HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE OCCIDENTALE, par Bertrand Russell, © 1945

II.2.4 : PHILOSOPHIE ET CULTURE MAHOMETANES

Les campagnes militaires menées par les Arabes contre l'Empire d'Orient, en Afrique et en Espagne furent différentes de celles menées par les Barbares en Occident à deux égards : premièrement l'Empire d'Orient survécut jusqu'à 1453, près de mille ans de plus que son pendant occidental ; deuxièmement les principales attaques sur l'Empire d'Orient furent le fait des Mahométans, qui ne devinrent pas chrétiens après leur conquête, mais développèrent une importante civilisation qui leur est propre.

L'Hégire (nom donné à la fuite de Mahomet de la Mecque vers Médine), avec laquelle les Mahométans font commencer leur calendrier et leur ère, eut lieu en 622 ; Mahomet mourut dix ans plus tard. Immédiatement après sa mort commença la conquête arabe, et elle avança avec une rapidité extraordinaire. A l'est, la Syrie fut envahie en 634 et complètement soumise en deux ans. En 637 la Perse fut envahie ; en 650 sa conquête était achevée. L'Inde fut envahie en 664 ; Constantinople fut assiégée en 669 (et à nouveau en 716-717). Le mouvement vers l'ouest ne fut pas aussi rapide. L'Egypte fut conquise en 642, Carthage pas avant 697. L'Espagne, à l'exception d'un coin au nord-ouest, fut acquise en 711-712. L'expansion vers l'ouest (sauf la Sicile et le Sud de l'Italie) fut stoppée par la défaite des Mahométans à la bataille de Poitiers en 732 (bataille de Tours/Poitiers gagnée par Charles Martel, grand père de Charlemagne), juste cent ans après la mort du Prophète. (Les Turcs ottomans qui finalement conquirent Constantinople appartiennent à une période postérieure à celle que nous étudions à présent.)

Diverses circonstances facilitèrent cette expansion. La Perse et l'empire d'Orient étaient épuisés par leurs longues guerres. Les Syriens, qui étaient majoritairement nestoriens, étaient persécutés par les catholiques, tandis que les Mahométans toléraient toutes les sectes de chrétiens ne demandant que le versement d'un tribu. De même l'Egypte était en majorité monophysite, et pour les mêmes raisons la population accueillit favorablement les envahisseurs. En Afrique, les Arabes s'allièrent aux Berbères, que les Romains n'avaient jamais totalement soumis. Les Arabes et les Berbères envahirent ensemble l'Espagne, où ils furent aidés par les juifs, que les Wisigoths avaient sévèrement persécutés.

La religion du Prophète était un monothéisme simple, sans les complications d'une théologie élaborée sur la Sainte Trinité et l'Incarnation. Le prophète ne prétendait à aucun caractère divin pour lui-même, et ses partisans ne le prétendirent pas davantage en ce qui le concerne. Il rétablit l'interdiction juive des images gravées, et interdit la consommation de vin. C'était le devoir du croyant de conquérir autant de terres que possible pour l'Islam, mais il ne devait pas y avoir de persécution des chrétiens, juifs, ou zoroastriens -- les "gens du livre" comme les appelle le Coran, c'est-à-dire ceux qui se conforment à l'enseignement des Ecritures d'une religion.

Origines de la conquête arabe du VIIe siècle, similitudes et différences avec la conquête des barbares nordiques du Ve siècle

L'Arabie était principalement un désert, et devenait de moins en moins capable de nourrir sa population. Les premières conquêtes arabes commencèrent comme de simples raids pour piller, et ne se transformèrent en occupation permanente qu'après que la faiblesse des ennemis ne fut observée. Soudainement, en l'espace d'une vingtaine d'années, des hommes habitués à la difficulté d'une vie exigeante aux marges du désert se retrouvèrent les maîtres de certaines des régions les plus riches du monde, et en mesure de jouir de tous les luxes et d'acquérir tous les raffinements d'une civilisation ancienne. Ils résistèrent aux tentations de cette transformation [i.e. le naufrage dans la décadence] mieux que la plupart des barbares nordiques ne l'avaient fait. Comme ils avaient conquis leur empire sans combats très sévères, il y avait eu peu de destruction, et l'administration civile fut conservée presque sans aucun changement.

