HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE OCCIDENTALE, par Bertrand Russell, © 1945

II.1.6 : SAINT BENOIT ET GREGOIRE LE GRAND

Dans le déclin général de la civilisation qui résulta des guerres incessantes au VIe siècle et dans les siècles suivants, c'est avant tout l'Eglise qui préserva le peu qui survécut de la culture de l'ancienne Rome. L'Eglise remplit cette tâche de manière très imparfaite, à cause du fanatisme et de la superstition qui prévalaient même chez les plus grands ecclésiastiques de ce temps-là, et parce que l'éducation laïque était considérée comme maléfique.

[C'était encore pour une bonne part l'attitude dans les familles chrétiennes du milieu du XXe siècle, qui abonnaient leurs enfants à des magazines confessionnels comme Fripounet et Marisette -- la grande nouvelle en 62 n'était pas la crise de Cuba mais la possible béatification du Père Brottier --, mais ne leur mettaient pas entre les mains de solides encyclopédies de culture générale laïque comme Tout l'Univers.]

Néanmoins, les institutions ecclésiastiques créèrent un cadre solide, au sein duquel, plus tard [à partir des Xe XIe siècles, mettons], un renouveau du savoir et des arts civilisés devint possible.

Mouvement monastique, influence croissante de la papauté, prosélytisme

Dans la période qui nous occupe [VIe et VIIe siècles], trois activités de l'Eglise vont retenir notre attention :

1) le mouvement monastique,

2) l'influence du pape, particulièrement sous Grégoire-le-Grand,

3) la conversion des païens barbares par des missions.

Je vais parler de chacune d'entre elles l'une après l'autre.

Le mouvement monastique

Le mouvement monastique commença simultanément en Egypte et en Syrie vers le début du IVe siècle (années 301 et après). Il avait deux formes, celle d'ermites solitaires, et celle de monastères. Saint Antoine, le premier des ermites, était né en Egypte vers 250, et se retira du monde vers 270. Pendant quinze ans, il vécut seul dans une hutte près de sa maison ; ensuite, pendant vingt ans, dans une solitude éloignée de tout, dans le désert. Mais sa célébrité se répandit, et des foules étaient avides d'entendre ses prêches. C'est pourquoi, vers 305, il sortit de sa solitude pour enseigner, et pour promouvoir la vie d'ermite. Il pratiquait les mortifications extrêmes, réduisant son alimentation, ce qu'il buvait, et son sommeil au minimum nécessaire pour rester en vie. Le diable l'assaillait constamment avec des visions de désir charnel, mais il résista avec vigueur à la diligence maligne de Satan. A la fin de sa vie, la Thébaïde (le désert près de Thèbes en Egypte) était remplie d'ermites qui avaient été inspirés par son exemple et ses préceptes.


La tentation de Saint Antoine, par Salvador Dali

Quelques années plus tard -- vers 315 ou 320 -- un autre Egyptien, Pacôme, fonda le premier monastère. Là les moines menaient une vie communautaire, sans propriété privée, avec les repas en commun ainsi que l'observation des rites religieux. C'est dans cette forme, plus que dans celle de Saint Antoine, que le monachisme (prononcer monakisme) conquit le monde chrétien.. Dans les monastères dérivant de Pacôme, les moines travaillaient beaucoup, principalement à des tâches agricoles, au lieu de passer leur temps à résister aux tentations de la chair.

Vers la même époque, le monachisme apparut en Syrie et en Mésopotamie. Là l'ascétisme fut poussé encore plus loin qu'en Egypte. Saint Siméon le Stylite, et d'autres "ermites de colonne" étaient des Syriens. C'est venant du Proche Orient que le monachisme atteignit les régions hellénophones, principalement sous l'impulsion de Saint Basile (vers 360). Ses monastères étaient moins ascétiques cependant ; ils comportaient des orphelinats et des écoles de garçons, pas seulement pour ceux qui deviendraient moines.

Relations entre le monachisme et la hiérarchie catholique

Au départ, le monachisme était un mouvement spontané, tout à fait en dehors de l'organisation de l'Eglise. C'est saint Athanase qui réconcilia les ecclésiastiques avec lui. En partie comme résultat de son influence, cela devint la règle que les moines dussent être des prêtres. C'est lui aussi, alors qu'il était à Rome en 339, qui fit venir le mouvement en Occident. Saint Jérôme fit beaucoup pour le promouvoir, et saint Augustin le fit venir en Afrique du Nord. Saint Martin de Tours (316-397), inaugura les premiers monastères en Gaule, et saint Patrick en Irlande. Le monastère d'Iona fut fondé par saint Columba en 566. Dans les premiers temps, avant que les moines ne s'intègrent dans la structure ecclésiastique, ils avaient été une source de désordre.

