HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE OCCIDENTALE, par Bertrand Russell, © 1945

II.1.5 : LES CINQUIEME ET SIXIEME SIECLES

Le cinquième siècle (les années 401 à 500) fut celui des plus grandes invasions barbares et de la chute de l'Empire d'Occident. Après la mort d'Augustin en 430, il y eut peu de philosophie ; ce fut un siècle de destructions, qui, cependant, traça les grandes lignes de l'Europe qui allait se développer. C'est durant ce siècle que les Angles envahirent la Grande Bretagne, en faisant l'Angleterre ; c'est aussi durant ce siècle qu'eut lieu l'invasion franque de la Gaule, la transformant en la France, que les Vandales envahirent l'Espagne donnant leur nom à l'Andalousie (hypothèse étymologique aujourd'hui contestée, mais peu importe). Saint Patrick durant les années du milieu du siècle convertit les Irlandais au christianisme. A travers tout le monde occidental, des royaumes germaniques brutaux et grossiers succédèrent à la bureaucratie centralisée de l'Empire. La poste impériale cessa de fonctionner, les grandes voies romaines tombèrent en ruine, la guerre mit fin au grand commerce, et la vie redevint locale aussi bien politiquement qu'économiquement. Une autorité centralisée ne perdura qu'au sein de l'Eglise, et encore avec beaucoup de difficultés.


Grandes invasions de l'Empire romain, 100 à 500 après Jésus-Christ

Des tribus germaniques qui envahirent l'Empire au cinquième siècle, la plus importante est celle des Goths. Ils étaient poussés vers l'ouest par les Huns, qui les attaquèrent venant de l'est. Au départ les Goths cherchèrent à conquérir l'Empire d'Orient, mais furent défaits [toutefois leur victoire à Adrianople en 378 est considérée comme le début de la chute de l'Empire romain d'Occident] ; alors ils se tournèrent vers l'Italie. Depuis Dioclétien, ils avaient étaient employés comme mercenaires romains ; cela leur avait appris l'art de la guerre bien au-delà de ce que ces barbares sinon auraient su. Alaric, le roi des Wisigoths, mit à sac Rome en 410, mais mourut la même année. Odoacre, le roi des Ostrogoths, mit fin à l'Empire d'Occident en 476, et régna jusqu'à 493, quand il fut traitreusement assassiné par un autre Ostrogoth, Théodoric, qui devint roi d'Italie jusqu'à 526. Sur lui, j'aurai plus à dire bientôt. Il est important tant sur le plan historique que légendaire ; dans les Niebelungs il apparaît sous le nom de "Dietrich von Bern" ("Bern" étant Vérone).

Pendant ce temps, les Vandales s'établirent en Afrique du Nord, les Wisigoths dans le Sud de la France, et les Francs dans le Nord.

Au milieu des invasions germaniques apparurent aussi les incursions des Huns d'Attila. Les Huns étaient de race mongole, et cependant ils furent souvent alliés des Goths. Au moment crucial, cependant, quand ils envahirent la Gaule en 451, ils s'étaient querellés avec les Goths ; les Goths et les Romains les défirent cette années-là à la bataille des Champs catalauniques près de Chalons sur Marne. Attila se tourna alors vers l'Italie, et songea à marcher sur Rome. Mais le pape Léon l'en dissuada, soulignant qu'Alaric était mort peu après son sac de Rome. Son obéissance, en n'attaquant pas Rome, lui fut de peu de profit, cependant, car il mourut l'année suivante. Après la mort d'Attila la puissance des Huns s'effondra.

