Prosper Moitessier et sa descendance

Par Joseph Moitessier (1866-1949), son petit-fils.

 

Prosper Moitessier, originaire de Carcassonne, né en 1805, a épousé vers 1832 Anaïs Roger, originaire de Marseille, née vers 1810. Ils ont eu 4 enfants : Albert, Louise, Elisa et Léon.

(ascendants de Prosper Moitessier)

P. M. a été un facteur d’orgues réputé, inventeur du système tubulaire (écouter). Il a construit de nombreuses orgues à Toulouse, Forcalquier (1848), Martigues, Marseille (Eglise de la Palud).

Les ateliers et son habitation étaient installés (à Montpellier*) dès 1843 (peut-être avant) dans une vaste propriété de 5.000 m2 située en contrebas de l’Esplanade et s’étendant depuis la gare de Palavas jusqu’à la voie ferrée du P.L.M.. Cette voie ferrée la séparait des terrains du polygone, appartenant au Génie militaire et où se faisaient des exercices de sape et des travaux de mine. C’est pour cela que la propriété était soumise à une servitude non aedificandi de nouvelles bâtisses et de ne pas soulever les constructions existantes. Celles-ci étaient exposées à des pierres lancées par les mines, auquel cas le Génie payait les dégâts.

L’impasse du Jeu de Ballon, fermée par la voie ferrée, bien que très rapprochée de la Place de la Comédie était tout à fait hors ville. La rue du Jeu de Ballon actuelle était jusqu’en 1872 un terrain vague et ce n’est qu’à partir de cette époque qu’ont été construits les maisons et le square qui leur fait face.

En plus de facteur d’orgue, P. M. était luthier, comme son père Antoine à Mirecourt, et a fait quelques bons instruments dont un violon entre les mains de son petit fils Joseph. Il exploitait aussi avec sa femme un commerce de piano, d’instruments de musique, d’articles de peinture, etc.

Ce commerce était installé d’abord au n°4 Grand Rue, puis au passage Bruyas (devenu Passage Lonjon) dans un vaste magasin d’angle avec la rue des Pénitents blancs.

C’est dans la maison du Jeu de Ballon qu’ont vécu les époux Moitessier jusqu’à leur mort, survenue pour Prosper vers 1869 et pour Anaïs vers 1880 à 73 ans. C’est là qu’ils ont élevé leurs 4 enfants, nés de 1833 à 1837 (goûts artistiques, collection de coquillages, etc.)

Quand Prosper est mort, sa veuve a continué le commerce de musique et de pianos, tableaux et gravures. Léon, son plus jeune fils s’occupant des ateliers de construction et de réparation de pianos ainsi que d’encadrements.

A la mort d’Anaïs M., son fils Léon a pris la suite du magasin jusque vers 1900 où il a cédé son fonds à un nommé Colin qui avait aussi un commerce semblable à Nîmes et à Alger.

Léon M. a été pendant longtemps secondé par un employé, Scipion Bertrand, resté 40 ans dans la maison.

Les 4 enfants de Prosper et d’Anaïs étaient Albert, Louise, Elisa, Léon.

Albert, né en 1833, après de solides études a fait une brillante carrière universitaire dont voici les principales étapes (voir annexe 1). Il s’est marié en 1860 avec Louise Peytal, de Mèze, fille de Lucien et Eugénie Peytal, sœur de Marius Peytal. Le jeune ménage s’est installé au 1er étage de la maison du Jeu de Ballon, les parents habitant au rez-de-chaussée. C’est dans cette maison que sont nés leurs 6 enfants. L’aîné, Georges, très intelligent est mort en bas âge ; les autres ont été, par rang d’âge, nés de 1862 à 1866, Jeanne, Marie, Georges et Joseph (vint encore Paul en 1873*).

En novembre 1866, par suite de la nomination d’Albert à Cluny, le jeune ménage avec sa petite famille s’est transporté dans cette ville où il est resté 2 ans.

En 1868, à 35 ans, Albert a été décoré de la Légion d’Honneur par les mains du ministre de l’Instruction publique Victor Duruy, à l’occasion d’une distribution des prix.

Au retour de Cluny le jeune ménage a repris son logement au Jeu de Ballon. Cinq ans après, en juillet 1873, un nouvel enfant, Paul, est né et 10 jours après sa mère mourait de fièvre purpérale.

La sœur cadette d’Albert, Louise Moitessier, qui malgré sa beauté et ses talents ne s’est jamais mariée, a pris la charge d’élever complètement le bébé et de surveiller les 4 aînés. A ce moment on a fusionné ce qui restait des ménages de Prosper et d’Albert, on était 8 à table, dans la salle à manger du rez-de-chaussée, et ensuite 9 avec Paul.