[L'absence de hiérarchie ecclésiastique officielle caractérise encore aujourd'hui l'Islam, où n'importe qui peut se déclarer imam ou ouléma. En France cela pose des problèmes sociaux dans les rapports entre la religion musulmane et les pouvoirs publics laïcs.]

Pour commencer, il n'y avait aucun moyen de faire la différence entre un authentique ascète et les hommes qui étant très pauvres et frugaux, trouvaient les établissements monastiques relativement luxueux. Ensuite il y avait des difficultés créées par les moines qui apportaient leur soutien turbulent à leur évêque favori, entraînant des synodes (et presque des conciles) vers l'hérésie. Au synode (pas au concile) d'Ephèse, qui se décida pour les Monophysites [un seul Dieu d'une seule nature dans Dieu le père et Dieu le fils], les moines faisaient régner la terreur. Si les papes n'avaient pas résisté, la victoire des monophysites aurait pu être permanente. Plus tard [après que le mouvement monachiste eût intégré la structure de l'Eglise] de tels désordres disparurent.

Il semble qu'il y ait eu des nonnes avant qu'il ait eu des moines -- dès le milieu du troisième siècle. Certaines s'enfermaient dans des tombes.

La propreté était vue avec horreur. Les poux étaient appelés "les perles de Dieu", et étaient la marque de la sainteté. Les saints, hommes comme femmes, se vantaient que l'eau ne touchait jamais leurs pieds sauf quand ils traversaient des rivières. Dans les siècles ultérieurs, les moines remplirent beaucoup de fonctions utiles : c'était des agriculteurs avec un savoir-faire, et certains maintinrent ou relancèrent l'instruction. Mais au début, particulièrement en ce qui concerne le mouvement érémitique, rien de cela n'existait. La plupart des moines ne travaillaient pas, ne lisaient jamais, sauf ce que dictait la religion, et concevaient la vertu essentiellement négativement, comme l'abstention par rapport au péché, particulier les péchés de la chair. Saint Jérôme il est vrai emmena sa bibliothèque avec lui dans le désert, mais il en vint à penser que c'était un péché. [Paragraphe aux thèmes curieusement désorganisés, inhabituel de la part de R., sauf s'il a juste recopié les notes de son assistante.]

Saint Benoît


Abbaye du Mont Cassin

Dans le monachisme occidental, le nom le plus important est celui de saint Benoît, le fondateur de l'ordre des bénédictins. Il était né vers 480 à Spolète, dans une famille noble d'Ombrie ; à l'âge de 20 ans, il fuit le luxe et les plaisirs de Rome pour la solitude d'une caverne, où il vécut pendant trois ans. Après cette période, sa vie fut moins solitaire, et vers l'an 520 il fonda le fameux monastère du Mont Cassin, pour lequel il établit la "règle bénédictine" (où règle de saint Benoît). Elle était adaptée au climat de l'ouest de l'Europe, et exigeait moins d'austérité que de la part des moines égyptiens ou syriens. Il y avait eu une compétition peu édifiante dans l'extravagance ascétique, ceux pratiquant l'ascétisme le plus extrême étant considérés comme les plus saints. Saint Benoît mit un terme à cela, décrétant que l'austérité au-delà de la règle ne pouvait être pratiquée qu'avec la permission de l'abbé. L'abbé avait un grand pouvoir ; il était élu à vie, et avait (dans les limites de la règle et de l'orthodoxie) un contrôle presque despotique sur ses moines, qui n'avaient plus le droit, comme auparavant, de quitter leur monastère pour un autre quand ils en avaient envie. Plus tard, les Bénédictins furent remarquables pur leur savoir, mais au départ toutes leurs lectures étaient liées à la dévotion.

[Il est fascinant de voir l'ordre arriver dans le mouvement monastique, comme il est arrivé dans l'Eglise elle-même presqu'à la même époque, diocèses, évêques, fonctionnement des églises. Puis les rapports entre l'Eglise et les pouvoirs temporels vont aussi s'organiser, avec, pendant près de mille ans, une compétition pour le pouvoir suprême, qui culminera en faveur du pape quand Hildebrand forcera le futur empereur à venir à Canossa, mais déclinera ensuite avec Philippe le Bel, la Renaissance, la Réforme, Henry VIII, etc.. L'Eglise eut encore des soubresauts de vigueur avec la Contre-Réforme, les Jésuites, la puissance de l'Espagne et des Habsbourg, le parti catholique en France du XVIIe à la fin du XIXe siècle, et encore le pouvoir crépusculaire du pape François dans les années 2010.