Alaric Attila Theodoric


Controverse sur l'Incarnation

Durant cette période de confusion, l'Eglise était elle-même agitée par une controverse compliquée sur l'Incarnation. Les protagonistes du débat étaient deux ecclésiastiques, Cyril et Nestorius (ou Nestor), dont plus ou moins par accident, à la fin le premier fut proclamé un saint, tandis que le second fut condamné comme hérétique. Saint Cyril [on écrit aussi Cyrille, mais mon ami Cyril écrivait son nom avec un seul l et sans e -- de toute façon c'est du grec] était le patriarche d'Alexandrie d'environ 412 à la mort en 444 ; Nestorius était le patriarche de Constantinople. La question débattue était la relation entre les caractéristiques humaines et divines du Christ. Y avait-il deux personnes, une humaine et l'autre divine ? C'était la vue défendue par Nestorius. Sinon (c'est-à-dire s'il n'y avait qu'une seule personne), était-elle d'une seule nature, ou bien y avait-il deux natures en une personne, une nature humaine et une nature divine ? Ces questions soulevaient, au cinquième siècle, des passions et des fureurs d'une ampleur inconcevable. "A secret and incurable discord was cherished between those who were most apprehensive of confounding, and those who were most fearful of separating, the divinity and the humanity of Christ."

Assassinat d'Hypatie

Saint Cyril, qui défendait la thèse d'une personne unique, était un homme d'un zèle fanatique. Il utilisa sa position de patriarche pour inciter à des pogroms au sein de la grande colonie juive d'Alexandrie. L'exaction pour laquelle il est le plus célèbre est le lynchage d'Hypatie, une dame distinguée qui, dans un âge bigot, adhérait à la philosophie néoplatonicienne et consacrait ses talents aux mathématiques [les coptes participèrent au côté de Cyril à cette abomination]. Elle fut "arrachée de son char, entièrement déshabillée, trainée dans l'église, et de la manière la plus inhumaine découpée en morceaux par les mains de Pierre le Lecteur et d'une troupe de fanatiques sauvages et sans merci ; sa chair fut raclée de ses os avec des coquilles d'huîtres et ses membres encore palpitants livrés aux flammes. Les progrès dans l'enquête et la punition furent stoppés par des cadeaux appropriés." (Gibbon, op. cit., Chap. XLVII.)

[traduction de Guizot : L’un des saints jours du Carême, Hypatia, qui rentrait chez elle, fut arrachée de son char, dépouillée de ses vêtemens, traînée a l’église, et massacrée par Pierre le Lecteur et une troupe d’impitoyables fanatiques ; ils découpèrent son corps avec des écailles d’huître[26] et livrèrent aux flammes ses membres encore palpitans. De l’argent donné à propos arrêta l’enquête juridique qui suivit ce forfait ; mais le meurtre d’Hypatia a souillé d’une tache ineffaçable le caractère et la religion de saint Cyrille d’Alexandrie[27].

Sur Hypatie (source wikipedia) : Hypatie (née entre 355 et 370 selon les sources et assassinée par des chrétiens en 415) est une philosophe néoplatonicienne, astronome et mathématicienne grecque d'Alexandrie. Femme de lettres et de sciences, elle est à la tête de l'école néoplatonicienne d'Alexandrie, au sein de laquelle elle enseigne la philosophie et l'astronomie. C'est la première mathématicienne dont la vie est bien documentée.]

Après ce lynchage d'Hypatie, Alexandrie ne fut plus dérangée par les philosophes.

[Tout l'Empire romain fut cependant choqué par ce meurtre d'une philosophe, les philosophes ayant été jusqu'alors considérés comme des personnes méritant un profond respect, même quand on n'était pas d'accord avec eux, et qu'on ne pouvait pas attaquer physiquement.]

Concile d'Ephèse de 431

Saint Cyril était peiné d'apprendre que Constantinople était conduit dans l'erreur par les enseignements du patriarche Nestorius, qui maintenait qu'il y avait deux personnes dans le Christ, une humaine et l'autre divine. Basé sur ce fait, Nestorius critiquait la nouvelle pratique d'appeler la Vierge "La Mère de Dieu" ; elle était, disait-il, seulement la mère de la personne humaine, tandis que la divine Personne, qui était Dieu, n'avait pas de mère. Sur cette question l'Eglise était divisée : grosso modo, les évêques à l'est de Suez étaient en faveur de Nestorius, tandis que ceux à l'ouest de Suez soutenaient Saint Cyril. Un concile fut convoqué à Ephèse en 431 pour trancher la question. Les évêques occidentaux arrivèrent les premiers, verrouillèrent les portes contre les arrivants ultérieurs et se décidèrent en hâte pour Saint Cyril, qui présidait. "Ce tumulte épiscopal, vu de 13 siècles plus tard, revêt l'aspect vénérable de Troisième concile oecuménique." (Gibbon, op. cit., Chapitre XLVII.)