L’appartement du 1er n’étant pas très spacieux, les 2 filles couchaient dans la même chambre et dans le même lit ; il en était de même pour les 2 garçons Georges et Joseph.

Oncle Léon avait au 1er étage une chambre et un petit salon.

Albert M. avait un cabinet avec grande baie vitrée, donnant sur le jardin. Il y recevait tous les dimanches ses amis et ses collègues. La bière et le tabac étaient à discrétion.

M. Engel (qui en était un des plus brillants causeurs) avait inventé un procédé économique pour obtenir du carbonate de potasse en partant du chlorure de potassium… Le procédé qui devait industriellement donner des résultats magnifiques avait été mis en actions et les familles Moitessier et Peytal en avaient souscrit un grand nombre. Malheureusement la fabrication industrielle dirigée par M. Augé dans une usine au Havre n’a pas donné les résultats attendus et a fait perdre à nos familles près de 200.000 Frs or. Seule ma grand-mère Anaïs n’avait pas voulu souscrire, disant à ses enfants : si l’affaire réussit vous serez riches, si elle échoue vous serez bien contents de retrouver l’argent que je n’y mets pas.

Quand Albert M. a été élu doyen en 1879, l’appartement du 1er étage a été modernisé en vue des réceptions officielles, mais pas agrandi et l’installation des enfants devenus grands (Paul avait 6 ans – cette remarque est de moi. Il semble que le texte a été manuscrit par quelqu’un d’autre que Joseph Moitessier*) est devenue insuffisante. Cela ne les a pas empêchés de mener une vie heureuse et très unie : ils avaient plaisir à prendre leurs ébats dans le beau jardin, où venaient les jeudis et dimanches les amis des filles et des garçons.

Un grand attrait pour les garçons consistait dans un atelier installé dans une pièce isolée dans le jardin, qu’on appelait la Classe et où se trouvait un établi de menuisier, un tour rapporté de Paris en 1878 quand les sœurs étaient à Paris voir l’ Exposition Universelle. Il y avait aussi dans le jardin près de la maison un billard auquel nous jouions souvent.

Georges et Joseph ont été mis au petit lycée à 7 ½ et 6 ans en 10e, et ont eu des prix. L’année suivante Georges est passé en 8e, Joseph en 9e, étant donné son âge qui devait le conduire au bac avant 16 ans. C’est à la fin de la 1e année de lycée qu’ils ont perdu leur mère.

Ils étaient externes surveillés et se rendaient au lycée à 7h ½ et à 13 h en prenant l’omnibus du lycée qui faisait le tour des boulevards pour prendre et ramener les enfants. Pour ne pas rentrer seuls, le soir, au Jeu de Ballon qui n’était éclairé ni habité, ils allaient au magasin du passage Bruyas trouver l’oncle Léon qui les raccompagnait après avoir fermé le magasin.

Vacances à la campagne de Montredon, puis Castelnau de Guers.

Au point de vue musique les 4 enfants ont été mis au piano et sont arrivés à avoir du talent, surtout Marie. Mais Georges et Joseph avaient peu de temps à consacrer au piano, sauf dimanche et jeudi, et ils ont dû abandonner le piano. Joseph avait d’ailleurs une passion pour le violon et, pendant une maladie quand il avait 7 ans, on lui avait prêté un vrai petit violon, dont il jouait dans son lit et qui faisait son bonheur. Aussi, à l’âge de 11 ans, lui a-t-on donné ainsi qu’à Georges un violon. Les progrès ont été rapides et on a pu faire de la musique d’ensemble avec les sœurs puis jouer des trios avec l’oncle Léon, qui s’était mis sur le tard au violoncelle mais n’en a jamais bien joué. Jeanne et Marie se produisaient parfois dans le monde comme pianiste et Jeanne avait bien peur. Leur père les menait parfois chez le Recteur Charles. Des soirées plus amusantes étaient celles qu’on passait chez les Estor, surtout à l’époque où on a pris des leçons de danse. Le quadrille était constitué par Louis, Eugène, André Estor et Georges. Du côté des jeunes filles, Jeanne, Marie, Louise Estor et Marie Tastavin. Après la danse on jouait aux charades. Joseph n’a appris à danser qu’en regardant danser les autres. Les Estor offraient aussi d’autres distractions par les parties et les séjours à leur campagne, soit au Vignogoul près de Pignan (voir aussi : Abbaye), soit à Lauret près du Pic Saint Loup.

On allait aussi quelques fois entre garçons passer la journée le jeudi au Moulin de Boulet, près de Montferrier où habitait le grand père de H. Bertin-Sans et où on nous menait en omnibus. Après un copieux déjeuner on s’amusait dans le bois qui longeait le Lez et on se promenait en bateau.