L'Eglise est avant tout un facteur sociologique parmi d'autres. Mais la religion est peut-être le premier de tous, dans toute société, car il structure les croyances irrationnelles pour le bon fonctionnement de la société. Voilà pourquoi un grand sociologue américain du XXe siècle, Peter L. Berger, était d'abord un sociologue des religions.]

Les organisations ont une dynamique et une vie qui leur sont propres, indépendantes des intentions de leurs fondateurs. L'exemple le plus frappant est l'Eglise catholique elle-même, qui stupéfierait Jésus [si c'est un personnage historique bien défini] et même Paul. L'ordre bénédictin est un autre exemple à plus petite échelle. Les moines font voeu de pauvreté, d'obéissance et de chasteté. A ce sujet, Gibbon remarque : "J'ai entendu ou lu quelque part la franche confession d'un abbé bénédictin : 'Mon voeu de pauvreté m'a apporté une centaine de milliers de couronnes par an ; mon voeu d'obéissance m'a élevé au rang de prince.' J'ai oublié les conséquences de son voeu de chasteté." L'éloignement de l'ordre des intentions de son fondateur furent, cependant, loin d'être toutes regrettables. Cela est vrai en particulier de l'instruction. La bibliothèque du Mont Cassin était célèbre, et à divers égards le monde est redevable aux goûts pour le savoir et l'étude des Bénédictins des siècles ultérieurs.

Saint Benoît et Grégoire le Grand

Saint Benoît vécut au Mont Cassin de la fondation du monastère jusqu'à la mort du saint en 543. Le monastère fut mis à sac par les Lombards peu avant que Grégoire le Grand, lui-même un bénédictin, ne devînt pape.

[Sans quelques dates claires, la phrase précédente n'apporte pas d'éclairage.

-- Benoit de Nursie : c. 480 - c. 547

-- fondation du Mont Cassin : c. 520

-- mise à sac par les Lombards : 589

-- Grégoire le grand : 540 - 604

-- devint pape en 590 ]

Les moines fuirent à Rome ; mais quand la furie des Lombards retomba, ils retournèrent au Mont Cassin.

A partir des dialogues du pape Grégoire le Grand, écrits en 593, nous en apprenons beaucoup sur Saint Benoît. Il fut "élevé à Rome où il étudia les humanités. Mais comme il vit que beaucoup de gens, à cause de ces études, tombaient dans une vie dissolue et tournée vers le plaisir, il fit marche arrière et retira le pied qu'il avait pour ainsi dire mis dans le monde, de crainte que, ... marre de cet anglais ampoulé qui est sans doute la traduction de Grégoire, je continue sans traduire : lest, entering too far in acquaintance therewith, he likewise might have fallen into that dangerous and godless gulf: wherefore, giving over his book, and forsaking his father's house and wealth, with a resolute mind only to serve God, he sought for some place, where he might attain to the desire of his holy purpose: and in this sort he departed, instructed with learned ignorance, and furnished with unlearned wisdom."

[En résumé : Grégoire commença l'étude des humanités à Rome, mais il vit que ses condisciples sombraient dans une vie dissolue. Alors il changea sa vie, quitta les études, et décida de se consacrer à Dieu. Il chercha un endroit convenable pour sa nouvelle vie, instruit avec de l'ignorance apprise, et de la sagesse innée.]

Il acquit immédiatement le pouvoir de faire des miracles. Le premier fut de réparer au moyen de prières un tamis endommagé. Les citadins suspendirent le tamis à la porte de l'église, et celui-ci continua à fonctionner "de nombreuses années, même après le sac par les Lombards." Abandonnant le tamis, Benoît alla vivre dans une caverne, incognito de tous sauf d'un ami, qui lui apportait secrètement de la nourriture descendue à l'aide d'une corde, à laquelle était attachée une cloche pour que le saint sache que son dîner était arrivé. Mais Satan jeta une pierre sur la corde, la cassant ainsi que la cloche. Néanmoins, l'ennemi de l'humanité échoua dans son projet de troubler la livraison de nourriture au saint.

[Benoît avait été le patron de Grégoire, qui écrit cette hagiographie aussi naïve que délirante sur lui.]

Quand Benoît fut resté aussi longtemps dans la caverne que les desseins de Dieu l'exigeaient, notre Seigneur apparut un dimanche de Pâques à un certain prêtre, lui révéla la cache de l'ermite, et l'engagea à partager son repas de Pâques avec le saint. Vers la même époque un berger le découvrit aussi. "At the first, when they espied him through the bushes, and saw his apparel made of skins, they verily thought that it had been some beast: but after they were acquainted with the servant of God, many of them were by his means converted from their beastly life to grace, piety, and devotion."

