HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE OCCIDENTALE, par Bertrand Russell, © 1945

II.1.2 : LA CHRETIENTE DURANT LES QUATRE PREMIERS SIECLES

A l'origine, le christianisme fut prêché par des juifs pour des juifs, en tant que judaïsme réformé. Saint Jean, et dans une moindre mesure Saint Pierre, voulaient que cela demeure ainsi. Et leur opinion aurait sans doute prévalu, si Saint Paul n'avait pas décidé qu'il fallait aussi admettre les gentils dans cette église réformée sans exiger la circoncision ni la soumission à la loi mosaïque [pas manger de porc, respecter le sabbat, se conformer à certaines autres règles, etc.].

Le contentieux entre les deux factions [celle, soutenue par Jean et Pierre, disant qu'il fallait que la religion, même réformée, reste une religion strictement au sein des Juifs -- c'est-à-dire le peuple juif, et en son sein les gens suivant la loi mosaïque --, et celle, soutenue par Paul, disant qu'il fallait l'ouvrir à tout le monde, ne pas exiger la loi mosaïque, faire du prosélytisme, etc.], ce contentieux est relaté dans les Actes des Apôtres, du point de vue de Paul.

[Saint Paul était un juif romanisé, d'obédience juive pharisienne orthodoxe, chargé des persécutions des premiers dissidents membres de la secte juive-chrétienne. Mais, selon la tradition, il eut une vision en chemin vers Damas, vers +35, quand il avait une trentaine d'années, et changea d'avis. Il fut à son tour pourchassé à Damas, et dut s'enfuir en descendant dans un panier le long des murailles de la ville.]


Conversion de Saint Paul, Le Caravage, 1600-1604

Les communautés de chrétiens que Saint Paul établit en de nombreux endroits étaient sans doute composées pour partie de convertis parmi les juifs, et pour partie de gentils recherchant une nouvelle religion. Les certitudes du judaïsme le rendaient attrayant en cet âge de fois branlantes, mais la circoncision était un obstacle à la conversion des hommes. Les lois rituelles concernant la nourriture étaient aussi incommodes. Ces deux obstacles, même s'il n'y en avait pas eu d'autres, auraient empêché la religion hébraïque de devenir universelle [catholique veut dire universel]. Le christianisme, grâce à Saint Paul, conserva ce qu'il y avait d'attrayant dans les doctrines juives, sans les caractéristiques que les gentils trouvaient les plus difficiles à assimiler.

Gnostiques et Manichéens

L'idée que les Juifs fussent le Peuple élu demeurait, cependant, insupportable à l'orgueil grec. Cette idée était radicalement rejetée par les Gnostiques. Eux, ou du moins certains d'entre eux, maintenaient que le monde sensible avait été créé par une déité inférieure, un démiurge nommé Yaldabaoth, le fils rebelle de Sophia (la sagesse éternelle). C'était, disaient-ils, le Yavhé de l'Ancien Testament, tandis que le serpent, loin d'être mauvais, cherchait à prévenir Eve contre ses tricheries. Pendant longtemps, le dieu suprême permit à Yaldabaoth de n'en faire qu'à sa guise ; à la fin Il envoya Son fils habiter temporairement le corps d'un homme nommé Jésus, et libérer le monde des faux enseignements de Moïse.

Ceux qui étaient partisans de cette idée la combinaient, d'une manière générale, avec la philosophie platonicienne ; Plotin, comme nous l'avons vu, éprouvait des difficultés à la réfuter. Le Gnosticisme offrait une station à mi-chemin entre le paganisme philosophique et le christianisme, car, tout en honorant le Christ, il pensait du mal des Juifs. La même chose fut vraie plus tard du Manichéisme, par lequel Saint Augustin arriva à la foi catholique.