["ce synode tumultueux, qui, à la distance de treize siècles, se présente à nous maintenant sous le respectable nom de troisième concile œcuménique", traduction de Guizot.]

A la suite de ce concile Nestorius fut condamné comme hérétique. Il ne se rétracta pas, mais fonda la secte nestorienne, qui eut beaucoup de partisans en Syrie et dans tout l'Orient. Quelques siècles plus tard, les nestoriens étaient si puissants en Chine qu'il sembla qu'ils avaient une chance d'établir une religion. Les missionnaires espagnols et portugais trouvèrent des nestoriens en Inde au 16e siècle. La persécution des nestoriens par le gouvernement catholique de Constantinople entraina une désaffection qui aida les Mahométans dans leur conquête de la Syrie.

La langue de Nestorius, qui par son éloquence avait séduit tant de fidèles, fut mangée par les vers -- en tout cas c'est ce qu'on nous assure.

La Grande mère est devenue Artémis, qui est devenue la Vierge Marie. Suite des querelles sur l'Incarnation :

Monophysisme et concile de Chalcédoine

Ephèse avait appris à substituer la Vierge à Artémis, mais avait toujours le même zèle intempérant pour sa déesse qu'au temps de Saint Paul. Une rumeur disait que la Vierge était enterrée là. En 449, après la mort de Saint Cyril, un nouveau synode à Ephèse tenta de pousser le triomphe encore plus loin, et se faisant tomba lui-même dans l'hérésie opposée à celle de Nestorius ; elle porte le nom d'hérésie Monophysite, et maintient que le Christ non seulement est une seule personne (vérité établie en 431), mais a une seule nature. Si Saint Cyril avait été encore en vie, il aurait certainement soutenu cette vue, et serait devenu lui-même hérétique. L'empereur soutenait la position du synode, mais le pape la rejetait. A la fin le pape Léon -- le même qui avait dissuadé Attila d'attaquer Rome -- parvint, la même année que la bataille des Champs catalauniques en 451, à convoquer un concile oecuménique à Chalcédoine (à côté d'Istamboul). Lors de ce concile de Chalcédoine le Monophysisme fut condamné et finalement la doctrine orthodoxe de l'Incarnation fut définitivement établie.

[Dans l'enseignement français "Michelesque" et "Jules Ferry-esque" de ma jeunesse, la bataille des "Champs catalauniques" était présentée, dans la grande saga française, comme une victoire de la France contre les envahisseurs orientaux, similaire à celle plus tard de Charles Martel contre les Sarrasins, mais pas comme un épisode parmi d'autres de la submersion de toute l'Europe occidentale et l'Afrique du Nord par les tribus barbares.]

Le concile d'Ephèse de 431 avait décidé qu'il n'y avait qu'une Personne du Christ, mais le concile de Chalcédoine décida qu'il était deux natures, une humaine et l'autre divine. L'influence du pape fut prépondérante pour arriver à cette décision.

Le monophysisme en Egypte et en Abyssinie

Les monophysistes, comme les nestoriens, refusèrent de se soumettre. L'Egypte adopta comme un seul homme leur hérésie. Elle se répandit en remontant le Nil jusqu'en Abyssinie. L'hérésie d'Egypte, comme l'hérésie opposée de Syrie, facilita la conquête arabe. L'hérésie des Abyssiniens fut donnée par Mussolini comme l'une des raisons pour les conquérir.

Quatre hommes d'importance au VIe siècle

Durant le sixième siècle, il y eut quatre homme d'importance dans l'histoire de la culture : Boèce, Justinien, Benoît et Grégoire-le-Grand. Ils sont le principal sujet du reste de ce chapitre et du suivant.