[Noter que parfois les destructions sont facteur de renouveau plus efficace que les conquêtes sans destruction, mais il semble que la conquête arabe soit l'exception qui confirme la règle.]

En Perse comme dans l'Empire byzantin, le gouvernement civil avait été hautement organisé. Les Arabes membres de tribus, dans un premier temps, ne comprirent rien à leurs complications, et par la force des choses acceptèrent les services des hommes ayant des formations avancées qu'ils trouvèrent dans les administrations.

[Il y a donc des parallèles et des différences entre la conquête de l'Europe de l'Ouest romanisé par les Barbares nordiques, et la conquête du Moyen-Orient, de la Perse, de Byzance, mais aussi de l'Afrique du Nord et de l'Espagne, par les Arabes.]

Ces fonctionnaires, pour la plupart ne firent aucune difficulté, pour servir sous leurs nouveaux maîtres. En effet, le changement rendit leur travail plus facile, puisque les impôts furent considérablement allégés. Les populations, en outre, afin d'échapper au versement d'un tribu, dans une forte majorité abandonnèrent le christianisme pour l'islam.

Califat, Omeyyades puis Abbassides

L'empire arabe était une monarchie absolue, avec à sa tête un calife, qui était le successeur du Prophète, et avait hérité d'une bonne partie de sa sainteté. Le califat était formellement électif, mais il devint vite héréditaire. La première dynastie, celle des Omeyyades, qui dura jusqu'à 750, fut fondée par des hommes dont le ralliement à Mahomet était purement politique, et elle resta toujours opposée aux plus fanatiques parmi les croyants. Les Arabes, bien qu'ils eurent conquis la plus grande part du monde [connu à cette époque] au nom d'une nouvelle religion, n'étaient pas une race très religieuse ; les motivations de leurs conquêtes étaient davantage le pillage et l'accaparement de richesses que la religion. C'est seulement en vertu de leur absence de fanatisme qu'une poignée de guerriers furent capables de gouverner, sans grande difficulté, de vastes populations ayant une civilisation plus élevée et une religion étrangères.

Les Perses, au contraire, ont été, depuis les temps les plus reculés, un peuple profondément religieux et portés à la spéculation. Après leur conversion, ils firent de l'Islam quelque chose de beaucoup plus intéressant, plus religieux et plus philosophique, que ce qui avait été imaginé par le Prophète et ses compagnons. Depuis la mort du gendre de Mahomet, Ali, en 661, les Mahométans étaient scindés en deux sectes, les Sunnites et les Chiites. Les premiers étaient les plus nombreux ; les seconds étaient partisans d'Ali, et considéraient la dynastie Omeyyade comme des usurpateurs. Les Perses ont toujours appartenus à la secte chiite. En grande partie à la suite de l'influence perse, les Omeyyades furent enfin renversés, et la dynastie abbasside leur succéda, qui représentait les intérêts perses. Le changement fut marqué par le transfert de capital du califat de Damas à Bagdad.

Les Abbassides étaient, politiquement, davantage en faveur des fanatiques que ne l'avaient été les Omeyyades. Ils ne s'emparèrent cependant pas de tout l'empire. Un membre de la famille des Omeyyades échappa au massacre général, s'enfuit en Espagne, et là-bas fut reconnu comme le dirigeant légitime. Depuis cette époque l'Espagne fut indépendante du reste du monde musulman.

Splendeur et déclin du califat abbasside

Sous les premiers abbassides, le califat atteignit sa plus grande splendeur. Le calife le plus connu est Haroun-al-Rachid (mort en 809) qui était un contemporain de Charlemagne et de l'impératrice Irène, et qui est connu de tous dans sa forme légendaire par les Mille et Une Nuits. Sa cour était un centre brillant de luxe, poésie et savoir ; ses revenus étaient énormes ; son empire s'étendait du détroit de Gibraltar aux rives de l'Indus. Sa volonté était absolue ; il était généralement accompagné d'un exécuteur, qui accomplissait son office sur un simple signe de tête du calife. Cette splendeur, cependant, fut de courte durée. Son successeur commit l'erreur de peupler son armée principalement avec des Turcs, qui étaient insubordonnés, et qui réduisirent bientôt le calife à un simple chiffre dynastique, dont on bandait les yeux et qu'on assassinait dès que la soldatesque s'en était lassée. Néanmoins, le califat perdura ; le dernier calife de la dynastie abbasside fut mis à mort par les Mongols en 1256, en même temps que 800 000 habitants de Bagdad.