Le Manichéisme combinait des éléments chrétiens et zoroastriens, enseignant que le mal était un principe positif, incarné dans la matière, tandis que le principe du bien était incarné dans l'esprit. Il condamnait la consommation de viande, et tout rapport sexuel même dans le mariage. De telles doctrines intermédiaires aidèrent beaucoup à la conversion graduelle des hommes cultivés parlant grec ; mais le Nouveau Testament prévenait les vrais croyants contre elles : "O Timothy, keep that which is committed to thy trust, avoiding profane and vain babblings, and oppositions of science [Gnosis] falsely so called: which some professing have erred concerning the faith." (Timothy VI, 20, 21)

Les Gnostiques et les Manichéens continuèrent à prospérer jusqu'à ce que le christianisme devînt la religion officielle. Après cela, ils furent conduits à cacher leur croyance, mais ils continuèrent à avoir une influence souterraine. L'une des croyances d'une certaine secte de Gnostiques fut adoptée par Mahomet. Ils enseignaient que Jésus était simplement un homme, et que le Fils de Dieu était descendu en lui au moment de son baptême, et qu'il l'avait abandonné lors de la Passion. Pour étayer cette vue, ils s'en référaient au texte suivant : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?" (Marc, XXV, 34) -- un texte que, il faut le confesser, les chrétiens ont toujours eu des difficultés à expliquer.

Les Gnostiques considéraient comme indigne du Fils de Dieu d'être né, d'avoir été un enfant, et surtout de mourir sur une croix ; ils disaient que ces choses avaient frappé l'homme Jésus, mais pas le divin Fils de Dieu. Mahomet, qui reconnaissait en Jésus un prophète, bien que pas divin, avait un fort sentiment de classe et pensait que les prophètes ne devaient pas connaître une triste fin comme son collègue six siècles plus tôt. Il adopta par conséquent la vue du Docétisme (une secte gnostique), selon laquelle c'était un simple fantôme qui pendait sur la croix, avec laquelle, impuissants et ignorants, les Juifs et les Romains ont accompli leur vengeance. Par cette façon de voir, une partie du Gnosticisme est passée dans la doctrine orthodoxe de l'Islam.

[Noter que d'un point de vue historique, nous n'avons aucune preuve de la crucifixion du Christ -- et à peine de son existence. Il semble que la crucifixion fût un rite à connotation religieuse déjà chez les Phéniciens. Le Dieu Baal des Phéniciens fut crucifié ainsi. "The World's Sixteen Crucified Saviors", écrit en 1875 par Kersey Graves, présente les 16 sauveurs mythiques de monde déjà crucifiés dans l'Antiquité avant le Christ. Et il est possible que les Juifs-chrétiens se soient inspirés de ces mythes.]

Naissance de l'antisémitisme

L'attitude des chrétiens contemporains de Jésus devint très tôt hostile vis-à-vis des juifs. La vue communément partagée était que Dieu avait parlé aux patriarches et aux prophètes, qui étaient des hommes saints, et qu'ils avaient prévu l'avènement du Christ ; mais quand le Christ est arrivé, les juifs ne Le reconnurent pas pour ce qu'il était [le Messie, annoncé], et à partir de là furent considérés comme habités par le mal.

En outre, le Christ abrogea la loi mosaïque, lui substituant les deux commandements : aime Dieu et ton prochain ; cela aussi, par malignité, les Juifs ne le reconnurent pas. Dès que l'Etat devint chrétien, l'anti-sémitisme, dans sa forme médiévale, démarra, officiellement comme une manifestation du zèle chrétien à défendre la vérité.

Dans quelle mesure les motifs économiques, qui l'attisèrent par la suite, jouèrent un rôle dès l'Empire romain chrétien [au IVe siècle] semble impossible à évaluer.

Simplicité de la théologie juive comparée à la sophistication de la théologie chrétienne d'origine grecque

En même temps que la chrétienté s'hellénisait, elle commença à se doter d'une doctrine théologique. La théologie juive avait toujours été très simple. Yahvé était issu d'une déité tribale et était devenu le seul Dieu omnipotent qui avait créé le ciel et la terre ; la justice divine, quand on constata qu'elle ne conférait pas automatiquement la prospérité au vertueux durant sa vie sur terre, fut transférée vers les cieux, ce qui entraîna nécessairement la croyance en l'immortalité [d'origine zoroastrienne et orphique, mais qui n'est pas juive à l'origine]. Mais durant son évolution le credo juif n'incorpora jamais rien de compliqué ni de métaphysique ; il n'a pas de mystères [pas de sainte trinité, pas de nature hypostatique complexe, pas de monophysisme, pas de trucs comme ça], et chaque juif pouvait le comprendre.

