Alexandre Christophe Mermet

Article nécrologique paru dans le Sémaphore de Marseille du 4 février 1876

Un nombreux cortège a assisté hier aux obsèques du regretté M. Mermet. Les professeurs du Lycée, en robe, ayant alors tête M. Bayan, Inspecteur d'académie, l'administration du Lycée, les professeurs de la Faculté des sciences, une division prise parmi les élèves du Lycée, une foule composée d'amis du défunt, assistaient à ses funérailles.

Sur le bord de la tombe, l'un des plus anciens collègues de M. Mermet, M. Delibes, a prononcé les paroles suivantes, juste hommage rendu aux mérites du défunt :

Messieurs,

la mort s'acharne avec une cruelle persévérance sur notre famille universitaire. En moins d'une année, c'est la quatrième fois qu'elle nous fait sentir toute l'amertume de ces brusques séparations : il y a peu de mois, elle nous enlevait dans la plénitude apparente de la vie et de l'activité, l'un de nos plus vaillants collègues ; aujourd'hui elle frappe d'un coup non moins inattendu pour notre affection l'un de nos plus énergiques vétérans, à peine retiré d'hier de la lutte, et destiné, nous l'espérions du moins, par la rare verdeur de son tempérament et de son intelligence, à jouir longtemps encore d'un repos que plus de quarante ans de labeur lui avaient si bien mérité. Vous avez voulu que ce fût aussi l'un de vos anciens qui vînt, du droit d'une longue et inséparable amitié, payer en en votre nom à notre cher collègue le suprême tribut d'hommages et de sympathie ; je n'aurai qu'à faire appel à vos souvenirs et votre émotion répondra à la mienne.

Alexandre-Christophe Mermet naquit en 1808 sur un navire dans le Détroit de Messine ; il était issu d'une famille lyonnaise qui tenait une place honorée dans l'industrie, mais dont le nom est aussi inscrit avec le lieutenant-général Mermet parmi les illustrations de nos grandes guerres ; son père fut lui-même officier supérieur, et cette noble tradition de famille s'est dignement continuée avec un glorieux soldat de Malakoff, le colonel Mermet, le seul frère survivant de notre ami. Les péripéties de la vie militaire jetèrent le père de Mermet d'abord en captivité chez les Anglais, puis au Canada où l'enfant passa ses premières années. Revenu en France après 1815, il commença ses études dans ce lycée même de Marseille, où il devait fournir plus tard avec tant de distinction la plus grande partie de sa carrière ; il alla les terminer à Paris au collège Rollin, et là, dans les lettres comme dans les sciences, il tint toujours l'un des premiers rangs parmi des condisciples qui s'appelaient Frossard, Ravaisson, Montalembert.

En 1827, il se présentait à la fois à deux écoles, l'École normale supérieure et l'École des eaux et forêts, et occupait également la tête de la liste, il opta pour l'École normale, et trois ans plus tard il en sortait premier agrégé dans les sciences. Ces brillants préludes dans la vie universitaire et un incontestable talent de professeur, aussitôt goûté de tous ses élèves et remarqué de ses chefs, ouvrait à Mermet les plus flatteuses perspectives ; lui aussi, comme plus d'un camarade de sa promotion, il eût pu atteindre les hautes positions de notre hiérarchie, s'il eût été capable d'ardeurs ambitieuses ; mais de bonne heure Mermet se montra ce qu'il est resté jusqu'à son dernier jour, avide de thésauriser en quelque sorte les connaissances les plus variées, heureux de les transmettre à son auditoire avec une merveilleuse lucidité ou de les répandre parmi de nombreux lecteurs avec un véritable talent d'exposition, mettant enfin un légitime orgueil à se tenir toujours au niveau du mouvement scientifique, mais assez peu soucieux de tout avancement professionnel. Nommé à Pau, après un court séjour à Tournon, il se serait volontiers immobilisé dans cette délicieuse résidence où il eût d'ailleurs la bonne fortune de rencontrer la compagne si tendre et si dévouée de toute sa vie ; le voisinage des Pyrénées, si favorable à son goût pour les études géologiques, le plaisir de relations fréquentes avec de savants explorateurs, l'attrait d'une société distinguée par l'intelligence, tout avait pour lui un charme, une séduction qu'il rappelait toujours avec complaisance. Il ne fallut rien moins que de puissantes raisons de famille, la présence même de ses vieux parents à Marseille, pour le ramener dans cette ville ; il vint et dès lors ne la quitta plus.