[Cependant, après la catastrophe de Bagdad de 1256, la bataille d'Ain Jalut en 1260, remportée par les Mamelouks sur les Mongols, marque l'arrêt de la progression mongole vers l'ouest.]

Evolution de l'empire politique et économique musulman

Le système politique et social des Arabes avait des défauts similaires à ceux de l'Empire romain, plus quelques autres spécifiques. La monarchie absolue combinée à la polygamie conduisit, comme c'est généralement le cas, à des guerres dynastiques chaque fois qu'un souverain mourait, s'achevant en la victoire de l'un des fils du défunt et la mort de tous les autres. Il y avait des multitudes immenses d'esclaves, essentiellement le résultat des guerres remportées ; de temps à autres il y eut de dangereuses insurrections d'esclaves. Le commerce se développa considérablement, d'autant plus que le califat occupait une position centrale entre l'Est et l'Ouest. "Non seulement la possession d'énormes quantités de richesse créa une demande pour des articles coûteux, comme les soieries de Chine et les fourrures du Nord de l'Europe, mais le commerce fut stimulé par certaines conditions particulières, comme la vaste étendue de l'Empire musulman, la diffusion de l'arabe comme langue internationale, et le haut statut conféré au marchand dans le système éthique musulman ; on se rappelait que le Prophète lui-même avait été un marchand et avait fait les louanges du commerce durant son pèlerinage à la Mecque." (Cambridge Medieval History, Vol IV, p. 286). Ce commerce, comme la cohésion militaire, dépendait pour beaucoup de la qualité des grandes voies de circulations que les Arabes héritèrent des Romains et des Perses, et que, contrairement aux conquérants nordiques, ils ne laissèrent pas à l'abandon. Graduellement, cependant, l'empire musulman se fractionna -- l'Espagne, la Perse, l'Afrique du Nord, l'Egypte firent sécession et acquirent une complète ou presque complète indépendance.

L'un des aspects les plus remarquables de l'économie arabe était l'agriculture, en particulier l'utilisation avec beaucoup de savoir-faire de l'irrigation, qu'ils avaient appris en vivant dans une région où la ressource en eau était rare. Jusqu'à ce jour l'agriculture espagnole profite des travaux d'irrigation arabes.

Culture musulmane

La culture distinctive du monde musulman, bien qu'elle débutât en Syrie, devint rapidement florissante d'un bout à l'autre de l'empire, de la Perse à l'Espagne. Les Syriens, à l'époque de la conquête, étaient des admirateurs d'Aristote, que les Nestoriens préféraient à Platon, le philosophe préféré des catholiques [R. parle de la période de +200 jusqu'à +1100]. Les Arabes acquirent tout d'abord leur connaissance de la philosophie grecque des Syriens. Ainsi, dès le départ, pensèrent-ils qu'Aristote était plus important que Platon. Néanmoins, leur Aristote portait des habits néoplatoniciens. Al Kindi (mort vers 873), le premier à écrire de la philosophie en arabe, et le seul philosophe notable qui était lui-même un Arabe, traduisit une partie des Ennéades de Plotin, et publia sa traduction sous le titre de "Théologie d'Aristote". Cela introduisit une grande confusion dans les idées des Arabes sur Aristote, dont la philosophie arabe mit des siècles à se remettre.

Pendant ce temps, en Perse, les Musulmans entrèrent en contact avec l'Inde. C'est à partir d'écrits en sanscrit qu'ils acquirent, au VIIIe siècle, leurs premières connaissances en astronomie. Vers 830, Mohammed ibn Musa Al-Khwârizmî [un type du Khwarezm, aujourd'hui en Ouzbékistan, pas un Arabe], un traducteur de livres de mathématiques et d'astronomie du sanscrit vers l'arabe, publia un livre, plus tard traduit en latin au XIIe siècle, sous le titre "Algoritmi de numero Indorum". C'est dans ce livre que l'Occident apprit pour la première fois ce qu'étaient les "chiffres arabes", qu'on devrait plutôt nommer "indiens". [Noter que Sylvestre II qui mourut en 1003, semble avoir connu la numération arabe et c'est bien avant la traduction d'Al-Khwârizmî de l'arabe vers le latin.] Ce même Al Khwarizmi écrivit un livre sur l'algèbre qui était utilisé comme manuel en Occident jusqu'au 16e siècle.