On est resté au Jeu de Ballon jusqu’en 1882, mais l’appartement étant devenu insuffisant pour de grands enfants, mon Père a acheté pour s’installer plus confortablement une propriété (Note du rédacteur : j’y suis allé en 1913 et me rappelle le jardin où j’ai vu pour la première fois des bouquets de beaux bambous) située dans le faubourg de Boutonnet, comprenant une maison principale au n° 93, un grand jardin de 4000 m2. La maison principale comprenait un rez-de-chaussée un peu en contrebas de la rue, un 1e étage comprenant sur le jardin 3 belles pièces en enfilade : salle à manger, salon, bureau, et sur rue un petit salon, une antichambre garnie de bibliothèques et la cuisine. Au 2e étage, sur le jardin, étaient la chambre de mon Père, celle de mes sœurs, commune mais lit individuel et une chambre à donner. Sur le faubourg la chambre des garçons, commune aussi mais avec lit individuel, un cabinet de travail et la chambre des bonnes. La maison avait fait l’objet de grandes réparations. Le gaz et l’eau avaient été installés, mais au début l’eau ne montait pas directement dans les chambres. Il fallait l’élever dans un réservoir situé dans les combles à l’aide d’une pompe à bras. Dans chaque chambre il y avait un petit cabinet de toilette avec eau courante, ce qui pour l’époque était un luxe. Dans le jardin, près de la maison, se trouvaient 2 pièces contiguës, l’une contenant le chauffe bain, l’autre salle de plus grandes dimensions, contenant le billard qu’on avait emporté du Jeu de Ballon et qui communiquait avec une serre où mon Père entretenait avec amour de jolies plantes.

Le déménagement s’est effectué au commencement d’août 1882, après que Georges eut passé la 2e partie du bac es lettres et Joseph sa 1e partie. Paul qui n’avait que 9 ans est laissé à sa tante Louise, qui le gardera encore plusieurs années, même quand elle aura quitté à son tour le Jeu de Ballon. La maison est en effet devenue bien trop grande pour elle (et Paul – rajout de celui qui a écrit le manuscrit*) et l’oncle Léon. D’autre part les démarches entreprises pour faire disparaître la servitude non aedificandi sont sur le point d’aboutir et on espère pouvoir vendre la propriété en tout ou en partie. Un millier de m2 en façade sur l’Esplanade ont été peu à peu vendus comme terrain à bâtir et de belles maisons y ont été construites (note du rédacteur du manuscrit : Dans l’une habitait mon meilleur ami, Y. Dernon. Son père, nommé doyen de la Fac. de médecine m’avait amené dans son laboratoire, où il y avait une grande photo d’Albert M. C’était en 1918 juste après la guerre).

En 1888, le reste de la propriété, soit 4.050 m2, en jardin avec maison d’habitation, etc. a été loué pour 20 ans avec promesse de vente à M. Popp, ingénieur à Paris pour y installer une usine d’électricité et d’air comprimé. Le prix du bail était de 6.486 F (1,60 le m2) par an et le prix de la vente éventuelle fixé à 40 F le m2. La vente a été effective au bout de peu d’années (Note du rédacteur : L’usine existe toujours et c’est là que René Tinel était ingénieur).

Tante Louise, avec Paul et l’oncle Léon vont alors loger au 2e étage d’une maison faisant l’angle du passage Bruyas et du Boulevard de l’Esplanade : petites pièces, plafonds bas, très chaudes l’été, mais vue superbe et beaucoup d’animation.

Les 4 enfants M. avaient au moment du déménagement à Boutonnet : 16, 17 ½, 19 et 20 ans (et Paul 9 – rajout du rédacteur). Pour les garçons c’est l’époque du coup de collier. Georges après 1 an de Math. Elem. et 1 an spécialement de Spéciales a été reçu à l’X en 1884 (avec l’oncle Edouard qui n’avait que 17 ans). Joseph, après 1 an de Philo., 1 an de Math. Elem., 1 an de Spéciale, est entré à la Fac. de Médecine en 1885, au lieu de continuer à préparer l’X, ce qui a fait grand plaisir à son Père.

Georges, après 2 ans à l’X, est sorti dans l’artillerie et a fait ensuite comme sous-lieutenant 2 ans à Fontainebleau. Il en est sorti lieutenant et nommé au 38e art. à Toulouse. Il est retourné ensuite à Fontainebleau pour suivre un cours de perfectionnement.

Si de 1882 à 1887 la vie s’est écoulée agréablement et sans histoires, à partir de 1887 se sont produits des évènements importants, les uns heureux, les autres plus douloureux. En 1887 ce sont les fiançailles de Jeanne avec Eugène Fabry, maître de conférence à la Fac. des Sciences.