La conquête de l'Italie par les Goths ne mit pas un terme à la civilisation romaine. Sous Théodoric, roi d'Italie et des Goths, l'administration civile de l'Italie était entièrement romaine ; l'Italie jouissait de la paix et de la tolérance religieuse (jusque vers la fin) ; le roi était à la fois sage et vigoureux. Il nomma des consuls, préserva la loi romaine, et conserva le Sénat : quand il était à Rome, sa première visite était pour le Sénat.

[Alaric était le roi des Wisigoths, tandis que Théodoric était le roi des Ostrogoths.]

Bien qu'un arien, Théodoric était en bons termes avec l'Eglise jusqu'à ses dernières années.

[Les ariens étaient en dehors des controverses sur l'Incarnation (nestoriens deux personnes, doctrine officielle une personne deux natures, ou monophysistes tout un), car ils rejetaient tout simplement la Sainte Trinité.

Extrait de l'encyclopédie Universalis pour se faire une idée de l'état de la pensée théologique au XXIe siècle:

Les origines : le subordinatianisme d'Arius

La doctrine qu'Arius se mit à prêcher à Alexandrie vers 320 apparaît comme plus philosophique que théologique. Pour lui, les personnes divines, au sein de la Trinité, ne peuvent être ni égales ni confondues. La marque absolue de la divinité est, en effet, d'être non seulement incréée mais inengendrée : seule la personne du Père correspond à une telle définition. Le Fils de Dieu ne peut donc pas être aussi pleinement Dieu, puisqu'il a été engendré par le Père. Dieu second, il occupe une place intermédiaire entre le Dieu le plus transcendant et la création. Ainsi, Arius, aboutit à un monothéisme strict. Mais son Dieu unique, inconnu, inconnaissable, infini, immuable, sans commencement ni origine et qui ne peut communiquer avec le cosmos que par l'intermédiaire du Fils, est, malgré un recours constant aux arguments tirés de l'Écriture, plus philosophique que biblique. Partant d'une distinction habituelle aux théologiens orientaux, entre le Logos divin et le Fils de Dieu, Arius transporte de l'Incarnation au commencement du temps l'origine du Fils. Par là, il transfère au Fils de Dieu, ainsi postulé comme pré-existant, toutes les fonctions d'ordonnateur du cosmos attribuées habituellement au Logos, puissance de Dieu. Il souligne ainsi fortement la subordination du Fils au Père, inférieur et postérieur à Dieu.

Dans ce système éclectique, on relève sans peine la marque d'un subordinatianisme hérité en partie de la théologie de Paul de Samosate, qui avait été condamnée au IIIe siècle, et en partie de l'œuvre, toujours prestigieuse en Orient, d'Origène. On y décèle aussi l'influence très nette d'une philosophie néo-platonicienne pour laquelle la procession du Fils marque une diminution de la plénitude de l'Être de Dieu. Ainsi s'expliquent la genèse et le succès de l'arianisme. Il est, au fond, une tentative d'explication philosophique du mystère de l'Incarnation, dans un cadre conceptuel qui est celui de la [...] ]


Boèce (c. 480 - 524)

En 523, l'empereur Justin interdit l'arianisme, et cela préoccupa Théodoric. Ce dernier avait des raisons d'avoir des craintes, étant donné que l'Italie était catholique, et était conduite par empathie théologique à se ranger du côté de l'empereur. Théodoric croyait, à tort ou à raison, qu'il existait un complot dans lequel étaient impliqués des hommes de son propre gouvernement. Cela le conduisit à emprisonner et à exécuter son ministre, le sénateur Boèce, dont "Les Consolations de la Philosophie" furent écrites alors qu'il était en prison.

Boèce est une personnalité singulière. Durant tout le Moyen Âge il fut lu et admiré, toujours considéré comme un chrétien dévot, et traité presque comme s'il avait été l'un des Pères de l'Eglise. Pourtant ses Consolations de la Philosophie, écrites en 524 alors qu'il attendait d'être exécuté, sont purement platoniciennes ; elles ne prouvent nullement qu'il était chrétien, mais montrent que la philosophie païenne avait sur lui une beaucoup plus grande emprise que la théologie chrétienne. Certains travaux théologiques, particulièrement sur la Sainte Trinité, qui lui étaient attribués, sont considérés par nombre de spécialistes comme douteux ; cependant c'est probablement à cause d'eux que le Moyen Âge fut capable de le considérer comme orthodoxe, et d'absorber grâce à lui beaucoup de platonisme qui sinon eût été tenu en suspicion.