La civilisation persane demeura admirable sur les plans à la fois intellectuel et artistique jusqu'à l'invasion mongole au XIIIe siècle, dont elle ne se remit jamais. Omar Khayyam, le seul homme à ma connaissance en même temps poète et mathématicien, réforma le calendrier en 1079. Son meilleur ami, curieusement, était le fondateur de la secte des Assassins, le "vieil homme de la montagne" de légendaire renommée. Les Perses étaient de grands poètes : de Ferdaoussi (vers 941), auteur du Shahnama, ceux qui l'ont lui disent qu'il est l'égal d'Homère. C'étaient aussi de remarquables mystiques, ce que les autres mahométans n'étaient pas. La secte soufi, qui existe encore, autorisait une grande latitude dans l'interprétation mystique et allégorique des dogmes orthodoxes ; elle était plus ou moins néoplatonicienne.

Les Nestoriens, par lesquels, au départ, les influences grecques pénétrèrent le monde musulman, n'étaient en aucun cas grecs dans leur vision du monde. Leur école à Edesse avait été fermée par l'empereur Zenon en 481 ; ses érudits avaient alors migré en Perse, où ils poursuivirent leur travail, mais pas sans souffrir d'influences perses. Les Nestoriens valorisaient Aristote seulement pour sa logique, et c'était avant tout sa logique que les philosophes arabes jugeaient importante au départ. Plus tard, cependant, ils étudièrent sa métaphysique et son "De Anima". Les philosophes arabes, en général, sont encyclopédiques : ils s'intéressent à l'alchimie, l'astrologie, l'astronomie, et la zoologie, autant qu'à ce qu'ils appellent la philosophie. La populace, qui était fanatique et bigote, se méfait d'eux et les regardait avec suspicion ; ils devaient leur sécurité (quand ils étaient en sécurité) à la protection de princes relativement libres de pensée.

Deux philosophes mahométans, un en Perse, l'autre en Espagne, méritent une attention particulière ; ce sont Avicenne et Averroès. Le premier est célèbre chez les mahométans, le second chez les chrétiens.

Avicenne et Averroès

Avicenne

Avicenne (Ibn Sina, 980-1037) passa sa vie dans le genre d'endroits qu'on croirait n'exister que dans la poésie. Il est né dans la province de Bokhara ; à l'âge de vingt-quatre ans il alla à Khiva -- "Khiva perdue dans la solitude" -- ensuite à Khorassan -- "la côte désolée du Khwarezm". Pendant un temps il enseigna la médecine et la philosophie à Ispahan ; ensuite il s'installa à Téhéran. Il était même plus célèbre en médecine qu'en philosophie, bien qu'il ajoutât peu à Galien. Du 12e au 17e, ses ouvrages furent utilisés comme manuels de médecine en Europe.

Il n'était pas habité par la sainteté ; en fait il avait une passion pour le vin et les femmes. Il était suspect aux yeux des orthodoxes, mais il bénéficiait de l'amitié des princes sur la base de ses compétences médicales. A certaines époques il se mit en difficulté à cause de l'hostilité de mercenaires turcs ; parfois il vécut caché, parfois en prison. Il était l'auteur d'une encyclopédie, presque inconnue en Orient à cause de l'hostilité des théologiens, mais qui eut une grande influence en Occident à travers ses traductions en latin. Sa psychologie montrait une tendance empirique.

Sa philosophie est plus proche d'Aristote, et moins néoplatonicienne, que celle de ses prédécesseurs musulmans. Comme les scolastiques chrétiens de l'époque suivante, il s'occupa du problème des universaux. Platon disait qu'ils étaient antérieurs aux choses. Aristote avait deux points de vue, un quand il pensait, un autre quand il combattait Platon. Cela fait de lui un sujet idéal pour les commentateurs.

Avicenne inventa une formule, que répétèrent Averroès (1126-1198) et Albert le Grand (1200-1280) : "La pensée apporte la généralité dans les formes."

