HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE OCCIDENTALE, par Bertrand Russell, © 1945

II.1.4 : LA PHILOSOPHIE ET LA THEOLOGIE DE SAINT AUGUSTIN

Saint Augustin fut un écrivain très prolifique, principalement sur des sujets de théologie. Certains de ses écrits controversés étaient sur des sujets précis, et perdirent de leur intérêt à cause leur succès même ; mais d'autres, particulièrement concernant les Pélagiens, ont conservé leur influence pratiquement jusqu'à notre époque. Je ne me propose pas de traiter les travaux d'Augustin de manière exhaustive, mais seulement de discuter ce qui me semble le plus important, soit intrinsèquement soit historiquement. J'aborderai :

Premièrement: sa philosophie pure, en particulier sa théorie du temps;

Deuxièmement: sa philosophie de l'histoire, telle que développée dans "la Cité de Dieu";

Troisièmement: sa théorie du salut, telle qu'il la proposa pour s'opposer aux Pélagiens.

 

 

I. PHILOSOPHIE PURE

La plupart du temps, Saint Augustin ne s'occupe pas de philosophie pure, mais quand il le fait il y montre une grande compétence. Il est le premier d'une longue lignée d'auteurs dont les vues purement spéculatives sont influencées par l'exigence d'être en accord avec les Ecritures. On ne pouvait pas dire cela des philosophes chrétiens précédents, par exemple Origène. Chez Origène, le christianisme et le platonisme sont développés côte à côte, et ne s'interpénètrent pas. Chez Saint Augustin, en revanche, la pensée originale en philosophie pure est affectée par le fait que le platonisme, à certains égards, est en désaccord avec la Genèse.

Le meilleur travail de pure philosophie chez Saint Augustin se trouve dans le 11-ième Livre des Confessions. Les éditions populaires des Confessions se terminent avec le Livre 10, l'idée étant que la suite n'est pas intéressante ; ce n'est pas intéressant car c'est de la bonne philosophie et n'est plus une biographie. Le Livre 11 traite du problème suivant : la Création s'étant déroulée comme le présente le premier chapitre de la Genèse et comme le soutient aussi Augustin contre les Manichéens, elle a dû avoir lieu le plus tôt possible. Ainsi il imagine un contradicteur argumentant contre lui.

Monde créé à partir de rien [point de vue juif et chrétien] ou monde seulement organisé [point de vue grec]

La première chose à comprendre, si c'est bien ce qu'il veut dire, est que l'idée juive de la création à partir de rien, qui est enseignée dans l'Ancien Testament, était une idée totalement étrangère à la philosophie et la pensée grecque.

Quand Platon parle de création, il imagine, lui, une matière primitive, déjà là, à laquelle Dieu donne une forme ; et la même chose est vraie d'Aristote. Leur Dieu est un artificier [au sens de quelqu'un qui avec une allumette démarre un processus à partir de matières pré-disposées] ou un architecte, plutôt qu'un Créateur. La substance, elle, est vue comme quelque chose d'éternel et incrée ; seule la forme, dans la vision grecque, est due à la volonté de Dieu.

En opposition à cette vision des choses, Saint Augustin maintient, comme tout chrétien orthodoxe [dans le sens de "strict"] se doit de le faire, que le monde a été créé non pas à partir d'une matière déjà là, mais à partir de rien. Dieu a créé aussi la substance, pas seulement l'ordre et l'arrangement.

[On note que les penseurs grecs comme ceux chrétiens sont attachés à des concepts, qui au XXe siècle ont montré leurs limites : l'espace ordinaire, la localité, la matière, le mouvement, le début de qqc, sa fin, et donc même le temps. Le physicien jésuite belge Georges Lemaître a montré que toutes les observations pointaient vers un Big Bang, lequel pose aussitôt la question de "Qu'est-ce qu'il y avait avant ?", mais même ça vraisemblablement s'avèrera une question aussi dénuée de sens que de se demander s'il n'y a pas aussi d'autres univers.

Voir à ce sujet les déclarations du prix Nobel de physique 2019, le cosmologiste James Pebbles, selon qui c'est une vision erronée des choses que de parler de Big Bang.]

Panthéisme et mysticisme

Le point de vue grec, selon lequel la création à partir de rien est impossible, a réapparu de temps à autres à l'époque chrétienne, et a conduit au panthéisme. Le panthéisme soutient que Dieu et le monde ne sont pas des choses distinctes, et que toute chose dans ce monde est une partie de Dieu.

[Pour moi, Dieu n'est ni un être transcendant le monde, ni "le monde lui-même", c'est juste le nom donné à un ensemble de croyances et de lois que certains êtres humains veulent imposer à d'autres, pour des raisons psychologiques et sociales.]

Cette vue a été développée principalement par Spinoza, mais est une vue vers laquelle presque tous les mystiques ont été attirés. C'est la raison pour laquelle, pendant tous les siècles chrétiens, les mystiques ont eu des difficultés à rester orthodoxes, puisqu'ils ont du mal à croire que le monde est distinct de Dieu. Augustin, cependant, n'éprouve aucune difficulté sur ce point ; la Genèse est explicite, et cela lui suffit. Son point de vue sur la matière est essentiel pour sa théorie du temps.

Le temps

Pourquoi le monde n'a-t-il pas été créé plus tôt ?

[A l'époque d'Augustin, et encore avec Ussher au XVIIe, on croyait que l'univers n'avait que quelques milliers d'années ; maintenant on pense que l'univers a 14 milliards d'années, mais le problème reste posé -- dans cette compréhension du paramètre temps dans nos modèles -- de "Qu'est-ce qu'il y avait avant ?"]

Augustin répond : parce qu'il n'y avait pas "d'avant". Le temps a été créé en même temps que le monde. Dieu est éternel, dans le sens que le temps ne s'applique pas à lui ; en Dieu il n'y a ni avant ni après, mais seulement un éternel présent. L'éternité de Dieu est exempte d'une relation avec le temps ; tous les temps sont présents en lui à la fois. Il n'a pas précédé Sa propre création du temps, car cela impliquerait qu'Il était dans le temps, alors qu'Il est là éternel en dehors du flux du temps. Cela conduit Saint Augustin à une admirable théorie relative du temps.