L'ouvrage est une alternance de vers et de prose : Boèce, lui-même, s'exprime en prose, tandis que la Philosophie répond en vers. Il y a une certaine ressemblance avec Dante, qui fut sans aucun doute influencé par Boèce quand il écrivit sa Vita Nuova.

Les Consolations, que Gibbon regarde à juste titre comme un "volume en or", commencent par la déclaration que Socrate, Platon et Aristote sont de vrais philosophes ; les Stoïciens, les Epicuriens et le reste sont des usurpateurs, que la multitude profane a confondu avec des amis de la philosophie. Boèce dit qu'il a suivi le commandement pythagoricien de "suivre Dieu" (pas le commandement chrétien). Le bonheur, qui est la même chose que la bénédiction, est le bien, pas le plaisir. L'amitié est "la chose la plus sacrée". Une grande partie de la morale dans les Consolations est en accord étroit avec la doctrine stoïcienne, et est de fait largement tirée de Sénèque. Il y a un résumé, en vers, du début du Timée. Suit beaucoup de métaphysique purement platonicienne. L'imperfection, nous dit-on, est un manque, ce qui implique l'existence d'un schéma parfait [où rien ne manquerait -- il est vrai que la méchanceté est souvent avant tout de l'imbécillité, c'est-à-dire un manque d'intelligence]. Il adopte la théorie privative du mal [R. ne précise pas ce qu'il entend par "privative" ; "qui correspond à un manque" ? ou bien "qui est privé au sens de personnelle" ? ; sans doute la première explication].

Il passe ensuite à un panthéisme qui aurait dû choquer les chrétiens, mais pour une raison inconnue ils ne le furent pas. La bénédiction et Dieu, dit-il, sont tous deux le principal bien, et sont donc identiques.

[Noter comme depuis Augustin, et même Plotin, jusqu'à Boèce, on progresse vers des esprits plus modernes, moins totalement "de l'Antiquité". On les comprend mieux qu'Aristote, Démocrite ou Pythagore -- je parle surtout du style de pensée. Cependant il ne faut pas se méprendre ni faire d'anachronisme : Augustin était encore un esprit plus proche de l'Antiquité que de nous ; et Boèce, en dépit de son ouvrage émouvant et plutôt clair, est lui aussi un esprit très ancien et pas moderne. Les scolastiques comme St Thomas d'Aquin resteront très proches de l'Antiquité, tandis que des gens comme Ockham seront plus proches de nous. Machiavel est le premier esprit quasiment moderne, qui écrit ses analyses et recommandations politiques sans aucune référence à Dieu. Puis Descartes sera encore plus proche de nous, puis Hobbes, Leibniz, Hume ; puis Marx (encore empreint de bcp d'esprit chrétien) ; puis Bergson ; et enfin... Russell. Même Russell tout en étant un homme moderne montre une attirance pour l'esprit ancien et antique. C'est ce qui fait à la fois le charme, la clarté et la force de son ouvrage. Et puis il y a... nous, avec notre esprit "moderne", qui ne l'est pas tant que ça, puisque nous recherchons toujours comment vivre ensemble et nous saccageons la planète comme du temps où elle était inépuisable comparée à nos consommations alors minuscules.]

"Men are made happy by the obtaining of divinity." (anglais foireux des érudits d'Oxbridge qui ne mérite pas d'être traduit) "They who obtain divinity become gods. Wherefore every one that is happy is a god, but by nature there is only one God, but there may be many by participation." "The sum, origin, and cause of all that is sought after is rightly thought to be goodness." "The substance of God consisteth in nothing else but in goodness." Can God do evil? No. Therefore evil is nothing, since God can do everything. Virtuous men are always powerful, and bad men always weak; for both desire the good, but only the virtuous get it. The wicked are more unfortunate if they escape punishment than if they suffer it. (Notez qu'on ne peut pas dire ça du châtiment éternel en enferl.) "In wise men there is no place for hatred."