Après 3 mois de fiançailles, le mariage eut lieu en août 1887. La veille avait été donnée une grande réception des plus réussies dans le jardin tout illuminé par des centaines de lanternes vénitiennes dans les arbres : grande réunion de familles (Grand Père Peytal) et d’amis.

Après leur voyage de noces à … les jeunes mariés se sont installés au 4 Fg Boutonnet, en face de l’Hôpital Général ce qui lui permit de continuer l’intimité des relations par des visites fréquentes.

En Septembre 1887 nous avons la douleur de perdre Grand Père Peytal, décédé à Lamalou les Bains, où il allait depuis 20 ans prendre les eaux 2 fois par an. C’était aussi pour lui une distraction, car il habitait Mèze le reste de l’année, dans une maison lui appartenant sur le port, contiguë à ses magasins pour le commerce des vins. Le commerce lui avait permis d’amasser une certaine fortune, environ 400.000 Frs, lui permettant de vivre largement et généreusement. Il était de tradition quand nous étions enfants d’aller le voir, sous la conduite de notre Père. On louait une voiture qui mettait 3 bonnes heures pour aller et autant pour revenir. Un déjeuner plantureux nous était préparé par la vieille bonne de Grand Père, la célèbre « Marie de Mèze » qui était un véritable type, autoritaire et dévote, se plaignant tout le temps en disant « Mon Dieu, je vous l’offre ». Nous allions aussi, mais vers 15 ans, à Mèze, Georges et moi pour la fête locale du 19 août.

L’année 1888 est marquée d’un évènement qui aurait dû être heureux, mais qui a été le début d’un bonheur éphémère. Louis Fabry, aide astronome à l’Observatoire de Nice, avait remarqué, au mariage de son frère avec Jeanne, notre sœur Marie et en avait apprécié les grandes qualités de cœur et d’esprit. Au bout de quelques mois il s’était déclaré et Marie, après quelques hésitations, s’est décidée à l’épouser. Le mariage a eu lieu le … en toute simplicité à cause de notre deuil. Après un voyage de noces en Espagne, le jeune ménage est allé s’installer à l’Obs. de Nice, situé sur le Mont Boron. Louis et Marie habitaient une villa isolée qu’ils partageaient avec un autre ménage d’astronomes. De cette villa, dans un site admirable, on avait sur Nice et la mer une vue magnifique.

Le départ de Marie, laissait mon Père seul avec Joseph et Paul (10 ans) à Boutonnet. Pour tenir compagnie à mon Père et tenir sa maison, Jeanne et Eugène ont consenti à venir habiter avec lui. Afin de leur donner le maximum d’indépendance, il fut décidé qu’ils occuperaient tout le 2e étage. Mon Père ferait du petit salon sa chambre et Joseph irait habiter dans une petite maison, en partie occupée par une vieille domestique Alexandrine, qui avait élevé les 4 enfants. Sur les 4 pièces aménagées Joseph en occupait 2 : bureau et chambre, les autres devant servir de chambres à donner (Note du rédacteur : où était Paul ?). Hélas il ne devait les occuper que quelques mois, car en février notre Père est tombé gravement malade d’une pneumonie et le 16 février 1899, il mourait à 7h du matin, malgré les soins de Grasset et de Castan. Georges et Marie n’arrivèrent qu’après sa mort.

Le décès de notre Père fut pour ses enfants une épreuve cruelle et un chagrin dont ils mirent longtemps à se relever. Ses collègues et amis en furent très affectés et ses obsèques furent des plus émouvantes, avec l’éloge funèbre prononcé dans le vestibule de la Faculté par son ami Engel, professeur de Chimie, son collègue préféré et collaborateur. Pour marquer la sympathie toute spéciale à leur collègue défunt, les professeurs de toutes les facultés suivirent en robe le convoi jusqu’au cimetière, ce qui n’était pas la coutume.

Le portrait qui figure dans l’exemplaire du discours d’Engel est une réduction d’un grand portrait de 18 x 24 fait par son fils Joseph, 6 mois avant la mort de son Père.

Le vide laissé par cette disparition resserra encore les liens d’affection des enfants du disparu, et Eugène et Jeanne offrirent à leurs frères de les admettre dans leur vie et dans leur ménage. Au bout de quelques mois, Joseph vint donc occuper la chambre et le bureau de son Père, et Paul les pièces du 2e étage sur la rue.

Cette année 1889, déjà néfaste, devait être marquée par de nouvelles catastrophes, la maladie et la mort à Nice de notre chère sœur Marie à l’âge de 26 ans (d’une phtisie galopante.) (Note du rédacteur : Son mari ne s’en est jamais consolé. Il est mort longtemps après à Nice. Il jouait de l’orgue tout seul.)

 

 

* note du transcripteur