Comme les autres ermites, Benoît souffrait des tentations de la chair. "A certain woman there was which some time he had seen, the memory of which the wicked spirit put into his mind, and by the memory of her did so mightily inflame with concupiscence the soul of God's servant, which did so increase that, almost overcome with pleasure, he was of mind to have forsaken the wilderness. But suddenly, assisted with God's grace, he came to himself; and seeing many thick briers and nettle bushes to grow hard by, off he cast his apparel, and threw himself into the midst of them, and there wallowed so long that, when he rose up, all his flesh was pitifully torn: and so by the wounds of his body, he cured the wounds of his soul."

[Résumé : Benoît était tourmenté par le désir sexuel. Il se souvenait d'une femme, ce qui excitait ses sens. Alors Dieu aida Benoît. Celui-ci se dévêtit et se jeta dans des buissons très piquants et ainsi redevint pur grâce à l'aide de Dieu...

J'ai eu droit à ce genre d'histoire édifiante, comme étant la vérité et un guide pour la conduite, toute ma jeunesse.]

Sa célébrité se répandit à l'extérieur. Les moines d'un certain monastère, dont l'abbé venait de mourir, le prièrent de prendre sa succession. Il le fit, et insista sur l'observation stricte des règles de la vertu, si bien que les moines, dans une crise de rage, décidèrent de se débarrasser de lui avec un verre de vin empoisonné. Cependant, Benoît fit le signe de croix sur le verre, et celui-ci se brisa en morceaux. Alors Benoît retourna vivre dans la nature sauvage.

[R. met beaucoup de citation de Grégoire décrivant Benoît. Ça donne une idée des délires de l'époque et de ces deux personnages éminents. Mais ça rompt aussi le style très clair de R. et ça fait remplissage.]

Le miracle du tamis ne fut pas le seul miracle utile pratiquement accompli par Saint Benoît. Un jour, un Goth vertueux était en train d'utiliser un instrument de jardinage pour dégager des bruyères, quand la tête de l'outil se sépara du manche et tomba dans une étendue d'eau profonde. Le saint, en étant informé, maintint le manche dans l'eau, ce après quoi le fer de l'outil remonta et se replaça sur le manche.

[Bon je traduis R. pas les délires de Grégoire décrivant la vie de Benoît remplie sans vergogne d'inventions pour la manipulation des naïfs.]

A neighbouring priest, envious of the holy man's reputation, sent him a poisoned loaf. But Benedict miraculously knew it was poisoned. He had the habit of giving bread to a certain crow, and when the crow came on the day in question, the Saint said to it: "In the name of Jesus Christ our Lord, take up that loaf, and leave it in some such place where no man may find it." The crow obeyed, and on its return was given its usual dinner. The wicked priest, seeing he could not kill Benedict's body, decided to kill his soul, and sent seven naked young women into the monastery. The Saint feared lest some of the younger monks might be moved to sin, and therefore departed himself, that the priest might no longer have a motive for such acts. But the priest was killed by the ceiling of his rooms' falling on him. A monk pursued Benedict with the news, rejoicing, and bidding him return. Benedict mourned over the death of the sinner, and imposed a penance on the monk for rejoicing.

Quelques faits vrais concernant Benoît

Grégoire ne relate pas seulement des miracles, mais daigne aussi, de temps à autre, raconter des faits concernant la carrière de Saint Benoît. Après avoir fondé douze monastères, il arriva finalement au Mont Cassin, où se trouvait une "chapelle" à Apollon, encore utilisée par les campagnards du coin pour leur culte païen. "Encore à cette époque-là, la folle multitude des infidèles offrait les sacrifices les plus ignobles." Benoît détruisit l'autel, mit à la place une église, et convertit les païens du voisinage. Satan était ennuyé :

"The old enemy of mankind, not taking this in good part, did not now privily or in a dream, but in open sight present himself to the eyes of that holy father, and with great outcries complained that he had offered him violence. The noise which he made, the monks did hear, but himself they could not see: but, as the venerable father told them, he appeared visibly unto him most fell and cruel, and as though, with his fiery mouth and flaming eyes, he would have torn him in pieces: what the devil said unto him, all the monks did hear; for first he would call him by his name, and because the man of God vouchsafed him not any answer, then would he fall a reviling and railing at him: for when he cried out, calling him 'Blessed Bennet,' and yet found that he gave him no answer, straightways he would turn his tune and say: 'Cursed Bennet, and not blessed: what hast thou to do with me? and why dost thou thus persecute me?'"

Ici finit l'histoire ; on comprend de cette histoire que Satan désespéré abandonna.

Pourquoi Russell a fait de longues citations de Grégoire-le-Grand décrivant la vie de Saint Benoît

J'ai fait des citations assez longues de ces dialogues, car ils sont importants pour trois raisons :

1) Premièrement, ils sont la principale source de nos connaissances sur la vie de Saint Benoît, dont la Règle devint le modèle pour tous les monastères en Occident sauf ceux d'Irlande ou ceux fondés par des Irlandais.