"Alors, qu'est-ce que le temps ?" demande-t-il. "Si personne ne me le demande, je connais la réponse ; si je souhaite l'expliquer à celui qui me le demande, je ne peux pas lui répondre." Diverses difficultés le laissent perplexe toutefois.

Ni passé, ni futur, dit-il, mais seulement le présent existe en réalité ; le présent est seulement un moment [au sens de date], or le temps ne peut être mesuré que s'il s'écoule.

[On note qu'effectivement, comme l'a dit Russell, Augustin est plus intelligent que ses contemporains Ambroise ou Jérôme. Ces derniers étaient l'un un organisateur homme d'Etat et l'autre un érudit un peu prophète (et dérangé par le sexe et la virginité). Augustin était aussi dérangé par le sexe (différemment de Jérôme), mais il était capable de se poser des questions profondes sur l'univers et le temps. Il ne peut répondre qu'avec les moyens de son époque, certes, mais ce qu'il fait est déjà remarquable.]

Néanmoins, il y a réellement un temps passé et un temps à venir. Il semble que nous soyons conduits là à une contradiction. La seule échappatoire que trouve Augustin pour éviter ces contradictions est de dire que le passé et l'avenir ne peuvent être pensés que comme des aspects particuliers du présent.

[Noter l'emploi légèrement abusif de "il y a", "il existe", etc. Mais cependant l'interrogation d'Augustin est remarquable : "Qu'est-ce que le temps ?" Comment est-ce que ça pourrait être autre chose qu'un aspect du présent ? Nous ne vivons par définition que dans le présent... Augustin pose des questions qu'on se pose encore aujourd'hui. Alors qu'on ne se demande plus si "le monde des idées pures" de Platon a une quelconque réalité ou signification.

C'est le mot clé : "signification", que j'utilise de préférence à "réalité" ou "existence" ou "matérialité". Pour un esprit moderne, toutes nos compréhensions du monde sont des modèles (dans les idées pures ou pas, peu importe), des interprétations.

Dans ces modèles, le temps est un paramètre pour décrire les changements, les mouvements. Certains mouvements sont réguliers (ligne droite, vitesse constante). On a abandonné l'espace euclidien ordinaire plus le temps, pour un espace de Minkowski, où les évènements sont des points d'un espace à quatre dimensions, et où différents observateurs en mouvement l'un par rapport à l'autre ont des repérages différents, non seulement pour x, y et z, comme on le fait depuis toujours, mais aussi pour t, comme on le fait seulement depuis Einstein.]

Le "passé" doit être identifié à la mémoire, et l' "avenir" avec ce que nous attendons, la mémoire et l'attente étant toutes les deux des caractéristiques du présent. Il y a, dit-il, trois temps : "un présent dans lequel il y a choses passées, un présent des choses présentes, et un présent des choses futures." "Le présent des choses passées est la mémoire ; le présent des choses présentes est la vue ; et le présent des choses futures est l'attente." (Confessions, chapitre XX). Dire qu'il y a trois temps, passé, présent et avenir, est juste une façon commode de parler.

[Certes. Mais Augustin n'a pas vraiment fait avancer les choses en disant que ce sont trois aspects du présent.

En fait, comme il est attaché, comme tous les Anciens, à la notion d'existence, de réalité, de matérialité, il est donc mystifié par l'existence du passé, et de l'avenir. "S'ils existent, où sont-ils ?" ou en tout cas "Quand sont-ils ?"

A partir du moment où on reste cool vis-à-vis des modèles -- l'un d'entre eux étant "t" (différent dans chaque repère) -- la question cesse pour une grande part de tourmenter.

Elle ne disparaît pas complètement cependant : d'une part le passé et l'avenir restent pleins de mystère, deuxièmement "Qu'est-ce qu'il y a avait avant le Big Bang ?" reste une question apparemment pertinente tant qu'on ne fait pas subir encore d'autres transformations au paramètre "t" dans nos modèles.]


Il réalise qu'il n'a pas réellement résolu toutes les difficultés de sa théorie. "Mon âme désire connaître cette énigme particulièrement difficile", dit-il, et il prie Dieu de l'éclairer, L'assurant que son intérêt pour le problème ne vient pas d'une vaine curiosité. "Je Te confesse, Ô Seigneur, que pour l'instant je suis ignorant sur ce qu'est le temps." Mais le fond de la question, suggère-t-il, est que le temps est subjectif : le temps est dans l'esprit humain, qui attend (l'avenir), considère (le présent), et se souvient (du passé). (Confessions, Chapitre XXVIII) Il s'ensuit qu'il ne peut pas y avoir de temps sans un être pour le créer (Confessions, Chapitre XXX) et que de parler de temps avant la Création est dénué de sens.

Je ne suis pas moi-même d'accord avec cette théorie, dans la mesure où elle fait du temps quelque chose de purement mental. Mais il est clair que c'est une théorie remarquable, méritant d'être sérieusement considérée. J'irai même plus loin en disant que cela représente une grande avancée par rapport à tout ce qu'on peut trouver dans la philosophie grecque. Elle contient une présentation plus claire et meilleure sur la théorie subjective du temps que celle de Kant -- une théorie qui, depuis Kant, a été largement discutée parmi les philosophes.

La théorie selon laquelle le temps n'est qu'un aspect de nos processus mentaux est une des formes extrêmes de ce subjectivisme qui, comme nous l'avons vu, s'est développé graduellement dans l'Antiquité à partir de Protagoras et Socrate. Son aspect émotionnel est une obsession avec le péché, mais cet aspect émotionnel vint plus tard que son aspect intellectuel déjà présent chez les Grecs.

Saint Augustin montre les deux aspects du subjectivisme. Son subjectivisme le conduit à anticiper non seulement la théorie de Kant du temps, mais le cogito de Descartes. Dans ses Soliloques il dit : "Toi, qui veux savoir, sais-tu que tu es ? Je le sais. D'où tu viens ? Je ne le sais pas. Te sens-tu simple ou multiple ? Je ne sais pas. Sens-tu que quelque chose te meut ? Je ne sais pas. Sais-tu que tu penses ? Je le sais." Cela contient non seulement le cogito de Descartes, mais sa réponse à la phrase de Gassendi ambulo ergo sum. En tant que philosophe donc, Augustin a une place très éminente.