Le ton du livre est plus proche de Platon que de Plotin. Il n'y a aucune trace de la superstition ou de la morbidité de l'époque (le début du VIe siècle), aucune obsession avec le péché, aucun effort excessif vers l'inaccessible. Il y a un calme philosophique parfait -- à tel point que, si le livre avait été écrit par un homme prospère, il aurait pu donner un sentiment d'auto-satisfaction. Ecrit quand il l'a été, en prison, condamné à mort, il est aussi admirable que les derniers moments du Socrate de Platon.

[Même s'il dit que Socrate, Platon et Aristote sont de vrais philosophes, et les suivants, cyniques, sceptiques, épicuriens et stoïciens, seulement des usurpateurs, Boèce apparaît très stoïcien, mais sans mysticisme exalté, à mi-chemin entre les premiers stoïciens matérialistes, et les néoplatoniciens qui commençaient à être bien allumés comme les "penseurs" chrétiens (les "pères de l'Eglise"), qui sont surtout des gourous organisateurs, impérieux et castigateurs, mais qui ont créé une théocratie qui a remplacé l'Empire romain et dominé l'Europe pendant 1000 ans !

Boèce semble supérieur à Socrate en ce que contrairement à Socrate, Boèce ne dit pas qu'il va se retrouver dès après la mort en compagnie de Dieu ou des dieux, dans la félicité des cieux. En cela il est plus moderne.]


Il faut attendre jusqu'après Newton pour trouver une façon similaire de concevoir le monde et la métaphysique. Je vais citer in extenso un poème du livre, qui, dans sa philosophie, n'est pas éloigné de l'Essai sur l'Homme, de Pope.

If Thou wouldst see
God's laws with purest mind,
Thy sight on heaven must fixed be,
Whose settled course the stars in peace doth bind.
The sun's bright fire
Stops not his sister's team,
Nor doth the northern bear desire
Within the ocean's wave to hide her beam.
Though she behold
The other stars there couching,
Yet she incessantly is rolled
About high heaven, the ocean never touching.
The evening light
With certain course doth show
The coming of the shady night,
And Lucifer before the day doth go.
This mutual love
Courses eternal makes,
And from the starry spheres above
All cause of war and dangerous discord takes.
This sweet consent
In equal bands doth tie
The nature of each element
So that the moist things yield unto the dry.
The piercing cold
With flames doth friendship heap
The trembling fire the highest place doth hold,
And the gross earth sinks down into the deep.
The flowery year
Breathes odours in the spring,
The scorching summer corn doth bear
The autumn fruit from laden trees doth bring.
The falling rain
Doth winter's moisture give.
These rules thus nourish and maintain
All creatures which we see on earth to live.
And when they die,
These bring them to their end,
While their Creator sits on high,
Whose hand the reins of the whole world doth bend.
He as their king
Rules them with lordly might.
From Him they rise, flourish, and spring,
He as their law and judge decides their right.
Those things whose course
Most swiftly glides away
His might doth often backward force,
And suddenly their wandering motion stay.
Unless his strength
Their violence should bound,
And them which else would run at length,
Should bring within the compass of a round,
That firm decree
Which now doth all adorn
Would soon destroyed and broken be,
Things being far from their beginning borne.
This powerful love
Is common unto all.
Which for desire of good do move
Back to the springs from whence they first did fall.
No worldly thing
Can a continuance have
Unless love back again it bring
Unto the cause which first the essence gave.

[Une traduction en français de Consolation de la Philosophie.]