2) Deuxièmement, ils donnent une image frappante de l'atmosphère mentale régnant parmi les gens les plus civilisés en Europe à la fin du VIe siècle.

3) Troisièmement, ils furent écrits par le pape Grégoire le Grand, quatrième et dernier des Docteurs de l'Eglise occidentale, et politiquement l'un des papes les plus éminents qui ait existé [et celui qui a construit la puissance et la prééminence de l'évêque de Rome, qui devint le chef de l'Eglise, entrainant un schisme avec l'Eglise d'Orient en 1054].

Nous devons maintenant nous tourner vers Grégoire.

Grégoire le Grand

Le Vénérable W. H. Hutton, Archidiacre de Northampton, dans la Cambridge Medieval History, II, Chap. VIII, déclare que Grégoire était le plus grand homme du sixième siècle ; les seuls rivaux possibles pour une telle éminence étant, dit-il, Justinien et Saint Benoît. Tous les trois, certainement, eurent une influence profonde sur les époques à venir : Justinien par son code de lois (pas par ses conquêtes qui furent éphémères) ; Benoît par son ordre monastique ; et Grégoire par l'accroissement de pouvoir papal qu'il apporta. Dans les dialogues que j'ai cités il apparaît puéril et crédule, mais en tant qu'un homme d'Etat il fut astucieux, magistral, et tout à fait conscient de ce qu'il pouvait accomplir dans le monde complexe et évolutif dans lequel il devait opérer. Le contraste est surprenant ; mais les hommes d'action les plus efficaces sont souvent intellectuellement de second ordre.

Grégoire le Grand, le premier pape de ce nom [et donc appelé aussi Grégoire 1er], était né à Rome, vers 540, dans une famille aristocratique. Il semble que son grand père ait été pape après son veuvage. Grégoire lui-même, quand il était jeune, avec un palais et une fortune immense. Il reçut ce qui est considéré comme une bonne éducation, bien qu'elle n'inclût pas le grec, qu'il n'apprit jamais, bien qu'il vécut six ans à Constantinople ! [Ce qui montre une claire et sévère limitation de ses facultés intellectuelles.]

En 573 il était préfet de la Cité de Rome. Mais la religion l'appela : il démissionna de son poste, donna sa fortune pour la fondation de monastères et pour faire la charité, et transforma son palais en maison pour moines, lui-même devenant bénédictin. Il se consacra à la méditation, et à des pratiques d'austérité qui firent un tort important à sa santé. Mais le pape Pélage II entendit parler de ses talents politiques, et l'envoya à Constantinople, ville à laquelle, depuis l'époque de Justinien, Rome était nominalement subordonnée. Grégoire vécut à Constantinople de 579 à 585, représentant les intérêts du pape à la cour de l'empereur, et la théologie papale dans les discussions avec les ecclésiastiques orientaux, qui étaient toujours plus prompts à l'hérésie que ceux occidentaux. Le patriarche de Constantinople, à cette époque-là, soutenait l'opinion erronée que lors de la résurrection les corps devenaient impalpables, mais Grégoire protégea l'empereur en l'empêchant de trébucher dans cet errement par rapport à la vraie foi. Il fut, cependant, incapable de le persuader d'entreprendre une campagne militaire contre les Lombards, ce qui était le principal objectif de sa mission diplomatique.

Grégoire devient pape

Les cinq années 585-590, Grégoire les passa comme chef de son monastère. Puis le pape mourut, et Grégoire lui succéda. Les temps étaient difficiles, mais leur confusion même offrait de grandes occasions d'action pour un homme d'Etat capable. Les Lombards étaient en train de ravager l'Italie ; l'Espagne et l'Afrique du Nord étaient dans un état d'anarchie dû à la faiblesse des Byzantins et la décadence des Wisigoths et les déprédations des Maures. En France le Nord et le Sud étaient en guerre l'un contre l'autre. La Grande Bretagne, qui avait été chrétienne du temps des Romains, était retournée au paganisme depuis l'invasion saxonne. Il y avait encore des restes d'arianisme, et l'hérésie des Trois Chapitres était tout sauf éteinte. Les temps turbulents atteignaient même les évêques, dont beaucoup menaient des vies loin d'être exemplaires. La simonie prospérait [vente d'indulgences de la part de Dieu dans les cieux, contre un paiement maintenant ici-bas], et resta un mal endémique jusqu'à la deuxième moitié du XIe siècle [sous Hildebrand qui y mit bon ordre].