La simplicité de la théologie juive, dans l'ensemble, caractérise encore les Evangiles synoptiques (Matthieu, Marc et Luc), mais elle a déjà disparu de celle de Saint Jean, où le Christ est identifié avec le Logos des platoniciens-stoïciens. C'est moins le Christ-l'Homme que le Christ-la-Figure-théologique qui intéresse le quatrième évangéliste. C'est encore plus vrai des Pères ; vous trouverez, dans leurs écrits, bien plus d'allusions à Saint Jean qu'aux trois autres évangélistes réunis. Les épîtres pauliniennes contiennent aussi beaucoup de théologie, en particulier concernant le Salut ; en même temps elles montrent une connaissance considérable de la culture grecque -- une citation de Ménandre, une allusion à Epiménide le Crétois qui dit que tous les Crétois sont des menteurs, et ainsi de suite. Néanmoins Saint Paul (ou plutôt l'auteur d'une épître attribuée à Saint Paul -- aux Colossiens II, 8) dit : "Méfiez-vous qu'aucun homme de vous gâte l'âme en vous administrant de la philosophie et des vains raisonnements."

Synthèse de la philosophie grecque et des écritures hébraïques


Alexandrie sous l'Empire romain (pour en apprendre davangage, lire le merveilleux livre "Alexandria, a history and guide" par E.M. Forster).

La synthèse de la philosophie grecque et des écritures hébraïques demeura plus ou moins aléatoire et fragmentaire jusqu'à l'époque d'Origène (185-254). Origène, comme Philo, vivait à Alexandrie, qui, grâce à son activité commerciale et son université, a été, de sa fondation jusqu'à sa chute, le centre le plus important d'érudition sur le syncrétisme. Comme son contemporain Plotin, il était un disciple d'Ammonius Saccas, que beaucoup considèrent comme le fondateur du Néoplatonisme. Ses doctrines, telles qu'exposées dans son ouvrage "De Principiis", ont beaucoup d'affinité avec celle de Plotin -- davantage, en fait, qu'il n'est compatible avec l'orthodoxie. Il n'y a, dit Origène, rien de totalement incorporel sauf Dieu le père, le Fils et le Saint-Esprit. Les étoiles sont des êtres vivants et rationnels, à qui Dieu a donné des âmes qui existaient déjà. Le soleil, pense-t-il, peut pécher.

[Nous voilà à nouveau dans ces litanies d'affirmations toutes plus farfelues les unes que les autres, qui caractérisent l'esprit antique, qu'il soit philosophe ou religieux !]

Les âmes des hommes, comme le pensait Platon, leur arrivent à la naissance, venant d'ailleurs, ayant existé depuis la Création. Le "nous" et l'âme sont distingués plus ou moins comme dans Plotin. Quand le "nous" déchoit, il devient un âme ; l'âme, quand elle est vertueuse, devient le "nous". A la fin, tous les esprits sont totalement soumis au Christ, et deviendront alors sans corps. Même le démon sera sauvé à la fin. Origène, bien que reconnu comme l'un des pères de l'Eglise, fut, plus tard, condamné pour avoir maintenu quatre hérésies :

1. La préexistence de l'âme, tel qu'enseigné par Platon;

2. Que la nature humaine du Christ, et pas seulement Sa nature divine, existait avant l'Incarnation.

3. Qu'à la résurrection, nos corps seront transformés en corps absolument éthérés.

4. Que tous les hommes, et mêmes les démons, seront sauvés à la fin.

Saint Jérôme, qui avait exprimé pour Origène une admiration inconsidérée pour son travail d'établissement du texte de l'Ancien Testament, trouva ensuite prudent de consacrer beaucoup de temps à répudier avec véhémence ses erreurs théologiques.