 

 

II. LA CITE DE DIEU

Quand, en 410, Rome fut mise à sac par les Goths [Wisigoths], les païens, d'une manière qui ne surprend pas, attribuèrent le désastre aux anciens dieux. Tant que l'on révérait Jupiter, disaient-ils, Rome était restée puissante ; maintenant que les empereurs s'en étaient détournés, il ne protégeait plus les Romains. Cet argument païen appelait une réponse. "La Cité de Dieu", écrit sur une période de quinze ans entre les années 412 et 427, est la réponse de Saint Augustin ; mais elle prit, à mesure qu'il écrivait, une ampleur bien plus grande, et devint une description chrétienne complète de l'histoire, passée, présente, et à venir. Ce livre eut une influence immense à travers tout le Moyen Âge, particulièrement dans la lutte entre l'Eglise et les princes séculiers.

Comme d'autres très grands livres, il se transforme, dans la mémoire de ceux qui l'ont lu, en quelque chose de supérieur à ce qu'il semble à première vue quand on le rouvre. Il contient un grand nombre de choses que peu de gens aujourd'hui peuvent accepter, et sa thèse centrale est quelque peu obscurcie par des excressences appartenant à son époque. Mais la conception générale d'un contraste entre la Cité de de ce monde et la Cité de Dieu est restée une inspiration pour beaucoup, et même maintenant peut être reformulée en termes non théologiques.

Omettre les détails dans un compte-rendu du livre, et se concentrer sur l'idée centrale, donnerait une vue abusivement favorable ; à l'inverse, se concentrer sur les détails serait passer à côté de ce qui est le meilleur et le plus important. Je vais m'efforcer d'éviter les deux écueils en donnant tout d'abord un compte-rendu relativement précis, puis en passant à l'idée générale telle qu'elle apparaît avec le recul du temps.

Le livre commence par des considérations après le sac de Rome, destinées à montrer que des choses encore pires sont arrivées dans les temps pré-chrétiens. Parmi les païens qui attribuaient le désastre au christianisme, il y en a beaucoup, dit le saint, qui, durant le sac, ont trouvé refuge dans les sanctuaires que sont les églises, que les Goths, car ils étaient chrétiens, avaient respectées. Lors du sac de Troie, au contraire, le temple de Junon n'offrit aucune protection, et les dieux ne préservèrent pas la ville de la destruction. Les Romains n'épargnèrent jamais les temples des cités conquises ; à cet égard, le sac de Rome fut moins sauvage que la plupart, et cette atténuation de la violence était le résultat du christianisme.

Les chrétiens qui eurent à souffrir du sac n'ont aucun droit de se plaindre, pour plusieurs raisons. Certains mauvais Goths ont pu prospérer à leurs dépens, mais ils souffriront eux-mêmes par la suite : si tous les péchés étaient punis sur terre, il n'y aura plus besoin de Jugement dernier. Ce que les chrétiens ont enduré, s'ils étaient vertueux, contribuerait à leur édification, car les saints, dans la perte de choses temporelles, ne perdent rien de valeur. Cela n'a pas d'importance si leurs dépouilles ne sont pas ensevelies, car les bêtes sauvages ne peuvent pas interférer avec la résurrection des corps.

[Toujours ces convictions et ces affirmations fondées sur rien -- des paroles de prophète destinées à imposer à une population un certain comportement qui profite à une élite. En outre, Augustin présente, comme ces prédécesseurs, des raisonnements qui n'en sont pas, de la rhétorique masquant la faiblesse de l'argumentation, mais conduit à une théologie alambiquée, et plus tard à la scolastique. R. a expliqué que c'était, depuis Aristote, pour singer dans le domaine de la métaphysique les réussites pythagoriciennes dans le domaine des mathématiques.]

Puis vient la question des vierges, pourtant vertueuses, chastes et pieuses, qui furent violées durant le sac. Certains apparemment soutinrent que ces femmes, bien que n'ayant commis aucune faute, avaient perdu la couronne de leur virginité. Ce point de vue est combattu avec de solides raisons par le saint. "Balivernes, le désir de quelqu'un d'autre ne peut pas te souiller." La chasteté est une vertu de l'esprit, et n'est pas perdue dans le viol ; elle est perdue seulement dans le péché intentionnel ou dans l'intention du péché, même s'il n'est pas accompli. Il est suggéré que Dieu a permis les violes parce que les victimes étaient trop fières de leur abstinence. C'est un péché de se suicider pour ne pas être violée ; cela conduit à une longue discussion de Lucretia, qui n'aurait pas dû se tuer elle-même. Le suicide est toujours un péché, sauf dans le cas de Samson.

Il y a une réserve dans la disculpation des femmes vertueuses qui ont été violées : il ne faut pas qu'elles aient joui. Si elles ont joui, alors elles ont péché.

Il arrive ensuite à la méchanceté des dieux païens. Par exemple : "Vos pièces de théâtre, ces spectacles de stupre, ces vanités licencieuses, n'ont pas été apportés à Rome par la corruption des hommes, mais par l'ordre direct de vos dieux." ("La cité de Dieu", I, 31). Ce serait mieux de vénérer un homme vertueux, comme Scipion, que ces dieux immoraux. Mais en ce qui concerne le sac de Rome, cela ne doit pas troubler les chrétiens, qui ont un sanctuaire dans la "cité de Dieu des pèlerins".

[On note le mélange de platonisme et de stoïcisme, qui marque la pensée chrétienne. Elle invite a supporter les pires avanies en disant "ça ne me touche pas". Elle n'encourage pas vraiment à comprendre l'origine des maux, et à réorganiser la société. C'est cette pensée dont Nietzsche a dit que c'est une religion d'esclaves.

Par "platonisme" j'entends une forme d' "idéalisme" où ce qui est important est le monde des idées.