[C'est une belle formule, qui anticipe la notion phénoménologique moderne de modélisation des perceptions brutes. En phénoménologie moderne on ne se préoccupe plus de savoir si "les idées existent", si "Dieu existe". Dieu devient simplement un concept protéiforme pour exprimer "la loi". C'est en cela que c'est davantage un concept structurant une société via une religion qu'un concept individuel. On peut aussi avoir son Dieu à soi, mais alors il est encore plus clair que c'est juste un mode de pensée.

Avicenne comme quelques autres philosophes précédant l'époque moderne (après 1600, ou après 1900), proches de l'empirisme, et remarquablement intelligents, est un personnage attachant. Il y eut aussi Scot Erigène, et Epicure (même si ce dernier était un peu trop gourou à mon goût).]

A partir de cette formule, on pourrait penser qu'il ne croyait pas aux universaux en dehors de la pensée. Ce serait cependant une vue trop simpliste. Les "genera" -- c'est-à-dire, les universaux -- sont, dit-il, en même temps avant les choses, dans les choses et après les choses. Il l'explique de la manière suivante :

1) Ils sont avant les choses dans l'intellect de Dieu. Dieu décide, par exemple, de créer les chats. Cela demande qu'Il ait une idée de "chat", qui est donc, à cet égard, antérieure aux chats particuliers.

2) Les "genera" sont dans les objets naturels. Quand les chats ont été créés, la félinité est en chacun d'eux.

3) les "genera" sont après les choses dans nos pensées. Quand nous avons vu un grand nombre de chats, nous notons leurs similarités, et parvenons à l'idée générale de "chat".

Cette façon de voir est manifestement conçue pour concilier différentes théories.

Averroès

Averroès (Ibn Rush, 1126-1198) vécut à l'autre extrémité du monde musulman par rapport à Avicenne. Il était né à Cordoue, où son père et son grand-père avaient été cadis ; il fut lui-même cadi, d'abord à Séville, puis à Cordoue. Il commença par étudier la théologie et la jurisprudence, ensuite il passa à la médecine, les mathématiques et la philosophie. Il fut recommandé au "calife" Abu Yaqub Yusuf comme étant un homme capable de faire une analyse des oeuvres d'Aristote. (Il semble cependant qu'il ne sût pas le grec.) Ce dirigeant le prit en faveur ; en 1184 il en fit son médecin personnel, malheureusement le patient mourut deux ans plus tard. Son successeur, Yaqub Al-Mansour, pendant onze ans poursuivit le patronage de son père ; ensuite, alarmé par l'opposition des orthodoxes vis-à-vis du philosophe, il le priva de sa position, et l'exila, d'abord dans une petite bourgade près de Cordoue, puis au Maroc. Il fut accusé de cultiver la philosophie des anciens aux dépens de la vraie foi. Al-Mansour publia un décrit selon lequel Dieu avait promis le feu de l'enfer pour ceux qui pensaient que la vérité pouvait être atteinte par la seule raison [sans aide de la révélation ou de la croyance]. Tous les livres qu'on put trouver sur la logique et la métaphysique furent jetés aux flammes. (On dit qu'Averroès revint en cour peu avant sa mort.)

Peu après cette époque le territoire maure en Espagne fut considérablement réduit par les conquêtes chrétiennes. La philosophie musulmane en Espagne prit fin avec Averroès ; et dans le reste du monde musulman une orthodoxie rigide mit fin aux spéculations.

Friedrich Ueberweg (1826-1871), de manière plutôt amusante, entreprit de défendre Averroès contre les attaques pour non-orthodoxie -- une matière, penserait-on, sur laquelle c'est aux musulmans de décider. Ueberweg souligne que, selon les mystiques, chaque texte du Coran avait 7 ou 70 ou 700 niveaux d'interprétation, le sens littéral n'étant que pour le vulgaire ignorant. Il semblerait s'ensuivre que les enseignements du philosophe ne pouvaient pas entrer en conflit avec le Coran ; car parmi les 700 interprétations il y en aurait certainement une qui correspondrait à ce que le philosophe avait à dire. Dans le monde mahométan, cependant, les ignorants semblent avoir émis des objections à toute forme de connaissance allant au-delà de ce qu'il y avait dans le Livre Saint

[et lu au niveau primaire du vulgaire ; noter que même si cela apparaît rigolo et rétrograde, d'une manière générale le point de vue de nombreux petits bourgeois catholiques français n'est pas très différent].