La triche d'Origène

Les aberrations d'Origène n'étaient pas seulement théologiques ; dans sa jeunesse il se rendit coupable d'une erreur irréparable à cause d'une interprétation trop littérale du texte : "Qu'il y ait des eunuques, qui se soient fait eunuques pour le bien du royaume des cieux." (Matthieu XIX, 12) La méthode pour échapper aux tentations de la chair, qu'Origène adopta audacieusement -- il se trancha les testicules --, a été condamnée par l'Eglise ; en outre elle le rendit inéligible pour les ordres saints, bien que certains ecclésiastiques pensassent apparemment autrement, donnant lieu à des controverses peu édifiantes [et des exigences de vérification avant d'élire un évêque... :-) ]


Les idées et arguments d'Origène en faveur du christianisme

Le plus long ouvrage d'Origène est intitulé "Contre Celsus". Celsus était l'auteur d'un livre (aujourd'hui perdu) contre le christianisme, et Origène se donna pour but de lui répondre point par point. Celsus commence en critiquant les chrétiens car ils appartiennent à des associations illégales ; ceci Origène ne le nie pas, mais il déclare que c'est une vertu, comme le tyrannicide. Celsius en vient ensuite à ce qui est sans aucun doute la réelle raison de sa détestation de la chrétienté : la chrétienté, dit-il, vient des Juifs, qui sont des Barbares ; or seulement les Grecs peuvent extraire du sens des enseignements des Barbares. Origène répond que quiconque arrive aux Evangiles en venant de la philosophie grecque conclurait qu'ils sont vrais, et fournirait une démonstration satisfaisant les exigences de l'intellect grec. Mais, poursuit-il, "L'Evangile a sa propre démonstration, plus divine qu'une quelconque démonstration établie à l'aide de la dialectique grecque. Et cette méthode plus divine est appelée par les apôtres 'la manifestation de l'Esprit et du pouvoir' ; 'l'Esprit' est montré par les prophéties, qui sont suffisantes pour provoquer la foi chez quiconque les lit, particulièrement en ce concerne ces choses liées à l'avènement du Christ ; et 'le pouvoir' parce que ces signes et merveilles qu'on nous présente, chacune avec de nombreuses preuves, [marre de traduire du charabia intentionnel] and on this, that traces of them are still preserved among those who regulate their lives by the precepts of the Gospel." (Origen, Contra Celsum, Book I, Ch. II)


Argumentation classique, avec deux types de preuves, justifiant le christianisme

Ce passage est intéressant, car montrant déjà une argumentation en deux volets pour justifier la foi qui est caractéristique de la philosophie chrétienne :

[C'est étonnant comme ce genre d'explications, prétendument sophistiquées, inspirées de "l'esprit grec", "évidentes pour tout esprit honnête" etc., se retrouvent dans les textes à destinations des gens les plus naïfs comme les publicités pour la Pierre du Nord dans les magazines genre Télé-Loisirs, expliquant qu'il y a beaucoup de gens qui l'utilisent et qui sont prêts à témoigner "ce qui est bien une preuve de son efficacité"...]


Certains de ces arguments sont maintenant considérés comme dépassés, mais le dernier d'entre eux [l'effet bénéfique de la foi sur la vie des croyants] était encore employé par William James (1842-1910). Tous étaient, jusqu'à la Renaissance, acceptés par tous les philosophes chrétiens [dont le premier d'entre eux, juste avant la Renaissance, Saint Thomas d'Aquin].


Curiosité de certains arguments d'Origène

Certains des arguments d'Origène sont curieux. Il dit que les magiciens invoquent le "Dieu d'Abraham", souvent sans savoir qui Il est ; mais apparemment cette invocation est particulièrement puissante. Les noms sont essentiels dans la magie ; ce n'est pas indifférent si Dieu est appelé par Son nom juif, égyptien, babylonien, grec ou brahmane. Les formules magiques perdent de leur efficacité quand elles sont traduites. On est conduit à supposer que les magiciens de ce temps-là utilisaient des formules tirées de toutes les religions, mais si Origène a raison, celles dérivées de sources hébraïques étaient les plus efficaces. L'argument est d'autant plus curieux qu'il souligne que Moïse interdisait la sorcellerie.

Doctrine pour les chrétiens

Les chrétiens, nous dit-on, ne doivent pas prendre part au gouvernement de l'Etat, mais seulement celui de la "nation divine", c'est-à-dire l'Eglise. Cette doctrine, bien sûr, a été quelque peu modifiée après l'époque de Constantin, mais quelque chose d'elle survécut. C'est implicite dans la Cité de Dieu de Saint Augustin. Cela conduisit les hommes d'église, au temps de la chute de l'Empire d'Occident, à regarder passivement les désastres séculaires, tandis qu'ils exerçaient leurs grands talents à maintenir la discipline de l'Eglise, participer aux controverses théologiques, et répandre le monachisme. Quelques traces subsistent de nos jours : la plupart des gens considèrent la politique comme une activité d'ici-bas, et indigne d'un homme réellement saint.