Les deux mots "idéalisme" et "stoïcisme" ont l'un comme l'autre deux sens, un sens en philosophie et un sens dans le langage courant :

  Philosophie Langage courant
Idéalisme

se rapporte à la théorie de Platon sur le monde des idées qui est plus imporant que le monde réel qui (1) est mal perçu par nous et (2) et imparfait

doctrine qui rêve à un monde parfait, et qui le voit parfois dans le monde qui nous entoure
StoÏcisme

doctrine d'abord matérialiste, puis un peu plus mystique, où l'objectif principal est d'être vertueux malgré toutes les difficultés que l'on peut rencontrer.

La notion de Dieu y est vague et pas très importante (c'est "toute la nature"). Le monde est déterministe, mais l'homme a quand même un libre-arbitre

Elle influencera néanmoins le christianisme, à travers son sens populaire (voir case de droite)

attitude morale consistant à endurer les difficultés sans se plaindre

les chrétiens l'utiliseront pour encourager à "supporter" le monde imparfait sur terre en attendant le royaume de cieux (pour ceux qui auront vécu une vie en accord avec les préceptes du Dieu des chrétiens)]



Dans ce monde, les deux cités -- celle terrestre et celle des cieux -- se mélangent ; mais dans l'au-delà, les prédestinés et les réprouvés seront séparés. Dans cette vie-ci, nous ne pouvons pas savoir, même parmi ceux qui semblent nos ennemis, qui se retrouvera finalement parmi les élus.

La partie la plus difficile du travail, nous dit-on, consistera en la réfutation des philosophes, avec les meilleurs desquels les chrétiens sont largement en accord -- par exemple sur l'immortalité et sur la création du monde par Dieu. (Cet argument n'était pas original ; il est dérivé du sceptique Carnéade au sein de l'Académie. Cf. Cumont, Oriental Religions in Roman Paganism. p. 166.)

Les philosophes n'ont pas rejeté leur culte des dieux païens, et leurs instructions morales étaient faibles car ces dieux sont mauvais. Il n'est pas suggéré que ces dieux sont de pures fables ; Saint Augustin considère qu'ils existent, mais sont des démons. Ils aiment qu'on raconte des histoires abominables sur leur compte, car ils voulaient faire du tort aux hommes. Les exploits de Jupiter comptent davantage, pour la plupart des païens, que les doctrines de Platon ou les opinions de Caton. "Platon, qui n'autoriserait pas les poètes à habiter dans sa cité bien gouvernée, montrait que lui-même avait plus de valeur que ces dieux [païens], qui souhaitent être honorés avec des pièces de théâtres."

Rome a toujours été mauvaise ; cela a commencé dès l'enlèvement des Sabines. De nombreux chapitres sont consacrés au caractère pécheur de l'impérialisme romain. Il n'est pas non plus vrai que Rome n'ait pas souffert avant que l'Etat ne devienne chrétien ; à cause des Gaulois et des guerres civiles Rome souffrit autant qu'à cause des Goths, sinon plus.

L'astrologie n'est pas seulement mauvaise, mais fausse ; on peut le prouver en montrant les destinées différentes de jumeaux, qui ont le même horoscope. La conception stoïcienne de Destinée (qui était liée à l'astrologie) est erronée, puisque les anges et les hommes ont un libre-arbitre. Il est vrai que Dieu a une connaissance préalable de nos péchés, mais nous ne péchons pas à cause de Sa connaissance préalable. C'est une erreur de supposer que la vertu apporte la tristesse ou le malheur, même dans ce monde : les Empereurs chrétiens, quand ils étaient vertueux, ont été heureux même quand ils étaient malchanceux, et Constantin et Théodose ont en plus étaient chanceux ; on peut encore souligner que le royaume des Juifs a duré tant que les Juifs ont adhéré à la vérité de la religion.

Il y a un compte-rendu favorable de Platon, qu'il place au-dessus des autres philosophes. Tous les autres doivent lui céder la place : "Que Thalès abandonne son eux, Anaximène son air, les Stoïques leur feu, Epicure ses atomes." C'étaient tous des matérialistes ; Platon ne l'était pas. Platon a vu que Dieu n'est pas quelque chose d'incarné, mais que toutes les choses tirent leur existence de Dieu, et de quelque chose d'immuable. Il avait aussi raison de dire que la perception n'est pas la source de la vérité. Les platoniciens sont les meilleurs en logique et en éthique, les plus proches des chrétiens.

[On note toujours ces litanies d'affirmations péremptoires, qui partent de l'idée qu'Augustin sait ce qui est vrai -- par un mélange de révélation et de logique --, ce qui lui permet de dire que les perceptions sont trompeuses. A l'époque d'Augustin et encore longtemps après l'idée que les sens donnent des informations, et que nous construisons dans nos têtes -- ensemble pour ce qui est simple, seul pour ce qui est plus sophistiqué -- une représentation du monde, cette idée était inconnue. Augustin refuse de voir que son Dieu est une construction sociale à but contraignant. Il refuse de voir toutes les contradictions contenues dans Dieu tout puissant et le libre arbitre humain. Bref c'est un esprit du Ve et VIe siècle...]

"On dit que Plotin, qui ne vécut que beaucoup plus tard, compris Platon mieux que quiconque." En ce qui concerne Aristote, il était inférieur à Platon, mais très au-dessus de tout le reste. Tous deux, cependant, dirent que tous les dieux étaient bons et devaient être vénérés.

Contre les Stoïciens, qui condamnent toute passion, Saint Augustin soutient que les passions des chrétiens peuvent être la cause de vertu ; la colère, ou la pitié, ne doivent pas être condamnées en soi, mais nous devons nous renseigner sur leurs causes.

Les platoniciens ont raison sur Dieu, tort sur les Dieux. Ils ont aussi tort de ne pas reconnaître l'Incarnation.

Il y a une longue discussion des anges et des démons, qui est liée aux néoplatoniciens. Les anges peuvent être bons ou mauvais, mais les démons sont toujours mauvais. Pour les anges, la connaissance des choses temporelles (bien qu'ils en disposent) est mauvaise. Saint Augustin soutient avec Platon que le monde sensible est inférieur au monde éternel [des idées].