Boèce fut, jusqu'à la fin, un ami de Théodoric. Son père était consul, il fut consul, et ses deux fils le furent aussi. Son beau-père Symmachus (probablement le petit-fils de celui qui eut une controverse avec Ambroise sur la statue de la Victoire) était un homme important à la cour du roi Ostrogoth. Théodoric employa Boèce pour réformer la monnaie [à l'époque cela voulait dire "la frappe monétaire"] et pour impressionner des rois barbares moins sophistiqués avec des objets comme des cadrans solaires et des clepsydres. Il est possible que sa liberté vis-à-vis des superstitions ne fût pas si exceptionnelle que cela dans les familles romaines aristocratiques, alors qu'elle l'était ailleurs ; mais la façon dont il combinait un grand savoir et un zèle pour la chose publique était unique à cette époque. Durant les deux siècles précédant Boèce et les dix siècles qui suivirent, je ne peux penser à aucun autre Européen instruit aussi libre de toute superstition et de tout fanatisme. Et ses mérites ne sont pas seulement en négatifs (absence de défauts) ; sa conception des choses est inspirante, désintéressée et sublime. Il eut été remarquable à n'importe quelle époque ; à l'époque où il vécut, il est tout simplement stupéfiant.

La réputation médiévale de Boèce est en partie due au fait qu'il était regardé comme un martyr de la persécution arienne [par les ariens, dont était Théodoric] -- une vue qui démarra deux ou trois cents ans après sa mort. A Pavie, il était considéré comme un saint, mais en fait ne fut jamais canonisé. Bien que Cyril ait été fait un saint, Boèce ne le fut pas.

Justinien (482, 527, 565)

Deux ans après l'exécution de Boèce, Théodoric mourut. L'année suivante, Justinien devint empereur [de l'Empire d'Orient, mais il réunifia pendant quelques temps l'Empire d'Orient et l'ancien Empire d'Occident, et transféra sa capitale à Ravenne *]. Il régna jusqu'en 565, et pendant ce long règne il fit beaucoup de mal et un peu de bien. Il est bien sûr principalement célèbre pour son Code justinien. Mais je ne vais pas m'aventurer sur ce sujet, qui est pour les juristes. C'était un homme d'une profonde piété, qu'il signala, deux ans après son accession au trône, en fermant les écoles de philosophie d'Athènes., où régnait le paganisme. Les philosophes privés de leurs possessions s'enfuirent en Perse, où le roi les accueillit avec bienveillance. Mais ils furent choqués -- davantage qu'il n'est convenable pour des philosophes -- par les pratiques perses de la polygamie et de l'inceste, si bien qu'ils rentrèrent chez eux, et s'estompèrent dans l'obscurité de l'histoire. Trois ans après cet exploit [qui manifestement peine Russell], en 532, Justinien s'embarqua dans un autre projet, plus digne d'admiration -- la construction de Sainte Sophie. Je n'ai jamais vue Sainte Sophie, mais j'ai vu les belles mosaïques contemporaines à Ravenne, y compris les portraits de Justinien et de son impératrice Théodora. Tous deux étaient très pieux, bien que Théodora eût été une femme de petite vertu qu'il avait ramassé dans un cirque. Ce qui est pire, elle montrait des penchants pour le monophysisme.

[* j'ai des vagues souvenirs de mes cours d'histoire quand j'avais 13 ou 14 ans, dont j'étais d'ailleurs détourné par mon éducation strictement scientifique scolaire, mais de toute façon l'enseignement de l'histoire en France était totalement franco-centré, tout était expliqué avec l'idée sous-jacente que la région la plus importante du monde était la France, tout était "vu de la France".

C'est ce que j'appelle "l'histoire lanterne magique", qui a été démarrée par Michelet, et récupérée par les auteurs grand public comme Petitfils, Reynaert, Deutsch, Julaud, et qqs autres.

Justinien était pratiquement un souverain périphérique dans l'orbite des Mérovingiens... Les Ostrogoths, les Lombards, Benoît de Nursie ou Grégoire-le-Grand était des faits historiques secondaires.

Le drame de l'âge c'est qu'on se rappelle mieux les conneries qu'on vous a apprises quand vous étiez jeune que les explications claires de R. apprises beaucoup plus tard.

On apprend en construisant des "cartes mentales", ça peut être les siècles et quelques personnages et faits importants, mais celles de l'enfance, même délirantes, gardent une beaucoup plus grande force que celles construites plus tard. Mes cartes mentales du VIe siècle sont articulées autour de Clovis, un souverain européen mineur, au lieu de l'être autour de Théodoric ou Justinien. Longtemps j'ai perçu Charlemagne, qui vient plus tard, comme une sorte de français qui aurait réussi à conquérir l'Europe comme Napoléon. J'étais peut-être un enfant naïf et peu instruit, mais c'était le sens de l'enseignement qu'on recevait.