Organisation de l'Eglise

Le gouvernement de l'Eglise se développa lentement durant les trois premiers siècles, et rapidement après la conversion de Constantin.

Les évêques étaient élus par suffrage populaire ; peu à peu ils acquirent un pouvoir considérable sur les chrétiens de leur propre diocèse, mais avant Constantin (280, 312, 337) il n'y avait aucune forme de gouvernement central de l'ensemble de l'Eglise. Le pouvoir des évêques dans les grandes villes était renforcé par la pratique de l'aumône : les dons par les fidèles étaient administrés par l'évêque, qui pouvait accorder ou refuser la charité aux pauvres. C'est ainsi qu'apparurent des foules de pauvres hères, clientes de l'évêque, et prêtes à accomplir ses volontés.

Quand l'Etat devint chrétien, des fonctions administratives et judiciaires furent confiées aux évêques. Un gouvernement central apparut aussi, au moins en matière de doctrine. Constantin était embarrassé par la querelle entre les catholiques et les ariens ; ayant misé sur les chrétiens, il voulait que ceux-ci forment un parti uni. Afin de résoudre les dissensions, il convoqua un concile oecuménique à Nicée, qui définit le Credo de Nicée [appelé aussi Symbole de Nicée]. Ce n'est pas exactement le crédo en vigueur de nos jours, qui lui fut fixé en 362. En ce qui concerne la controverse arienne, il décida pour un temps ce qu'étaient les standards de l'orthodoxie.

[Les ariens reconnaissaient que Dieu le père était divin, mais pas son fils ; ce dernier était, d'après eux, un être humain, engendré par Dieu, et doté seulement de certaines qualités divines. Par conséquent, l'arianisme est une doctrine non-trinitaire.]

D'autres controverses furent, par la suite, de la même manière tranchées par des conciles oecuméniques, jusqu'à ce que la séparation entre l'Eglise d'Occident et l'Eglise d'Orient et le refus de l'Eglise d'Orient de reconnaître l'autorité du pape les rendissent impossible.

Le pape, bien qu'officiellement le personnage le plus important dans l'Eglise, n'avait pas d'autorité sur l'Eglise dans son ensemble, jusqu'à une époque ultérieure. La croissance graduelle du pouvoir papal est un sujet très intéressant, que je traiterais dans des prochains chapitres. La croissance de la chrétienté avant Constantin, ainsi que les motifs de sa conversion, ont été diversement expliqués par plusieurs auteurs. Gibbon (dans "Le déclin et la chute de l'Empire romain", tome 3 ch. XV) y voit cinq causes :

Les cinq causes de la diffusion du christianisme, d'après Edward Gibbon

Ma trado Celle de Guizot
1. L'inflexibilité, et, si l'on peut employer cette expression, le zèle intolérant des chrétiens, dérivé, il est vrai, de la religion juive, mais nettoyé de l'esprit étroit et insocial qui, au lieu d'être accueillant, avait découragé les gentils d'embrasser les lois de Moïse. 1. Le zèle inflexible, et, s’il nous est permis de le dire, intolérant des chrétiens ; zèle puisé, il est vrai, dans la religion juive, mais dégagé de cet esprit étroit et insociable, qui, loin d’inviter les gentils à embrasser la loi de Moïse, les en avait détournés.
2. La doctrine de la vie future, améliorée par chaque addition circonstancielle qui pouvait donner du poids et de l'efficacité à cette vérité importante. 2. La doctrine d’une vie future, perfectionnée et accompagnée de tout ce qui pouvait donner du poids et de la force à cette vérité importante.
3. Le pouvoirs miraculeux attribués à l'Eglise primitive. 3. Le don des miracles attribué à l’Église primitive.
4. Les principes moraux purs et austères des chrétiens. 4. La morale pure et austère des fidèles.
5. L'union et la discipline de la république chrétienne, qui graduellement forma un Etat indépendant et croissant au coeur de l'Empire romain. 5. L’union et la discipline de la république chrétienne, qui forma par degrés, dans le sein de l’Empire romain, un état libre, dont la force devenait de jour en jour plus considérable.