Il s'arroge peu à peu l'autorité suprême en Occident, par ses lettres et son ouvrage "La règle pastorale"

Grégoire combattit toutes ces sources de troubles avec énergie et sagacité. Avant son pontificat, l'évêque de Rome, bien que reconnu comme le premier dans la hiérarchie, n'avait aucun droit juridique en dehors de son diocèse. Saint Ambroise, par exemple, qui était dans les meilleurs termes avec le pape de son époque, clairement ne se considéra jamais comme étant le moins de monde soumis à son autorité. Grégoire, en partie grâce à ses qualités personnelles et en partie grâce à l'anarchie régnante, fut capable d'affirmer avec succès une autorité qui fut admise par les ecclésiastiques dans tout l'Occident, et même, à un moindre degré, en Orient.

Les lettres de Grégoire

Il exerçait son autorité principalement par des lettres aux évêques et aux dirigeants séculiers dans toutes les parties du monde romain, mais aussi par d'autres moyens. Son livre "Règle pastorale", contenant des conseils aux évêques, eut une grande influence durant tout le haut Moyen Âge. Cela se voulait un guide pour les devoirs des évêques, et il fut accepté comme tel. Il l'écrivit tout d'abord pour l'évêque de Ravenne, et l'envoya aussi à l'évêque de Séville. Sous Charlemagne, il était donné aux évêques lors de leur consécration. Alfred le Grand le traduisit en anglo-saxon. En Orient, il circula en grec. Il donnait des conseils robustes, sinon surprenant, aux évêques, comme de ne pas oublier les affaires économiques. Il leur disait que les dirigeants séculiers ne doivent pas être critiqués, mais qu'il faillait qu'ils fussent constamment avertis du danger du feu de l'enfer s'ils ne suivaient pas les conseils de l'Eglise.

Les lettres de Grégoire sont extraordinairement intéressantes, pas seulement car elles révèlent son caractère, mais parce qu'elles dépeignent l'époque. Leurs ton, sauf envers l'empereur et les dames de la cour byzantine, est celui d'un maître d'école -- parfois donnant des ordres, souvent réprobateur, ne montrant jamais la moindre hésitation sur son droit à donner des ordres.

Prenons comme exemple ses lettres d'une année (599). La première lettre est à l'évêque de Cagliari en Sardaigne, qui, bien qu'âgé, se comportait mal. Elle dit, dans une partie : "It has been told me that on the Lord's day, before celebrating the solemnities of mass, thou wentest forth to plough up the crop of the bearer of these presents. . . . Also, after the solemnities of mass thou didst not fear to root up the landmarks of that possession. . . . Seeing that we still spare thy grey hairs, bethink thee at length, old man, and restrain thyself from such levity of behaviour, and perversity of deeds."

Il écrit en même temps aux autorités séculières de Sardaigne sur le même sujet. L'évêque en question ensuite doit être réprimandé car ... [ce n'est plus du Russell ensuite, mais sans doute des notes d'assistant à l'esprit confus ; l'usage des pronoms est à tort et à travers, les explications des faits sont obscures à cause de leur position dans la phrase, etc.] he makes a charge for conducting funerals; and then again because, with his sanction, a converted Jew placed the Cross and an image of the Virgin in a synagogue. Moreover, he and other Sardinian bishops have been known to travel without permission of their metropolitan; this must cease. Then follows a very severe letter to the proconsul of Dalmatia, saying, among other things: "We see not of what sort your satisfaction is either to God or men"; and again: "With regard to your seeking to be in favour with us, it is fitting that with your whole heart and soul, and with tears, as becomes you, you should satisfy your Redeemer for such things as these." Je ne sais pas de quel mal il s'agit.

Ensuite il y a une lettre à Callinicus, exarque d'Italie, le félicitant pour sa victoire sur les Slaves, et lui disant comment agir face aux hérétiques d'Istrie, qui s'étaient fourvoyés sur les Trois Chapitres. Il écrit aussi à ce sujet à l'évêque de Ravenne. Une fois, par exception, nous trouvons une lettre à l'évêque de Syracuse, dans laquelle Grégoire se défend au lieu de trouver des fautes chez les autres. La question en débat est d'importance : faut-il à un certain moment de la messe dire "Alléluia". L'usage suivi par Grégoire, dit-il, n'est pas adopté par soumission aux Byzantins, comme le suggère l'évêque de Syracuse, mais est dérivé de Saint Jean via le béni Jérôme. Ceux qui pensaient qu'il était indûment soumis à l'usage grec étaient donc dans l'erreur. (Une question similaire fut l'une des causes du schisme avec les Vieux Croyants en Russie.)

[Russell montre avec malice comme les disputes théologies ou sur des points de la liturgie sont en réalité une lutte de pouvoir tout à fait temporel. Nous voyons comment Grégoire s'est arrogé l'autorité dans l'Eglise d'Occident.]