[R. a bien pris soin de montrer comme Augustin, derrière toutes ces idées élevées et étherées, s'est en réalité comporté comme un homme machiste et dominateur dans sa vie privée -- une sorte de Tariq Ramadan qui aurait réussi --, abandonnant ses femmes de manière abjecte, en s'assurant qu'elles ne deviendraient pas les femmes d'autres gens...]

La Cité de Dieu Livre XI

Le livre XI commence par une description de la nature de la Cité de Dieu. La Cité de Dieu est la société des élus. La connaissance de Dieu est obtenue seulement à travers le Christ. Il y a des choses qui peuvent être découvertes par la raison (comme chez les philosophes), mais pour toutes les autres connaissances religieuses nous devons nous appuyer sur les Ecritures. Nous ne devons pas chercher à comprendre le temps et l'espace avant que le monde eut été fait : il n'y avait pas de temps avant la Création, et il n'y a pas d'espace là où il n'y a pas le monde.

[On note d'une part que cette cosmogonie s'appuie en réalité sur la connaissance physique de l'époque -- l'espace-temps appelé plus tard newtonien, et dont on comprit encore plus tard qu'il ne correspond pas à la réalité --, donc il y a une forme de triche ; et d'autre part qu'il s'agit toujours, comme dans toutes les religions, de mythes cosmogoniques de création initiale par une déité plus ou moins toute puissante.

Ce qui est amusant c'est que la cosmologie moderne observe qqc qui semble un big bang, et donc qu'il y a eu un début de tout, il y a 14 milliards d'années. Avant il n'y avait rien, ni temps ni espace, pour autant que l'on puisse dire.]

Tout ce qui est béni est éternel, mais tout ce qui est éternel n'est pas béni -- par exemple, l'enfer et Satan. Dieu connaissait à l'avance les péchés des démons, mais aussi leur usage pour améliorer l'univers dans son ensemble qui est analogue à l'antithèse en rhétorique.

Origène se trompe quand il pense que les âmes reçurent des corps en punition. Si c'était le cas, les mauvaises âmes auraient des mauvais corps ; mais les démons, même les pires d'entre eux, ont des corps aériens, qui sont meilleurs que les nôtres.

La raison pour laquelle le monde a été créé en six jours est que six est un nombre parfait (c'est-à-dire, égal à la somme de ses facteurs).

Il y a des bons et des mauvais anges, mais même les mauvais anges n'ont pas une essence qui soit contraire à Dieu. Les ennemis de Dieu ne le sont pas par nature, mais par volonté. La volonté vicieuse n'a pas de cause efficiente, seulement une déficiente ; ce n'est pas un effet mais un défaut.

Le monde a moins de six mille ans. L'histoire n'est pas cyclique, comme le supposent certains philosophes : "Le Christ est mort une fois pour nos péchés."

[Toujours ce mélange d'affirmations de gourou, qui prétend avoir une sorte d'accès privilégié Dieu, et un mélange de toutes sortes de mythes moyen orientaux. Ce qui est curieux ce que tant de gens, y compris éduqués à l'Ouest, souscrivent encore aujourd'hui à ces délires, que l'on voit le pape pontifier, de plus en plus faiblement il est vrai, au Vatican, en voyage, à la télé, etc.]

Si nos premiers parents n'avaient pas péché, ils ne seraient pas morts, mais, parce qu'ils ont péché, toute leur postérité est devenue mortelle. Avoir mangé la pomme n'apporta pas seulement le caractère mortel, mais le caractère mortel pour toujours, c'est-à-dire, la damnation.

Porphyre a tort de refuser des corps aux saints dans les cieux. Ils auront de meilleurs corps que celui d'Adam avant sa chute ; leurs corps seront spirituels, mais pas des esprits, et ils n'auront pas de poids.

[Poids ? Là encore il y a une utilisation abusive des connaissances physiques de l'époque. De même j'ai connu des philosophes français au XXe siècle, qui ne connaissaient rien aux maths ni à la physique, mais qui se demandaient gravement comment "résoudre" le paradoxe de Zénon d'Elée, et, pire encore, qui spéculaient sur le fait que l'incertitude d'Heisenberg s'observait au fond partout.]

Les hommes ont des corps de mâles, et les femmes des corps de femelles, et ceux qui meurent dans l'enfance ressusciteront avec des corps d'adultes.

Les péchés d'Adam auraient amené sur toute l'humanité la mortalité pour toujours (c'est-à-dire la damnation), mais la grâce de Dieu en a libéré beaucoup. Le péché vient de l'âme, pas de la chair. Les platoniciens les manichéens se trompent tous les deux en attribuant le péché à la nature de la chair, bien que les platoniciens ne soient pas aussi mauvais que les manichéens. La punition pour toute l'humanité des péchés d'Adam était juste ; car, à la suite de ce péché, l'homme, qui aurait pu être spirituel de corps, devint charnel d'esprit.

Théorie du rapport sexuel et du désir sexuel

Cela amène à une longue discussion du désir sexuel, auquel nous sommes soumis car c'est une partie de la punition pour le péché d'Adam. Cette discussion est très importante en ce qu'elle révèle la psychologie de l'ascétisme ; nous devons par conséquent entrer dans le détail, bien que le Saint confesse que le thème soit immodeste. La théorie avancée est la suivante.