C'était dangereux d'émettre des opinions sur la religion, mais si aucune hérésie spécifique ne pouvait être démontrée. Le point de vue des mystiques, selon lequel la populace devait prendre le Coran à la lettre, mais que les hommes sages n'avaient pas besoin d'en faire autant, n'était pas fait pour entraîner une large acceptation populaire.

Interprétation d'Aristote par Averroès

Averroès souhaitait améliorer l'interprétation arabe d'Aristote, car elle avait été indûment influencée par le néoplatonisme. Il avait pour Aristote la sorte de respect que l'on a pour le fondateur d'une religion -- Averroès était en cela beaucoup plus respectueux que même Avicenne. Averroès maintient que l'existence de Dieu peut être prouvée par la raison seule, indépendamment de la révélation, une vue maintenue aussi un siècle plus tard par Thomas d'Aquin. En ce qui concerne l'immortalité, il semble avoir adhéré étroitement à Aristote, maintenant que l'âme n'est pas immortelle, mais qu'en revanche l'intellect (le "nous") l'est. Cela, cependant, n'assure pas l'immortalité personnelle, puisque c'est le même intellect qui peut se manifester dans différentes personnes [modèle un peu loufe, mais habile]. Cette vue, naturellement, était combattue par les philosophes chrétiens.

Les orthodoxes arabes

Averroès, comme la plupart des philosophes mahométans, bien que croyant, n'était un orthodoxe rigide. Il y avait une secte de théologiens totalement orthodoxes, qui objectaient à toute philosophie quelle qu'elle soit car c'était selon eux délétère pour la foi. L'un d'entre nommé Algazel (= Al-Ghazâlî), écrivit un livre intitulé "Destruction des philosophes, soulignant que, puisque toute la vérité était dans le Coran, les spéculations en dehors de la révélation n'étaient pas nécessaires.

[C'est toujours le même mécanisme :

-- un ouvrage quelconque contient les "révélations" faites par Dieu à quelques happy few
-- une caste, généralement de clercs au service des puissants, impose par la violence que la population en général se conforme aux modes de pensée et de conduite indiqués dans le livre, et édictés par ses interprètes
-- les penseurs indépendants sont pourchassés, emprisonnés, tués, brûlés

On observe ce mécanisme dans quasiment toutes les religions "révélées", fondées sur un Livre, et pour faire bonne mesure sur des mystères, que seuls quelques initiés peuvent comprendre.]

Averroès répliqua au livre d'Algazel par un livre intitulé "La Destruction de la Destruction". Les dogmes religieux qu'Algazel soutenait face aux philosophes étaient : la création du monde à un certain moment à partir de rien, la réalité des attributs divins, et la résurrection du corps. Averroès considère la religion comme contenant des vérités philosophiques sous forme allégorique. Cela s'applique en particulier à la création, qu'en sa capacité de philosophe il interprète sur un mode aristotélicien.

Averroès est plus important dans le philosophie chrétienne que celle mahométane. Dans la seconde il représentait une voie sans issue ; dans la première, un commencement. Il fut traduit en latin au début du XIIIe siècle par Michael Scott ; comme ses travaux appartiennent à la deuxième moitié du XIIe siècle, c'est surprenant [de rapidité ? veut dire Russell]. Son influence en Europe était considérable, pas seulement auprès des Scolastiques, mais aussi auprès d'un large groupe de libres penseurs, qui niaient l'immortalité, et étaient appelés des Averroïstes. Parmi les philosophes professionnels, ses admirateurs se comptèrent tout d'abord principalement parmi les Franciscains et à l'Université de Paris. Mais nous traiterons de cela dans un chapitre ultérieur.

Conclusion sur la pensée philosophique arabe

La philosophie arabe n'est pas importante en tant que pensée originale. Des hommes comme Avicenne et Averroès sont essentiellement des commentateurs.

D'une manière générale, les vues des philosophes les plus scientifiques proviennent
-- d'Aristote et des Néoplatoniciens pour ce qui est de la logique et de la métaphysique,
-- de Galien en médecine,
-- de sources grecques et indiennes en mathématiques et en astronomie.