Discussion par B. Russell des cinq causes de la diffusion du christianisme, proposées par E. Gibbon

Globalement parlant, cette analyse est recevable, avec quelques commentaires cependant.

Zéle intolérant

La première cause -- l'inflexibilité et l'intolérance provenant des Juifs -- peut être totalement acceptée. Nous avons vu à notre époque les avantages de l'intolérance dans la propagande. Les chrétiens, dans leur majorité, pensaient qu'eux seuls iraient au ciel, et que les plus horribles punitions attendaient, dans le monde suivant, les païens. Les autres religions, en compétition pour les faveurs du public au IIIe siècle, n'avaient pas ce caractère menaçant. Les fidèles de la Grande Mère, par exemple, bien qu'ils eussent une cérémonie -- le Taurobolium -- qui était analogue au baptême, n'enseignaient pas que ceux qui l'omettaient iraient en enfer. Il faut remarquer, soit dit en passant, que le Taurobolium était onéreux : un taureau devait être tué, et son sang laissé couler sur le converti. Un rite de cette sorte est aristocratique, et ne peut pas être la base d'une religion qui a pour objectif d'embrasser la plus grande partie de la population, riches et pauvres, libres et esclaves. A cet égard, le christianisme avait un avantage sur tous ses rivaux..

Croyance en la vie éternelle

En ce qui concerne la doctrine sur la vie dans l'avenir [dans l'autre monde], en Occident elle fut pour la première fois enseignée par les Orphiques et de là elle passa chez les philosophes grecs [pas tous, pas Démocrite]. Les prophètes hébreux, certains d'entre eux, enseignaient la résurrection du corps, mais il semble que ce soit des Grecs que les Juifs aient appris à croire en la résurrection de l'esprit (voir Oesterley and Robinson, Hebrew Religion).

La doctrine de l'immortalité, en Grèce, avait une forme populaire dans l'Orphisme et une forme sophistiquée dans le Platonisme. La seconde, étant fondée sur des arguments difficiles, ne pouvait pas devenir largement répandue ; la forme orphique, cependant, a probablement eu une grande influence par la suite sur les opinions générales dans l'Antiquité, pas seulement parmi les païens, mais aussi parmi les juifs et les chrétiens. Des éléments de religions à mystères, qu'ils soient d'origine orphique ou orientale [= Perse et nord de l'Inde, l'Extrême-Orient n'avait pas de contacts culturels avec l'Occident dans l'Antiquité semble-t-il], entrent largement dans la théologie chrétienne ; dans toutes ces religions à mystères, le mythe central est celui d'un dieu qui meurt et qui renaît (voir Angus, The Mystery Religions and Christianity). Je pense, par conséquent, que la doctrine de l'immortalité doit avoir moins de relation avec la diffusion du christianisme que ne le pense Gibbon.

Les miracles

Les miracles ont certainement joué un grand rôle dans la propagande chrétienne. Mais les miracles, dans l'Antiquité tardive, étaient très courants, et n'étaient pas la prérogative d'une religion plutôt qu'une autre. Il n'est, somme toute, pas facile de voir pourquoi, dans cette compétition, les miracles chrétiens furent plus largement acceptés que ceux des autres sectes. Je crois que Gibbon omets un point très important : la possession d'un Livre Sacré [la Bible]. Les miracles sur lesquels les chrétiens s'appuyaient avaient commencé longtemps avant dans l'Antiquité, dans une nation que les Anciens considéraient comme mystérieuse [l'Israël mythique d'avant David et Salomon] ; il y a une histoire cohérente, démarrant à la Création, selon laquelle la Providence avait toujours réalisé des prodiges, d'abord pour les Juifs, puis pour les chrétiens.