Il faut admettre que le rapport sexuel entre personnes mariés n'est pas un péché, à la condition que ce soit avec l'intention de faire un enfant. Cependant même marié, un homme vertueux souhaitera qu'il puisse avoir ce type de rapport sans désir charnel. Même dans le mariage, comme le montre le désir d'être en privé, les gens sont honteux de leurs rapports sexuels, car "cet acte légal de la nature est (de la part de nos premiers parents) accompagné par notre honte pénale." Les cyniques pensaient que les rapports sexuels devaient être vécus sans honte, et Diogène ne voulait pas entendre parler de honte, souhaitant comme en toute chose vivre à la manière d'un chien ; cependant même lui, après une fois [où il se masturba en public], abandonna, dans la pratique, ce comportement sans vergogne extrême. Ce qui est honteux à propos du désir est son indépendance de la volonté [R. exprime toujours la pensée d'Augustin]. Adam et Eve, avant leur chute, pouvaient avoir des rapports sexuels sans désir, bien qu'en fait ils n'en eurent pas [vérifier comment la bible explique la naissance de leurs fils Cain et Abel]. Les artisans, quand ils pratiquent leur métier, bougent leur mains sans éprouver de plaisir sexuel ; de même Adam, si seulement il s'était tenu à l'écart du pommier, aurait pu accomplir l'acte sexuel sans les émotions qui lui sont maintenant associées. Les parties sexuelles du corps, membre et vagin, comme le reste du corps, auraient obéi à la volonté. Le besoin du désir dans le rapport sexuel est la punition pour le péché d'Adam, mais pour lequel le sexe aurait pu être séparé du plaisir. Omettant quelques détails physiologiques que le traducteur vers l'anglais a convenablement laissés dans une décente obscurité latine, ce qui précède est la théorie de Saint Augustin en ce qui concerne le sexe.

[Quand on pense que c'est Augustin, un homme qui a pratiqué le plaisir sexuel avec des maîtresses jusque vers la quarantaine au moins, qui écrit ça... ! En outre on a du mal à croire qu'un homme intelligent comme Augustin pût croire au mythe d'Adam et Eve et toutes les balivernes qui l'entourent. Mais on est vers 400 après jc, et il ne faut pas juger avec l'esprit du XXIe siècle. Après tout même quelqu'un comme Jean Guitton au XXe siècle était complètement barjot. Ce qui est sûr c'est depuis Démocrite, il n'y a plus eu d'homme public raisonnable dans l'Antiquité. Il faudra attendre le Quattrocento pour qu'il y en ait à nouveau !]

Il est évident de ce qui précède que ce qui fait que l'ascète n'aime pas le sexe est son indépendance par rapport à la volonté. La vertu, est-il soutenu, demande un contrôle total de volonté sur le corps, mais un tel contrôle ne suffit pas pour rendre l'acte sexuel possible. L'acte sexuel, par conséquent, semble incompatible avec une vie parfaitement vertueuse.

[R. prête trop de logique à Augustin et à ceux qui condamnent comme lui le sexe, après l'avoir énormément pratiqué !]

[Je rappelle que pour les stoïciens et ensuite les chrétiens, le comportement vertueux est surtout celui qui se prive, pas celui qui agit pour créer -- avec des nuances, si l'on pense aux Cisterciens, mais même eux se privent énormément.]

La cité de Dieu et celle du Diable, la controverse sur la Septante, et divers autres points

Depuis la Chute [d'Adam et Eve], le monde a été divisé en deux cités, dont l'une régnera éternellement avec Dieu, et l'autre souffrira les tourments éternels avec Satan. Caïn appartient à la cité du Diable, Abel à la cité de Dieu. Abel, par la grâce, et par la vertu de la prédestination, était un pèlerin sur terre et un citoyen des cieux. Les patriarches appartenaient à la Cité de Dieu. La discussion de la mort de Mathusalem amène Saint Augustin à la question vexante de la comparaison entre la Septante et la Vulgate. Les données, telles qu'elles apparaissent dans la Septante, conduisent à la conclusion que Mathusalem survécut 14 ans après le Déluge, ce qui est impossible, puisqu'il n'était pas dans l'Arche. La Vulgate, suivant le manuscrit hébreu, donne des éléments d'où il appert qu'il est mort la même année que le Déluge. Sur ce point, Saint Augustin soutient que Saint Jérôme et le manuscrit hébreu doivent avoir raison. Certaines personnes maintenaient que les juifs avaient délibérément falsifié le manuscrit hébreu, par malveillance envers les chrétiens ; cette hypothèse est rejetée. D'un autre côté, la Septante a dû être inspirée par Dieu. La seule conclusion est que les copistes de Ptolémée ont fait des erreurs en transcrivant la Septante.. Parlant des traduction de l'Ancien Testament, il dit : [Un petit coup de semi-charabia par les érudits anglais pour faire ancien] "The Church has received that of the Seventy, as if there were no other, as many of the Greek Christians, using this wholly, know not whether there be or no. Our Latin translation is from this also, although one Jerome, a learned priest, and a great linguist, has translated the same Scriptures from the Hebrew into Latin. But although the Jews affirm his learned labour to be all truth, and avouch the Seventy to have oftentimes erred, yet the Churches of Christ hold no one man to be preferred before so many, especially being selected by the High Priest, for this work." Il accepte l'histoire de l'accord miraculeux entre les soixante-dix traductions indépendantes, et considère que c'est une preuve que la Septante était inspirée par Dieu. Celle hébraïque, cependant, est tout aussi inspirée par Dieu. Cette conclusion laisse indécise la question de l'autorité de la traduction de Jérôme. Peut-être aurait-il plus fortement soutenu le côté de Jérôme si les deux saints ne s'étaient pas disputés au sujet des propensions de Saint Pierre à approuver les puissants. (Galatiens II, 11-14).

Il donne une synchronisation de l'histoire sacrée et de celle profane. Nous apprenons qu'Enée est venu en Italie quand Abdon était juge en Israël, et que la dernière persécution aura lieu sous l'Antéchrist, mais sa date est inconnue. (D'Abdon nous savons seulement qu'il eut 40 fils et 30 neveux, et que tous ces soixante-dix allaient sur des ânes (Juges XII, 14).)

Après un chapitre admirable contre la torture judiciaire, Saint Augustin continue en combattant les nouveaux Académiciens, qui soutiennent que tous les savoirs sont douteux. "The Church of Christ detests these doubts as madness, having a most certain knowledge of the things it apprehends." Nous devons croire en la vérité des Ecritures. Il continue en expliquant qu'il n'y a aucune vraie vertu exceptée celle découlant de la vraie religion. La vertu païenne est "prostituée avec l'influence des diables obscènes et dégoûtants." Ce qui seraient des vertus chez les chrétiens sont des vices chez les païens. "Those things which she [the soul] seems to account virtues, and thereby to sway her affections, if they be not all referred unto God, are indeed vices rather than virtues." Ceux qui ne sont pas dans cette société (l'Eglise) souffriront pour l'éternité. "In our conflicts here on earth, either the pain is victor, and so death expels the sense of it, or nature conquers, and expels the pain. But there, pain shall afflict eternally, and nature shall suffer eternally, both enduring to the continuance of the inflicted punishment" (Ch. 28).