Pour ce qui est des mystiques, la philosophie religieuse incorpore aussi un mélange d'anciennes croyances perses.

Les écrivains en arabe montrèrent quelque originalité en mathématiques et en chimie -- dans ce dernier cas, comme sous-produit de recherches en alchimie [la même chose fut vraie des compétences de Newton en chimie].

La civilisation mahométane dans sa période la plus brillante [le siècle d'Haroun al Rashid ? (765-809)] était admirable dans les arts et dans beaucoup de techniques, mais elle montra des capacités limitées pour la spéculation indépendante dans les questions théoriques. Son importance, cependant, ne doit pas être sous-estimée, en tant que transmetteur. Entre l'ancienne civilisation européenne [l'Antiquité grecque et romaine] et la civilisation européenne moderne, il y eut les âges sombres [500 à 1000]. Les mahométans et les byzantins, tout en étant dépourvus de l'énergie intellectuelle nécessaire pour l'innovation, préservèrent une bonne partie des outils de la civilisation -- l'éducation, les livres, le loisir érudit. Les deux [les Byzantins et les Arabes] stimulèrent l'Occident quand il émergea des âges sombres -- les Mahométans principalement au XIIIe siècle [dans les traductions en latin], les Byzantins principalement au XVe siècle [après la chute de Constantinople]. Dans chaque cas, le stimulus produisit une nouvelle pensée meilleure que celles produites par les transmetteurs -- dans un cas la scolastique, dans l'autre la Renaissance (qui cependant eut aussi d'autres causes [et démarra en Italie dès 1400, voire 1350 !]).

Rôle des juifs espagnols, Maïmonide

Entre les Maures espagnols et les chrétiens, les juifs formèrent un chaînon utile. Il y avait beaucoup de juifs en Espagne, qui restèrent quand le pays fut reconquis par les chrétiens. Comme ils connaissaient l'arabe, et par la force des choses ils apprirent les langues romanes, ils furent capables de fournir des traductions. Un autre moyen de transfusion [de la culture de l'Antiquité vers l'Occident] provint des persécutions par les mahométans des aristotéliciens [R. devrait préciser où, de quelles persécutions précises parle-t-il ; en Syrie, en Espagne ? plutôt en Espagne, la persécution des averroïstes quand l'islam se rigidifia] au XIIIe siècle, qui conduisit les philosophes maures à chercher refuge chez les juifs, particulièrement en Provence.

Les juifs espagnols produisirent un philosophe important : Maïmonide. Il est né à Cordoue en 1135, mais alla au Caire à l'âge de trente ans, et y demeura le restant de sa vie. Il écrivait en arabe, mais était immédiatement traduit en hébreu. Quelques décennies après sa mort, il fut traduit en latin, probablement à la demande de l'empereur Frédéric II.

Maïmonide écrivit un livre intitulé "Guide des égarés", adressé aux philosophes qui avaient perdu la foi. Son but est de réconcilier Aristote avec la théologie juive. Aristote est l'autorité dans le monde sublunaire, la révélation dans les cieux [le monde "au-delà de la lune"]. Mais la philosophie et la révélation se retrouvent dans la connaissance de Dieu. La poursuite de la vérité est un devoir religieux. L'astrologie est rejetée. Le Pentateuque ne doit pas toujours être pris littéralement ; quand le sens littéral entre en conflit avec la raison, nous devons chercher une interprétation allégorique [ou cesser d'être en transes devant des "Ecritures" sélectionnées comme outil d'asservissement]. En opposition à Aristote, il maintient que Dieu a créé non seulement la forme, mais la matière à partir de rien. Maïmonide donne un résumé du Timée (qu'il connaissait en arabe), le préférant sur certains points à Aristote. L'essence de Dieu est inconnaissable, étant au-delà de toute perfection "predicated". [In traditional grammar, a predicate is one of the two main parts of a sentence (the other being the subject, which the predicate modifies). For the simple sentence "John [is yellow]", John acts as the subject, and is yellow acts as the predicate, a subsequent description of the subject headed with a verb.]

Les juifs considéraient Maïmonide comme hérétique, et allèrent jusqu'à prendre à témoin les autorités ecclésiastiques chrétiennes contre lui. Certains pensent qu'il influença Spinoza, mais c'est contestable.