Il y a un grand nombre de lettres aux souverains barbares, hommes et femmes. Brunehilde (c. 547-613), reine des Franks, voulait que le pallium fût conféré sur un certain évêque français, et Grégoire voulait bien accéder à sa requête ; malheureusement l'émissaire qu'elle avait envoyé était schismatique. A Agilulf, roi des Lombards, il écrit pour le congratuler d'avoir fait la paix. "Car, si par malheur la paix n'avait pas été faite, qu'aurait-il pu s'ensuivre, à part, avec le péché et le danger de part et d'autre, le versement du sang des misérables paysans dont le labeur bénéficie à chaque partie ?" En même temps il écrit à la femme d'Agilulf, la reine Theodelinda, l'enjoignant d'user de son influence sur son mari pour qu'il continue à faire le bien. .


Mort de Brunehilde

Il écrit à nouveau à Brunehilde pour trouver deux choses à critiquer dans son royaume : que des laïcs sont promus directement évêque sans période probatoire en tant que prêtre ordinaire ; et que les juifs ont le droit d'avoir des esclaves chrétiens. A Théodoric et Théodobert, rois des Franks, il écrit pour dire que, dû à la piété exemplaire des Franks, il aimerait n'émettre que des louanges, mais il ne peut se retenir de souligner la prévalence de la simonie dans leur royaume. Il écrit encore au sujet d'un tort qui a été fait à l'évêque de Turin. Une lettre à un souverain barbare est entièrement faite de compliments ; c'est à Richard, roi des Wisigoths, qui avait été un arien mais devint un catholique en 587. Pour cela le pape le récompense en lui envoyant "une petit clé provenant du corps sacré de l'apôtre béni Saint Pierre pour lui adresser sa bénédiction, faite avec le fer de ses chaînes, afin que ce qui a attaché son cou lors de son martyre puisse te détacher de tous les péchés". [Difficile de traduire un tel charabia que ce soit du latin en anglais, ou de l'anglais charabiesque des classicistes vers le français.] J'espère que le cadeau a plu à sa majesté.

L'évêque d'Antioche reçoit des instructions sur le synode hérétique d'Ephèse, et est informé que "it has come to our ears that in the Churches of the East no one attains to a sacred order except by giving of bribes"--a matter which the bishop is to rectify wherever it is in his power to do so. The bishop of Marseilles is reproached for breaking certain images which were being adored: it is true that adoration of images is wrong, but images nevertheless are useful and should be treated with respect. Two bishops of Gaul are reproached because a lady who had become a nun was afterwards forced to marry. "If this be so, . . . you shall have the office of hirelings, and not the merit of shepherds."

Nous venons de voir ci-dessus quelques une des lettres envoyées au cours d'une seule année. Il n'est pas surprenant qu'il ne trouvât de temps pour la contemplation, comme il s'en plaint dans une des lettres de cette années (CXXI).

Détestation du savoir séculier

Grégoire n'était pas un ami du savoir séculier. A Désidérius, évêque de Vienne en France, il écrit :

"It came to our ears, what we cannot mention without shame, that thy Fraternity is [i.e., thou art] in the habit of expounding grammar to certain persons. This thing we took so much amiss, and so strongly disapproved it, that we changed what had been said before into groaning and sadness, since the praises of Christ cannot find room in one mouth with the praises of Jupiter. . . . In proportion as it is execrable for such a thing to be related of a priest, it ought to be ascertained by strict and veracious evidence whether or not it be so."

[Grégoire reproche à Désidérius d'apprendre la grammaire à des élèves.]

Cette hostilité au savoir païen survécut dans l'Eglise pendant au moins quatre siècle, jusqu'à l'époque de Gerbert (Sylvestre II). C'est seulement à partir du 11e siècle que l'Eglise devint bienveillant vis à vis du savoir [ouais, faut l'dire vite, pas tous les savoirs...]

Déférence répugnante vis à vis des puissants

L'attitude de Grégoire vis à vis de l'empereur est beaucoup plus déférente que son attitude vis à vis des rois barbares. Ecrivant à un correspondant à Constantinople il dit : "What pleases the most pious emperor, whatever he commands to be done, is in his power. As he determines, so let him provide. Only let him not cause us to be mixed up in the deposition [of an orthodox bishop]. Still, what he does, if it is canonical, we will follow. But, if it is not canonical, we will bear it, so far as we can without sin of our own." Quand l'empereur Maurice fut destitué par une mutinerie, dont le chef était un obscur centurion nommé Phocas, ce parvenu accéda au trône, et fit massacrer les cinq fils de Maurice en la présence de leur père, après quoi il tua l'empereur âgé lui-même.