Il y a deux résurrections, celle de l'âme au moment de la mort, et celle du corps au moment du Jugement dernier. Après une discussion des diverses difficultés concernant le millénium, et les agissants qui en résultent de Gog et Magog, il arrive à un texte dans Théssaloniens (II, 11, 12) : "God shall send them strong delusion, that they should believe a lie, that all they might be damned who believed not the truth, but had pleasure in unrighteousness." Certaines personnes pourraient penser qu'il est injuste que l'Omnipotent doive d'abord les tromper, puis les punir d'être tombés dans le piège ; mais Saint Augustin trouve cela normal. "Being condemned, they are seduced, and, being seduced, condemned. But their seducement is by the secret judgement of God, justly secret, and secretly just; even His that hath judged continually, ever since the world began." St. Augustin soutient que Dieu a divisé l'humanité entre les élus et les réprouvés, pas à cause de leurs mérites ou démérites, mais arbitrairement. [On retrouvera cette idée chez Calvin, qui suit beaucoup plus Augustin que ne le font les catholiques.] Tous méritent la damnation, et par conséquent les réprouvés n'ont aucune raison de se plaindre. Du passage ci-dessus de Saint Paul, il apparaît qu'ils sont mauvais car ils sont réprouvés, pas qu'ils sont réprouvés car ils sont mauvais.

[C'est un peu pesant de devoir lire et traduire tous ces délires de gourou impérieux, et de se dire qu'il a influencé 1500 ans de pensée occidentale, dont mon entourage immédiat.]


Philippulus dans l'Etoile mystérieuse, d'Hergé

Après la résurrection des corps, les corps des damnés continueront à brûler pour l'éternité sans se consumer. Il n'y a là rien d'étrange ; c'est le cas de la Salamandre et du Mont Etna. Les démons, étant incorporels, peuvent brûler avec un feu corporel. Les tourments de l'enfer ne sont pas purificateurs, et ne seront pas atténués par les intercessions de saints. Origène se trompait quand il pensait que l'enfer n'était pas éternel. Les hérétiques, et les catholiques pécheurs, seront damnés.

Le livre s'achève avec une description de la vision par le Saint de Dieu dans les cieux, et de l'éternelle félicité dans la Cité de Dieu.

Conclusion sur "La Cité de Dieu"

A partir du résumé ci-dessus, l'importance de cet ouvrage [délirant, La Cité de Dieu] peut ne pas apparaître clairement. Ce qui a eu une influence considérable est la description de la séparation entre l'Eglise et l'Etat, et l'implication que l'Etat ne pouvait être qu'une partie de la cité de Dieu, et être soumis à l'Eglise en toutes matières religieuses. Cela a été la doctrine constante de l'Eglise depuis Saint Augustin. Durant tout le Moyen Âge, durant l'essor graduel du pouvoir papal, et durant le conflit entre le pape et l'empereur, Saint Augustin fournit à l'Eglise d'Occident la justification théorique de sa politique. L'Etat juif, aux temps légendaires des Juges, et durant la période historique avec le retour de la captivité de Babylone, avait été une théocratie ; l'Etat chrétien devait fonctionner selon le même schéma. La faiblesse des empereurs, et de la plupart des monarques médiévaux à l'ouest, permit à l'Eglise de réaliser dans une large mesure la partie terrestre de l'idéal de la Cité de Dieu. A l'est, où l'empereur était fort, cette évolution n'eut jamais lieu, et l'Eglise resta bien davantage le sujet de l'Etat qu'à l'ouest où elle parvint à s'emparer pour un temps [jusque vers 1300] de la position supérieure.

La Réforme redonna de l'importance à la doctrine de Saint Augustin sur le Salut, mais rejeta son enseignement théocratique, et devint érastienne (l'érastianisme est la doctrine selon laquelle l'Eglise doit être soumise à l'Etat). C'était pour une bonne part afin de satisfaire à exigences pratiques du combat contre le catholicisme. Mais l'érastianisme protestant était tiède, et les plus religieux parmi les protestants étaient encore sous l'influence de Saint Augustin en ce qui concerne l'Eglise et l'Etat. Les Anabaptistes, les hommes de la Cinquième Monarchie, et les Quakers reprirent cette partie de la doctrine [disant que l'Eglise était prééminente], mais mirent moins l'accent sur l'Eglise. Augustin soutenait la prédestination, et aussi le besoin d'être baptisé pour le salut ; ces deux doctrines s'harmonisaient mal, et les protestants les plus radicaux rejetaient le baptême. Mais leur eschatologie restait augustinienne (eschatologie = ensemble des savoirs relatifs à la fin du monde).

La Cité de Dieu contient peu qui soit fondamentalement original. L'eschatologie est d'origine juive, et parvint au christianisme essentiellement par le Livre de la Révélation. La doctrine de la prédestination et de l'élection est paulinienne, bien que Saint Augustin lui donna un développement bien plus complet et plus logique que ce qu'on trouve dans les Epitres. La distinction entre l'histoire sacrée et l'histoire profane dans l'Ancien Testament est clairement faite. Ce qu'Augustin accomplit fut de combiner tous ces éléments, et de les relier à l'histoire contemporaine de son temps, de telle sorte que la chute de l'Empire romain d'Occident, et les périodes troubles qui s'ensuivirent, purent être assimilées par les chrétiens sans que cela mettent en porte-à-faux leurs croyances.

