les préserver du danger de la pollution au contact des gentils. Les Juifs d'Alexandrie devinrent beaucoup plus hellénisés que ceux de Judée, et oublièrent l'hébreu. C'est pourquoi il devint nécessaire de traduire l'Ancien Testament en grec ; le résultat est le Septuaginta ou la Septante. Le Pentateuque fut traduit au milieu du IIIe siècle avant jc ; les autres parties un peu plus tard.

Des légendes apparurent sur la Septante, appelée ainsi car elle est le travail de soixante-dix traducteurs. On disait que chacun des soixante-dix traducteurs avait travaillé totalement indépendamment des autres, et que quand les versions furent comparées on constata qu'elles étaient identiques jusque dans les moindres détails, ayant toutes été inspirées par Dieu. Néanmoins, les études érudites ultérieures montrèrent que la Septante était gravement défectueuse. Les juifs, après l'essor du Christianisme, l'employèrent peu, mais retournèrent à la lecture de l'Ancien Testament en hébreu. Les premiers chrétiens, à l'inverse, peu d'entre eux connaissant l'hébreu, dépendaient de la Septante, ou de traductions de celle-ci en latin. Un meilleur texte fut produit par le travail d'Origène au IIIe siècle [de quelle langue vers quelle langue ? R. n'est pas clair], mais ceux qui ne connaissaient que le latin n'avaient à leur disposition que des versions très défectueuses jusqu'à ce que Jérôme, au Ve siècle, produise la Vulgate.

La Vulgate, tout d'abord, fut très critiquée, car Jérôme avait été aidé par des Juifs pour établir son texte, et de nombreux chrétiens pensaient que les Juifs avaient délibérément falsifié la section des Prophètes afin qu'ils ne semblent pas annoncer le Christ. Graduellement, cependant, le travail de Saint Jérôme fut accepté, et il reste à ce jour le texte qui fait autorité dans l'Eglise catholique [la bible de Luther ou de Saint James sont d'autres histoires qu'on verra au XVIe et XVIIe siècles].

Le philosophe Philo, qui était contemporain du Christ, est la meilleure illustration de l'influence grecque sur les Juifs dans le domaine de la pensée. Tout en étant [juif] orthodoxe en matière de religion, Philo est, en philosophie, principalement un platonicien ; d'autres influences importantes sont celles des Stoïciens et des Néopythagoriciens. Tandis que son influence parmi les Juifs cessa après la chute de Jérusalem, les Pères chrétiens trouvèrent qu'il avait montré la voie pour réconcilier la philosophie grecque avec l'acceptation des Ecritures hébraïques.

Dans chaque ville importante de l'Antiquité, une colonie juive importante se forma, qui partageait avec les représentants d'autres religions orientales une influence sur ceux qui n'étaient satisfaits ni par le scepticisme ni par les religions officielles de Rome ou de la Grèce. Beaucoup de conversions vers le judaïsme eurent lieu, pas seulement dans l'Empire romain, mais aussi en Russie méridionale. C'est sans doute à des cercles juifs ou semi-juifs que la chrétienté apparut tout d'abord attrayante. Le judaïsme orthodoxe, cependant, devint de plus en plus orthodoxe et étroit d'esprit après la chute de Jérusalem [+70], comme il l'avait déjà fait après la chute due à Nabuchodonosor [de tête en -586].

Après le premier siècle, la chrétienté commença à se figer aussi [rédaction des Evangiles vers la fin du premier siècle], et les relations entre le judaïsme et le christianisme furent dans l'ensemble hostiles et externes ; comme nous le verrons, le christianisme stimulait un puissant anti-sémitisme. Durant tout le Moyen Âge, les Juifs ne prirent aucune part dans la culture des contrées chrétiennes [à part les prêts d'argent, qui eux-mêmes eurent indirectement un rôle dans la culture], et ils étaient trop sévèrement persécutés pour être capables de faire des contributions à la civilisation, au-delà de la fourniture de capital pour la construction des cathédrales et d'autres entreprises de ce genre. Ce fut seulement parmi les Mahométans, à cette période, que les juifs furent traités humainement, et purent poursuivre leur philosophie et leurs spéculations éclairées.

A travers tout le Moyen Âge, les Mahométans furent plus civilisés et plus humains que les chrétiens. Les chrétiens persécutèrent les juifs, particulièrement en les temps d'excitation religieuse ; les croisades furent associées à d'épouvantables pogroms. Dans les pays mahométans, au contraire, les juifs ne furent en aucune façon maltraités. Particulièrement dans l'Espagne maure, ils contribuèrent au savoir ; Maïmonide (1135-1204, contemporain d'Aliénor), qui était né à Cordoue, est considéré par certains comme la source d'une bonne partie de la philosophie de Spinoza. Quand les chrétiens reconquirent l'Espagne, ce fut largement les juifs qui leur transmirent le savoir des Maures. Les érudits juifs, qui connaissaient l'hébreu, le grec et l'arabe, et s'étaient familiarisés avec la philosophie d'Aristote, transmirent leur savoir à des scolastiques chrétiens moins érudits. Ils transmirent aussi des choses moins désirables, comme l'alchimie et l'astrologie.

[Ayant été privé de culture toute ma jeunesse et n'ayant, sous l'éducation de mon père, fait que des maths et de la physique scolaires jusque vers vingt ans, comme on coupe un bras à un enfant hindou parfaitement sain pour qu'il mendie, ce n'est qu'après 22 ans aux Etats-Unis que j'ai appris l'existence et me suis rendu compte de l'importance de la Reconquista dans l'histoire occidentale, ou de la Réforme, et d'une manière générale que j'ai appris peu à peu tout ce que ce contient ce livre que j'ai lu pour la première fois pendant de longues heures assis au comptoir d'un café branché à Harvard Square entre 1979 et 1981, quand j'avais entre 26 et 28 ans.]

Après le Moyen Âge, les juifs continuèrent à contribuer de manière importante à la civilisation en tant qu'individus, mais cessèrent de le faire en tant que peuple [sans doute tout simplement car il était totalement éparpillé "façon puzzle"].