Phocas bien sûr fut couronné par le patriarche de Constantinople, qui n'avait pour alternative que d'être mis à mort. Ce qui est plus suprenant est que Grégoire, de la distance relativement où il se trouvait à Rome, écrivit une lettre répugnante d'adulation à l'usurpateur et sa femme. "There is this difference," he writes, "between the kings of the nations and the emperors of the republic, that the kings of the nations are lords of slaves, but the emperors of the republic lords of freemen. . . . May Almighty God in every thought and deed keep the heart of your Piety [i.e., you] in the hand of His grace; and whatsoever things should be done justly, whatsoever things with clemency, may the Holy Spirit who dwells in your breast direct." And to the wife of Phocas, the Empress Leontia, he writes: "What tongue may suffice to speak, what mind to think, what great thanks we owe to Almighty God for the serenity of your empire, in that such hard burdens of long duration have been removed from our necks, and the gentle yoke of imperial supremacy has returned."

On pourrait supposer que Maurice avait été un monstre ; en fait, c'était un homme âgé et bon. Les Apologistes excusent Grégoire en plaidant qu'il ne connaissait pas les atrocités qui avaient été commises par Phocas ; mais il connaissait certainement le comportement habituel des usurpateurs byzantins, et il n'attendit pas pour savoir si Phocas était une exception.

Conversions des païens

La conversion des païens était une part importante de l'influence croissante de l'Eglise. Les Goths avaient été convertis avant la fin du 4e siècle (i.e. les années 390) par Ulfila -- malheureusement vers l'arianisme, qui était aussi la foi des Vandales. Après la mort de Théodoric, cependant, les Goths devinrent peu à peu des catholiques : le roi des Wisigoths, comme nous l'avons vu, adopta la foi orthodoxe au temps de Grégoire. Les Franks étaient catholiques depuis l'époque de Clovis. Les Irlandais furent convertis avant la chute de l'Empire de Occident par Saint Patrick, un gentilhomme du Somersetshire (c'est en tout cas ce que dit Bury dans sa biographie du saint) qui vécut parmi eux de 432 à sa mort en 461.

Les Irlandais à leur tour firent beaucoup pour évangéliser l'Ecosse et le nord de l'Angleterre. Durant ce travail le plus grand missionnaire fut Saint Columba ; un autre fut Saint Columban, qui écrivit de longues lettres à Grégoire sur la date de Pâques et d'autres questions importantes.

La conversion de l'Angleterre, à part la Northumbria, fut l'objet de soin particulier de Grégoire. Chacun sait comment, avant qu'il devienne pape, il vit deux enfants blonds aux yeux bleus dans le marché des esclaves à Rome, et quand on lui dit que c'étaient des Angles, répondit : "Pas des Anges." Quand il devint pape, il envoya Saint Augustin [pas celui d'Hippone] dans le Kent pour les convertir. Il y a de nombreuses lettres dans sa correspondance adressées à Saint Augustin, à Edilbert, roi des Angles, et à d'autres, sur la mission. Grégoire décréta que les temples païens en Angleterre ne devaient pas être détruits, mais que les idoles devaient être détruites et les temples consacrés en églises. Saint Augustin pose de nombreuses questions au pape, comme par exemple est-ce que les cousins peuvent se marier, est-ce que les épouses qui ont fait l'amour la veille peuvent venir à l'église (oui, si elles se sont lavées, dit Grégoire), et ainsi de suite. La mission, comme nous savons, a prospéré et et c'est pourquoi encore aujourd'hui nous sommes tous, en Angleterre, chrétiens.

La période que nous venons d'étudier est particulière en ce que, bien que ses grands hommes fussent inférieurs à ceux de beaucoup d'autres époques, leur influences sur les âges à venir fut plus grande. Le code romain, le monachisme, et la papauté doivent leur longue et profonde influence dans une large mesure à Justinien, Benoît et Grégoire. Les hommes du VIe siècle, bien que moins civilisés que leurs prédécesseurs, le furent cependant bien davantage que ceux des quatre siècles suivants. Et ils réussirent à mettre en place des institutions qui à la fin domptèrent les barbares.

Il est à noter que, des trois hommes ci-dessus, deux étaient des aristocrates nés à Rome, et le troisième était un empereur romain. Grégoire est dans un sens tout à fait réel le dernier des Romains. Son ton est celui d'un chef qui commande ; et tout en étant justifié par son office, il a sa base instinctive dans l'orgueil aristocratique romain. Après lui, pour longtemps, la ville de Rome cessa de produire des grands hommes. Mais dans sa chute elle parvint à soumettre l'âme de ses conquérants : la révérence qu'ils éprouvaient pour le Trône de Saint Pierre était le résultat de la révérence qu'ils éprouvaient pour le trône des césars.

A l'est, le cours de l'histoire fut différent. Mahomet est né quand Grégoire avait environ trente ans.