C'est pour cela qu'il faut mettre de bonnes encyclopédies illustrées entre les mains des enfants.]

Mais en voilà suffisamment sur le côté scandaleux. L'empereur lui-même, je suis heureux de le dire, était d'une orthodoxie impeccable, sauf sur la question des "Trois chapitres". C'était une controverse vexante. Le concile de Chalcédoine avait déclaré orthodoxes trois pères soupçonnés de nestorianisme ; Théodora, avec beaucoup d'autres, acceptait tous les décrets du concile sauf celui-là. L'Eglise d'Occident se rangeait du côté de tout ce qui était décidé par le Concile, et l'impératrice fut conduite à persécuter le pape. Justinien l'adorait, et après sa mort en 548, elle devint quelque chose comme feu le prince consort [Albert] pour la reine Victoria. Si bien qu'à la fin il trébucha dans l'hérésie. Un historien contemporain (Evagrius) écrit : "Having since the end of his life received the wages of his misdeeds, he has gone to seek the justice which was his due before the judgment-seat of hell."

Justinien aspira à reconquérir autant qu'il put de l'ancien Empire de l'Ouest. En 535 il envahit l'Italie, et au début remporta de rapides succès contre les Goths. La population catholique lui fit bon accueil, et il en vint à représenter Rome contre les Barbares. Mais les Goths se ressaisirent, et la guerre dura 18 ans, durant lesquels Rome, et l'Italie en général, souffrit bien plus que lors de l'invasion barbare.

Rome fut capturée cinq fois, trois fois par les Byzantins, et deux fois par les Goths (voir par exemple https://fr.wikipedia.org/wiki/Si%C3%A8ge_de_Rome_(545-546), et redevint une petite ville. Le même scénario se déroula en Afrique, que Justinien reconquit aussi plus ou moins. Tout d'abord ses troupes furent bien accueillies ; puis on découvrit que l'administration byzantine était corrompue et les taxes byzantines ruineuses. A la fin, beaucoup de gens souhaitaient que les Goths et les Vandales reviennent. [On peut mieux comprendre, même si on ne l'approuve pas, l'attitude de beaucoup de Français vis-à-vis de la IIIe république "pourrie" et des Allemands en 1940.] L'Eglise, cependant, jusqu'aux dernières années de Justinien, fut inébranlable aux côtés de l'empereur [car il était chrétien et non arien, ni nestorien, ni monophysiste] à cause de son orthodoxie. Il ne chercha pas à reconquérir la Gaule, en partie à cause de la distance, mais aussi en partie parce que les Franks étaient des chrétiens orthodoxes [i.e. ni ariens, ni nestoriens, ni monophysistes]

Lombards

En 568, trois ans après la mort de Justinien, l'Italie fut à nouveau envahie par une nouvelle et farouche tribu germanique, les Lombards. Les guerres entre eux et les Byzantins continuèrent de façon intermittente pendant deux cents ans, jusqu'à l'époque de Charlemagne (c. 742 - 814, c'est-à-dire à cheval entre le 8e et le 9e siècle). Les Byzantins contrôlèrent une partie de plus en plus petite de l'Italie ; dans le Sud, ils devaient faire face aux Sarrasins. Rome était nominalement sous la domination des Byzantins, et les papes traitaient les empereurs d'Orient avec déférence [nous verrons bientôt Grégoire-le-Grand]. Mais dans la plus grande partie de l'Italie, les empereurs qui accédèrent au trône de Constantinople après l'arrivée des Lombards avaient très peu d'autorité sur eux ou même pas du tout. C'est cette période qui détruisit la civilisation italienne [qui ne fut réunifiée que dans la deuxième moitié du XIXe siècle, et encore aujourd'hui le Nord est lombard, tandis que le Sud est maure].

Ce sont des réfugiés fuyant les Lombards qui fondèrent Venise, et non, comme le prétend la tradition, des réfugiés fuyant Attila.