C'est ici que pendant près de trente années, par la parole et par la plume, il a su faire apprécier ses éminentes qualités de professeur et de vulgarisateur. Soit au Lycée, où il était chargé du haut enseignement des sciences physiques pour les écoles de l'État ; soit à la Faculté où il inaugurait avec éclat l'enseignement de la géologie ; soit même dans ces cours d'un caractère particulier où un auditoire féminin exigeait autant de délicatesse que de science, partout il savait avec une singulière souplesse se plier à des exigences diverses, s'élever ou, ce qui n'est pas un art moins difficile, nous le savons tous, descendre au niveau de ceux qui l'écoutaient ; partout et toujours enfin il honorait notre corps enseignant. Aussi, quand en 1866, la croix de la Légion d'honneur vint récompenser tant de services méritoires et toujours si modestes, nous tous, et avec nous la cité entière, nous applaudîmes comme à un acte de simple justice.

Tel fut le professeur, Messieurs, et combien de générations d'élèves pourraient apporter ici leurs témoignages d'admiration et de gratitude ; mais ce que fût l'homme avec ses qualités si attrayantes de coeur et d'esprit, qui pourrait mieux le dire que nous tous, si longtemps mêlés à sa vie, à son intimité de chaque jour. Esprit vif, alerte, pétillant de verve et d'originalité, il avait conservé jusqu'en ces derniers temps une gaieté, un entrain juvénile qui nous émerveillait tous et que les plus jeunes pouvaient lui envier ; coeur ouvert à toutes les sympathies, il ne connut jamais la haine et ne l'inspira à personne, il appela, au contraire, à lui et garda toujours les plus fidèles amitiés ; doué d'une sensibilité exquise, il se réfugiait parfois dans une brusquerie factice pour dissimuler la violence de ses émotions.

Mais c'est surtout au milieu des siens qu'il fallait le voir épancher tous ses trésors de tendresse ; il sut encore trouver, à travers ses indicibles souffrances, un dernier sourire à l'annonce d'une joie pour eux - Et pourtant les dernières années ne lui avaient pas épargné de pénibles épreuves ; il les avait acceptés avec une véritable bravoure, il ne demandait que la vie et la force et il se sentait le coeur à la hauteur de tous les sacrifices. - Dieu lui aura refusé cette suprême faveur ; un mal impitoyable qui a déjoué les ressources de l'art le plus consommé, unies aux soins du plus ingénieux dévouement, est venu briser toutes ses espérances et le ravir à tant d'affection qui semblaient plus que jamais l'étreindre. Aussi que de douleurs, que de regrets laissés derrière lui ! Une femme dont il était l'idole et qui se voit littéralement arracher la moitié de son âme, des enfants, toute une jeune famille de petits-enfants déjà orphelins, qui pleurent et pleureront longtemps en lui un père adoré, un guide, un protecteur plein de sollicitude.

Quant à nous, Messieurs, qui l'avons connu et aimé, nous n'oublierons pas le collègue qui fait l'orgueil de notre Lycée ; nous oublierons moins encore l'ami loyal et dévoué ; pour quelques-uns d'entre nous, j'ose l'affirmer, son souvenir demeurera étroitement associé à de pieux souvenirs de famille. Et maintenant, cher et bien regretté Mermet, puisqu'il faut nous séparer, nous te remettons avec toute confiance entre les mains de celui qui voit et récompense tous les mérites. À qui s'endort comme toi dans la paix de la conscience avec la satisfaction d'avoir toujours aimé, toujours recherché le bien, la mort ne saurait avoir d'effroi ; elle ne fait qu'ouvrir à la pensée un monde meilleur d'éternelles espérances.