Pour un étudiant moderne de l'histoire, il est évident que l'histoire ancienne d'Israël est dans l'ensemble légendaire, mais ce n'était pas le point de vue des Anciens. Ils croyaient en le récit du siège de Troie, en Romulus et Remus, et ainsi de suite ; pourquoi, demandait Origène, devriez-vous accepter ces traditions et rejeter celles des Juifs ? A cette question argumentative il n'y avait pas de réponse logique. Il était donc naturel d'accepter les miracles de l'Ancien Testament, et, quand on les avait acceptés, ceux des temps plus récents devenaient crédibles aussi, particulièrement si on souscrivait à l'interprétation chrétienne des prophètes.

Haute valeur morale des premiers chrétiens, avant Constantin

La morale des chrétiens, avant Constantin, était sans aucun doute très supérieure à celle du païen moyen. Les chrétiens étaient parfois persécutés, et souffraient toujours d'un désavantage dans la compétition avec les païens. Ils croyaient fermement que la vertu serait récompensée au ciel et le péché puni en enfer. Leur éthique sexuelle avait une rigueur qui était rare dans l'Antiquité. Pline, dont la charge officielle était de persécuter les chrétiens, témoigne de leur haut caractère moral. Après la conversion de Constantin, il y avait, bien sûr, des opportunistes parmi les chrétiens ; mais les ecclésiastiques les plus éminents, à quelques exceptions près, continuèrent à être des hommes habités par des principes moraux inflexibles. Je pense que Gibbon a raison d'attribuer une grande importance à cette haute moralité comme étant l'une des causes de la diffusion du christianisme. [D'une manière générale, au début d'une révolution morale pour combattre une décadence, les nouveaux principes se répandent relativement aisément auprès de tous ceux qui en avaient assez de la décadence ; puis l'inflexibilité des nouveaux principes s'affaiblit elle aussi.]

Efficacité de l'organisation chrétienne dès les premiers siècles

Gibbon cite en dernier "l'union et la discipline de la République chrétienne". Je pense, d'un point de vue politique, que c'était la plus importante des cinq causes. Dans le monde moderne nous sommes habitués aux organisations politiques ; chaque politicien doit compter avec le vote catholique, mais il est contrebalancé par les votes d'autres groupes organisés. Un candidat catholique à la présidence est désavantagé par la prévention des protestants contre sa foi affichée. Mais, s'il n'y avait pas de prévention de la part des protestants, un candidat catholique aurait plus de chance que n'importe quel autre candidat. Cela semble avoir été le calcul de Constantin. Le soutien des chrétiens, en tant que bloc unique, pouvait être obtenu en les favorisant. Quel que fût le dégoût qui pouvait exister contre les chrétiens, il était désorganisé et politiquement inefficace. Probablement Rostovtseff a raison de soutenir qu'une grande partie de l'armée était chrétienne, et que c'est ce qui a le plus influencé Constantin. Quoi qu'il en soit, les chrétiens, bien que formant encore une minorité, avaient un type d'organisation qui à l'époque était nouveau, même si aujourd'hui c'est courant, et cela leur donnait toute l'influence politique d'un groupe de pression auquel aucun autre groupe de pression n'est opposé. C'était la conséquence naturelle de leur virtuel monopole du zèle, et leur zèle était un héritage des Juifs.

Une fois au pouvoir, luttes intestines au sein de l'organisation chrétienne

Malheureusement, dès que les chrétiens acquirent le pouvoir politique, ils retournèrent leur zèle les uns contre les autres. Il y avait eu des hérésies, et pas qu'un peu, avant Constantin, mais les orthodoxes n'avaient aucun moyen de les punir. Quand l'Etat devint chrétien, des bénéfices importants, sous forme de pouvoir et de richesse, devinrent ouverts aux ecclésiastiques ; il y eut des élections disputées, et les querelles théologiques étaient aussi des querelles pour des avantages matériels. Constantin lui-même préserva un certain degré de neutralité dans les disputes des théologiens, mais après sa mort (337) ses successeurs (sauf Julien l'Apostat) furent, plus ou moins favorables aux Ariens, jusqu'à l'accession de Théodose en 379.

Le héros de cette période est Athanase (c.297 - 373), qui fut sa vie durant le plus intrépide champion de l'orthodoxie Nicéenne.

Importance politique des disputes sur les hérésies, durable prépondérance d'Arius

La période entre Constantin et le concile de Chalcédoine (451) [aujourd'hui un quartier d'Istamboul] est particulière à cause de l'importance politique de la théologie.