La forme juive de l'histoire, passée et future, est propre à plaire à tous les opprimés et malheureux de tous les temps. Saint Augustin adapta cette forme au christianisme, Marx au socialisme. Pour comprendre la psychologie de Marx, il faut utiliser le lexique suivant :

Yahvé = Matérialisme dialectique

Le Messie = Marx

Le peuple élu = le Prolétariat

L'Eglise = le parti communiste

Le deuxième avènement = la Révolution

L'enfer = la punition des capitalistes

Le millenium = la société communiste enfin achevée

Les termes de gauche donnent le contenu émotionnel des termes de droite, et c'est ce contenu émotionnel, familier à ceux qui ont eu une éducation chrétienne ou juive, qui rend l'eschatologie marxiste crédible. Un dictionnaire similaire peut être établi pour les Nazis, mais leurs conceptions sont plus purement issues de l'Ancien Testament et moins chrétiennes que celles de Marx, et leur Messie est davantage analogue à celui des Maccabées qu'au Christ.

 

 

III. LA CONTROVERSE PELAGIENNE

Une grande part des écrits les plus influents de Saint Augustin en théologie concerne le combat contre l'hérésie pélagienne. Pélage était un Gallois, dont le vrai nom était Morgan, ce qui signifie "homme de la mer", ainsi que veut le dire "pélage" en grec. C'était un ecclésiastique cultivé et agréable, moins fanatique que beaucoup de ses contemporains. Il croyait en le libre-arbitre, remettait en question la doctrine du péché originel, et pensait, quand les hommes agissent de manière vertueuse, que c'est par leur propre effort moral. S'ils agissent comme il faut, et sont orthodoxes, ils vont au paradis en récompense de leur vertu.

Ces vues, bien qu'elles puissent paraître anodines aujourd'hui, causaient à l'époque un grand trouble, et étaient, en grande partie par les efforts de Saint Augustin, déclarées hérétiques. Elles eurent, cependant, temporairement un succès considérable. Augustin dut écrire au patriarche de Jérusalem pour le prévenir contre le pernicieux hérétique, qui avait persuadé nombre de théologiens d'Orient d'adopter ses vues. Même après sa condamnation, d'autres gens, appelés semi-pélagiens, soutenaient encore des formes atténuées de ses doctrines. Il se passa longtemps avant que l'enseignement plus pur du saint fut complètement victorieux, particulièrement en France, où la condamnation finale de l'hérésie semi-pélagienne n'eut lieu qu'au concile d'Orange en 529.

Saint Augustin enseignait qu'Adam, avant la Chute, avait eu un libre-arbitre, et aurait pu s'abstenir de pécher. Mais comme lui et Eve mangèrent la pomme, la corruption entra en eux, et descendit sur toute leur postérité. Aucun de leurs descendants ne pouvait, de sa propre initiative s'abstenir du péché. Seule la grâce de Dieu permet aux hommes d'être vertueux. Puisque nous héritons tous du péché originel d'Adam, nous méritons tous la damnation éternelle. Tous ceux qui meurent non baptisés, même les enfants, iront en enfer et souffriront des tourments éternels. Nous n'avons aucune raison de nous plaindre de ça, puisque nous sommes tous mauvais. (Dans les Confessions, le saint énumère les crimes dont il était coupable dans le berceau.) Mais par la grâce de Dieu certaines personnes, parmi celles qui ont été baptisées, sont choisies pour aller au ciel ; ce sont les élus. Elles ne vont pas au ciel parce qu'elles sont bonnes ; nous sommes tous dépravés, sauf dans la mesure où la grâce de Dieu, qui est donnée seulement aux élus, nous permet d'être autrement. Aucune raison ne peut être donnée pour expliquer que certains sont élus et d'autres damnés ; c'est le choix non-motivé de Dieu. [Noter la similitude avec les idées de Calvin.] La damnation prouve le sens de la justice de Dieu [tant qu'on y est dans les délires, on peut aussi dire l'inverse] ; le Salut son pardon. Chacun, à part égale, prouve Sa bonté.

Les arguments en faveur de cette doctrine féroce -- qui a été remise à l'honneur par Calvin, mais n'a depuis la Réforme et Contre-Réforme plus été défendue par l'Eglise catholique -- se trouvent dans les écrits de Saint-Paul, particulièrement dans les Epîtres aux Romains. Ils sont traités par Augustin comme un avocat traite la loi : son interprétation démontre un grand talent, et les textes sont utilisés pour en tirer leur sens profond. On est persuadé à la fin, non pas que Saint-Paul croyait ce qu'Augustin déduit, mais que, prenant certains textes isolément, ils impliquent en effet exactement ce qu'Augustin dit. Cela peut sembler étrange que la damnation des enfants non-baptisés ait pu ne pas sembler choquante, et ait pu être attribuée à un Dieu bon. La conviction du péché, cependant, dominait tellement Augustin [et Paul] qu'il croyait réellement que les nouveaux-nés laissés dans les limbes allaient chez Satan. Une bonne partie de ce qui est le plus féroce dans l'Eglise médiévale remonte à ce sens lugubre de la culpabilité universelle.

[Quand on déclare à un chrétien fervent "moi, je ne me sens coupable de rien" on voit passer dans ses yeux un signe de terreur comme s'il avait devant lui le Diable en personne.]

Il y avait une seule difficulté intellectuelle qui réellement troublait Saint Augustin. Ce n'est pas que ça semble consternant d'avoir créé l'homme, quand on sait que l'immense majorité de la race humaine est prédestinée aux tourments éternels (construction de phrase maladroite de la part de R. : le fait que les hommes soient condamnés rend leur création plus, ou moins consternante ?). Ce qui le troublait est que, si le péché originel est hérité d'Adam, comme l'enseigne Saint Paul, l'âme, aussi bien que le corps, doit être propagée par les parents, car le péché est dans l'âme, pas le corps. Il voit des difficultés dans cette doctrine, mais dit que, puisque les Ecritures restent muettes, il n'est sans doute pas nécessaire pour le salut d'arriver à une vue claire sur la question. Il la laisse par conséquent en suspens.

Il est étrange que les derniers hommes montrant une éminence intellectuelle avant les âges obscurs fussent concernés, non pas par le sauvetage de la civilisation ou l'expulsion des barbares ou la réforme des abus de l'administration, mais par prêcher l'importance de la préservation de la virginité et la damnation des enfants non-baptisés. Quand on voit que c'étaient ces préoccupations-là que l'Eglise transmettait aux barbares convertis, il n'est pas surprenant que les siècles suivant surpassèrent presque toutes les autres périodes historiques en cruauté et superstition.