Deux questions ont successivement agité le monde chrétien :

1) premièrement la nature de la Sainte-Trinité, et ensuite

2) la doctrine de l'Incarnation.

Seule la première était sur le devant de la scène à l'époque d'Athanase. Arius, un prêtre cultivé d'Alexandrie, maintenait que le Fils n'était pas l'égal du Père, mais avait été crée par Lui.

[Il est vrai que quelles que soient la métaphysique ou la théologie proposées pour expliquer Dieu, il est difficile d'accepter qu'Il ait eu une mère, quand bien même elle fût vierge.

Tout cela remonte en réalité à des cultes très anciens de la Grande Mère, Astarté, Artémis, Diane, etc. C'est pour cela que dans la tradition, la Vierge Marie est enterrée à Ephèse, où les Grecs puis les Romains découvrirent un fort culte d'Artémis.]

A une époque antérieure, une telle vue n'aurait pas soulevé d'antagonisme considérable, mais au IVe siècle la plupart des théologiens la rejetaient. La vue qui finalement prévalut était que le Père et le Fils étaient égaux, et de la même substance ; mais qu'ils étaient, cependant, des Personnes distinctes. Le point de vue alternatif qu'ils n'étaient pas distincts, mais seulement différents aspects du même Etre, était l'hérésie sabellienne, du nom de son promoteur Sabellius. L'orthodoxie par conséquent marchait sur un chemin étroit : ceux qui soulignaient indûment la distinction entre le Père et le Fils étaient en danger d'arianisme, et ceux soulignaient à l'excès l'unicité étaient en danger de sabellianisme.

Les doctrines d'Arius furent condamnées au concile de Nicée (325) par une écrasante majorité. Mais diverses modifications furent suggérées par divers théologiens, et bénéficièrent du soutien des empereurs. Athanase, qui était l'évêque d'Alexandrie de 328 à sa mort, était constamment en exil [par rapport à Constantinople] à cause de son zèle pour l'orthodoxie nicéenne. Il jouissait d'une immense popularité en Egypte, qui, durant toute la controverse, le suivit sans hésitation. Il est curieux qu'au cours d'une controverse théologique, les sentiments nationaux (ou du moins régionaux), qui semblaient éteints depuis la conquête romaine, se réveillèrent. Constantinople et l'Asie penchaient pour l'arianisme ; l'Egypte était fanatiquement derrière Athanase ; l'Occident adhérait fermement aux décrets du concile de Nicée. Après la fin de la controverse arienne, de nouvelles controverses, plus ou moins du même genre, furent soulevées, dans laquelle l'Egypte devint hérétique dans une direction et la Syrie dans une autre. Ces hérésies, qui furent persécutées par les orthodoxes, désorganisèrent l'unité de l'Empire d'Orient, et facilitèrent la conquête mahométane. Les mouvements séparatistes, en eux-mêmes, ne sont pas surprenants, mais il est curieux qu'ils aient été associés à des questions de théologie si subtiles et abstruses.

Les empereurs, de 335 à 378, favorisèrent plus ou moins les opinions ariennes autant qu'ils l'osèrent, sauf Julien l'Apostat (règne 361, 363), qui, en tant que païen, restait neutre dans les disputes internes des chrétiens. Enfin, en 379, l'empereur Théodose apporta son soutien total aux catholiques, et leur victoire à travers l'Empire fut complète. Saint Ambroise, Saint Jérôme et Saint Augustin, que nous allons considérer dans le prochain chapitre, vécurent la plus grande partie de leur vie durant cette période de triomphe du catholicisme. Cependant, à l'Ouest, une autre domination arienne lui succéda, celle des Goths et des Vandales, qui, entre eux, conquirent la plus grande partie de l'Empire d'Occident. Leur pouvoir dura environ un siècle, et à la fin fut détruit par Justinien [482, 527, 565 - naissance, début de règne et mort], les Lombards, et les Francs. Parmi ceux-ci, Justinien et les Francs, et finalement aussi les Lombards, étaient orthodoxes [au sens de Nicée, pas au sens actuel]. Ainsi la foi catholique avait enfin achevé le succès définitif.